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Full text of "Revue de Paris"

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http://www.archive.org/details/revuedeparis11838brux 


REVUE 

DE  PARIS. 


REVUE 

DE  PARIS, 


EDITION    AUGMENTEE 


DES  PRINCIPAUX  ARTICLES 
DE    LA   REVUE   DU  XIXe   SIÈCLE. 


TOME  PREMIER. 


JANVIER  1838. 


SOCIÉTÉ    TYPOGRAPHIQUE   BELGE, 

ADOLPHE   WAHLEN   ET   GOMl>ie. 

1838 


LE  BONHEUR  D'ÊTRE  FOU. 


I. 

—  Ne  remarquez-vous  pas,  ma  (oute  belle,  comme  ce  jeune 
mousquetaire  vous  regarde  ? 

—  Moi  !  je  ne  m'en  apercevais  pas. 

—  Allons  donc,  petite  hypocrite  !  Comment  vous  ne  voyez 
pas  que  depuis  deux  heures  il  fixe  sur  vous  des  yeux  fascinants? 
un  petit  eoupd'œil  de  son  côté  ;  vous  verrez  qu'il  en  part  des 
étincelles.  Mais  c'est  qu'il  est  fort  bien,  ce  jeune  homme  ;  son 
visage  est  expressif;  un  peu  pâle  seulement,  un  peu  maigre. 
Tenez,  le  voilà  qui  se  lève  et  s'appuie  négligemment  contre  une 
colonne;  mais  vraiment,  sa  taille  est  élégante;  il  est  grand, 
svelte,  un  peu  fluet.  Moi,  je  préfère  les  beaux  hommes. 

Les  deux  jeunes  femmes  qui  parlaient  ainsi  étalaient  leur 
parure  et  leur  beauté  dans  une  loge  de  l'Opéra.  C'étaient  deux 
merveilles  de  l'époque,  deux  fleurs  autour  desquelles  volti- 
geaient les  papillons  de  1762.  Celle  qui  absorbait  l'attention  du 
mousquetaire  était  la  plus  jeune  et  la  plus  jolie;  c'était  une 
beauté  chaste  et  décente  qui,  dans  le  siècle  de  Louis  XV, 
faisait  une  brillante  exception.  Aucun  de  ses  adorateurs  ne  lui 
avait  arraché  un  mot  d'espoir,  et  n'avait  pu  lire  dans  son  âme; 
car  elle  ne  marchait  dans  le  monde  qu'enveloppée  de  réserve  et 
de  pudeur.  Ses  longs  yeux  bleus  avaient  des  regards  aimantés 
pour  attirer  à  elle,  mais  ils  avaient  aussi  des- regards  sévères 
pour  arrêter  ;  son  visage,  aux  lignes  pures,  était  immobile, 
mais  discret,  il  gardait  les  secrets  d'une  âme  à  laquelle  il  servait 
de  voile  plulôtque  de  miroir;  sa  bouche,  pleine  de  nacre,  pleine 
de  sourires,  était  contenue  dans  son  expression  et  souvent  lé- 
1  1. 


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^renient  contractée.  Tous  vantaient  sa  beauté  j  mais  surtout 
sa  grâce,  cette  magie  des  femmes. 

Ce  soir-là,  comme  toujours,  elle  était  ravissante,  malgré  les 
efforts  inouïs,  les  veilles,  les  travaux  savants  de  sa  couturière 
et  de  sa  coiffeuse  pour  la  rendre  détestable.  Un  corps  baleiné 
recouvert  de  brocart,  diapré  de  paillons  aux  couleurs  diverses, 
comprimait  sa  taille  souple  et  gênait  l'élasticité  de  ses  mouve- 
ments. Sa  vaste  jupe  s'élargissait  sur  des  paniers  de  baleine 
d'une  grandeur  démesurée,  ses  joues  rosées  étaient  peintes  d'un 
rouge  vif  tt  semées  de  mouches  découpées  en  étoile  ;  ses  che- 
veux crêpés  formaient  autour  du  front  quatre  cercles  de  rou- 
leaux étages.  Hélas  !  qui  se  serait  douté  que  ces  cheveux-là 
étaient  d'un  blond  cendré  délicieux  !  il  n'y  avait  plus  ni  blondes 
ni  brunes,  à  cette  époque  où  la  poudre  neigeait  sur  toutes  les 
tètes.  Tout  cela  aurait  fait  une  maladroite  parure  sans  la  ri- 
chesse des  étoffes,  l'éclat  des  girandoles,  les  scintillements  des 
guêpes  et  des  papillons  brillants  qui  étoilaient  la  coiffure,  sans 
l'odorant  bouquet  attaché  près  de  l'épaule  gauche  et  les  gra- 
cieuses engageantes  qui  flottaient  autour  d'un  bras  blanc. 

Le  jeune  mousquetaire  la  contemplait  toujours  avec  une  at- 
tention qui  était  plus  que  de  l'admiration  ;  c'était  de  l'amour, 
c'était  de  la  passion.  A  peine  la  connaissait-il  depuis  quelques 
mois,  à  peine  Pavait-il  vue  dans  quelques  réunions,  dans  de  ra- 
res visites,  et  déjà  il  l'aimait  de  toute  l'ardeur  de  sa  lèle  et  de 
son  cœur.  Quand  il  entra  dans  la  salle,  tout  lui  paroi  mono- 
tone j  les  lustres  lui  semblèrent  pâles,  l'orchestre  discordant  et 
sourd  ;  il  traînait  un  ennui  qui  pesait  sur  lui  comme  une  masse 
de  plomb  ;  mais  une  loge  s'ouvrit  :  deux  femmes,  une  seule, 
dis-je,  parut,  et  tout  à  coup  les  lustres  s'illuminèrent,  l'or- 
chestre devint  plus  sonore,  ou  plutôt  rien  ne  changea,  celle 
jeune  femme  seule  fut  la  lumière  et  l'harmonie. 

—  Joli,  très-joli,  s'écria  un  jeune  homme  assis  près  du  mous- 
quetaire !  bravo,  la  Sophie  Arnoult,  et  vous  aussi,  la  svelte 
Lany  !  bravo,  mon  harmonieuse  chanteuse,  ma  légère  dan- 
seuse! L'une  a  le  chant  du  rossignol,  et  l'autre  en  a  les  ailes. 
Applaudis  donc,  vicomte  d'Argency,  dit-il  en  se  retournant  : 
eh  bien!  tu  n'écoutes  pas  !  voilà  que  tu  as  repris  ton  air  roma- 
nesque et  fatal.  Que  regardes-tu  de  ce  coté?  Mais,  en  vérité, 
c'est  la  belle  Angélique,   la  belle  marquise  d'Hervilliers,  une 


REVUE  DE  PARIS.  7 

rose  à  peine  éclose,  comme  dirait  notre  délicieux  Dorât.  A  voir 
tes  regards  brûlants,  on  t'en  croirait  amoureux  ;  va,  mon  cher, 
il  faut  l'oublier  et  tourner  la  tête  de  l'autre  côté. 

—  Mais  c'est  impossible  !  Comment  détourner  ses  regards  de 
cet  ange,  de  cette  enchanteresse  ! 

—  Allons,  tu  es  fanatisé.  Oh  !  mon  malheureux  ami  !  Oh  ! 
mon  ami  infortuné  !  Oh  ! 

—  Vas-tu  me  faire  un  nouveau  chapitre  des  lamentations  de 
Jérémie  ?  Que  signifient  ces  doléances  ?  me  plains-tu  d'oser  ai- 
mer une  femme  mariée  ? 

—  Est-ce  que  tu  me  prends  pour  un  sage,  un  moraliste?  tu 
m'insultes.  Qu'importe  son  mariage?  Nos  dames  de  qualité  ont 
beaucoup  de  ridicules,  mais  je  leur  rends  justice,  elles  n'ont 
pas  celui  d'être  fidèles  à  leurs  maris.  D'ailleurs  une  femme  de 
dix-huit  ans  ne  peut  aimer  un  mari  de  soixante-huit. 

—  Alors  que  veulent  dire  tes  exclamations?  Parle;  je  frémis 
d'impatience  :  ai-je  un  rival  ? 

—  Pis  que  cela,  mon  cher.  Tu  crois  être  épris  d'une  femme 
qui  va  t'adorer  au  moins  autant  que  la  petite  Julie  son  jeune 
abbé,  et  tu  n'aimes  qu'une  statue  sans  âme,  une  femme  privée 
d'émotions,  dont  le  cœur  est  incomplet,  car  jamais  il  n'a  battu 
d'amour  ;  une  séduisante  créature,  il  est  vrai,  blanche  comme 
le  marbre  de  Paros,  mais  froide  comme  lui. 

—  Tais-toi,  tais-toi,  je  ne  te  crois  pas.  Vois  donc  cette  atti- 
tude rêveuse,  ces  regards  perdus. 

—  Elle  pose,  mon  ami.  Va,  je  te  le  conseille,  contente-toi  de 
contempler  cette  femme  comme  une  belle  statue  de  la  Madone, 
fais-lui,  si  tu  veux,  des  neuvaines  et  des  prières,  mais  ne  risque 
pas  un  mol  d'amour.  Enfin,  moi  qui  te  parle,  et  que  les  femmes 
ne  dédaignent  pas,  moi  à  qui  les  dames  de  la  cour  envoient 
leurs  plus  doux  sourires,  moi,  le  baron  de  Tangis,  j'ai  été  re- 
poussé comme  un  manant,  un  vilain.  Un  des  poêles  que  je  pro- 
tège, et  qui  lui  a  adressé  un  ravissant  madrigal,  intitulé  :  A 
Chloris,  qui  niait  le  pouvoir  des  flèches  de  l'Amour,  le  fi- 
nancier Morin,  le  vicomte  de  Forlins,  tous  ses  adorateurs  enfin 
n'ont  pas  été  plus  heureux. 

Le  vicomte  d'Argency  resta  sombre  et  pensif  pendant  le  reste 
du  spectacle,  et  répondit  à  peine  à  son  ami  qui  l'étourdissait  de 
son  caquet  a  la  mode  ;  il  lui  rapportait  les  chroniques  scanda- 


8  REVUE  DE  PARIS. 

leuses,  les  nouvelles  des  cercles,  des  bureaux  d'esprit  ;  lui  de- 
mandait s'il  connaissait  la  chanson  sur  madame  Favart  et 
l'abbé  Voisenon,  le  vaudeville  en  quarante  couplets  qui  faisait 
l'entretien  de  la  cour  et  de  la  ville,  les  dernières  conquêtes  de 
madame  Pater,  petite  bourgeoise  fort  à  la  mode,  et  ne  s'inter- 
rompait que  pour  s'extasier  sur  les  Tyrcis  et  les  enlevés  de  Ves- 
tris  et  de  mademoiselle  Lany.  Il  s'arrêta  subitement  au  milieu 
d'une  narration  en  voyant  d'Argency  tressaillir. 

—  Eh  bien!  lui  dit-il,  as-tu  marché  sur  un  serpent?  Ah! 
je  comprends,  reprit-il  en  jetant  un  coup  d'œil  sur  la  loge 
d'Angélique,  je  vois  le  serpent  :  c'est  le  mari  qui  vient  d'ar- 
river. 

—  Quand  cesseras-tu  tes  fastidieuses  plaisanteries?  s'écria 
d'Argency  qui  regardait  le  mari,  et  sentait  une  agitation  fié- 
vreuse. 

—  Moi  plaisanter  sur  ce  cher  marquis  !  Dieu  m'en  garde  ! 
C'est  un  de  mes  amis,  un  fort  galant  homme,  fort  bien  en  cour, 
un  marquis  à  talons  rouges,  qui  a,  depuis  longues  années,  ac- 
quis dans  les  appartements  de  Versailles  de  l'élégance  et  de  la 
distinction  dans  les  manières,  une  exquise  politesse,  une  fine 
galanterie,  mais  qui,  du  reste,  ne  méritait  pas  une  femme 
aussi  fidèle  ;  c'est  un  ancien  roué,  un  vieil  Adonis,  qui  a  cour- 
tisé plus  d'une  Vénus  de  la  régence  ;  qui  a  fleuri  sous  le  règne 
de  madame  de  Parabère,  décliné  sous  celui  de  madame  de  Chà- 
teauroux,  et  qui  aujourd'hui  entre  en  pleine  vieillesse  sous  celui 
de  notre  bien-aimée  marquise  de  Pompadour. 

La  pièce  finit.  D'Argency  sortit  précipitamment  de  sa  loge, 
sans  même  attendre  qu'un  des  acteurs  vînt  annoncer  le  pro- 
chain spectacle,  et  sans  oublier  de  marcher  sur  les  bas  de  soie 
blancs  du  baron,  qui  le  suivit  en  boitant  et  en  enrageant.  Il 
s'élança  dans  le  vestibule  pour  attendre  Angélique  j  sans  doute 
pour  lui  dire  à  l'oreille  quelques  mots  tendres,  lui  glisser  dans 
la  main  un  billet  parfumé  ?  mon  Dieu  non  ;  il  n'en  fallait  pas 
tant  à  l'amant  passionné  :  il  descendit  pour  effleurer  sa  robe  en 
passant,  et  tressaillir  de  plaisir.  Il  la  vit  apparaître  sur  les  es- 
caliers, arriver  près  de  lui,  tourner  la  tête  de  son  côté  ;  il  la 
salua  et  mendia  un  regard,  il  n'obtint  qu'une  froide  révérence. 
Elle  passa  ;  il  sentit  contre  lui  le  froissement  du  manlelet  de  la 
jeune  femme,  et  son  front  devint  pâle.  Bientôt  elle  se  perdit 


REVUE  DE  PARIS.  9 

dans  la  foule,  et  il  ne  la  vit  plus,  ou  plutôt  il  la  vit  plus  vague- 
ment, car  elle  resta  dans  sa  pensée. 

Celte  image  éblouissante  et  fixe  ne  le  quitta  plus  ;  il  ne  pen- 
sait qu'à  l'enchanteresse  Angélique;  elle  passait  dans  ses  rêve- 
ries de  chaque  jour,  et  devint  la  reine  de  ses  châteaux  en  Espa- 
gne. Il  était  dans  cet  âge  splendide  où  l'on  aime  avec  passion, 
où  la  tète,  ce  volcan  humain,  a  toutes  ses  laves,  le  cœur  toutes 
ses  richesses,  l'imagination  tout  son  luxe.  Ses  visites  chez  la 
belle  marquise  devinrent  plus  fréquentes  :  où  le  cœur  va,  les 
pieds  suivent.  Quand  il  entrait  chez  elle,  c'était  toujours  avec 
la  volonté  de  lui  dire  le  vieux  mot,  éternellement  jeune,  je  vous 
aime  ;  c'était  toujours  sans  avoir  rien  dit  qu'il  sortait  :  la  ré- 
serve de  cette  femme  lui  imposait.  Enfin,  un  jour,  il  arriva 
plus  épris  que  jamais,  et  bien  résolu  de  dévoiler  son  grand  se- 
cret. 

On  l'introduisit  dans  une  chambre  élégante,  tendue  de  tapis- 
series des  Gobelins;  les  fauteuils,  également  en  tapisseries,  re- 
présentaient des  bergers  poudrés  et  des  bergères  en  paniers  ; 
les  rideaux  étaient  à  larges  fleurs  ;  une  toilette  recouverte  en 
partie  d'une  mousseline  blanche  garnie  d'un  falbala  de  dentelle, 
une  pendule  en  forme  de  lyre  accrochée  sur  la  tenture  comme 
un  tableau,  de  nobles  portraits  de  famille  aux  cadres  ronds  et 
gothiques,  et  enfin  une  statue  de  l'Amour  grimaçant  un  sourire, 
complétaient  l'ameublement.  La  marquise  était  charmante  dans 
son  négligé  du  matin,  qui  la  dispensait  de  mouches  et  de  fard  ; 
à^  demi-couchée  sur  sa  chaise  longue,  elle  tenait  une  navette 
d'or  et  faisait  des  nœuds. 

Lorsque  le  vicomte  d'Argency  se  vit  seul  avec  elle,  il  rougit 
comme  une  jeune  fille,  seulement  ce  n'était  pas  de  pudeur, 
c'était  de  plaisir.  En  chemin  il  avait  préparé  pour  le  début  de  la 
conversation  des  phrases  taillées  à  facettes  et  des  fusées  d'es- 
prit ;  il  fut  si  ému  qu'il  oublia  tout,  et  ne  trouva  que  ces  mots 
après  un  silence  de  quelques  secondes  : 

—  Vous  avez  là,  madame,  un  délicieux  petit  chien. 

C'était  éminemment  spirituel,  aussi  la  marquise  se  prit-elle  à 
sourire,  en  lui  répondant  d'un  air  gracieux  : 

—  Vous  trouvez,  monsieur  ? 

Il  se  mordit  les  lèvres,  et  dans  le  fond  de  l'âme  se  déclara 
stupide. 


!0  REVUE  DE  PARIS. 

Second  silence  :  ce  n'était  pas  précisément  le  moyen  d'arri- 
ver à  une  déclaration,  à  moins  de  parler  avec  les  yeux,  ce  que 
ne  manquait  pas  de  faire  d'Argency  ;  il  enveloppait  de  ses  re- 
gards la  pauvre  Angélique,  qui  détournait  la  tète.  Il  fallait  ce- 
pendant chercher  une  phrase  pour  renouer  la  conversation. 

—  Devez-vous,  lui  dit-il,  aller  cet  été  dans  votre  terre  d'Her- 
villiers  ? 

Il  se  serait  volontiers  arraché  la  langue,  car  il  était  dans  une 
terrible  veine  de  banalité,  et  pourtant  jamais  tant  de  voix  ma- 
giques n'avaient  parlé  dans  son  cœur  ;  mais  c'était  une  élo- 
quence sans  mots  et  sans  phrases,  qui  dédaignait  d'arriver 
jusqu'à  ses  lèvres. 

—Je  pense,  dit  Angélique,  que  cette  année  nous  ne  quitterons 
Paris  que  pour  Versailles  5  M.  le  marquis  d'Hervilliers  tient 
beaucoup  à  aller  régulièrement  faire  sa  cour  tous  les  dimanches. 
Pendant  qu'elle  parlait,  d'Argency  disait  à  part  soi  : 
Si  j'avoue  brusquement  à  cet  ange  mon  idolâtrie,  si  je  laisse 
jaillir  trop  de  flamme,  elle  aura  peur  et  me  fuira  peut-être. 
Voyons  d'abord  si  je  suis  aimé  ;  jetons  quelque  crainte  dans  son 
âme,  il  y  aura  toujours  un  reflet  sur  son  visage  ;  le  frisson  du 
cœur  passe  dans  le  corps. 

—  Ma  famille,  lui  dit-il  négligemment,  désirerait  aussi  me 
voir  bien  en  cour.  Elle  pense  que  les  d'Argency  devraient  s'al- 
lier aux  Langeac  qui  sont  tout-puissants  ;  mon  père  m'engage  à 
épouser  mademoiselle  de  Langeac,  il  m'a  déjà  présenté  à  sa 
mère. 

Si  cette  femme  l'aimait, !  il  devait  voir  sur  ses  traits  une  con- 
traction de  douleur  et  de  fierté  blessée  ;  il  leva  les  yeux  sur 
elle  avec  anxiété. 

Elle  caressait  son  petit  chien,  sa  main  n'était  pas  crispée  et 
passait  moelleusement  dans  les  soies  du  petit  épagneul  ;  sa  figure 
était  reposée  comme  celle  d'un  enfant  endormi.  Il  sentit  quel- 
que chose  qui  lui  comprimait  le  cœur  ;  il  regarda  avec  amertume 
cette  jeune  femme  froide  comme  la  neige,  qui  le  brûlait  comme 
elle  en  restant  glacée. 

—  Sans  doute,  madame,  reprit-il  avec  dépit,  vous  approuvez 
cette  alliance  ;  vous  me  la  conseillez  même. 

—  Mais  pourquoi  pas  ?  mademoiselle  de  Langeac  est  d'une 
ancienne  famille;  ses  aïeux  forment  une  longue  chaîne  dont 


REVUE  DE  PARIS.  11 

un  bout  louche  à  Charles  V  et  l'autre  à  Louis  XV;  ajoutez  à  cela 
que  sa  figure  est  aussi  fraîche  que  ses  parchemins  sont  jaunes  ; 
sa  noblessse  a  quatre  siècles  et  son  visage  a  dix-sept  ans  :  tout 
est  bénéfice  dans  ce  mariage. 

D'Argency  crut  saisir  dans  le  ton  de  la  marquise  une  nuance 
de  dépit,  mais  si  imperceptible  que  tout  autre  qu'un  amant  ne 
l'aurait  vu  qu'au  microscope.  Illusion  ou  réalité,  cette  décou- 
verte l'électrisa. 

—  Et  quand  cette  femme  serait  la  plus  belle  de  la  cour,  s'é- 
cria-t-il,  pensez-vous  que  je  solliciterais  sa  main?  Est-ce  elle 
qui  remplit  ma  tète  de  douleurs  et  d'ivresses  folles?  Est-ce  elle 
qui  a  pour  moi  quelque  chose  de  magnétique,  d'attractif?  Est-ce 
elle  qui  me  semble  environnée  d'une  atmosphère  électrique,  d'un 
air  où  Ton  respire  l'amour?  Est-ce  elle  qui,  en  passant  près  de 
moi  dans  les  assemblées  ou  les  promenades,  laisse  dans  mou 
cœur  une  traînée  de  lumière?  Oh  !  non,  madame,  ce  n'est  pas 
elle! 

Angélique  avait  pris  un  air  froid  à  faire  geler  du  vif  argent; 
et  tandis  que  le  thermomètre  de  d'Argency  était  aux  serres 
chaudes,  le  sien  marquait  trois  degrés  au-dessous  de  glace.  S'il 
fût  resté  au  jeune  hemme  assez  de  sang-froid  pour  étudier  cette 
physionomie,  il  se  serait  arrêté  sur-le-champ,  et,  sans  deman- 
der d'autre  congé,  aurait  fait  un  profond  salut  et  serait  parti. 
Mais  son  émotion  n'était  pas  calculée;  il  ne  faisait  pas  de  la 
passion  de  commande ,  étudiée  devant  un  miroir  ;  ce  qu'il 
avait  dans  l'âme  se  pressait  sur  ses  lèvres  au  hasard  impé- 
tueusement ;  la  digue  était  rompue  les  paroles  coulaient.  Il 
continua  : 

—  Il  est  une  femme  dans  le  monde  près  de  laquelle  j'éprouve 
un  bonheur  qui  ne  s'exprime  pas  avec  des  mots,  un  bonheur 
qui  double  ma  vie  et  semble  devoir  la  briser.  Si  j'avais  la  voix 
des  anges  quand  ils  chantent  leurs  plus  belles  saintes,  je  vous 
la  raconterais  cette  femme;  si  j'avais  le  pinceau  de  Raphaël 
quand  il  retraçait  la  madone,  je  vous  la  peindrais;  mais  les 
paroles  me  manquent,  mais  les  couleurs  me  manquent.  J'aime 
mieux  vous  montrer  son  portrait,  s'écria-t-il  en  arrachant  une 
miniature  suspendue  à  la  cheminée  (c'était  le  portrait  d'Angéli- 
que); le  voici,  oserez-vous  me  blâmer  de  mon  choix  ? 

Elle  se  leva  majestueusement,  et  lui  dit  d'un  ton  glacial  ; 


lii  REVUE  DE  PARIS. 

—  J'oserai,  monsieur,  vous  prier  de  sortir  de  cet  apparte- 
ment, et  de  n'y  plus  rentrer. 

Il  avait  bien  prévu  quelque  réponse  fière  et  dédaigneuse , 
mais  faite  d'une  voix  tremblante  ;  et  la  voix  était  ferme.  Il  se 
garda  bien  d'obéir  cependant. 

—  Ainsi  vous  me  chassez?  lui  dit-il  avec  douleur.  Mes  ex- 
pressions ont  donc  bien  mal  traduit  ce  que  j'éprouve  ;  si  vous 
saviez  avec  quel  délire  je  vous  aime,  vous  auriez  au  moins  de  la 
pitié. 

—  Pouvez-vous  bien  tenir  un  semblable  langage  à  une 
femme  mariée  ?  un  homme  qui  se  conduit  ainsi  doit  mépriser  ou 
être  méprisé  :  yous  avez  atteint  le  dernier  but,  monsieur,  je  vous 
méprise. 

D'Argency  aurait  payé  de  son  sang  un  signe  d'agitation  chez 
cette  femme,  une  pâleur,  un  frisson  ;  mais  le  dédain  tombait  à 
froid  sur  lui  ;  il  ne  pouvait  plus  douter  de  cette  indifférence 
qu'il  trouvait  dans  le  regard  comme  dans  les  paroles.  Ces  mois 
du  baron  de  Tangis  lui  revinrent  alors  à  l'esprit  :  «  Tu  aimes 
une  statue  sans  âme.  »  Un  profond  désespoir  le  saisit  :  il  avait 
voué  à  cette  femme  une  passion  fanatique  immense  ;  elle  avait 
dominé  en  lui  les  sentiments  les  plus  saints;  sœur,  frère,  amis 
d'enfance,  tout  avait  été  oublié  pour  faire  place  à  la  pensée 
unique  ;  ses  affections,  c'était  elle;  le  bonheur,  il  le  nommait 
de  son  nom;  il  avait  bâti  sa  vie  sur  une  seule  base,  l'amour  de 
cette  femme  ;  cet  amour  lui  échappant,  tout  croulait  :  le  monde 
entier  devenait  triste  et  sombre,  l'amour  n'en  est-il  pas  la  lu- 
mière aussi  bien  que  le  soleil  ? 

Elle  lui  ordonna  de  nouveau  de  s'éloigner  pour  ne  plus  re- 
venir. 

—  M'éloigner,  s'écria-t-il,  jamais  !  le  bonheur  est  ici,  le  dés- 
espoir à  votre  porte,  je  reste  où  est  le  bonheur. 

—  Vous  voulez  donc  que  ce  soit  moi  qui  me  charge  de  vous 
congédier,  dit  en  apparaissant  le  marquis  d'Hervilliers  ? 

D'Argency  resta  confondu,  et  Angélique  fort  étonnée  ;  elle 
était  loin  de  croire  qu'elle  avait  près  d'elle  un  témoin  si  inté- 
ressé. 

—  Vous  êtes  chaste  comme  Minerve,  madame  la  marquise,  dit 
le  mari  en  lui  baisant  la  main  avec  cette  galanterie  qu'il  conser- 
vait même  avec  sa  femme,  apparemment  pour  n'en  pas  perdre 


REVUE  DE  PARIS.  15 

l'habitude  ;  j'étais  sûr  d'ailleurs  que  vous  ne  faibliriez  pas  ;  n'a- 
vez-vous  pas  dans  les  veines  le  noble  sang  des  Miralais  ! 

Il  se  retourna  vers  le  jeune  homme  avec  une  contenance  plu- 
tôt fîère  qu'irritée  :  ses  manières  conservaient  leur  mesure  et 
leur  distinction  ;  dans  aucune  circonstance  de  sa  vie  l'homme  de 
cour  ne  disparaissait. 

—  Je  pourrais,  monsieur  le  vicomte,  dit-il  à  d'Argency, vous 
demander  raison  de  votre  offense  ;  je  suis  vieux,  mais  je  porte 
encore  au  côté  Pépée  que  mon  trisaïeul  reçut  de  Henri  IV  ; 
celle  épée  n'est  point  rouillée,  je  vous  prie  de  le  croire;  elle 
est  encore  aussi  claire  que  l'honneur  de  ma  famille.  Mais,  dans 
une  semblable  circonstance,  le  duel  me  semble  maladroit.  Cette 
scène,  une  fois  connue  de  la  cour,  peut  se  dénaturer,-  Sa  Ma- 
jesté et  madame  de  Pompadour  aiment  assez  ces  aventures  d'a- 
mourettes ;  ce  sont  les  maris  qu'ils  se  plaisent  à  ridiculiser,  et 
moi,  reprit-il  en  se  redressant  avec  noblesse,  je  n'ai  jamais  ap- 
pris à  jouer  dans  la  vie  le  rôle  ridicule.  S'il  vous  convient  ce- 
pendant de  publier  la  déclaration  malheureuse  que  vous  avez 
osé  faire  à  une  Miralais,  nous  sommes  tous  deux  gentilshommes, 
et  rien  ne  nous  empêchera  de  croiser  nos  épées. 

Le  pauvre  amant  demeurait  anéanti.  —  Eh  bien!  monsieur 
le  vicomte,  dit  le  marquis  d'un  ton  froidement  poli,  qu'atten- 
dez-vous? me  permettrez-vons  de  vous  reconduire  jusqu'à  la 
porte? 

D'Argency  s'élança  hors  de  cet  appartement.  Il  avait  le  ver- 
tige, il  était  épouvanté  de  toutes  les  pensées  qui  fermentaient 
dans  sa  tête. 

—  Jamais  cette  porte  ne  s'ouvrira  pour  moi.  dit-il  d'une  voix 
déchirante  ;  du  moins  j'ai  son  poitrail,  s'écria-t-il  en  regardant 
le  médaillon  qu'Angélique  avait  oublié  de  réclamer,  et  qu'il 
serrait  dans  sa  main. 

Quand  il  rentra  chez  lui.  il  avait  la  fièvre  et  le  délire. 

H. 

l«Ui>. 

lue  foule  bariolée,  eonvulsive  et  grimaçante  faisan  nulle  coii- 
lorsions  dans  une  cour  enclose  de  hauts  murs  cl  fermée  par 

1  -2 


14  RE  VIE  DE  PARIS. 

une  large  grille.  Ces  gens-là  étaient  de  ceux  que  nous  sommes 
convenus  d'appeler  fous,  parce  qu'ils  ont  un  autre  genre  de 
folie  que  le  nôtre,  où  plutôt  parce  qu'ils  disent  tout  haut  les 
divagations  que  nous  pensons  tout  bas  j  nous  autres,  qui  nous 
appelons  sages,  nous  ne  sommes  autre  chose  que  des  fous  qui 
ne  font  pas  sonner  leur  grelot.  La  maison  qui  renfermait  ce 
peuple  aux  cris  discordants,  aux  mouvements  saccadés,  aux 
prunelles  fixes  et  phosphoriques,  était  située  à  Passy,  et  avait 
été  élevée  en  1762.  La  révolution  avait  passé  renversant  les 
cathédrales  et  les  châteaux ,  mais  elle  avait  respecté  cette  inof- 
fensive maison  de  fous,  la  trouvant  apparemment  aussi  néces- 
saire sous  le  règne  terroriste  que  sous  le  règne  monarchique,  et 
tandis  qu'elle  hurlait  en  dehors  de  l'enceinte,  elle  avait  laissé 
les  fous  hurler  en  dedans. 

Chacun  des  hommes  qui  se  heurtaient  dans  cette  cour  avait 
une  idée  fixe  logée  dans  son  cerveau,  toutes  ses  pensées  s'é- 
taient réunies  dans  une  seule  case  ;  au  milieu  de  la  cour  on 
voyait  causer  familièrement  un  empereur  de  la  Chine  et  un 
Grand-Mogol,qui  avaient  de  magnifiques  empires  bâtis  dan3  les 
nuages  ;  un  peu  plus  loin  se  promenait  un  homme  d'une  mai- 
greur transparente  ;  c'était  un  immortel  qui  se  mourait  ;  plu- 
sieurs autres  groupes  plus  ou  moins  étranges  erraient  çà  et  là. 

Dans  le  coin  le  plus  isolé  de  la  cour,  un  vieillard  était  assis 
sur  une  pierrre,  et  contemplait  le  portrait  d'une  jeune  femme  : 
On  aurait  eu  peine  à  reconnaître  dans  ce  vieillard  aux  cheveux 
gris  le  jeune  vicomte  d'Argency.  Le  désespoir  l'avait  rendu  fou, 
et  depuis  quarante  ans  il  habitait  cette  maison.  Plusieurs  fois  sa 
famille,  trop  confiante  dans  un  retour  de  raison,  avait  tenté  de 
le  faire  sortir,  mais  peu  de  jours  après  il  avait  fallu  le  ramener 
plus  insensé  que  jamais.  En  vieillissant  sa  folie  délirante  s'était 
calmée  et  était  devenue  une  monomanie  :  absorbé  par  une  idée 
fixe,  son  amour,  il  n'avait  pas  vu  le  temps  s'écouler  et  rider  son 
front,  il  se  croyoit  encore  le  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans, 
amoureux  d'une  femme  de  dix-huit  ;  il  lui  semblait  qu'Angéli- 
que n'avait  pas  plus  vieilli  que  le  gracieux  portrait  qu'il  con- 
templait nuit  et  jour.  Nous  comptons  les  lustres  qui  passent 
plus  encore  par  le  changement  de  nos  idées  que  par  celui  de  nos 
visages, nos  pensées,  vertes  à  vingt  ans,  se  flétrissent  dans  l'âge 
mûr,  et  dans  la  vieillesse  il  neige  sur  elles  comme  sur  nos  têtes. 


REVUE  DE  PARIS.  15 

Mais  d'Argency,  abîmé  dans  une  pensée  Unique,  avait  vu  les  an- 
nées fuir  indistinctes,  et  se  ressembler  toutes  tellement  qu'elles 
semblaient  se  fondre  en  un  court  espace  de  temps. 

—  Dis  donc,  l'amoureux,  s'écria  un  jeune  homme  qui  en  trois 
bonds  fut  près  de  lui,  comment  trouves-tu  ce  pas  de  zéphir? 

Celui  qui  parlait  ainsi  était  une  espèce  de  caricature  de 
sylphe.  Des  bas  couleur  de  chair,  tigrés  de  taches,  dessinaient 
ses  jambes  grêles,  et  deux  longues  ailes  de  coq,  volées  sans 
doute  à  quelque  cuisinier,  étaient  attachées  sur  chaque  épaule 
avec  une  ficelle.  Le  sylphe  était  un  premier  danseur  sifflé  sans 
pitié  pour  avoir  manqué  un  entrechat,  et  devenu  (ou  de  dépit.  Il 
se  persuadait  qu'on  le  méconnaissait  dans  son  pays,  mais  que 
tous  les  autres  royaumes  les  plus  vastes  et  les  plus  lointains  se 
disputaient  ses  jambes. 

D'Argency  ne  l'écoutait  pas,  il  portait  le  médaillon  à  ses 
lèvres. 

—  Mais  c'est  trop  beau  une  femme  qu'on  aime  !  s'écria-t-il 
avec  délire;  oh  !  mon  Angélique ,  comme  tes  yeux  sont  veloutés  ! 
ils  me  font  mal  !...  Et  penser  que  cette  femme-là  ne  m'aime 
pas  !...  je  veux  l'oublier....  mais  le  puis-je?  Est-ce  à  vingt-cinq 
ans,  à  l'âge  où  le  cœur  brûle,  où  la  tête  fermente,  qu'on  est  roi 
de  ses  passions?  Oh  !  mon  Dieu  !  si  belle  et  si  indifférente!  Il 
tomba  dans  sa  tête  une  idée  qui  lui  donna  une  sueur  froide  :  in- 
différente, répéla-t-il,  mais  si  elle  ne  l'était  pas  ,  si  dans  ce  mo- 
ment elle  disait  à  un  autre  :  Je  t'aime  !  elle  saurait  dire,  je  t'aime, 
et  ce  ne  serait  pas  à  moi  ! 

—  Allons  donc,  grand-papa,  lui  dit  le  danseur,  laisse-la  ta 
vieille  passion,  et  admire  l'élasticité  de  mon  jarret.  Tiens,  il  me 
prend  une  fantaisie  ,  je  veux  d'un  bond  sauter  dans  la  lune.  On 
doit  se  plaire  là-haut,  tout  y  danse  :  les  planètes  ont  des  satel- 
lites qui  font  autour  d'elles  le  moulinet,  les  nuages  font  de  moel- 
leuses glissades,  et  les  étoiles  de  petits  battements.  Allons,  je 
m'élance.  Regarde  bien,  une,  deux,  attention,  trois,  gare  là-haut. 

Il  fit  un  bond,  et  retomba  lourdement  le  nez  contre  terre.  II 
se  releva,  et  se  sauva  en  criant  : 

—  Maladroit,  j'ai  manqué  mon  entrechat  ;  ils  me  sifflent  tous, 
les  impitoyables! 

Un  instant  après  il  revint  tout  glorieux,  la  tète  huile.  la  taille 
cambrée;  il  tenait  un  papier  à  la  main. 


16  REVUE  DE  PARIS. 

—  L'amoureux,  dit-il  à  d'Argency,  me  voici  décidément  dans 
les  honneurs  •  tu  vois  cette  lettre,  elle  m'est  adressée  par  le 
grand  kan  des  Tartares,  qui  me  mande  près  de  lui  pour  donner 
des  leçons  de  danse  à  sa  kane  favorite. 

D'Argency  releva  la  tète.  — Mais  pour  aller  en  Tartarie, 
dit-il  à  voix  basse,  il  te  faudrait  d'abord  sortir  de  cette  maison. 
Écoute,  il  faut  fuir  ensemble.  Les  doubles  clefs  des  grilles  de 
sortie  et  des  loges  ont  été  volées  hier,  c'est  par  toi,  je  le  sais  : 
cette  nuit,  lorsqu'ils  dormiront  tous,  viens  m'ouvrir,  et  sauvons- 
nous  de  leur  enfer  où  l'on  ne  voit  pas  Angélique. 

—  Qu'est-ce  que  cela  me  fait  de  ne  pas  voir  mademoiselle  An- 
gélique! mais  le  grand  kan  des  Tartares,  c'est  bien  différent. 
Allons,  c'est  convenu,  nous  nous  envolons  de  compagnie  ;  ne  va 
pas  me  porter  malheur  au  moins,  tu  as  déjà  raté  deux  fuites. 

—Mes  petits  moineaux,  c'est  l'heure  de  rentrer  dans  vos  ca- 
ges, dit  le  gardien  avec  sa  grosse  voix. 

Chacun  est  poussé  dans  sa  loge  et  enfermé. 

Bientôt  la  nuit  tombe,  dix  heures  sonnent,  tous  les  gardiens 
se  retirent  dans  leur  gîte,  et  la  cour  se  remplit  de  silence  et 
d'ombre.  D'Argency  attend  avec  anxiété,  prêtant  l'oreille  au 
moindre  bruit,  et  croyant  toujours  distinguer  le  pas  de  son  com- 
pagnon qui  vient  le  délivrer;  mais  rien  ne  trouble  le  silence;  de 
loin  en  loin  seulement,  un  rire,  un  hurlement,  partent  de  la 
loge  de  quelque  aliéné.  Le  pauvre  fou  tremble  d'impatience;  ses 
nerfs  se  crispent,  son  sang  bat  violemment  contre  ses  tempes. 
«  0  mon  Augélique,  s'écria-t-il,  si  mes  pieds  avaient  les  ailes  de 
ma  pensée  !  »  Et  il  embrasse  le  frais  portrait  de  sa  vieille 
amante  qu'il  croit  toujours  si  jeune  et  si  belle.  Enfin  il  lui  sem- 
ble entendre  un  pas  ;  il  écoute,  il  n'a  plus  que  le  sens  de  l'ouïe  ; 
le  pas  devient  plus  distinct,  il  approche,  il  s'arrête  devant  la 
loge,  une  clef  grince  dans  la  serrure  ;  c'est  une  belle  harmonie 
pour  le  prisonnier;  la  clef  tourne  avec  un  bruit  retenu,  la  porte 
s'ouvre. 

—Viens  vite,  dit  le  danseur  qui  lui  saisit  la  main.  D'Argency 
se  précipite  dehors;  aussitôt  un  grand  cri  retentit  : 

—  Qu'on  arrête  ces  conspirateurs  !  crie  l'empereur  de  la 
Chine,  le  visage  collé  contre  ses  barreaux,  je  les  entends  près  de 
moi  :  ils  viennent  me  détrôner,  ces  voleurs  de  couronne. 

—  II   va    donner    l'alarme,  dit   d'Argency;  nous  n'aurons 


REVUE  DE  PARIS.  17 

pas  le  temps  de  nous  échapper  même  de  cette  première  cour. 

—  Tais-toi,  dit  son  compagnon,  tais-toi  donc,  langue  de  vif 
argent. 

Les  deux  fugitifs  se  glissent  le  long  des  murs  silencieux  comme 
leur  ombre;  posant  à  peine  leurs  pas,  retenant  leur  haleine. 
Mais  la  cour  est  grande  et  bien  longue  à  parcourir;  ils  avan- 
cent cependant  ;  tout  est  calme  autour  d'eux,  l'empereur  de  la 
Chine  s'est  endormi,  nul  ne  les  regarde,  si  ce  n'est  la  lune,  qui 
depuis  le  temps  qu'elle  voit  des  fuites,  n'en  a  jamais  dénoncé. 
Enfin  ils  arrivent  devant  la  grille,  ils  l'ouvrent,  et  les  voilà  dans 
la  seconde  cour. 

Ils  se  remettent  en  marche  ;  le  danseur  semble  voler,  d'Ar- 
gency  avance  rapidement,  mais  ses  jambes  de  soixante-cinq  ans 
ne  tardent  pas  à  se  lasser. 

—  Va  donc  plus  vite,  lui  dit  le  danseur,  nous  devrions  tra- 
verser cette  cour  comme  deux  sauterelles.  Si  j'étais  seul,  en  trois 
bonds  je  serais  à  la  porte.  Ma  foi,  dit-il  en  s'arrêtant,  j'ai  les 
clefs,  je  peux  me  passer  de  toi,  il  me  prend  un  furieux  désir  de 
te  laisser  là. 

—  Oh  !  tu  ne  serais  pas  si  cruel  !  dit  d'Argency  avec  déses- 
poir. 

Le  danseur  fit  une  pirouette  et  partit. 

—  De  grâce,  arrète-toi  !  au  nom  de  la  pitié,  au  nom  de  ta  bien- 
aimée! 

—  Je  n'en  ai  pas. 

—  Mon  ami,  reprend-il  en  courant  après  lui,  attends-moi  : 
quand  nous  serons  sortis  d'ici  je  te  ferai  toutes  sortes  de  biens. 
Mais  qu'est-ce  que  je  peux  donc  te  dire  pour  te  retenir?...  Ah  ! 
je  te  laisserai  voir  Angélique  ! 

—  Je  m'en  soucie,  de  ton  Angélique,  comme  d'un  spectacle 
sans  ballet. 

—  lise  moque  d'Angélique  !  Il  n'y  a  plus  rien  à  espérer,  c'est 
un  homme  sans  cœur. 

Pendant  qu'il  parlait,  le  danseur  avait  atteint  la  grille 
de  sortie;  cette  grille  de  prison,  si  noire  pour  le  captif 
quand  elle  se  ferme  sur  lui,  et  si  dorée  quand  elle  s'ouvre. 
Il  prît  son  trousseau  de  clefs,  et  en  essaya  plusieurs  inutile- 
ment. 

—  En  vérité,  dit-il  avec  colère,  je  crois  qu'il  va  falloir  retour- 


18  REVUE  DE  PARIS. 

ner  dans  ma  loge.  Au  reste,  je  m'en  consolerai,  et  je  m'embar- 
querai ici  dans  un  ballon. 

Une  clef  restait  encore,  il  tenta  un  dernier  essai;  c'était  enfin 
la  clef  de  la  grille,  la  clef  de  la  liberté,  du  paradis.  D'Argency 
l'en  tend  tourner,  il  entend  les  verroux  se  tirer;  alors  il  prend  un 
élan  désespéré,  et  l'impulsion  de  sa  volonté  le  pousse  si  rapide- 
ment en  avant,  qu'il  rejoint  son  compagnon  de  fuite  au  mo- 
ment où  la  porte  s'ouvre,  et  se  précipite  avec  lui  hors  de  la 
maison. 

A  peine  ont-ils  fait  cinquante  pas  que  le  danseur  s'arrête,  et 
dit  au  vicomte  : 

—  Maintenant  nous  allons  nous  séparer;  indique-moi  le  che- 
min qui  mène  en  Tartarie. 

—  Par  là,  dit  d'Argency,  qui  lui  montre  le  premier  chemin 
venu. 

—  Toujours  tout  droit  ? 

—  Précisément. 

—  Adieu,  ne  t'inquiète  pas  de  moi,  un  pas  de  zéphir  et  deux 
glissades,  et  je  suis  en  Tartarie. 

II  partit  en  faisant  le  pas  de  zéphir,  d'Argency  ne  s'arrêta  pas 
pour  voir  si  les  deux  glissades  le  conduiraient  en  Tartarie  ; 
pressé  de  revoir  Angélique,  il  avança  de  toute  sa  vitesse,  fran- 
chit la  barrière,  et  entra  dans  Paris. 

Il  marcha  rapidement,  et  bientôt  fut  au  centre  de  la  grande 
ville.  Il  était  près  de  minuit,  on  sortait  encore  des  spectacles, 
et  à  chaque  personne  qui  le  coudoyait  l'ancien  mousquetaire 
faisait  une  exclamation  d'élonnement. 

—  Quoi  !  se  disait-il,  les  femmes  n'ont  ce  soir  ni  poudre  ni 
paniers,  qu'est-ce  donc  que  ces  jupes  en  étui?  ces  femmes-là 
sont  étroites  et  grêles  comme  des  oiseaux  qui  muent.  Mais 
en  vérité  les  hommes  n'ont  pas  d'habits  pailletés  ,  pas  de 
culottes  courtes  !  Tout  à  coup  il  se  frappa  le  front,  et  se  prit 
à  rire.  —  Je  vois  ce  que  c'est,  se  dit-il  en  continuant  sa  route, 
j'arrive  un  soir  de  carnaval,  et  je  rencontre  des  gens  dé- 
guisés. 

Il  se  logea  dans  un  hôtel  garni,  et  dès  le  lendemain  écrivit  à 
Angélique  une  lettre  brûlante  dans  laquelle  il  lui  demandait  à 
genoux  une  entrevue.  Il  mit  l'ancienne  adresse  de  la  marquise, 
et  sonna  ;  un  domestique  parut. 


REVUE  DE  PARIS.  19 

«  Laquais,  lui  dit-il,  porte  ce  billet  à  la  marquise  d'Hervilîiers, 
et  rapporte-moi  la  réponse.  » 

Une  heure  après  le  domestique  revint,  il  avait  trouvé  la  mar- 
quise à  son  ancien  hôtel,  racheté  par  elle  après  l'émigration.  Il 
tenait  une  lettre.  D'Argency  la  lui  arracha  ;  sa  main  frémit  en 
l'ouvrant,  un  nuage  passa  devant  sa  vue,  il  pensait  que  l'indif- 
férente Angélique  lui  faisait  quelque  réponse  dédaigneuse,  gla- 
ciale comme  une  gelée  de  janvier,  et  contenant  un  refus  formel; 
il  lut  en  tremblant  : 

Mon  ami, 
Je  vous  attends  demain  soir  à  huit  heures. 

Angélique  d'Hervilliers. 

a  Mon  ami!  s'écria-t-il,  c'est  Angélique  qui  m'appelle  son 
ami,  et  elle  m'attend  demain  soir;  mais  je  ne  rêve  pas  aumoins, 
j'ai  peur  de  me  réveiller.  » 

Il  compta  les  heures  avec  une  impatience  inexprimable  ;  il 
eût  voulu  activer  la  marche  du  balancier  et  la  régler  sur  les 
battements  de  son  cœur.  11  passa  ces  deux  journées,  les  plus 
longues  de  sa  vie,  à  regarder  le  portrait  d'Angélique,  à  arpen- 
ter sa  chambre,  et  à  courir  chez  un  tailleur  commander  un  ha- 
bit neuf,  car  il  voulait  être  délirant,  irrésistible. 

«  Mon  cher,  lui  dit-il  en  faisant  briller  à  ses  yeux  quelques 
pièces  d'or  que  sa  famille  ne  lui  épargnait  pas,  il  me  faut  pour 
demain  un  uniforme  complet  de  mousquetaire  noir.  » 

Le  tailleur  le  regarda  d'un  air  ébahi. 

«  Mousquetaire,  répéta-t-il,  j'ai  mal  entendu  sans  doute  : 
Monsieur  veut  peut-être  l'uniforme  de  la  garde  consulaire. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  cela,  la  garde  consulaire  ?  Sa  Ma- 
jesté Louis  XV  n'a  pas  de  garde  de  ce  nom  !  Je  vous  dis  que  je 
veux  un  uniforme  de  mousquetaire  noir;  tout  Paris  connaît 
cela  ;  deuxième  compagnie,  galons  d'argent.  Que  diable  me 
chanle-t-il  avec  sa  garde  insulaire. 

—  Cet  homme  est  fou,  dit  le  tailleur  dès  qu'il  fut  parti. 

—  Cet  homme  est  fou,  dit  le  vicomte  dès  qu'il  eut  quitté  le 
tailleur. 

Enfin  le  lendemain  soir  arriva.  Le  vicomte  se  fit  poudrer  et 


20  REVUE  DE  PARIS. 

parfumer,  endossa  son  uniforme  de  mousquetaire,  qu'il  trouva 
fortinexaet,  monta  en  voiture,  et  arriva  chez  Angéliqne.  Un  do- 
mestique le  fit  entrer  dans  un  élégant  salon,  puis  sortit  pour 
prévenir  la  marquise. 

D'Argency  resté  seul  attendit  dans  une  délicieuse  impatience; 
car  il  est  une  chose  qui  vaut  mieux  que  le  bonheur,  c'est  l'at- 
tente du  bonheur.  Il  tressaillait  au  moindre  bruit,  mille  impres- 
sions palpitantes  et  mobiles  le  faisaient  rayonner  ou  pâlir  ;  cha- 
que minute  était  une  vie  d'émotions. 

—  Mon  Angélique!  disait-il  en  contemplant  le  médaillon,  ma 
belle  Angélique!  je  vais  donc  revoir  ta  taille  d'abeille,  ta  dé- 
marche de  princesse,  ton  sourire  qui  m'illumine,  ton  visage  de 
dix-huit  ans,  frais  comme  le  mois  de  mai  ! 

Il  crut  entendre  le  frôlement  d'une  robe  de  soie.  La  voici, 
s'écria-t-il. 

La  porte  s'ouvrit,  une  vieille  femme  entra.  Son  front  et  ses 
joues  étaient  rayés  de  longues  rides;  les  unes,  imprimées  par  la 
douleur  et  les  larmes,  se  creusaient  entre  ses  sourcils  ou  s'allon- 
geaient sur  ses  joues;  les  autres,  laissées  là  par  le  sourire,  mar- 
quaient le  coin  de  ses  lèvres  ;  dans  les  rides  des  vieillards,  il  y  a 
l'histoire  de  toute  une  vie.  De  petites  boucles  de  cheveux  blancs, 
plaquées  sur  son  front,  paraissaient  sous  son  bonnet  garni  de 
dentelle,  et  sa  taille  déformée  se  dessinait  sous  une  robe  de  soie 
brune  bien  étroite,  bien  resserrée,  et  dont  la  ceinture  venait 
sous  l'aisselle. 

Elle  s'avança  d'un  pas  pesant,  fit  signe  au  vicomte  de  s'as- 
seoir, et  se  jeta  sur  une  bergère  en  face  de  lui. 

Il  lui  fit  un  salut  qui  ressemblait  à  une  grimace,  et  s'assit 
d'un  air  fort  maussade.  Est-ce  qu'Angélique,  pensait-il,  vou- 
drait se  railler  de  moi,  et  m'envoyer  sa  grand'mère  à  sa  place? 

La  vieille  femme  le  regardait  tristement,  elle  lui  dit  après  un 
instant  de  silence. 

—  Vous  avez  désiré  me  parler,  monsieur. 

—  Moi,  madame,  pas  le  moins  du  monde. 

—  Mais  cependant  vous  m'avez  demandé  une  entrevue. 

—  Une  entrevue,  à  vous,  madame.  Oh  !  pour  le  coup  je  vous 
jure  qu'il  y  a  méprise. 

—  Je  ne  le  crois  pas,  dit  la  vieille  femme  avec  un  sourire 
amer.  Cette  lettre  n'est-elle  pas  de  vous? 


REVUE  DE  PARIS.  21 

—  Mon  billet  à  Angélique  !  s'écria-t-il  étonné.  Il  reprit  avec 
un  extrême  embarras  : 

—  Effectivement  ce  billet  est  de  moi,  mais  il  est  adressé  à 
votre  petite-fille  ou  votre  petite-nièce,  à  la  belle  Angélique 
d'Hervilliers. 

—  Eh  bien,  monsieur,  vous  voyez  qu'il  est  pour  moi  ;  c'est 
moi  qui  suis  Angélique  d'Hervilliers. 

Elle  se  leva  précipitamment  pour  le  secourir  :  il  venait  de 
tomber  à  la  renverse  sur  son  fauteuil. 

—  Un  peu  de  calme,  mon  ami,  lui  dit-elle  doucement  ;  j'ai 
appris  votre  folie,  et  je  veux  vous  en  guérir.  Vous  veniez  ivre 
de  joie,  pensant  retrouver  ici  la  jeune  femme  de  1762.  Mais  de- 
puis ce  temps-là,  quarante  ans  sont  passés,  quarante  ans,  me 
comprenez-vous  bien;  les  jeunes  femmes  sont  devenues  des 
grand'mères  ;  et  moi,  aussi,  moi,  cette  Angélique  que  vous  avez 
aimée  jusqu'à  en  devenir  fou,  j'ai  vieilli  comme  les  autres  ;  mes 
pieds  de  gazelle  ont  la  goutte,  et  mes  yeux,  que  vous  trouviez  si 
étincelants,  ne  lancent  plus  leurs  rayons  qu'à  travers  des  lu- 
nettes. Vous-même,  mon  ami,  vous,  le  jeune  et  brillant  mous- 
quetaire, vous  vous  êtes  métamorphosé  en  vieillard.  Elle  lui  prit 
la  main  et  le  conduisit  devant  une  glace  :  —  Regardez,  conli- 
nua-t-elle,  est-ce  bien  là  ce  visage  lisse  ?  il  est  tout  couvert  de 
rides;  sont-ce  bien  là  ces  yeux  qu'on  me  disait  fascinants?  ils 
s'éraillent,  mon  cher;  est-ce  là  celte  taille  si  déliée  qui  se  cam- 
brait sous  l'uniforme?  j'en  suis  fâchée,  mon  pauvre  ami,  mais 
elle  se  voûte  un  peu. 

L'émotion  fut  si  grande,  que  le  fou  sentit  dans  son  cerveau 
une  commotion  qui  fit  vaciller  toutes  ses  idées.  Peu  à  peu  elles 
se  replacèrent  dans  un  ordre  nouveau.  Ses  yeux,  qui  se  fixaient 
égarés  sur  Angélique  et  sur  la  glace,  perdirent  leurs  regards 
effarés,  mais  prirent  une  expression  de  désespoir. 

Tout  à  coup  il  poussa  un  horrible  sanglot  :  il  était  raison- 
nable. 

Il  venait  de  passer  subitement,  sans  aucune  transition,  de  la 
jeunesse  éblouissante  à  la  vieillesse  aride  sans  amour,  sans  ave- 
nir, à  la  vieillesse  sans  flamme  et  pleine  de  cendres.  Il  regardait 
avec  effroi  les  traits  d'Angélique  et  les  siens;  leurs  visages  nou- 
veaux lui  semblaient  deux  masques  qu'il  eût  voulu  pouvoir  ar- 
racher. 


22  REVUE  DE  PARIS. 

—  Vieux  !  s'écria-t-il  avec  «ne  explosion  de  douleur,  vieux 
tous  les  deux!  Quoi!  plus  de  femme  à  aimer,  plus  d'idole  !  quoi! 
tout  à  l'heure  encore  des  rêves,  des  émotions  ardentes,  tout  à 
l'heure  je  me  croyais  jeune,  j'étais  riche,  maintenant  je  suis 
ruiné.  Oh!  madame,  quel  mal  vous  ai-je  donc  fait  pour  m'avoir 
rendu  la  raison?...  Mon  Dieu,  mon  Dieu,  conlinua-t-il  en  re- 
gardant le  médaillon,  il  est  donc  hien  vrai  que  ce  divin  portrait 
c'est  le  vôtre  !  Hélas  !  madame,  qu'avez-vous  fait  de  mon  An- 
gélique ? 

—  Vous  avez  mon  portrait,  oh  !  voyons  !  comment,  j'étais 
cette  jeune  femme  là,  comment  j'avais  ces  traits  presque  en- 
fantins, cette  peau  blanche  et  unie,  finement  veinée  !  et  main- 
tenant... 

Elle  pleura  amèrement  ;  toutes  ses  larmes  de  regrets,  celles 
qu'elle  avait  versées  à  ses  premiers  cheveux  blancs,  celles  qui 
avaient  coulé  à  ses  premières  rides,  toutes  les  larmes  qu'une 
femme  vieillissante  répand  sur  son  chevet  revinrent  en  foule 
dans  ses  yeux;  puis  ils  se  séchèrent,  un  éclair  d'orgueil  y 
brilla. 

—  Savez-vous,  dit-elle  à  d'Argency,  avec  un  accent  qui  ra- 
contait toute  la  coquetterie  d'une  femme,  savez-vous  que  j'étais 
bien  jolie. 

—  Grand  Dieu  !  je  ne  l'ai  que  trop  su  ! 

—  Mais  c'est  que  mon  défunt  mari  aurait  pu  être  jaloux  :  c'est 
que  peu  de  femmes  peuvent  se  vanter  d'avoir  eu  à  leurs  pieds 
une  plus  nombreuse  cour  d'adorateurs. 

—  Quels  souvenirs  vous  me  rappelez  ! 

Elles  compta  sur  ses  doigts  :  Le  baron  de  Tangis,  le  caprice 
des  femmes  de  la  cour  ;  le  vicomte  de  Forlins,  qui  se  parfumait 
à  l'ambre  ;  le  poète  Vernin  qui  avait  un  regard  si  langoureux  et 
me  faisait  des  madrigaux  à  la  rose  5  le  comte.... 

—  Eh  que  sont-ils  devenus  tous  ces  beaux  adorateurs?  de- 
manda le  pauvre  d'Argency  avec  un  souvenir  de  dépit. 

—  Ils  se  sont  tous  envolés  à  la  première  ride,  comme  les  hi- 
rondelles au  premier*  froid. 

—  Qu'est  devenu  le  jeune  baron  de  Tangis  ? 

—  Il  a  perdu  hier  sa  dernière  dent. 

—  Oh  !  que  ne  l'ai-je  écouté,  cet  excellent  ami,  lorsqu'il  m'é- 
loignaiî  de  vous  aimer!  Que  vous  m'avez  fait  malheureux,  An- 


REVUE  DE  PARIS.  g 

gélique  ;  j'avais  jeté  mon  bonheur  à  vos  genoux,  et  vous  l'avez 
foulé  aux  pieds.  J'avais  voulu  avoir  une  croyance  ici-bas  comme 
la-haut,  avoir  une  sainte  sur  la  terre  comme  j'ai  un  Dieu  dans 
le  ciel  ;  vous  avez  repoussé  mon  culte,  et  moi,  comme  un  fana- 
tique, toute  ma  vie  j'ai  apporté  des  pleurs  et  de  l'encens  au 
pied  de  l'autel  vide!...  Oh!  si  vous  m'aviez  aimé  !  Que  dis-je 
le  pouviez-vous  ?  aviez-vous  dans  le  cœur  une  seule  étincelle  > 
Vous  étiez  faite  de  glace  et  de  beauté.  De  toutes  les  femmes, 
vous  avez  été  la  plus  indifférente. 

—  Qu'en  savez-vous? 

—  Oh  mon  Dieu  !  vous  me  le  demandez  ! 

—  Qui  vous  a  dit  que  je  n'ai  pas  su  aimer.  Oh!  mon  ami  ne 
le  jurez  pas.  Vous  ignorez  toutes  mes  luttes  avec  mes  ardentes 
pensées  :  mou  pauvre  enfant  de  dix-huit  ans,  mariéeà  unhomme 
de  soixante-huit;  moi,  qui  aurais  apporté  un  amour  si  pur  à 
un  mari  jeune  et  aimant  !  Vous  connaissiez  la  femmeau  monde 
la  femme  voilée,  vous  étiez  là,  dans  les  salons,  quand  ses  yeux* 
étaient  secs;  mais  connaissiez-vousla  femme  du  fover,  étiez-Vous 
là  dans  la  solitude  quand  elle  levait  son  voile,  et  quand  ses  yeux 
étaient  brûlés  de  larmes?  J 

D'Argency  l'écoutait  stupéfait,  elle  changeait  en  un  instant 
les  idées  de  toute  sa  vie,  elle  lui  apprenait  des  mystères  au'il 
n  avait  jamais  soupçonnés. 

hn~  ^coute^.con^nua-t-elle,  moi  aussi  j'avais  une  idole,  un 
homme  que  j  aimais,  vers  lequel  mes  pensées  de  chaque  seconde 
s  envolaient  à  tire-d'aile  ;  un  homme  dont  la  voix  me  vibrait  au 
cœur,  dont  la  présence  était  une  magie. 

-  Malheureux!  j^avais  un  rival!  s'écria  l'ancien  amant. 

En  ce  moment  il  était  réellement  jaloux,  mais  jaloux  de  la 
éduisante  Angélique  qu'il  voyait  dans  son  souvenir,  et  non  p 
de  celle  qu'il  avait  devant  lui.  -  Un  rival  !  répéla-t-il  avec  co- 
lère ;  son  nom,  je  veux  le  savoir,  quel  était  cet  homme  > 

—  C  était  vous. 

sanTlf  ^inTf"?'1'"";'  SVcriM-i'  "'ans"oru;  en  lui  s^is- 

n     „  H«.  m*'hme>  re|"'U"il  C"  laissa'u  "*>«*«  la 

mam  des  eehee,  que  ne  me  le  disiez-vous  quarante  ans  plus  M, 

-C  est  que  quarante  ans  plus  lot  cet  aveu  m'eût  coûté  bien 

des  remords,  tand.s  que  mau.tenant.  j'en  sufc  sl,,v.  1   ,,  t  o  " 

blera  le  repos  ni  de  l'un  ni  de  l'autre. 


24  REVUE  DE  PARIS. 

Les  deux  vieillards  se  séparèrent.  D'Argency  passa  une  nuit 
de  cauchemar;  son  réveil  fut  affreux  d'amertume  :  il  avait 
perdu  sa  folie,  et  sa  folie  c'était  la  jeunesse,  croire  c'est  avoir. 
La  raison  était  revenue  sèche  et  mesquine,  lui  faisant  poser  le 
doigt  sur  la  réalité,  rétrécissent  le  monde  de  sa  pensée,  et  souf- 
flant sur  ses  palais  de  fées.  Oh  !  qu'il  était  à  plaindre!  Plus  d'a- 
mour, plus  de  rêves,  plus  d'illusions,  plus  de  voiles  de  pourpre 
et  d'or  à  jeter  sur  le  néant  des  choses  ! 

Tous  les  jours  il  disait  à  Dieu  pour  prière  :  Mon  Dieu,  rendez- 
moi  ma  folie  !  11  avait  sans  doute  commis  bien  des  fautes  dans  sa 
vie,  mérité  des  châtiments,  car  Dieu  ne  l'exauça  pas  j  et  le  pau- 
vre sage  mourut  de  chagrin  de  ne  plus  être  fou. 

Anaïs  Ségalas. 
(Chronique  de  Paris). 


L'ESPAGNE 

EX  1837. 


C'est  sans  doute  un  triste  spectacle  que  celui  d'un  peuple  qui, 
abdiquant  tout  amour-propre,  j'allais  presque  dire  tout  senti- 
ment national,  invile  de  lui-même  l'étranger  à  intervenir  dans 
ses  discordes  civiles,  el  donne  ainsi  de  fait  sa  démission  de  peuple 
libre.  Mais  les  fautes  des  nations  s'expliquent,  du  moins,  quand 
elles  ne  s'excusent  pas  par  leur  histoire.  Cet  abâtardissement 
profond  où  l'Espagne  est  tombée,  ce  découragement  d'elle- 
même. celte  fa  ligue  d'agir  et  de  vivre  qui  prend  aux  na  lions  comme 
aux  individus,  tiennent  à  des  causes  trop  profondes  pour  qu'elles 
se  révèlent  à  un  examen  superficiel.  Il  est  facile  d'accuser  l'Es- 
pagne, il  l'est  moins  de  la  comprendre:  il  l'est  moins  de  se  ren- 
dra compte  de  l'ordre  d'idées  et  de  sentiments  par  où  un  peuple 
a  dû  passer  pour  arriver,  en  trente  ans.  de  la  lutte  la  plus  opi- 
niâtre contre  l'étranger,  ù  invoquer,  à  mains  jointes,  sa  tutelle, 
et  à  ne  savoir  plus  ni  s'en  passer  ni  l'obtenir. 

Ce  uni  frappe  au  premier  coup  d'œil  dans  l'organisation  so- 
ciale et  politique  du  peuple  espagnol,  e'esl  l'antique  alliance  un 
trône,  du  clergé  el  du  bas  peuple  [popolacho)  contre  la  noblesse 
et  le  tiers  état,  depuis  qu'il  y  a  un  tiers  état  en  Espagne.  Telles 
sont,  à  peu  d'exceptions  près,  pendant  une  longue  suite  d.- 
siècles,  les  ûviw  grandes  divisions,  les  deux  camps,  car  c'est  de 
guerre  qu'il  s'agit,  entre  lesquels  se  partage  la  nation.  D'un 
côté,  une  noblesse  destituée  de  toute  influence  politique;  bannie 
de  tous  les  emplois,  ou  par  la  défiance  du  pouvoir,  ou  par  sa:i 
propre  orgueil,  ou  par  son  incapacité,  et  n'ayant  plus  pour  dé- 
penser ses  loisirs  ?t  ses  revenus,  que  k  faste  vain  de  quelques 
1 


26  REVUE  DE  PARIS. 

charges  de  cour  ou  de  quelques  ambassades  d'apparat;  puis  une 
bourgeoisie  tolérée  comme  matière  corvéable  et  taillable  à  merci, 
mais  privée  de  tous  droits  politiques,  parquée  dans  des  villes, 
jalousées  par  les  campagnes,  et  moins  libres  elles-mêmes  de 
s'administrer  que  la  pins  humble  commune;  une  bourgeoisie 
assez  puissante  déjà  pour  être  crainte,  trop  peu  pour  être  ména- 
gée, supportant  presque  à  elle  seule  le  joug  des  impôts  et  celui 
des  lois,  si  lois  il  va,  et  soutenant  d'une  épaule,  comme  la  no- 
blesse de  l'autre,  tout  le  fardeau  d'un  despotisme  dont  le  peuple 
seul  ne  sent  pas  le  poids. 

De  l'autre  côté,  nous  voyons  un  clergé  recruté  dans  le  peuple, 
et  peuple  lui-même  par  ses  instincts  et  par  ses  intérêts,  clergé 
essentiellement  démocratique,  jaloux  de  la  noblesse  et  de  la 
bourgeoisie  comme  de  deux  rivales,  et  dévoué  à  la  monarchie 
par  calcul  et  par  nécessité;  exempt  d'ailleurs  de  tout  impôt,  de 
toute  obligation  envers  l'État,  et  n'ayant  au  lieu  de  devoirs  que 
des  immunités  et  des  droits;  puis  un  peuple  fractionné  à  l'infini, 
jouissant,  dans  l'étroite  enceinte  de  son  municipe,  de  tous  les 
droits  qu'on  lui  refuse  comme  nation  ,  indépendant  jusqu'à 
la  révolte,  libre  jusqu'à  la  licence,  monarchique  par  instinct 
et  par  habitude,  mais  républicain  par  nature  :  ne  connaissant  pas 
de  lois  hors  de  ses  fueros.  ni  de  patrie  hors  de  sa  commune  ; 
se  croyant,  avec  raison  peut-être,  l'égal  de  tous,  même  du 
grand  d'Espagne,  en  indépendance  et  en  dignité  ;  respectant 
le  clergé  sans  le  craindre  .  et  recevant  de  lui  la  seule  con- 
signe à  laquelle  il  obéisse,  le  seul  drapeau  qu'il  connaisse  :  Dieu 
et  le  roi  ! 

Telle  fui  l'Espagne  jusqu'à  1808,  telle  la  trouva  la  guerre  de 
l'indépendance,  scindée  encore,  comme  sous  l'ancienne  monar- 
chie, en  deux  partis;  l'un  ennemi  de  tout  progrès,  ou  par  in- 
térêt ou  par  routine  ;  l'autre  ami  des  idées  nouvelles  qui  fer- 
ment aient  dès  lors  en  Espagne,  et  avaient  franchi  les  Pyrénées 
bien  longtemps  avait  l'invasion  française.  Unies  cette  fois  en- 
core pour  les  accueillir,  la  noblesse  et  la  bourgeoisie  étaient 
dès  lors  conquises  à  la  France  :  la  révolution  des  idées  était 
awuiplie  avant  celle  des  faits.  Mais  privées  d'influence  politi- 
que, ces  deux  castes,  faute  de  moyens  de  réaliser  leurs  rêves  de 
perfectionnements  sociaux  .  les  gardaient  à  l'état  de  théorie. 
Quant  aux  alliés  dr  l'autre  camp,  la  royauté.. le  clergé  et  le  bas 


RENTE  DE  PARIS.  27 

peuple,  leur  haine  de  toute  nouveauté,  «le  tout  progrès,  était 
toujours  franche  et  sincère  ;  car  il  y  a  dans  les  castes,  connue 
il  y  a  dans  tout  être  animé,  un  instinct  de  conservation  qui  ne 
les  trompe  pas,  et  leur  dit  :  Là  est  l'ennemi  ! 

Si  Ton  veut  avoir  la  mesure  de  la  faute  que  Napoléon  a  com- 
mise en  violentant  l'Espagne  pour  lui  imposer  un  de  ses  préfets 
couronnés,  il  faut  savoir  jusqu'à  quel  tlegré  de  fanatisme  était 
porlée  pour  lui ,  avant  1808  ,  l'admiration  du  peuple  espa- 
gnol. Dans  celte  Péninsule  si  bien  gardée,  autour  de  laquelle 
l'inquisition  et  les  Pyrénées  élevaient  une  double  barrière,  les 
idées  nouvelles  auxquelles  avait  nui  longtemps  leur  cortège  de 
terreur,  n'avaient  pénétré  que  par  lui.  L'Espagne  ne  comprenait 
notre  révolution  que  résumée  dans  Bonaparte,  et  dégagée  par 
lui  de  tout  son  alliage  impur.  Lui  seul  avait  le  pouvoir  de  rallier 
autour  de  lui  les  deux  grands  partis  qui  divisaient  l'Espagne, 
et  de  les  rapprocher  dans  un  enthousiasme  commun.  Mais  cet 
enthousiasme  ,  il  faut  le  dire  ,  allait  jusqu'au  culte  et  presque 
jusqu'à  l'idolâtrie.  On  m'a  montré  dans  Cadix  la  boutique  d'un 
perruquier,  où  le  portrait  de  Bonaparte,  qu'on  trouvait  alors 
partout  en  Espagne,  même  dans  la  huile  du  pâtre,  se  voyait  en- 
touré de  cierges  allumés  ,  comme  l'image  d'une  ma.ione  ;  et 
ce  peuple  espagnol ,  si  facile  à  l'enthousiasme,  et  si  intelligent 
encore,  même  dans  sa  dégradation,  de  tout  ce  qui  est  noble 
et  grand  ,  venait  chanter  autour  de  l'image  de  son  héros 
favori  des  litanies  populaires,  où  l'on  canonisait  la  gloire,  et  où 
Je  héros  était  bien  près  de  devenir  un  saint. 

Les  deux  partis  s'étaient  ralliés  un  instant  autour  de  Bona- 
parte, dans  un  même  sentiment  d'admiration  pour  le  grand 
homme  ;  la  haine  contre  l'usurpateur  les  réunit  également,  mais 
ce  fut  là  leur  seul  point  de  contact  ;  la  fusion  n'était  qu'appa- 
rente, la  scission  resta  profonde  et  réelle.  Creusons  au  fond  des 
secrets  motifs  qui  décidèrent  la  guerre  de  l'indépendance,  et 
remuèrent,  jusque  dans  leurs  dernières  profondeurs,  ces  masses 
aujourd'hui  si  difficiles  à  émouvoir.  Quel  fut  le  mot  d'ordre  de 
celte  insurrection,  plus  sociale  que  politique,  et  où  un  peuple 
se  souleva  tout  entier,  moins  contre  le  joug  de  l'étranger 
que  parce  qu'on  louchait  à  un  ordre  de  choses  qui  était  sacré 
pour  lui  ? 

Quand  l'Espagne  se  leva  tout  entière  comme  un  setH  homme. 


23  REVUE  DE  PARIS. 

était-ce  au  nom  des  idées  nouvelles,  des  idées  de  liberté  et  de 
progrès  ?  Nullement.  Bonaparte  était  leur  représentant,  et  s'in- 
surger  contre  lui,  c'était  s'insurger  contre  elles.  Lui  seul,  au 
contraire,  leur  avait  fait  trouver  grâce  devant  la  vieille  Es- 
pagne, et  leur  popularité  tomba  bien  vite  avec  la  sienne,  au 
moins  chez  celte  moitié  de  la  nation  espagnole,  qui  a  toujours 
eu  pour  elle,  à  défaut  d'autre  supériorité,  celle  du  nombre  et  du 
pouvoir.  La  guerre  de  1808  fut  une  réaction  et  pas  autre  chose, 
réaction  tgute  populaire  contre  Bonaparte  et  contre  les  idées, 
victorieuses  comme  lui,  qui  marchaient  à  sa  suite.  Elle  fut  un 
élan  du  peuple  ,  fomenté  par  le  clergé  ,  et  exploité  par  lui, 
avec  une  habileté  qui  n'excluait  pas  le  courage  du  martyre, 
au  profit  des  vieux  préjugés  et  des  vieux  abus.  A  la  voix 
de  leurs  moines ,  comme  un  clan  écossais  à  la  -voix  de  ses 
chefs,  le  peuple  des  campagues  se  souleva  ;  mais  le  cri  de 
guerre,  encore  une  fois,  fut  :  Dieu  et  le  Roi!  et  jamais  :  Liberté 
et  Patrie  ! 

Tel  est,  à  n'en  pas  douter,  le  caractère  propre  de  la  guerre 
de  l'indépendance,  et  ceux  qui  disent  le  contraire  ne  connaissent 
pas  l'Espagne.  L'élan  fut  admirable,  car  il  fut  unanime,  et  tout 
le  monde  s'y  laissa  entraîner,  même  ceux  dont  il  anéantissait 
les  rêves  généreux  d'émancipation  et  de  progrès.  Tout  le  monde 
se  fît  peuple  alors,  et  sentit  comme  le  peuple  au  lieu  de  raison- 
ner. La  nation  tout  entière  ne  fut  plus  qu'une  armée,  et  n'eut 
plus  qu'une  devise,  devise  essentiellement  monarchique  et  cléri- 
cale, et  qui  ne  pouvait  réunir  des  alliés  si  divers  que  jusqu'au  jour 
de  la  victoire.  Les  aveugles  préjugés  d'une  multitude  ignorante 
imposèrent  silence  aux  scrupules  des  hommes  éclairés  ;  ses  cris 
sauvages  d'enthousiasme  couvrirent  leur  voix  qui  parlait  ti- 
midement de  garanties  et  de  droits,  et  demandait  qu'on  ne  sa- 
crifiât pas  l'avenir  au  présent,  et  la  liberté  du  pays  à  son  indé- 
pendance. 

Comment  d'ailleurs  eussent-ils  été  écoutés?  Ils  avaient  contre 
eux  la  pente  du  siècle  et  des  esprits.  Tous  ces  vieux  préjugés 
battus  en  brèche  par  les  idées  du  dernier  siècle  et  par  les  se- 
cousses de  notre  grande  révolulion,  réagissaient  avec  une  force 
effrayante  contre  l'usurpateur  étranger,  moins  odieux  encore  à 
certaines  gtms  que  le  cortège  d'idées  qu'il  amenait  après  lui. 
Et  puis,  M  religion  s'en  était  mêlée,  puissante  encore  et  respectée 


RKVLE  DE  PAP.IS.  i9 

des  masses  ;  elle  avail  idéalisé  ce  jeune  roi.  ineonnu  du  pavs, 
mais  louchante  personnification  de  ses  droits  et  de  ses  misères; 
elle  en  avait  fait  comme  un  christ  monarchique,  crucifié  en 
expiation  des  péchés  de  son  peuple,  et  languissant  sur  la  terre 
de  IVxil,  jusqu'à  ce  que  ce  peuple  le  rachetât  à  son  tour  en 
versant  son  plus  pur  sang  pour  lui  ! 

•lusqu'à  1810.  celte  impulsion  fut  la  seule  à  laquelle  céda  le 
peuple  espagnol.  Désintéressé  comme  le  sont  toujours  les  peu- 
ples quand  ils  se  dévouent,  il  ne  comprit  pas  qu'en  se  sacri- 
fiant ainsi  pour  son  ingrat  monarque,  il  se  déshéritait  à  jamais 
de  tout  avenir  de  liberté  et  de  progrès  ;  ou  s'il  le  comprit,  peu 
lui  importa.  Le  sacrifice  fut  noble,  héroïque,  sublime  dans  son 
aveuglement  même,  car  il  fui  fait  sans  réserve  et  sans  arrière- 
pensée. 

Mais,  pendant  que  le  peuple  mourait  pour  la  monarchie,  sans 
avoir  fait  ses  conditions  avec  elle,  un  autre  mouvement  s'opé- 
rait dans  quelques  esprits  :  des  hommes  à  intentions  droites,  à 
vues  saines,  mais  courtes,  se  proposaient  d'exploiter  au  profit 
de  la  liberté  ce  beau  mouvem.nt  national,  sans  s'inquiéter  ni 
de  son  origine,  ni  de  sa  devise.  Ils  ne  virent  pas  ou  ne  voulurent 
pas  voir  que  la  guerre  de  l'indépendance,  après  tout,  était  un 
pas  rétrograde,  et  essayèrent  d'avancer  à  l'aide  d'un  élan  pris 
pour  reculer.  Ces  hommes-là  non  plus  ne  manquaient  ni  de  pa- 
triotisme ni  décourage  ;  l'histoire,  qui  enregistre  aussi  les  bon- 
nes intentions  avortées  et  les  dévouements  perdus,  aura  toujours 
une  page  glorieuse  pour  ces  représentants  de  l'Espagne,  qui  sous 
le  canon  de  l'étranger,  et  acculés  dans  le  dernier  coin  de  terre 
libre  qui  restât  encore  dans  la  Péninsule  asservie,  songèrent  à 
la  doter  d'institutions  de  liberté. 

Cependant,  tout  en  rendant  justice  aux  intentions,  il  est  per- 
mis de  blâmer  l'œuvre  :  la  constitution  de  Cadix,  formée  sous 
l'empire  de  nos  idées  françaises  de  1791.  au  moment  même  où 
l'Espagne  prolestait  contre  elles  à  coups  de  fusil,  a  pour  premier 
vice  d'être  en  désaccord  eompletavec  les  idées  et  les  sentiments 
qui  animaient  l'Espagne  dans  ces  terribles  moments.  Ainsi  à 
lVpoque  même  où  le  peuple  mourait  pour  le  trône,  sans  sa- 
voir qui  s'asseoirait  dessus,  les  représentants  de  nie  de  Léon 
attribuaient  aux  cortès  le  droit  de  déposer  le  monarque  et  de 
changer  la   succession  à  la  couronne,  et  faisaient,   de  celte 


5. 


30  REVUE  DE  PARIS, 

chambre  unique, un  tribunal  permanent  deslinéà  jugerses  rois. 
Zen 'résulta  t-il?  que  la  constitution  ,1e  Cadix,  œuvre  de 
uJie  fen"u  quede  pratique  et  de  nécessité,  n'entra  pas 
SIJ  doit  le  faire  tout  code  politique,  "ans  es  affectas 
el  les  sympathies  du  pays;  qu'elle  fut,  pour  an,s.  due,  un  hors 
d'œ  vr  dan.  cette  grande  lutte,  et  non  le  pivot  sur  eipiel  de 
s'nppuvait.  Les  atteintes  portées  à  la  prérogative  royale  dew.en 
plis  tard  lui  faire  du  monarque  un  ennemi  irréconciliable  la 
pression  de  l'inqu.silion  qui  promenait  celle  £~£% 
|„j  en  fil  lout  d'abord  un  du  clergé  ;  el  le  cierge,  c  «ait  le  peuple 
alors  ;  où  les  pasteurs  allaient,  le  troupeau  détail  .uim. 

Certes,  ce  n'est  pas  moi  qui  contesterai  jamais  les  dioits  des 
rorlés  de  Vile  de  Léon  à  la  reconnaissance  du  pays.  Je  reconnais 
la  dette  plu.  franchement  que  l'Espagne  M*™me™*>2ÎTe 
mit  jamais;  mais  l'Espagne  alors  ne  "—**£"**.£ 
qu'i  v  avait  d'antique  grandeur  dans  ces  quelques  »-■■■£■. 
confinés  sur  un  ilôt  sablonneux,  dernier  cl  saint  •£*»££ 
pendante  de  leur  pairie,  osaient  défier  ltonaparte,  a  ors  i ,  lano 
!;ée  de  sa  grandeur,  et  s'élrcindre  corps  à  corps  avec  le  colosse 
l'empire   L'Espagne  les  punit  plus  tard,  trop  sévèrement  1  oui 
,:     noble  faute,  de  n'avoir  compris,  ni  leur  temps   ntteur 
,,avs,  nila  salutaire  lerreurqu'inspiraient au  peuple  espagim 
excès  de  notre  grande  révoui.ion  La  eonsti.uliondc  18  2  re  la 
donc  pour  le  peuple  ce  qu'elle  était  au   fond,  col-a-due  une 
tum   "spéculation  politique,  qui  ne  se  rattachait  par  auc un 
lien  ni  aux  mœurs  ni  aux  besoins  du  pays;  œuvre  sans  date 
a,"  èTaux  temps  où  elle  fut  faite,  e.  plus  «"«»~£ 
à  ceux  où  on  a,  par  deux  fois,  et  toujours  vainement,  essave  de 

en  foulant  ce  noblesol,  arrosé  du  sang  de  lant  dema  tjis.vers.. 
pour    v     mener.  Les  deux  partis  qu'il  avait  laissés  divises  en  par- 
an   pour  Ù,  erre  de  l'exil,  et  que  la  haine  de  l'étranger  avait  un 
££*£  se  trouvèrent  encore  séparés a  son  re.ou, ,  o». 
deux  lui  offrant  leur  alliance,  tous  deux  axant  à  faire  valoii  ou 
,  Z  verte  et  des  services  rendus,  tes  uns  à  la  monarchie,  les 
aures  au  navs  Les  premiersseuls  entrèrent  en  ligne  de  compte: 
dinad'  l'eût  compris  sa  situation,  eut  tout  accepte  ;  mais 
1 tZ *     ieussjsavoifcou.bauue.uerùece.tev.ctone 


RENTE  DE  PARIS.  "l 


«,,'il  devait  au  peuple,  il  se  heurta  impatiemment  contre  une 

au  peuple  et  au  clergé  qui  Pavaient  émaue.pé,  et  le  ele.ge, 

Jene^euxp *  ,       pubiieiste    1    a  esquissée  à 

nières  années  de  1  Espagne,  quuu  p« >  ailleurs  d'arriver 

a  1  Espagne  ac  nu  e  ne  çonnaig  pas,  et 

ïrr::izr:;:r:.i;r~i,-Si.. .«. 

j„ ,.,,.  „„,  j. .  7;::"  r.  jr.™  « .»,  «  n* 

fnk  même  celle  foule  ignorante  et  envieuse  applaudit  a  la  sen 

moins  aimé  leur  roi  que  leur  pays  ;  mai*  ce  nom  o 

ZgLr.  au  lieu  de  s'en  *^~tt£~£Ï£ 
de  voir  exhumer  »u  à  «  tous  ies  debm  d  »^^r 
milieu  .le  tari  de  ruines  ;  c'était  de  voir  les  dunes,  tel  co.vees, 

n  M.  Louis  fe(M  ■—  <'"'  *«-  "5**  B"*"  ''"  ?  °C" 
Wbrc,  du  15  novembre,  et  d«  15  détendue  Wf. 


v2  tmm  DE  PARIS. 

l'inquisition,  les  jésuites  mêmes,  et  toutes  ces  institutions  démo- 
lies, sortir  de  leur  poussière,  et  une  restauration  s'opérer  en 
quelques  mois,  a  l'aide  d'une  nouvelle  édition,  sans  errata,  de 
VJlinanacJi  Royal  de  1807.  Tels  étaient  donc  les  fruits  de  cette 
lutte  généreuse,  héroïque  malentendu  où  l'Espagne  victorieuse 
n'avait  reconquis  que  son  passé.  Et  c'est  pour  arriver  à  un  pareil 
résultat  quêtant  de  sang  et  de  courage  avait  été  dépensé,  et  que 
s'étaient  usées,  pendant  six  ans,  toutes  les  forces  vives  du  pays, 
jusqu'à  ce  qu'il  ne  lui  en  restât  plus  pour  lutter  contre  le  despo- 
tisme ! 

Après  un  effort  aussi  violent,  il  ne  fallut  pas  à  l'Espagne  moins 
de  dix  ans  de  repos,  ou  plutôt  de  léthargie,  pour  reprendre  ha- 
leine. Depuis  1814,  le  peuple  en  Espagne  avait  donné  sa  démis- 
sion ;  les  amis  d'une  liberté  ou  imprudente  ou  sage  languissaient 
dans  l'exil  ou  dans  les  prisons  ;  mais  l'armée  restait,  instrument 
et  contrôle  à  la  fois  d'un  despotisme  qui  ne  connaissait  plus 
d'autre  frein;  dans  ses  rangs  s'étaient  réfugiés  à  lajfois  et  les  mé- 
comptes de  l'ambition  et  ceux  du  patriotisme.  Le  mécontente- 
ment était  partout,  sourd  et  silencieux,  mais  il  n'avait  une  voix 
que  dans  l'armée,  et  cette  voix  c'était  la  révolte.  De  temps  en 
temps,  quelques  complots  isolés,  quelques  insurrections  mort- 
nées  éclataient  avant  l'heure;  le  gouvernement  sévissait,  un  peu 
de  noble  sang  coulait  sur  l'échafaud,  et  puis  tout  était  dit.  Mais 
enfin  l'insurrection  de  l'armée  de  l'île  de  Léon  vint  à  temps,  car 
elle  put  durer,  et  durer  c'était  vaincre.  Le  signal  une  fois  donné, 
l'Espagne,  après  avoir  attendu  quelque  temps  pour  être  sûre 
qu'il  s'agissait  celte  fois  dune  révolution  et  non  d'une  émeute, 
répondit  au  signal,  des  quatre  coins  de  la  Péninsule  à  la  fois;  et 
la  monarchie  absolue  fut  remersée  du  jour  où  l'armée  se  pro- 
nonça contre  elle,  et  où  le  peuple,  naguère  son  appui,  resta 
neutre  dans  le  conflit. 

Malheureusement,  celle  fois  encore,  ledrapeau  fut  malchoisi, 
el  les  deux  partis  qu'il  devait  rallier  restèrent  plus  que  jamais 
séparés.  Ce  drapeau  fut  toujours  l'impraticable  constitution  de 
Cadix,  que  lous  les  torts  de  la  royauté  n'avaient  pas  rendue  plus 
populaire.  Ainsi,  la  malheureuse  Espagne,  ne  se  reposant  d'une 
réaction  que  par  la  réaction  opposée,  semblait  destinée  à  oscil- 
ler sans  cesse  du  despotisme  à  l'anarchie,  et  de  l'anarchie  au 
despotisme,  sans  jamais    connaître  ce  milieu    tutêlaiie,   où 


REVUE  DE  PARIS.  33 

les  nations  no  s'arrêtent  pas.  mais  où  du  moins  elles  fonl  une 
pause. 

Je  n'ai  point  à  retracer  ici  les  événements  de  celte  révolution 
de  1820,  plus  pure  d'excès  que  la  nôtre,  mais  où  manquent  à  la 
fois  les  grandes  actions  et  les  grands  caractères  ;  révolution  ou 
l'enthousiasme  ne  fut  qu'à  la  surface,  et  l'indifférence  au  fond  ; 
où  l'Espagne  des  clubs  et  des  gazettes  se  battit  les  flancs  pour 
faire  du  patriotisme,  mais  où  l'Espagne  des  couvents  et  des  chau- 
mières resta  froide,  quand  elle  ne  fut  pas  hostile;  où  les  sym- 
pathies du  peuple  furent  toutes,  par  un  reste  d'habitude,  pour 
le  monarque  parjure,  mais  opprimé,  et  jamais  pour  ceux  qui  le 
tenaient  en  tutelle  ;  car  il  ne  faut  passe  méprendre  à  l'agitation 
extérieure  créée  et  entretenue  par  les  sociétés  secrètes  :  l'amour 
de  la  constitution  de  Cadix  ne  descendit  jamais  dans  les  profon- 
deurs des  masses  populaires.  Et  si  Ton  en  doutait,  qu'on  voie 
l'armée  française,  exécutrice  des  hautes  œuvres  de  la  sainte-al- 
liance, traverser  l'arme  au  bras  toute  la  Péninsule,  de  la  Bidas- 
soa  à  Cadix,  et  les  portes  s'ouvrir  partout  devant  elle,  et  les  po- 
pulations empressées  venir  semer  des  fleurs  sous  les  pas  de  leurs 
libérateurs.  Or.  pourquoi  cet  accueil,  pourquoi  ces  chants  d'al- 
légresse devant  la  pierre  de  la  constitution  partout  abattue,  si 
ce  n'est  parce  que  l'intervention  de  1823,  justement  reniée  par 
la  France,  comme  contradictoire  avec  le  principe  qui  la  régis- 
sait, n'en  était  pas  moins  populaire  auprès  des  masses  espagno- 
les? La  France,  en  acceptant  de  la  sainte-alliance  la  consigne 
d'aller  clans  la  Péninsule  au  secours  du  principe  monarchique, 
avait  conquis  toutes  leurs  sympathies  ;  elle  les  perdit  bientôt  en 
défendant,  contre  une.  populace  avide  de  sang  et  de  pillage,  les 
malheureux  negros,  c'est-à-dire  les  libéraux,  qui,  reniés  A  leur 
tour  par  le  pays  tout  entier,  ne  trouvaient  plus  d'abri  qu'à  l'om- 
bre de  ces  mêmes  baïonnettes  qui  étaient  venues  jeter  bas  leur 
constitution. 

Ainsi,  malgré  tous  les  crimes,  toutes  les  lâchetés,  tous  les  par- 
jures du  tartutV  couronné,  le  prestige  n'était  pas  détruit  ;  la 
vieille  alliance  entre  la  royauté,  le  clergé  el  le  bas  peuple  sub- 
sistait encore,  assise  sur  tant  de  ruine-,  bien  ou  mal  recrépies  ; 
si  les  corlès  tombèrent  avec  leurœuvre.  c'est  pour  avoir  méconnu 
celte  triste  vérité  :  c'est  pour  avoir  cru  l'Espagne  plus  vieille  de 
quelques  siècles  qu'elle  no  L'était,  mais  c'e-t   avant    tout   pour 


H  iu:\n:  df  p.uus. 

n'avoir  pas  su  attacher  le  peuple  à  leur  cause  par  le  plus  puis- 
sant de  tous  les  nœuds,  par  l'intérêt. 

Jetons  une  voile  sur  les  dix  déplorables  années  qui  suivirent, 
années  d'oppression  et  de  deuil,  où  l'Espagne,  violemment  en- 
traînée en  arrière,  perdit  pas  à  pas  tout  le  chemin  qu'elle  avait 
fait  depuis  quinze  ans,  Le  bas  peuple,  qui  gagnait  à  ces  change- 
ments du  pillage  et  de  la  licence,  battait  des  mains  en  voyant 
gémir  dans  les  prisons  tout  ce  que  l'Espagne  comptait  d'illustra- 
tions, de  patriotismes  et  de  talents.  Le  clergé  jouissait  de  sa 
victoire  avec  celte  espèce  d'enivrement  qui  accompagne  toujours 
un  pouvoir  qui  ne  doit  pas  durer.  Et  cependant,  chose  étrange! 
par  le  seul  fait  qu'il  existait  dans  celte  grande  république  fédé- 
rale, décorée  du  nom  de  monarchie,  une  autorité  une  et  centrale 
qui  lui  imposait  au  moins  l'Unité  de  la  servitude,  l'ordre  se  ré- 
tablissait peu  à  peu  ;  un  progrès  silencieux  s'opérait  dans  les 
esprits  à  l'insu  ou  en  dépit  du  pouvoir,  qui  subissait  lui-même, 
sans  s'en  rendre  compte,  cette  impérieuse  nécessité  de  progrès. 
A  défaut  de  civilisation  intellectuelle  ou  morale,  la  civilisation 
matérielle  s'emparait  du  pays  et  le  façonnait  à  des  besoins  et  a 
des  intérêts  nouveaux;  des  routes  s'ouvraient  de  toutes  parts, 
des  communications  promptes  et  faciles  s'établissaient  entre  tous 
les  point  de  la  Péninsule. 

L'Espagne,  d'ai  leurs,  était  fatiguée,  et  le  repos,  pour  elle, 
c'était  déjà  du  bien-être.  Si  Ferdinand,  avec  le  repos,  eût  voulu 
lui  donner,  non  pas  la  liberté,  elle  ne  la  demandait  pas  alors, 
mais  un  despotisme  un  peu  plus  intelligent,  un  peu  moins  stu- 
pide,  un  despotisme  éclairé,  comme  on  a  dit  plus  tard,  l'Es- 
pagne eût  retrouvé  de  l'enthousiasme  pour  ce  roi  que  tant  de 
fautes  n'avaient  pu  lui  rendre  odieux.  Mais  l'ingrate  nature  de 
Ferdinand  ne  pouvait  pas  comprendre  tout  ce  qu'il  y  avait 
d'élevé  et  de  grand  dans  ce  rôle  de  despote  civilisateur,  qui  a 
tenté  depuis  un  siècle  tant  de  novateurs  couronnés  qu'aurait 
moins  séduits,  peut-être,  le  rôle  de  monarque  constitutionnel. 

Ferdinand  mourut  enfin,  en  léguant  à  son  pays  la  guerre 
civile  contenue  en  germe  dans  ce  bizarre  testament,  qui  sera 
pour  la  postérité  une  éternelle  énigme  ;  testament  où  l'ordre  de 
la  succession  au  trône  elles  destinées  de  l'Espagne  se  trouvaient 
réglées  en  quelques  lignes  par  un  caprice  de  moribond  ;  où  les 
noms  des  ennemis  les  plus  fanatiques  de  la  liberté  et  de  ses  amis 


RLYIL  l>t  PARIS.  5d 

lespius  sages  et  les  plus  vrais  se  rencontraient  accouplés  au  sein 
d'un  conseil  de  régence,  cinquième  roue  au  char  politique,  em- 
barras pour  le  pouvoir  quand  il  n'était  p;is  un  obstacle,  et  qui  n'a 
cessé  d'être  dangereux  qu'en  devenant  inutile.  Il  mourut,  riant 
d'un  rire  de  démon  à  tous  les  maux  qu'il  prévoyait,  heureux  et 
fier,  même  sur  son  lit  de  mort,  d'avoir  tenu  séparés  les  deux 
partis  dont  l'union  peut  seule  sauver  l'Espagne,  et  de  leur  léguer 
encore  ôes  haines  à  ajouter  à  toutes  leurs  haines,  et  de  nou- 
velles réactions  à  infliger  ou  à  subir. 

Ferdinand  mort,  l'Espagne  respira,  et  un  de  ces  pressentiments, 
souvent  trompeurs,  qui  révèlent  aux  nations  leur  avenir,  sem- 
bla lui  promettre  des  jours  meilleurs.  Un  instant,  sous  l'empire 
de  cette  jeune  et  malheureuse  reine,  à  laquelle  se  rattachaient 
les  espérances  du  pays,  et  qui  avait  plaidé  sa  cause  et  celle  de  la 
liberté  au  chevet  du  roi  mourant,  les  deux  partis  qui  divisent 
l'Espagne  parurent  près  de  se  rapprocher.  L'insurrection  carliste 
naissait  à  peine,  et  le  clergé  seul  avait  pris  parti  pour  elle  ;  le 
peuple  hésitait  encore.  Les  classes  éclairées,  réveillées  d'hier  au 
sentiment  de  la  liberté,  n'en  avaient  pas  encore  toutes  les  exi- 
gences. Le  parti  carliste  était  sans  puissance  et  sans  chef,  et  le 
parti  exalté  n'existait  même  pas  encore.  Le  moment  était  favo- 
rable pour  constituer  fortement  le  pouvoir  et  la  liberté  à  la  fois, 
en  écrasant  l'insurrection  au  berceau,  et  en  dotant  le  pays  d'in- 
stitutions libres  en  harmonie  avec  ses  besoins  réels. 

C'est  alors  que  le  gouvernement  de  la  reine,  dominé  par 
l'exemple  et  les  inspirations  de  la  France,  chercha  à  créer  eu 
Espagne  ce  qui  n'y  avait  jamais  existé,  un  juste-milieu,  et  lui 
donna  un  drapeau  dans  Yestalufo.  charte  bâtarde  plus  rappro- 
chée de  notre  charte  de  1814  que  de  celle  de  1850,  et  dont  le 
moindre  défaut  était  de  trahir  à  chaque  ligne  son  origine  étran- 
gère. Mais  ce  gouvernement,  appuyé  sur  la  classe  moyenne  qui 
n'a  jamais  été  en  Espagne  un  appui  bien  énergique  ni  bien  sûr, 
n'avait  pas  pour  lui  la  niasse  du  peuple,  indifférente  ou  hostile  : 
il  s'aliéna  donc  à  la  fois  les  partisans  de  l'absolutisme,  avec  le 
bas  peuple  qui  jouissait,  sous  son  ombre,  d'un  grande  liberté  et 
d'une  impunité  complète,  et  les  vieux  libéraux  qui  fraîchement 
revenus  de  l'exil,  avaient  sur  la  jeunesse  l'autorité  de  leurs  con- 
victions inébranlées,  et  de  leurs  utopies  sanctifiées  par  l'exil  et 
par  la  souffrance. 


06  REVUE  DE  PARIS. 

Au  dedans,  le  gouvernement  de  la  reine  s'appuyait  donc  sur 
une  charte  d'origine  étrangère,  au  dehors  sur  la  promesse  des 
secours  de  la  France;  mais  la  France  refusa  son  intervention, 
espérée  ou  promise,  et  les  revers  de  la  guerre  de  Biscaye  jetè- 
rent bas  l'un  après  l'autre  tous  ces  impuissants  ministères,  qui 
sentaient  se  dérober  sous  eux  leur  unique  étai.  Un  levier  fut 
mis  aux  mains  des  vieux  puritaine  de  1812  et  de  1825,  pour 
remuer,  non  pas  les  mases  sur  lequelles  ils  n'eurent  jamais 
d'action,  mais  la  bourgeoisie,  leur  véritable  camp;  et  le  parti 
exalté,  qui  n'existait  pas  six  mois  avant,  fut  crée  tout  d'un  coup. 
Le  gouvernement  de  la  reine  se  trouva,  au  sein  de  ce  juste-milieu 
qu'il  avait  constitué,  entre  deux  partis  extrêmes  qui  l'attaquaient. 
l'un  par  la  guerre,  l'autre  par  l'émeute.  Quant  au  peuple,  il 
resta  neutre  ,  comme  il  l'est  encore  aujourd'hui,  attendant  le 
coup  de  dés  des  batailles,  pour  savoir  le  maître  qu'il  aurait,  et 
résigné  d'avance  à  subir  tout  pouvoir  qui  serait  assez  fort  pour 
le  proléger. 

La  situation  n'était  pas  tenable  pour  un  gouvernement  atta- 
qué de  front  et  sur  ses  derrières  :  les  revers  de  la  guerre  de 
Biscaye  donnaient  aux  attaques  de  l'opposition  une  force  irré- 
sistible ;  mais  il  fallait  un  coup  de  collier  pourjelerà  baslV#- 
tatvto  et  le  frêle  ministère  qui  s'appuyait  encore  sur  lui.  Alors 
vint  fort  à  propos  l'insurrection  de  la  Granja,  événement  a 
jamais  déplorable,  car  il  fit  avorter  la  seule  tentative  sérieuse  que 
la  France  ait  jamais  Faite  pour  soutenir  l'Espagne,  et  entraîna  la 
chute  du  mil  ministère  qui  ait  jamais  porté  un  intérêt  réel  à  sa 
cause.  D'un  bout  de  la  Péninsule  à  l'autre,  les  juntes  restèrent 
seules  maîtresses  du  pays,  et  Mendizabal,  leur  fondé  de  pouvoir 
d'abord,  et  bientôt  leur  instrument,  acheva  cette  grande  œuvre 
de  désorganisation  qui  s'est  poursuivie  sans  relâche  pendant  no 
an  et  a  mené  l'Espagne  où  elle  est  aujourd'hui. 

Après  ce  rapide  coup  d'ceil  qu'il  était  nécessaire  de  jeter  sur 
les  trente  dernières  années  de  l'histoire  de  la  Péninsule,  nous 
voici  enfin  arrivés  à  l'Espagne  actuelle,  à  l'Espagne  de  1857, 
plus  malheureuse  et  plus  déchue  peut-être  qu'à  aucune  époque 
de  sa  triste  et  douloureuse  histoire.  Le  ministère  Mendizabal 
n'est  pas  cependant  sans  avoir  rendu  quelques  services  à  l'Es- 
pagne. El  d'abord,  sous  ce  ministère,  l'opposition,  qui  avait  si 
chaudement  déclamé  conlre  l'appui  de  l'étranger,  a  fini  par 


REVUE  DE  PARIS.  57 

l'invoquer,  par  l'organe  de  ses  représentant  au  pouvoir.  Elle 
ne  l'a  pas  obtenu,  il  est  vrai,  plus  que  Marlinez  et  Toreno  ;  mais 
elle  les  a  absous  du  moins  de  l'avoir  demandé.  Ensuite  ce  mi- 
nistère, comme  en  compensation  de  tout  le  mal  qu'il  a  fait  au 
pays,  lui  a  rendu  ie  service  de  mettre  a  nu  l'impuissance  d'un 
ministère  du  mouvement  à  fermer  les  plaies  de  l'Espagne,  im- 
puissance plus  complète  et  plus  avérée  encore  que  celle  de  ses 
prédécesseurs.  Renié  par  ceux-là  mêmes  qui  l'avaient  porté  au 
pouvoir,  maudit  par  les  modérés,  maudit  par  les  exaltés  eux- 
mêmes,  le  cabinet  Mendizabal  a  désabusé  de  leurs  dernières 
illusions  tous  les  honnêtes  gens  qui  se  trouvaient  encore  dans 
ce  dernier  parti.  Ils  ont  vu,  comme  l'a  vu  le  pays,  qu'avec  un 
ministère  d'exaltés,  les  caisses  n'en  étaient  pas  plus  remplies, 
les  généraux  plus  habiles,  les  soldats  plus  disciplinés,  l'inter- 
vention plus  facile  à  obtenir. 

Alors  on  a  tourné  contre  le  ministère  ses  propres  armes  :  on 
l'a  attaqué  par  la  presse,  miné  par  les  sociétés  secrètes;  on  lui 
a  montré  en  perspective  le  fantôme  des  juntes,  prêt  à  se  dresser 
plus  menaçant  que  jamais.  La  guerre  civile,  d'un  autre  côté,  a 
pris  un  caractère  plus  inquiétant  et  plus  grave  ;  elle  a  passé 
TÈbre  et  s'est  promenée  librement  dans  toute  le  royaume,  sans 
qu'un  effort  sérieux  fût  fait  pour  l'arrêter.  Les  villes  de  Test  et 
du  midi  qui  n'étaient  pas  occupées  par  les  factieux,  se  sont  dé- 
clarées en  pleine  insurrection,  sinon  politique,  au  moins  com- 
merciale et  administrative;  et  le  ministère  est  tombé  enfin 
devant  cette  masse  d'obstacles  et  de  difficultés  entassés  devant 
lui.  Tous  les  ministères  qui  étaient  venus  avant  lui  avaient 
succombé  sous  l'émeute  et  sous  les  revers  de  la  guerre  ôv  Bis- 
caye ;  lui  seul  n'a  succombé  que  sous  le  poids  de  ses  fautes. 

Je  me  trouvais  en  Espagne  quand  le  cabinet  Mendizabal  est 
tombé  sous  l'espèce  de  18  brumaire  tenté  par  celte  caricature 
de  Bonaparte  qu'on  appelle  Espartero.  J'étais  a  Cadix,  ville  qui 
a  toujours  passé  pour  un  des  quartiers-généraux  du  parti  du 
mouvement,  et  j'ai  été  témoin  de  la  joie  que  sa  chute  a  causée 
à  tout  le  monde,  même  aux  exaltés.  En  voyant  cbeoir  ce  minis- 
tère, qui  avait  su  du  moins  réunir  tous  les  partis  dans  une 
commune  animadversion  contre  lui.  l'Espagne  a  respiré  et  a 
senti  .s'alléger  un  instant  le  fardeau  de  ses  misères.  Toutes  ne 
dataient  pas  certainement  de  lVéncmcnf  de  M.  Mnidi/abal  au 
1 


SS  R£VUE  DL  PARIS. 

pouvoir,  mais  en  était-il  une  qu'il  n'eût  pas  aggravée  ?  Est-il 
des  mots  pour  peindre  l'affreux  état  de  désorganisation  où  ce 
ministère  a  laissé  l'Espagne,  triste  héritage  de  désastres  et  de 
fautes  qu'il  a  légué  à  ses  successeurs,  et  que  ceux-ci  ont  déjà 
légué  à  d'autres. 

Les  maux  qui  pèsent  sur  l'Espagne  peuvent  se  ranger  en 
quatre  catégories  :  le  fédéralisme,  les  partis,  la  guerre  civile  et 
le  mauvais  état  des  finances.  De  ces  quatre  plaies,  une  seule 
suffirait  pour  déranger  l'équilibre  du  corps  social  le  mieux  or- 
ganisé :  qu'on  juge  du  ravage  que  ioutes  les  quatre  réunies  ont 
dû  faire,  depuis  trenie  ans,  chez  un  peuple  où  elles  sont  entrées, 
pour  ainsi  dire,  dans  la  constitution  du  pays  et  y  sont  passées  à 
l'étal  chronique. 

Tout  le  monde  connaît  la  singulière  organisation  physique  de 
l'Espagne  :  grâce  aux  chaînes  de  montagnes  qui  la  hérissent  de 
toutes  parts,  il  semble  que  la  nature,  se  plaisant  à  détruire  la 
compacte  unité  de  cette  Péninsule,  séparée  du  monde,  ait  voulu 
la  découper  comme  à  plaisir  en  sept  ou  huit  États  bien  distincts 
qui  se  touchent  sans  se  confondre  et  que  sépare  chacun  une 
barrière  de  montagnes.  L'homme  ici  a  encore  aidé  la  nature  : 
les  délimitations  factices  imposées  par  la  politique,  les  souve- 
nirs historiques,  les  préjugés  nationaux,  et  les  haines  de  pro- 
vince à  province,  ont  encore  séparé  des  populations  qui  n'avaient 
déjà  pas  trop  de  penchant  à  s'unir.  En  dépit  de  la  monarchie  uni- 
taire qui,  après  avoir  pesé  trois  siècles  sur  l'Espagne,  n'a  pas  su 
même  lui  donner  Tordre  et  l'unité,  les  deux  seuls  beaux  cotés 
du  despotisme,  les  provinces  se  souviennent  encore  qu'elles  ont 
été  des  royaumes  :  race,  mœurs,  physionomie,  langage  même, 
tout  change  quand  vous  passez  de  l'une  à  l'autre,  tout  est  divers 
et  ennemi.  L'Andaloux,  le  Yalencien,  le  Catalan,  TAragonnais, 
le  Castillan,  le  Basque  et  le  Galicien  constituent,  sans  compter 
les  nuances,  sept  races  parfaitement  distinctes,  et  quiconque 
voyage  en  Espagne  a  peine  à  croire,  en  les  passant  en  revue. que 
ce  soient  là  les  fragments  d'un  même  peuple,  les  enfants  d'une 
même  famille. 

Or,  si  cette  ligne  profonde  de  démarcation  a  subsisté,  même 
sous  la  monarchie  absolue,  dans  toute  la  plénitude  de  sa  force 
etdesa  grandeur,  penset-on  qu'elle  soit  moindre  aujourd'hui,  où 
la  guerre  civile  et  la  pénible  enfance  d'un  gouvernement  repré- 


P.EM  L   HK   PARIS.  39 

sentatif  I  peine  vieux  de  quatre  ans,  ont  relâché  les  rênes  du 
pouvoir  dans  les  frêles  mains  qui  les  retiennent  ?  A  cette  ques- 
tion, chacun,  hélas  !  a  répondu  d'avance  !  les  faits  sont  là  pour 
attester  combien  est  fragile  le  lien  qui  unit  à  l'autorité  centrale 
les  provînees  les  plus  éloignées  de  la  capitale.  11  y  a  à  Madrid 
un  gouvernement  de  nom.  il  y  en  a  un  de  fait  dans  chaque 
province.  Les  capitaines  généraux,  fidèles  représentants  du  pou- 
voir dont  ils  émanent,  sont  sans  autorité  dans  leurs  capitaineries 
et  même  d ans  leurs  chefs-lieux,  comme  le  gouvernement  l'est 
dans  sa  capitale.  Les  dêputations  provinciales  et  les  ayun- 
tamicnfos  (conseils  communaux»  de  chaque  ville,  comme  autant 
de  cortès  au  petit  pied,  attirent  à'  eux  toutes  les  affaires,  et  fixent 
eux-mêmes  la  part  da  contributions  qu'ils  veulent  bien  payer, 
et  la  part  du  pouvoir  qu'ils  consentent  à  laisser  au  délégué  de 
l'autorité  royale. 

Chaque  province,  isolée  des  provinces  voisines,  et  se  dérobant 
sans  cesse  à  l'action  du  gouvernement  central,  s'habitue  tout 
doucement  à  s'administrer  d'abord,  puis  à  se  gouverner  et  à 
s'imposer  elle-même.  Les  provinces  basques,  qui  jamais,  à  vrai 
dire,  n'avaient  appartenu  à  l'Espagne  autrement  que  de  nom, 
ont  fait  bande  à  part  dès  le  commencement  de  la  guerre  civile, 
en  prenant  don  Carlos  pour  drapeau  ostensible,  mais  dans  le  but 
secret  de  constituer  sous  son  nom  une  véritable  république 
fédérale.  La  riche  et  industrieuse  Catalogne  est  toujours  prête 
à  briser  les  liens  qui  l'attachent  à  la  monarchie  nominale 
dont  Madrid  est  le  siège,  et  ce  lien  fragile,  à  chaque  secousse 
nouvelle,  est  toujours  plus  près  de  se  dissoudre.  L'Andalousie, 
la  moins  malheureuse  des  provinces  d'Lspagne,  choisit,  entre 
les  ordresdu  gouvernement,  ceux  auxquels  il  lui  convient  d'obéir; 
et  dans  le  conflit  soulevé  par  la  fameuse  question  du  derecho 
de  bandera  (privilège  de  pavillon),  accordé  par  de  récents  Irai- 
lés  aux  provenances  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  force  a  été 
au  dernier  ministère  de  transiger,  ou.  pour  mieux  dire,  de  cé- 
-der.  pour  maintenir  l'ombre  d'obéissance  que  lui  conservent  en 
core  Cadix  et  Malaga. 

Le  même  décousu,  la  même  contradiction  de  penchants  et 
d'intérêts  qui  régnent  en  Ire  chaque  province,  régnent  également 
entre  les  principales  villes  ci t-  ces  mêmes  provinces.  Ain  i.  Cadix 
et  Malaga  sont  en  lutte   permanente  avec    Séville  et  Grenade, 


40  BEVUE  DE  PARIS. 

résidences  des  capitaines  généraux  et  de  la  dépulalion  provin- 
ciale; l'opinion  exallée  est  parvenue  à  régner  longtemps  dans  ces 
deux  premières  villes  par  l'audace  du  petit  nombre  et  par  la  lâcheté 
du  grand,  tandis  que  les  deux  autres,  atteintes  et  convaincues 
de  modérantisme,  sont  même  accusées  tout  bas  de  pencher  pour 
don  Carlos.  Cordoue,  la  cité  sainte,  la  ville  des  couvents  et  des 
prêtres,  si  rudement  traitée  par  G  ornez,  n'en  fait  pas  moins  des 
vœui  pour  la  cause  du  prétendant,  liée  à  celle  du  clergé,  dé- 
trôné comme  lui.  Barcelone  passe,  à  tort  je  crois,  pour  apparte- 
nir aux  idées  du  mouvement,  tandis  que  Gironne  et  Tortose,  deux 
des  principales  cités  de  la  Catalogne,  sont  dévouées  à  la  cause 
de  l'absolutisme. 

Ainsi,  rien  ne  se  ressemble,  rien  n'est  homogène  dans  la  Pé- 
ninsule, ni  l'État,  ni  même  les  provinces;  les  parties  elles-mêmes 
sonTaussi  fractionnées  que  le  tout,  la  circonférence  aussi  brisée 
que  le  centre.  L'ordre  politique  n'existe  plus  que  de  nom  ;  Tordre 
social  même  se  disjoint  et  menace  ruine  de  toutes  parts.  Le  pou- 
voir, dans  quelques  mains  qu'il  passe,  est  devenu  impuissant  à 
protéger,  et  ne  conserve  plus  de  force  que  pour  nuire.  Une  af- 
freuse misère  décime  ces  populations  baves  et  décharnées,  qui 
meurent  de  faim  sur  le  sol  le  plus  fertile  du  monde  ;  le  com- 
merce est  mort  dans  la  Péninsule,  et  l'insécurité  des  communi- 
cations lui  est  encore  moins  funeste  que  les  absurdes  prohibitions 
et  les  exigences  toujours  croissantes  du  fisc,  et  la  contrebande 
effrénée  dont  Gibraltar  est  le  centre.  Les  propriétaires  de  biens 
ruraux  n'osent  plus  aller  surveiller  leurs  propriétés  à  travers 
des  routes  toujours  infestées  de  bandits,  et  n'en  acquittent  pas 
moins  d'énormes  impôts  pour  des  biens  dont  le  revenu  a  dimi- 
nué de  moitié.  Les  communications  entre  les  villes  les  plus  po- 
puleuses sont  suspendues,  là  même  où  la  guerre  civile  n'a  pas 
pénétré,  comme  en  Andalousie.  Les  diligences,  établies  dans  le 
dernier  règne,  el  qui,  à  elles  seules,  eussent  suffi  pour  répandre 
la  civilisation  sur  tous  les  points  de  l'Espagne,  ont  cessé  de 
marcher.  IJn  ou  deux  muletiers  qu'osent  à  peine  accompagner 
de  loin  en  loin  quelques  rares  voyageurs,  sont  le  seul  lien  qui 
unisse  entre  elles  des  villes  aussi  importantes  que  Malaga,  Gre- 
nade et  Cordoue.  Un  voyage  de  Sévilte  à  Madrid  demande 
maintenant  vingt  jours,  et  ne  s'achève  qu'à  travers  mille  dan- 
gers. On  se  rassemble  en  caravanes,  en  convois  de  vingt  à  (rente 


REVUE  DE  PARIS.  .  il 

chariots  ;  on  prend  une  armée,  pour  escorte,  et  Ton  marche  au 
pas  des  soldats  et  des  mules,  à  ciini  lieues  parjour.  Récemment 
à  Almoraz,  bourg  de  l'Esîramadure,  une  de  ces  caravanes  a 
été  pillée  la  nuit  par  les  gens  mêmes  du  village  où  se  faisait  la 
couchée;  les  voituriers,  qui  le  savaient,  n'en  ont  rien  dit  pour 
sauver  leurs  propres  effets  qu'on  leur  avait  promis  d'épargner. 
Le  gouvernement,  bien  entendu,  n'a  pris  aucune  mesure  pour 
punir  l'attentai,  ou  pour  l'empêcher  de  se  renouveler.  11  y  a  plus; 
les  voyageurs  n'ont  pas  même  songé  a  le  demander;  car  le  re- 
dressement comme  c'est  l'usage  en  Espagne,  eût  coûté  plus  cher 
que  l'offense. 

Les  rues  mêmes  des  villes  ne  sont  pas  plus  sûres  que  les  grands 
chemins.  A  Séville,  passé  huit  heures  du  soir,  on  ne  sort  plus  sans 
armes,  ou  l'on  se  fait  escorter  pour  rentrer  chez  soi.  La  nuit,  on 
est  pris  d'assaut  par  les  voleurs  ;  le  jour,  par  les  pauvres  ;  et 
l'Espagne  tout  entière  semble  partagée  entre  ceux  qui  demandent 
l'aumône  et  ceux  qui  la  prélèvent  eux-mêmes  à  la  façon  du  men- 
diant de  Gil  Blas. 

Tel  est,  sans  exagération  aucune,  le  déplorable  état  où  se 
trouve  la  Péninsule,  dans  ses  parties  les  plus  heureuses  et  les 
plus  privilégiées;  et  je  ne  crains  pas  d'affirmer  que  le  pen- 
chant des  provinces  à  s'isoler  de  toute  direction  centrale,  et 
leur  haine  jalouse  contre  Madrid,  sont  pour  la  plus  grande 
part  dans  toutes  ces  misères.  Là  est  le  secret  de  la  faiblesse  et 
des  malheurs  de  la  Péninsule;  là,  en  un  mol,  est  toute  son 
histoire.  Sans  le  fédéralisme,  la  lutte  entre  don  Carios  et  la 
reine,  enlrele  passé  et  I  avenir,  l'immobilité  elle  progrès,  serait 
dès  longtemps  terminée  :  1  Espagne,  qui  marchait,  même  sous 
Ferdinand,  bien  que  d'un  pas  insensible  et  lent,  n'aurait  certes 
pas  reculé. 

Venons  maintenant  aux  partis,  plaie  de  l'Espagne  presque 
aussi  profonde  et  aussi  inhérente  à  sa  constitution  même  que  le 
brigandage  et  la  guerre  civile.  Nous  avons  vu  la  société  espa- 
gnole de  tout  temps  scindée  en  deux  camps;  mais  celle  antique 
division, que  nous  avons  suivieà  travers  toutes  les  phases  de  son 
histoire  contemporaine,  s'est  nécessairement  modifiée  avec  des 
circonstances  nouvelles  :  la  monarchie,  en  devenant  constitu- 
tionnelle, d'absolue  qu'elle  était  a  dû  déserter  se»  anciennes 
alliances;  elle  a  abandonné  le  parti  des  moines  et  des  paysans 

4. 


«  REVUE  HE  PARIS. 

se  jeter  du  côlé  de  la  bourgeoisie  et  de  la  noblesse,  et  le  poids 
qu'elle  retirait  d'un  des  côtés  de  la  balance,  a  fait  nalurellemeDt 
pencher  l'autre. 

Le  malheur  de  l'Espagne,  depuis  trente  ans,  c'est  d'avoir 
perdu  l'initiative  de  sa  propre  destinée,  et  de  la  subir  au  lieu  de 
la  faire.  Les  minorités  décident  de  son  sort,  sans  elle  et  malgré 
elle,  et  l'étranger  vient  toujours,  en  dernière  analyse,  lui 
apporter  la  solution  des  grandes  questions  qui  l'agitent.  Quant 
aux  masses,  depuis  la  guerre  de  l'indépendance,  où  elles  se  sont 
soulevées  pour  la  dernière  fois,  elles  se  sont  retirées  de  la 
lice,  et  laissent  faire,  en  protestant  par  leur  seule  force  d'i- 
nerlie  contre  des  événements  qui  s'accomplissent  sans  elles  ou 
malgré  elles. 

S'il  y  a  réellement  une  opinion  dominante  en  Espagne,  c'est 
l'opinion  modérée,  qui  veut  du  repos  et  de  Tordre  à  tout  prix. 
Cette  opinion,  malheureusement,  car  on  ne  peut  lui  donner  le 
nom  de  parti,  a  le  tort  de  toutes  les  majorités,  celui  de  ne  pas 
savoir  se  compter,  et  d'enhardir  par  sa  pusillanimité  l'audace  des 
minorités,  toujours  souveraines  dans  ce  monde.  C'est  dans  les 
rangs  de  celte  opinion,  toujours  nombreuse  chez  les  peuples 
qui  ont  beaucoup  souffert,  qu'on  trouve  en  Espagne,  tout  ce  qui 
possède  quelque  chose,  et  même  beaucoup  de  ceux  qui  ne  pos- 
sèdent rien  ;  car  il  y  a  dans  ce  peuple  espagnol,  le  peuple  des 
campagnes  j'entends,  à  côlé  d'un  énergique  instinct  d'indépen- 
dance, un  profond  sentiment  d'ordre  et  de  subordination.  Ici, 
ce  n'est  pas  le  peuple  qui  manque  à  la  loi,  c'est  la  loi  qui  man- 
que au  peuple,  toujours  prêt  à  obéir,  s'il  y  avait  un  pouvoir 
qui  valut  qu'on  lui  obéit.  Les  carlistes  de  cœur  et  d'affection 
sont  beaucoup  plus  rares  qu'on  ne  le  pense  dans  la  Péninsule  -,  et 
là  même  où  les  masses  semblent  incliner  vers  le  prétendant,  ce 
n'est  qu'en  désespoir  de  cause,  et  par  ce  confus  instinct  du  fai- 
ble qui  se  lourne  du  côté  où  il  croit  trouver  protection  et  abri. 

Quant  au  parti  exalté,  le  ministère  Mendizabal,  par  son  exis- 
tence aussi  bien  que  par  sa  chute,  a  proclamé  assez  haut  l'im- 
puissance de  ce  parti,  pour  qu'il  ne  soit  plus  besoin  de  la  discu- 
ter. L'anarchie,  plus  ou  moins  régularisée,  les  juntes  et  les 
emprunts  forcés,  peuvent  morceler  l'Espagne,  mais  ne  peuvent 
pas  la  sauver.  Habitués  que  nous  sommes  en  France  à  voir  sié- 
ger dans  les  chambres,  en  attendant  que  son  tour  vienne  d'ar- 


REVUE  DE  PARIS.  4.1 

river  aux  affaires,  une  opposition  compacte,  disciplinée,  vou- 
lant, à  quelques  rares  exceplions  près,  le  maintien  de  l'ordre  de 
choses  fondé  en  juillet  18-50,  et  agissant  en  vertu  de  certains 
principes  qu'on  peut  redouter  en  pratique,  mais,  non  blâmer  en 
théorie,  on  a  commis  l'erreur,  bien  naturelle,  de  supposer  que 
tout  cela  existait  en  Espagne.  xMais  par  malheur,  il  n'en  est 
rien  :  ce  qui  manque  justement  à  la  plupart  des  exaltados  es- 
pagnols, ce  sont  des  principes  et  des  opinions  arrêtés.  Parodiâ- 
tes impuissants  de  notre  grande  révolution,  Mirabeaux  moins 
le  talent,  et  Dantons  moins  1  audace,  qu'ont  produit  jusqu'ici 
leurs  levées  d'hommes  sur  le  papier,  et  leurs  pompeux  appels  à 
la  nation  ?  Eux  aussi  ils  essayaient  de  Soulever  les  masses.  Est- 
ce  le  point  d  appui,  est-ce  le  levier  qui  a  fait  faute?  Je  l'ignore, 
mais  le  peuple  n'a  pas  remué!  Aussi  la  durée  de  ce  triste  pou- 
voir, parodie  du  directoire,  renversée  elle-même  par  une  pa- 
rodie du  18  brumaire,  et  les  funestes  événements  de  la  Granja, 
digne  point  de  départ  d'une  pareille  carrière,  ne  peuvent-ils  s'ex- 
pliquer que  par  l'inconcevable  faiblesse  du  parti  modéré  et  la 
mauvaise  composition  de  la  milice  nationale,  qui  n'est  nulle 
part  intéressée  à  l'ordre  qu'elle  est  chargée  de  défendre. 

Heureusement  que  les  élections  actuelles  ont  enfin  révélé  à 
l'Europe,  et  à  l'Espagne  elle-même  qui  l'ignorait,  la  véritable 
opinion  de  l'Espagne.  Sauf  quelques  exceptions,  qu'un  peu  plus 
d'énergie  légale  de  la  part  du  pouvoir  eût  pu  rendre  moins 
nombreuses ,  les  choix  des  électeurs  se  sont,  en  général,  portés 
sur  des  hommes  honorables  ,  et  l'élite  de  la  nation  se  trouvera 

réellement  assemblée  dans  les  cortès quand  elleaura  eu  le 

courage  de  s'y  rendre.  Là  même  où  rémeule  a  triomphé  et  dicté 
des  choix  anarchiques  ,  ce  n'est  pas  l'émeute  qu'il  faut  en  ac- 
cuser, ce  sont  les  modérés  qui,  à  la  moindre  apparence  de 
danger,  se  sont  absentés  des  élections  ,  et  ont  été  se  verrouiller 
dans  leurs  maisons,  au  lieu  de  défendre  leurs  droits  sur  la  plate 
publique.  Là  où  la  milice  citoyenne  a  fait  défaut  à  l'ordre  me- 
nacé, ce  sont  encore  les  modérés  qu'il  faut  en  accuser  ;  ce  sont 
les  indifférents,  les  hommes  qui  ont  des  intérêts  au  lieu  d'avoir 
des  opinions,  et  qui,  pourse  soustraire  à  quelques  inconvénients 
ou  à  quelques  dangers ,  ont  déserté  les  rangs  de  la  garde  na- 
tionale, et  l'ont  laissée  devenir  un  instrument  de  désordre  et  de 
subversion  dans  les  mains  des  factieux. 


44  REVUE  DE  PARIS. 

Mais  l'Espagne  ,  grâce  à  sa  législature  nouvelle,  semble  enfin 
vouloir  rentrer  dans  l'ornière  légale,  et  la  véritable  opinion  du 
pays  s'est  déjà  fait  jour  dans  l'adresse  des  corlès.  Le  remarqua- 
ble discours  de  M.  Martinez  de  la  Rosa  inaugure  pour  la  Pénin- 
sule une  ère  nouvelle,  et  lui  trace  la  voie  a  suivre  entre  deux. 
éeueils  également  dangereux,  l'exagération  du  mouvement  et 
celle  de  la  résistance.  Certes,  il  y  a  pour  cet  homme  d'État,  le 
seul  qui  n'ait  pas  déserté  son  poste  au  moment  du  danger,  un 
courage  d'abnégation,  plus  difficile  peut-être  que  celui  qui 
brave  l'émeute  ou  les  poignards,  à  renier  ainsi  la  ebarte  dont 
il  est  l'auteur,  pour  inviter  tous  les  Espagnols  à  se  rallier 
autour  de  la  constitution  actuelle.  Puisse  l'Espagne  enten- 
dre cette  voix  généreuse  ,  et  écouler  ce  conseil  ,  qui ,  certes , 
n'est  pas  suspect  dans  la  bouche  qui  le  donne!  Puisse-t-elle,  eu 
effet,  se  réunir  tout  entière  autour  de  cette  constitution  et  de  la 
reine  qui  l'a  jurée,  et  adopter,  comme  un  sage  moyen  terme 
entre  le  bâtard  estatuto  de  1854  et  l'impraticable  constitution 
de  1812,  cette  charte  de  1857,  terrain  neutre  où  se  rapproche- 
ront deux  partis  fatigués  de  se  haïr. 

La  réaction  d'ordre  qui  s'accomplit  en  ce  moment  d'un  bout 
à  l'autre  de  la  Péninsule  est  une  révélation  précieuse  sur  la  vé- 
ritable disposition  des  esprits.  Les  réactions  ne  s'opèrent  avec 
tant  de  facilité  que  quand  elles  sont  mûres;  si  l'ordre  s'est  si 
vite  et  si  facilement  rétabli  dans  ces  villes  du  littoral,  où  les 
juntes  et  l'anarchie  avaient  longtemps  régné  en  maître,  c'est 
que  ces  villes,  comme  toute  la  Péninsule,  voulaient  l'ordre,  et 
ne  voulaient  plus  des  juntes  et  de  l'anarchie.  L'Espagne  est  fa- 
tiguée, l'Espagne  veutla  paix  et  la  veut  à  tout  prix  ;  car  je  n'en 
sais  pas  un  devant  lequel  elle  reculerait  pour  l'acheter.  Mais 
que  ceux-là  mêmes  qui  exploitent  au  profit  des  idées  d'ordre 
cette  heureuse  disposition  des  esprits  y  prennent  bien  garde: 
reculer  ne  vaut  pas  mieux  qu'avancer  trop  vite;  les  furieux  de 
modération  ne  vont  pas  plus  pour  médecins  à  une  société  malade 
que  les  furieux  de  progrès.  Point  de  constitution  de  Cadix, 
mais  aussi  point  ftestatuto;  le  repos  de  l'Espagne  n'est  qu'à 
ce  prix! 

Venons  maintenant  à  la  guerre  civile,  car  pour  expliquer  la 
durée  de  cette  lutte  opiniâtre  il  fallait  bien  se  rendre  compte  du 
plus  ou  moins  d'intérêt  qu'a  chaque  province  à  la  faire  finir,  et 


REVUE  DE  PARIS,  *& 

des  forces  respectives  des  partis  dans  la  Péninsule.  Quant  à 
celles  des  deux  armées  belligérantes,  à  ne  considérer  que  les 
événements  extérieurs,  elles  semblent,  depuis  quelque  temps,  se 
balancer  avec  une  égalilé  vraiment  désespérante  pour  le  repos 
de  l'Espagne.  Les  troupes  que  le  prétendant  a  sur  pied  sont 
sansdou'e  moins  nombreuses  ;  mais  peut-être  ya-t-il  compensa- 
tion a  cette  infériorité  numérique  dans  les  dispositions  du  pays, 
qui,  sur  les  points  occupés  par  la  guerre  civile,  est  arrivé  à  un 
tel  état  de  découragement  et  de  fatigue,  qu'il  appartient,  en 
quelque  sorte,  au  premier  occupant,  et  est  prêt,  avec  tout  le 
fatalisme  arabe,  à  croire  le  plus  juste  le  parti  qui  sera  le  plus 
fort. 

Mais  à  regarder  plus  au  fond  des  choses,  il  est  aisé  de  se  con- 
vaincre que  l'armée  de  la  reine,  outre  la  supériorité  du  nombre, 
en  a  aussi  une  autre  :  ce  n'est  pas  la  discipline,  qui  n'existe  ni 
d'une  part,  ni  de  l'autre,  mais  c'est  la  régularité  dans  la  levée 
des  troupes,  ce  sont  les  éléments  réellement  nationaux  dont 
elles  se  composent.  Tous  ceux  qui  ont  vu,  autre  part  que  dans 
les  bulletins  d'Ognate  ou  des  feuilles  légitimistes  de  France,  ce 
ramassis  de  prétendus  volontaires,  recrutés  par  forcerons  peine 
d'amende  ou  de  prison,  et.  de  malfaiteurs,  de  bandits  ou  de  dé- 
serteurs, qu'on  décore  du  nom  d'armée  carliste,  confessent  que 
le  découragement  et  l'indiscipline  y  sont  portés  au  dernier  degpî. 
Les  indigènes  des  provinces  basques  qui  en  composent  de  beau- 
coup la  partie  la  plus  respectable,  se  voient  avec  regret  éloi- 
gnés de  leurs  foyers,  et  perdent,  en  quittant  leur  sol  natal, 
l'énergie  qu'ils  puisaient  sur  ce  terrain,  où  tout  combat  pour 
eux,  les  habitants,  le  climat  et  jusqu'au  sol  lui-même. 

Les  troupes  de  la  reine,  au  contraire,  recrutées  indifférem- 
ment parla  conscriplion  sur  tous  les  points  de  la  Péninsule,  ont 
oublié  leur  pays  natal  en  perdant  de  vue  le  clocher  de  leur  village, 
Mal  vêtues,  mal  nourries, mal  payées,  et,  ce  qui  est  pis  encore,  sans 
confiance  dans  les  chefs  qui  les  commandent, elles  n'en  vont  pas 
moins  se  faire  tuer,  là  où  on  les  envoie,  avec  celle  résignation 
patiente  qui  caractérise  le  peuple  espagnol.  Habitué  à  souffrir 
et  a  se  passer  de  tout  dès  le  jour  de  sa  naissance,  le  paysan  es- 
pagnol a  en  lui  le  fonds  d'un  soldat  accompli;  endurci  à  toutes 
les  intempéries  des  saisons,  n'ayant  pour  la  plupart  du  temps 
jamais  couché  dans  un  lit.  ni  dîné  à  une  table,  il  fait  pa'iem- 


m  REVUE  [tE  PARIS. 

ment,  sous  le  soleil,  le  froid  ou  la  pluie,  ces  marches  prodigieu- 
ses qui  nous  frappent  d'étonnement.  même  après  celles  de  nos 
armées  de  l'empire,  en  se  nourrissant  toute  une  journée  avec  du 
pain  et  un  oignon,  ou  en  remplaçant  par  un  cigarre  le  pain  qu'il 
n'a  pas.  Ce  qui  lui  manque,  ce  sont  des  officiers  \  il  le  sait  et  vous 
le  dit  au  besoin,  mais  n'en  marche  pas  moins  au  feu,  assuré  qu'il 
est  d'y  rester  quelquefois  tout  seul,  et  privé  de  cet  appui  moral 
que  donne  au  soldat  la  confiance  dans  le  général  qui  le  dirige  et 
dans  les  chefs  qui  le  guident. 

Que  de  fois,  sur  ces  routes  brûlantes  de  l'Espagne,  où  vous  ne 
trouvez  pas.  pendant  dix  lieues,  lin  buisson  pour  vous  abriter, 
j'ai  admiré  l'héroïque  résignation  de  ces  pauvres  quintos (re- 
crues) qui  se  traînaient  d'étape  en  étape,  à  dix  lieues  de  France 
par  jour,  pour  aller  chercher,  à  l'autre  bout  de  l'Espagne,  uri 
tombeau  dans  quelque  ravin  de  la  Biscaye,  sans  être  même  as- 
surés de  rencontrer,  jusqu'à  leur  dernier  gite,  le  pain  et  l'abri 
de  chaque  soir,  après  leur  pénible  journée.  Pas  une.  plainte  ne 
sortait  de  la  bouche  de  ces  pauvres  enfants,  enlevés  d  hier  à  la 
charrue,  mais  déjà  faits  à  celte  rude  vie  de  privations  et  de  mi- 
sère que  tout  Espagnol  apprend  dès  l'enfance  (1).  Donnez  à  ces 
hommes-là  des  chefs  dignes  de  leur  commander,  et  ils  seront 
invincibles,  puisqu'ils  ont  vaincu  plus  d'une  fois  avec  ceux  qui 
les  commandent. 

11  est  maintenant  établi,  par  les  dernières  opérations  militai- 
res, que  les  carlistes,  à  nombre  égal,  évitent  tout  cngagemert 
avec  les  troupes  de  la  reine,  et  ne  leur  échappent  la  plupart  du 
temps  cpie  grâce  à  la  prodigieuse  rapidité  de  leur  marche.  A  Dieu 
ne  plaise  cependant  que  je  veuille,  comme  les  journaux  chrisli- 
nos,  refuser  tout  courage  à  leurs  ennemis,  et  traiter,  comme 
eux,  de  couards  et  de  lièvres,  des  hommes  qui  les  ont  battus 
plus  d'une  fois!  Le  double  mouvement  opéré  par  les  généraux 
de  don  Carlos  jusqu'aux  portes  de  Madrid  n'annonce  pas  moins 
d'intelligence  de  la  guerre  que  d'activité  et  d'audace.  Mais  il 
reste  aussi  prouvé,  par  cette  tentative  même,  que.  tant  que  la 

(1)  'Ara  te ,  cai'a  te  ,  more  te  enterra  te  ;  laboure,  pioche  ,  meurs  et 
qu'on  t'enterre  !  Telle  est  la  devise  du  paysan  espagnol.  A  la  pîoelie 
substituez  le  fusil,  et  ajoutez  l'obéissance  passive  ,  et  ce  sera  aussi  la 
devise  du  soldat. 


REVUE  DE  1  AKi?.  47 

reine  continuera,  avec  une  énergie  digne  d'un  meilleur  sort,  à 
tenir  bon  dans  sa  capitale,  le  prétendant  n'a  absolument  aucune 
cbance  de  s'y  établir. 

Tout  le  monde,  en  Espagne,  est  las  de  la  guerre,  même  ceux 
qui  la  font  :  tout  ce  que  l'armée  de  don  Carlos  compte  de  vérita- 
bles soldats,  d'hommes  qui  font  la  guerre  pour  une  conviction  et 
non  pour  le  pillage,  soupire,  comme  la  Péninsule  tout  entière, 
après  le  repos  et  une  solution,  quelle  qu'elle  soit  Aussi  voit-on 
les  opérations  languir  et  n'aboutir  à  aucun  résultat.  Don  Carlos, 
par  impossible,  entrerait  même  à  Madrid  que  la  guerre  ne  fini- 
rail  pas  pour  cela,  les  pillards  qui  maraudent  sous  son  drapeau 
marauderaient  alors  sous  celui  de  la  reine  :  l'argent  d'ailleurs 
manque  des  deux  parts,  et  dans  celte  Péninsule  à  moitié  déserte, 
où  vous  faites  quelquefois  dix  lieues  sans  rencontrer  un  village, 
la  guerre  ne  nourrit  pas  la  guerre.  C'est  un  miracle  chaque  jour 
renouvelé  et  qui  ne  peut  s'expliquer  que  parla  ténacité  prover- 
biale du  peuple  espagnol,  que  celle  lutte  acharnée,  qui  dure 
déjà  depuis  quatre  ans,  sans  enthousiasme  et  sans  pitié,  de 
part  ni  d'autre,  et  avec  des  troupes  qui  n'ont  pour  solde  que  ce 
qu'elles  pillent. 

Il  ne  faut  pas,  du  reste,  se  faire  illusion  sur  la  précaire  pros- 
périlé  qui  semble  s'attacher  depuis  quelques  mois  aux  armes  de 
la  reine.  Les  ressources  du  prétendant,  malgré  l'appui  qu'il  peut 
trouver  au  dehors,  ne  sont  pas  assez  étendues  pour  lui  permet- 
tre de  tenir  campagne  toute  l'année  sur  une  moitié  de  la  Pénin- 
sule à  la  fois.  Le  royal  guerrillero  a  besoin  de  temps  en  temps 
de  rentrer  dans  ses  montagnes,  comme  le  bandit  dans  son  fort, 
ou  le  châtelain  féodal  <!ans  son  manoir,  afin  d'y  reposer  ses  mi- 
lices qui  ne  veulent  pas  perdre  de  vue  trop  longtemps  la  glèbe 
dont  on  les  a  arrachées.  On  doit  être  habitué,  d'ailleurs,  depuis 
bientôt  quatre  ans  que  dure  la  guerre  de  Biscaye,  à  voir  ces 
sortes  de  trêve  de  Dieu  ,  que  les  deu\  partis  s'oclroyent  comme 
d'un  commun  accord,  ne  lùt-ce  que  pour  enterrer  leurs  morts 
et  panser  leurs  blessés.  De  part  et  d'autre  aussi,  par  une  con- 
vention tacite,  on  veut  attendre  l'issue  des  actives  négocia- 
tions entamées  par  la  diplomatie,  qui  entre  toujours  en  cam- 
pagne au  moment  où  les  deux  armées  mettent  I'épée  dans  le 
fourreau. 

Quelle  transaction  bâtarde,  quel  impraticable  compromis  sor- 


48  HhVLt  DE  PARIS. 

lira  de  ces  négociations?  c'est  ce  que  j'ignore.  Mais  qu'on  ne 
s'y  trompe  pas,  du  jour  où  la  diplomatie  aura  manqué  sa  cam- 
pagne, le  prétendant  recommencera  la  sienne;  i!  sortira  de  ses 
montagnes,  fort  de  tout  l'appui  moral  que  lui  prêtera  l'impuis- 
sance avouée  de  ses  adversaires  ou  de  ses  alliés  à  dénouer  avec 
des  protocoles  une  question  que  l'épée  seule  peut  trancher.  Déjà 
pour  tenir  ses  ennemis  et  ses  propres  soldats  en  haleine,  il  pré- 
pare à  grand  bruit  une  expédition  en  Caslille,  qu'il  ne  veut  pas 
faire  encore,  mais  qu'il  fera,  n'en  douiez  pas,  au  moment  même 
où  se  dissiperont  quelques  illusions  qu'on  garde  encore  à  Madrid 
sur  la  possibilité  d'obtenir  un  appui  étranger.  Les  troupes  de  la 
reine,  de  leur  côté,  ont  encore  moins  d'intérêt  que  don  Carlos 
à  rompre  cette  suspension  d'armes,  dont  les  deux  partis  ont  éga- 
lement besoin.  Au  lieu  d'écraser,  comme  on  le  pourrait  peut-être, 
la  guerre  civile  dans  son  ancien  berceau,  on  l'y  laissera  repren- 
dre des  forces;  puis  le  conflit  recommencera  avec  le  même 
acharnement,  mais  avec  aussi  peu  de  chances  d'arriver  à  un 
résultat  décisif,  entre  deux  ennemis  trop  opiniâtres  pour  cé- 
der, et  trop  égaux  en  force  ou  en  faiblesse  pour  vaincre. 

De  la  guerre  aux  finances,  il  n'y  a  qu'un  pas  :  depuis  Carnot, 
ce  n'est  plus  avec  des  caisses  vides  qu'on  organise,  la  victoire.  Je 
n'entrerai  pas  dans  de  longs  détails  de  chiffres  pour  prouver  ce 
que  tout  le  monde  sait,  c'est-à-dire  que  les  finances  espagnoles 
sont,  depuis  plus  d'un  demi-siècle,  dans  l'état  le  plus  déplorable; 
mais  ce  qu'on  sera  peut-être  curieux  de  connaître,  c'est  le  taux 
effrayant  auquel  les  nécessités  de  la  guerre  et  celles  du  gouver- 
nement on  fait  monter  les  impôts  en  Espagne.  Et  je  ne  parle  pas 
ici  de  ces  malheureuses  villes  où  les  carlistes  se  chargent  de 
prélever  eux-mêmes,  en  argent  ou  en  nature,  les  contributions 
dont  ils  les  frappent.  Je  prendrai  pour  exemple  la  ville  la  plus 
riche  de  l'Andalousie  et  peut-être  delà  Péninsule.  Séville,  éloi- 
gnée de  cinquante  lieues  au  moins  du  théâtre  de  la  guerre,  et  je 
dirai  a  combien  s'élève  la  somme  des  contributions  qu'elle  se 
trouve  forcée  d'acquitter,,  d'après  une  répartition  nouvelle, 
dont  les  bases  ont  été  arrêtées  à  Madrid. 

Séville,  dans  T'élat  normal,  si  jamais  l'Espagne  a  connu  en 
rien,  même  en  contributions,  un  état  normal,  payait  5  pour  100 
du  revenu  net  des  propriétés,  pour  l'impôt  dit  des  frutos  civiles, 
ou  impôt  foncier,  plus  ê  pour   100  pour  l'éclairage.  Ajoutez 


KLYtL  l>L  PAR»,  19 

maintenant  à  ces  contributions  directes,  sans  parler  des  indirec- 
tes et  de  l'octroi,  le  décime  imposé  par  la  contribution  de 
guerre,  soit  10  pour  100  ;  et  pour  la  contribution  dite  des  deux 
cents  millions,  près  de  trois  fois  le  montant  des  impôts  ordinai- 
res, en  y  ajoutant  une  fois  la  valeur  de  l'impôt  appelé  paja  e 
Kstcncilïos,  qui  ne  se  paye  pas  dans  les  villes  où  il  y  a  un  octroi, 
valeur  qui  monte  encore  à  0  pour  100  du  revenu  ;  en  tout,  pour 
cette  seule  contribution  des  deux  cents  millions.  "0  pour  100.  Et 
vous  trouverez  que  chaque  propriétaire  de  Séville  qu'il  touche  ou 
non  ses  revenus  souvent  fort  aventurés,  doit  en  prélever  cette 
année  à  peu  près  la  moitié  pour  les  verser  au  trésor. 

Qu'est-il  résulté  de  cette  intolérable  surcharge  d'impôts  pour 
un  pays  déjà  accablé  par  toutes  les  misères  de  la  guerre  civile? 
Que  Séville,  plus  durement  traitée  que  les  autres  cités  d'Anda- 
lousie, s'est  refusée  à  payer  la  part  exorbitante  qu'où  lui  avait 
donné  à  supporter  dans  les  charges  du  pays  ;  qu'elle  a  réclamé 
avec  une  énergie  qui  ressemble  beaucoup  à  de  la  menace  ;  et 
que,  quand  je  l'ai  quittée,  la  populace  nombreuse  qui  pullule 
dans  cette  ville,  véritable  capitale  de  la  vieille  Espagne,  était  à 
la  veille  d'une  insurrection,  si  le  gouvernement,  toujours  placé 
entre  un  double  danger,  celui  de  trop  demander  et  de  trop  peu 
obtenir,  ne  consentait  à  la  dégrever  d'une  partie  de  ses  charges, 
pour  les  reporter  sur  d'autres  villes  plus  favorisées. 

Tout  en  pliant  sous  ce  fardeau,  qui  s'allourdit  à  mesure  que 
se  tarissent  les  sources  de  la  prospérité  publique,  le  peuple  es- 
pagnol, résigné  par  nature  et  par  habitude,  consentirait  encore 
à  payer  et  à  souffrir,  s'il  se  sentait  au  moins  protégé  par  ce  gou- 
vernement qui  lui  coûte  si  cher.  11  implore  a  haute  voix  un  pou- 
voir fort,  dur  même,  pourvu  qu'il  soit  juste,  et  le  refrain  que 
vous  entendez  d'un  bout  de  la  Péninsule  à  ''autre,  c'est  que  l'Es- 
pagne a  besoin  d'être  menée  con  la  vara  de  hierro(  avec  une 
verge  de  fer):  accablé  d'impôts  de  toute  nature,  ordinaires 
et  extraordinaires,  il  les  payerait  avec  résignation,  avec  joie 
même,  s'il  les  voyait  consacrés  A  pousser  la  guerre  avec  vi- 
gueur et  à  ramener  l'ordre  et  la  paix  dans  cette  malheureuse 
Péninsule.- 

Mais  qui  peut  dire  où  passent  les  énormes  contributions  qu'a 
supportées  depuis  trois  ans  le  peuple  espagnol  .'aucune  subie 
ne  se  paye  plus,  depuis  celle  des  généraux  jusqu'à  l'humble  sj- 
1  5 


60  KEMfc  Dfc.  PAKlS. 

laire  des  ciyareras  (ouvrières  des  tabacs)  de  la  manufacture  de 
Séville.  Un  affreux  gaspillage  épuise  les  ressources  de  l'Élat, 
déjà  si  minimes.  A  moins  d'un  changement  tout  à  fait  imprévu 
dans  la  face  des  affaires,  tout  emprunt  est  devenu  impossible; 
l'Espagne  a  dévoré  jusqu'à  son  avenir,  et  la  banqueroute  elle- 
même,  le  dernier  et  le  plus  misérable  de  tous  les  expédients,  a 
été  vainement  essayée. 

Et  cependant  l'Espagne  paye  encore,  là  du  moins  où  les  per- 
cepteurs de  don  Carlos,  qui  marchent  à  la  suite  de  ses  expé- 
ditions comme  les  corbeaux  à  la  suite  d'une  armée,  ne  lèvent 
pas  au  nom  du  prétendant  les  contributions  imposées  au  nom 
de  la  reine.  Mais  la  patience  des  peuples  n'est  pas  éternelle,  et 
celle  de  l'Espagne  s'usera  quelque  jour.  Elle  se  lassera  à  la  fin 
de  voir  le  fruit  de  ses  sueurs  passer  dans  ce  gouffre  sans  fond 
qu'on  appelle  le  trésor  espagnol.  Quand  ce  n'est  pas  par 
l'insurrection,  c'est  toujours  par  le  refus  d'impôt  que  les 
révolutions  commencent;  et  il  reste  encore  en  Espagne 
assez  d'énergie  négative  pour  attaquer  ainsi  par  sa  base 
un  gouvernement  qu'elle  ne  connaît  encore  que  par  ce  qu'il  lui 
coûte. 

Aussi  l'ordre  social  tout  entier  est-il  ébranlé,  et  une  lente  dé- 
composition en  mine-t-elle  tous  les  ressorts.  Les  revers  de  la 
guerre  de  Biscaye  ont  fait  tomber,  l'un  après  l'autre,  tous  les 
ministères  qui  se  sont  succédé  aux  affaires,  et  l'absence  de  di- 
rection et  d'autorité  centrale  a  fait,  à  son  tour,  les  revers  des 
généraux  ;  déplorable  cercle  vicieux  où  se  débat  l'Espagne, 
sans  pouvoir  en  sortir.  Ajoutez  à  tous  ces  maux  la  mollesse  ou 
l'impéritie  des  chefs,  l'indiscipline  des  soldats  qui  éclate  de 
temps  en  temps  en  sanglantes  révoltes,  et  surtout  le  manque 
d'argent,  qui  est  au  fond  de  tous  les  malheurs  de  l'Espagne,  et 
vous  en  viendrez  à  ne  plus  comprendre  ni  comment  la  guerre  a 
pu  durer  si  longtemps,  ni  comment  elle  pourra  finir. 

J'ai  passé  en  revue  une  à  une  toutes  les  misères  qui  pèsent 
sur  l'Espagne,  et,  bien  loin  d'assombrir  le  tableau,  je  l'ai  plutôt 
adouci.  11  est  facile  à  ceux  qui  contemplent  de  loin  toutes  ces 
misères  de  rester  froids  devant  elle,  ou  de  se  borner  à  cette 
pitié  stérile  qui  accuse  les  peuples  de  leurs  maux  pour  se  dis- 
penser de  les  plaindre.  Mais  quand  on  vu  et  louché  de  près  ces 
plaies  toutes  saignantes,  quand  on  a  assisté  à  ce  déchirant  spec- 


REM  K  [>F.  PARIS.  Bl 

tacle  de  l'agonie  d'un  grand  peuple,  à  cette  lenle  dissolution 
d'une  société  qui  s'en  va  en  poussière,  impuissant  qu'on  est  à 
guérir  tant  de  maux,  le  moins  qu'on  puisse  faire  pour  eux,  c'est 
de  les  raconter  à  d'autres  ;  c'est  de  détruire  surtout  ces  com- 
plaisantes illusions  qu'on  se  fait  ou  qu'on  a  l'air  de  se  faire  sur 
des  malheurs  qu'il  ne  faut  pas  nier  du  moins,  quand  on  ne  veut 
pas  les  secourir. 

Du  reste,  en  analysant  le  mal,  je  n'ai  accompli  que  la  moitié 
de  ma  tâche,  tant  que  je  n'ai  pas  indiqué  le  remède;  ce  remède, 
chacun  l'a  deviné  d'avance  :  c'est  l'appui  de  l'étranger,  et 
l'étranger,  ici,  c'est  la  France.  Ceux-là  seuls  qui  ne  savent  pas 
les  faits  ou  qui  ne  veulent  pas  les  savoir  répondront  par  celte 
phrase  faite  «  que  l'Espagne  repousse  l'étranger.  »  Mais  j'af- 
firme moi.  après  cinq  mois  de  tournée  sur  tous  les  coins  de  la 
Péninsule,  que  le  seul  point  peut-être  sur  lequel  tous  les  Espa- 
gnols de  tous  les  rangs  et  de  tous  les  partis  soient  d'accord, 
c'est  sur  l'impossibilité  de  rien  terminer  sans  un  secours 
étranger.  La  masse  de  la  nation,  fatiguée  de  souffrances  et 
d'une  lutte  sans  dénoûment  possible,  sent  avec  son  confus  in- 
stinct qu  à  la  France  seule  il  appartient  d'en  finir,  et  implore  à 
mains  jointes  son  appui.  Les  modelés  l'appellent  de  tous  leurs 
vœux,  les  exaltés  s'y  résignent,  les  carlistes  le  redoutent,  et 
tous  le  pressentent  comme  la  seule  issue  à  la  sanglante  impasse 
où  l'Espagne  se  débat.  Depuis  le  muletier  jusqu'au  grand  d'Es- 
pagne, tout  le  monde  est  unanime;  les  conversations  du  soir,  à 
la  porte  de  la  posada  du  village,  roulent  toutes  sur  ce  sujet  ; 
le  marchand,  tout  en  vous  déballant  sa  marchandise,  vous  étale 
ses  griefs  contre  la  France  et  vous  demande  quand  elle  fera 
quelque  chose  pour  l'Espagne.  Tous  les  nouveaux  députés  ont 
emporté  à  Madrid,  avec  le  vœu  unanime  de  leurs  commettants. 
la  mission  expresse  de  réclamer  l'appui  de  la  France,  non  pas 
comme  on  l'a  fait  jusqu'ici,  d'une  manière  timide  et  détournée, 
mais  avec  assez  de  solennité  pour  donner  à  cette  démarche  la 
sanction  de  la  volonté  du  pays  exprimée  pat  ses  représent  mis. 
Enfin  il  n'est  pas  jusqu'au  parti  exalté,  représenté  par  son 
chef  M.  Calairava.  qui  ne  tienne  de  déclarer  par  l'organe  de 
l'ancien  président  du  conseil  que  •  l'Espagne  à  elle  seule  esl 
impuissante  à  en  finir  avec  la  guerre  civile,  et  qu'il  a  toujours 
désiré  et  désire  encore  l'appui  de  la  France,  aux  termes  exprès 


o-2  REVUE  DE  l'\M$. 

du  traité  de  la  quadruple  alliance,  bien  qu'il  s'abuse  moins  que 
d'autres  peut-être  sur  la  possibilité  d'obtenir  cet  appui.  » 

On  sait  maintenant  à  quoi  s'en  tenir  sur  celle  prétendue  ré- 
pugnance du  peuple  espagnol  contre  l'assistance  de  la  France, 
son  alliée.  Maintenant,  cette  assisîance  est-elle  d'une  exécution 
aussi  difficile  qu'on  veul  bien  le  croire  ?  Mais  quand  on  a  vu  de 
près  celle  profonde  apathie  des  populations,  soupirant  après 
une  solution  quelconque,  et  qui  se  croiraient  trop  heureuses  de 
la  recevoir  toule  faite  des  mains  de  l'étranger  :  quand  on  a  vu 
de  près  la  terreur  des  carlistes,  l'œil  toujours  tourné  vers  les 
Pyrénées  bien  plus  que  vers  TÈbre,  et  n'attendant  qu'un  pré- 
texte honnête  pour  mettre  bas  les  armes,  on  ne  s'étonne  que 
d'une  chose,  c'est  qu'avec  des  chances  aussi  belles  la  partie  ne 
soit  pas  encore  jouée. 

Quant  aux  moyens  d'exécution,  ce  n'est  pas  ici  qu'il  convient 
de  les  discuter  ;  c'est  à  la  tribune  de  poser  le  principe;  c'est  au 
gouvernement  de  choisir  le  temps  et  les  moyens  de  l'appliquer. 
Ce  qu'il  suffit  d'établir  e'est  que  la  France  ne  peut  pas  laisser 
périr  un  allié,  et,  qui  plus  est,  un  principe  identique  avec  celui 
qui  la  régit,  sans  tenter  au  moins  un  effort  pour  les  secourir. 
On  a  prouvé  surabondammeut  que  le  traité  de  la  quadruple  al- 
liance, s'il  est  autre  chose  qu'un  chiffon  de  papier,  nous  imposait 
celle  stricte  obligation.  Mais  ce  qu'on  ne  sait  pas  assez,  c'est  que 
du  jour  où  le  gouvernement  français  se  sera  décidé,  non  pas  à 
intervenir,  mais  à  dire  et  à  dire  bien  haut  qu'il  ne  laissera  pas 
une  conlre-révolution  s'établir  à  ses  portes,  et  qu'il  est  prêt, 
s'il  le  faut,  à  jeter  son  épée  dans  la  balance,  la  guerre  civile  est 
finie  dans  la  Péninsule.  J'en  appelle  sur  ce  point  à  l'opinion 
unanime  de  tous  les  Français  qui  connaissent  l'Espagne,  à  quel- 
que parti  qu'ils  appartiennent  d'ailleurs  ;  lous  diront,  s'ils  sont 
de  bonne  foi,  que  du  moment  où  le  drapeau  tricolore  apparaî- 
trait seulement  sur  la  crèle  des  Pyrénées,  les  carlistes  met- 
traient bas  les  armes,  et  qu'il  ne  se  tirerait  plus,  dans  toule 
la  Péninsule,  un  seul  coup  de  fusil  sans  la  permission  de  la 
France. 

Rossefaw  Saiist-Hilaire. 


UNE  MATINEE 


A  L'HOTEL  DE  RAÎIBOULLET, 


Ah  !  qu'on  élait  heureux  de  se  voir  admis  à  l'hôtel  de  Rara- 
boui  lct,  en  1628,  lorsque  la  divine  réunion  des  poètes  et  des 
précieuses  brillait  de  tout  son  éclat  !  mais  qu'il  fallait  se  sentir 
de  hardiesse  ;  qu'il  fallait  être  sûr  de  bien  dire  et  maître  de 
tous  ses  moyens,  lorsqu'on  franchissait  le  seuil  de  ce  temple  du 
beau  langage!  Malheur  à  celui  qui  s'embarrassait  dans  ses 
phrases  !  Malheur  à  l'imprudent  qui  hasardait  une  tournure 
triviale,  un  mot  populaire  et  grossier!  Il  ne  trouvait  sur  les 
visages  que  la  froideur  la  plus  dédaigneuse,  et  regagnait  hon- 
teusement la  rue  en  se  promettant  de  ne  plus  remettre  les  pieds 
de  sa  vie  dans  le  sanctuaire  du  bel  esprit. 

C'était  une  collection  formidable  de  plaisants,  de  satiriques 
et  de  limeurs,  que  la  société  tfJrthëniee.  La  marquise  aimait 
la  plaisanterie  sans  y  exceller.  Ce  n'était  pas  sa  partie;  elle  n'y 
mettait  point  ses  prétentions;  mais  qu'elle  savait  bien  appro- 
fondir un  sujet  sérieux  !  qu'elle  montrait  de  sagacité  dans  l'ana- 
lyse, de  recherche  dans  le  tour  et  de  finesse  dans  le  choix  des 
mots  ! 

Le  temps  et  le  local  étaient  singulièrement  distribués  à  l'hôtel 
Rambouillet,  qu'on  pourrait  appeler,  en  style  précieux,  le 
pays  de  couver  alion.  La  première  moitié  du  jour  était  con- 
sacrée aux  badinages,  aux  malices,  aux  vers  légers,  aux  pointes 
et  facéties.  On  se  tenait  alors  dans  le  petit  salon.  Le  soir,  les 
rires  n'étaient  plus  permis.  On  parlait  sur  des  matières  d'im- 
portance. On  raffinait  sur  un  sentiment;  on  imaginait  des  ulo- 


34  REVUE  DE  PARIS. 

pies,  ou  bien  l'on  écoutait  la  lecture  de  quelque  grande  produc- 
tion inédile.  Le  plus  communément  on  adoptait  un  sujet  pour 
la  soirée  entière;  il  fallait  l'épuiser  et  le  couler  à  fond.  Après 
cela,  comme  vous  le  pensez  bien,  aucun  philosophe,  présent 
ou  à  venir,  n'avait  plus  à  s'en  occuper.  On  choisissait  une  pas- 
sion ou  une  vertu,  un  caractère  ou  une  mode  La  marquise 
disait,  par  exemple  :  «  Causons  aujourd'hui  de  la  bienfaisance, 
nous  passerons  demain  à  la  jalousie.  »  Et  je  vous  assure  qu'il 
se  débitait  là  de  quoi  faire  un  volume  in-quarto.  C'était  alors 
dans  la  chambre  bleue  qu'avait  lieu  la  conférence.  Cet  endroit, 
où  Arlhénice  recevait  les  visites  de  conséquence,  est  assez  cé- 
lèbre. On  y  voyait  un  ameublement  de  velours  bleu  rehaussé 
d'argent, 

Parmi  les  habitués  les  plus  éminents,  il  faut  citer  en  première 
ligne  Mme  la  princesse  de  Condé  (celle  qui  avait  failli  coûter  la 
raison  au  feu  roi  Henri  IV)  et  le  cardinal  de  Lavalelle,  qui  était 
homme  de  beaucoup  d'esprit,  amoureux  de  la  princesse  et  dans 
ses  bonnes  grâces,  disait  -on.  Parmi  les  gens  de  qualité  figuraient 
encore  M.  d'Andilly.  M.  Arnaud  de  Corbeville,  M.  l'évèque  de 
Grasse,  Mll«  Paulet,  M.  le  marquis  de  Montausier  qui  devint 
gendre  de  la  marquise.  Les  poètes  et  écrivains  avaient  tous  des 
noms  aujourd'hui  fameux;  ce  sont  MM.  de  Gombauld,  Voiture, 
Conrart,  Chapelain,  Co'.letel,  Des  Yveteaux. 

La  vicomtesse  d'Auchy  était  une  précieuse  d'un  genre  particu- 
lier. Cette  dame  poussait  l'amour  des  belles  choses  jusqu'à  la 
fureur.  Elle  ne  manquait  pas  une  séance  eljuuait  plus  volontiers  le 
rôle  du  peuple  athénien  que  celui  d'orateur.  Un  jour,  saisie  du 
désir  d'être  comptée  pour  bel-esprit,  elle  acheta  d'un  docteur  en 
théologie,  nommé  Maucors,  un  énorme  manuscrit  de  commen- 
taires sur  les  Ëpilres  de  saint  Paul,  et  le  fit  imprimer  avec  son 
portrait  au  frontispice.  La  nouveauté  était  si  étrange,  de  voir 
une  dame  de  la  cour  commenter  un  apôtre,  que  le  monde  acheta 
le  livre.  On  devina  bien  que  la  vicomtesse  ne  savait  pas  le  latin 
et  ne  connaissait  saint  Paul  que  de  nom;  mais  comme  elle  ne 
voulut  jamais  répondre  aux  questions  qu'on  lui  fit  sur  son  ou- 
vrage et  continua  de  rester  muette  aux  entretiens  de  l'hôtel 
Rambouillet,  on  ne  lui  contesta  pas  ses  droits  à  l'immortalité. 

Voilure  lui  ayant  demandé  un  jour  sérieusement  lequel  elle 
mettait  le  plus  haut  de  saint  Thomas  ou  de  saint  Augustin,  elle 


REVUE  DE  PAR!*.  18 

répondit  avec  assurance  que  c'était  saint  Thomas;  mais  elle  refusa 
nettement  d'en  donner  les  raisons  par  des  scrupules  de  dévotion. 
Depuis  son  grand  succès,  la  vicomtesse  avait  un  maitre-d'hô- 
tel  qui  la  servait  à  table  avec  le  manteau,  les  grandes  chausses 
et  l'épée  au  côté,  suivant  la  coutume  des  princessts. 

Les  originaux  étaient  en  nombre  chez  Mmm  de  Rambouillet; 
mais,  avant  les  conviés,  il  est  juste  de  faire  connaître  d'abord  le 
m;iitredu  logis. 

Le  marquis  n'était  pas  un  mince  personnage.  11  avait,  près  du 
roi  Louis  XIII,  la  charge  de  grand-maître  de  la  garde-robe.  Il 
montra  longtemps  une  assiduité  extrême  à  remplir  ses  fonctions. 
C'eût  été  lui  faire  un  mortel  outrage  que  d'empiéter  sur  ses  droits; 
aussi  ne  souffrait-il  jamais ,  que  pendant  la  toilette  de  Sa  Ma- 
jesté, le  plus  simple  vêtement  panînt  jusqu'à  la  personne  royale 
sans  avoir  passé  par  ses  mains.  Il  résultait  de  cette  exactitude 
minutieuse  que  le  premier  valet  de  chambre  n'avait  presque  plus 
rien  à  faire,  ce  qui  le  contrariait  fort.  Le  marquis  eut  bientôt 
un  ennemi  au  plus  avant  de  la  cour,  chose  dangereuse  dont  il 
ne  se  garda  pas  assez.  Le  second  valet  de  chambre  s'unit  contre 
lui  au  premier.  Messieurs  les  ordinaires  se  mirent  de  la  partie  ; 
mais  comme  le  marquis  n'abandonnait  pas  la  place  et  qu'il  se 
tenait  au  beau  de  son  emploi,  on  n'avait  que  bien  peu  d'occa- 
sions de  le  desservir. 

Pour  son  malheur,  M.  de  Rambouillet  avait  la  vue  très-basse.. 
Il  ne  s'aperçut  pas  que  sa  ponctualité  même  ennuyait  souvent  le 
roi,  qui  aimait  à  voir  de  nouveaux  visages.  Les  signes  d'impa- 
tience qui  se  manifestaient  dans  le  mouvement  des  épaules  et  les 
muscles  delà  figure  échappèrent  aux  yeux  myopes  du  marquis. 
Ce  qui  n'était  d'abord  qu'une  manie  d'un  moment  chez  le  roi, 
finit  par  se  changer  en  antipathie  complète. 

Un  jour  que  dans  l'exercice  de  sa  charge,  le  grand-maître  de 
la  garde-robe  offrait  le  justaucorps,  Sa  Majesté  ne  pouvant  plus 
dissimuler  son  aversion,  tourna  son  dos  vers  le  marquis,  et  lui 
présenta,  en  se  courbant,  toute  autre  cl/ose  que  II  tète. 

—  Si  Votre  Majesté  ne  veut  plus  de  mes  services,  dit  M.  de 
Rambouillet  d'un  air  fort  peiné,  je  la  supplie  de  me  le  faire  sa- 
voir autrement. 

Le  roi  vil  qu'il  avait  affligé  unexcellent  serviteur  et  le  pria  de 
ne  se  pas  formaliser  ;  mais  depuis  ce  moment,  le  marquis  devina 


36  REVUE  DE  PARIS. 

qu'il  n'était  point  agréable  au  prince,  et  sa  vie  en  fut  empoison- 
née. Il  comprit,  en  voyant  la  faveur  de  bien  des  courtisans, 
qu'il  ne  parviendrait  jamais*  comme  eux.  Louis  XIII  disait  un 
jour  en  accordant  le  brevet  de  duc  à  Saint-Simon,  le  père  du 
faiseur  de  mémoires  : 

—  J'aime  beaucoup  ce  gentilhomme  parce  qu'il  me  donne  tou- 
jours des  nouvelles  certaines  de  la  chasse,  qu'il  ne  tourmente 
pas  ses  chevaux,  et  qu'en  prenant  un  cor  dont  il  vient  de  jouer, 
on  trouve  qu'il  n'a  point  trop  bavé  dedans. 

Telles  furent  les  causes  d'une  des  plus  belles  fortunes  du 
xvne  siècle,  et  le  marquis  de  Rambouillet  sentit  avec  douleur 
que  son  mérite  et  ses  qualités  solides  ne  le  mèneraient  à  rien. 
Son  caractère  s'en  aigrit.  Il  devint  disputeur  et  ne  voulut  plus, 
dans  les  conversations  de  la  chambre  bleue,  avouer  jamais  que 
d'autres  eussent  raison  sur  lui. 

Celui  qui  donnait  le  ton  à  l'hôtel  Rambouillet,  on  le  sait  de 
reste,  c'était  le  fameux  Voilure.  Fils  d'un  marchand  de  vin, 
Voiture  offre  l'exemple  unique  d'un  homme  d'aussi  basse  origine 
devenu  de  la  cour  par  son  seul  esprit.  C'était  un  garçon  petit  et 
délicat,  de  chétive  apparence,  quoiqu'il  fût  assez  bien  de  visage;  il 
était  toujours  enrhumé,  se  plaignait  sans  cesse  pour  être  caressé 
par  les  dames,  et  se  faisait  appeler  le  pitoyable  Voiture.  Une  fois 
animé,  il  tenait  bien  le  dé,  rencontrait  admirablement  en  bons 
mots,  et  maniait  comme  il  faut  l'épigramme.  Pour  de  la  facilité,  il 
en  avait  peu.  Quinze  jours  lui  suffisaient  à  peine  pour  tourner  une 
de  ces  lettres  qui  lui  ont  valu  sa  réputation.  Il  feignait  souvent 
d'improviser,  mais  on  le  soupçonnait  d'apporter  des  vers  tout 
faits.  Néanmoins  c'était  un  si  bel  esprit  et  on  lui  avait  tant  d'o- 
bligation de  montrer  au  reste  des  hommes  à  dire  les  choses  ga- 
lamment, qu'on  ne  laissait  pas  de  l'applaudir  et  de  s'assembler 
autour  de  lui  avec  empressement  dès  qu  il  faisait  mine  d'ouvrir 
la  bouche  II  était  joueur  comme  les  cartes,  et  passablement  li- 
bertin, sans  oser  le  laisser  voir.  Mme  Sainclot,  qui  l'aimait  à 
l'adoration,  reçut  de  lui  bien  des  chagrins. 

Le  seul  écrivain  dont  la  réputation  pûtbalancer  celle  de  Voi- 
ture, était  M.  Chapelain.  Avant  qu'il  eût  fait  sa  Pucclle,  il  pas- 
sait pour  le  premier  poète  du  monde,  et  comme  il  travailla 
vingt  ans  à  cet  ouvrage,  sa  gloire  eut  loisir  de  briller  sans  pa- 
reille. II  louchait  des  pensions  sur  toutes  les  cassettes.  Ses  rêve- 


REYUÉ  DE  l'VRIS.  o7 

venus  s'élevaient  bien  à  G,000  livres,  ce  qui  était  énorme  alors  ; 
M.  le  cardinal,  à  lui  seul,  en  donnait  5,000.  Cependant  M.  Cha- 
pelain était  d'une  avarice  sordide  ;  toujours  vêtu  d'une  mode  en 
arrière  de  dix  ans.  Son  justaucorps  moucheté  venait  le  plus 
souvent  des  vielles  robes  de  sa  sœur.  Son  pourpoint  de  salin 
colombin  avait  sans  doute  la  même  origine  et  la  doublure  en 
était  de  panne  verte,  comme  les  rideaux  des  cabarets.  Cepen- 
dant, quelque  vieille  et  dégarnie  que  lût  sa  perruque,  il  en  avait 
une  encore  plus  usée  pour  la  chambre.  Il  étad  petit  et  laid,  cra- 
chottait  toujours  ;  mais  en  cette  enveloppe  repoussante  était  le 
grand  génie  que  vous  savez.  Chapelain  faisait  la  cour  a  une 
jeune  fille,  habituée  de  l'hôtel,  qu'on  nommait  M,le  Pelloquin, 
qui  riait  de  lui  et  regardait  plus  la  corde  de  son  manteau  qu'elle 
n'écoutait  ses  beaux  discours. 

Des  Yveteaux  était  gentilhomme  et  riche,  Il  pouvait  se  flatter, 
pour  l'originalité  des  manières,  de  surpasser  tous  les  autres.  Il 
portait  habituellement  des  chausses  à  bandes,  comme  un  suisse 
du  roi,  un  pourpoint  de  peau,  et  une  chaîne  de  paille  tressée  à  son 
cou,  en  guise  de  collier;  car  il  aimait  la  paille  et  les  vieux  cuirs 
dorés,  à  tel  point  que  sa  maison  en  était  pleine.  On  le  rencontrait 
dans  les  rues  en  cet  équipage-là,  et  il  avait  habitué  les  gens  à  le  voir 
ainsi.  Du  resle,  plus  libertin  que  Voilure  lui-même,  il  ne  cachait 
passes  faiblesses.  Son  logis  élait  toujours  occupé  par  une  dou- 
zaine de  nymphes  qui  bouleversaient  tout  et  le  volaient  souvent. 
Il  s'habillait  en  satyre,  en  berger  ou  en  faune,  et  faisait  des  or- 
gies. Quand  on  n'était  pas  en  cérémonie  chez  la  marquise,  Des 
Yveteaux  y  venait  dans  ces  costumes-la  en  se  cachant  au  fond 
de  son  carrosse  pour  n'être  point  vu  des  passants.  Ses  épigram- 
mes  eurent  beaucoup  de  vogue.  Il  plaisantait  agréablement. 
Comme  les  précieuses  n'aimaient  point  le  cynisme,  il  se  piquait 
de  dire  poliment  et  avec  recherche  devant  les  dames.  La  rue  des 
Marais,  où  était  sa  maison,  près  le  couvent  des  Pelits-Auguslins, 
se  trouvant  à  l'extrémité  de  la  ville,  Mme  de  Rambouillet  l'ap- 
pelait malignement  le  dernier  des  hommes  .Des  Yveteaux  ne  sou- 
pirait pour  aucune  des  belles  de  l'hôtel,  et  trouvait  ridicule  le 
bon  ton  de  la  galanterie,  qui  consistait  à  faire  le  malade  et  le 
languissant,  et  a  parler  comme  s'il  se  fût  agi  de  s'évanouir. 

Gombauld  n'était  pas  non  plus  un  être  ordinaire.  Malgré  ses 
cinquante  ans   il  avait  la  mine  encore  jeune  ci  la  taille,  belle.  Il 


58  ft¥\Tf.  DE  PARIS. 

semblait  un  héros  de  roman  des  temps  passés.  On  trouvait  plai- 
sant de  'e  voir,  dans  la  rue.  saluer  à  l'ancienne  mode  quelqu'un 
de  ses  amis.  L'obligation  de  partager  ses  rejjards  entre  le  pas- 
sant et  les  pavés  dont  il  cherchait  soigneusement  le  milieu,  la 
crainle  de  se  crotier  et  celle  de  ne  point  donner  à  temps  son 
salut,  le  faisaient  piétiner  d'un  air  d'embarras  dont  on  riait; 
mais  ce  spectacle  m'aurait  attendri  si  j'en  eusse  été  le  témoin, 
car  rien  ne  m'intéresse  et  ne  m'afflige  comme  la  pauvreté  chro- 
nique et  dégénérée  en  habitude,  chez  un  homme  qui  mérite  un 
sort  meilleur. 

Les  autres  intimes  de  la  marquise  ne  se  singularisaient  que 
par  leur  esprit;  les  dames  étaient  divinement  belles,  puisque 
tous  ces  poêles  les  ont  célébrées  ;  quant  à  la  céleste  Julie,  sa 
guirlande  et  les  treize  années  de  constance  du  marquis  de  Mon- 
tausier  ont  assez  fait  connaître  ses  appas,  Elle  était  petite  et  mal 
faite.  C'est  à  trente-huit  ans  qu'elle  récompensa  le  marquis 
d'un  amour  sans  égal,  par  la  possession  de  sa  personne  et  de 
son  cœur. 

Le  duc  de  Montmorency,  qui  venait  de  recevoir  le  bâton  de 
maréchal  pour  sa  grande  victoire  de  Veillanc,  brillait  alors  à  la 
cour  par-dessus  tous  les  autres  capitaines,  et  c'était  sans  doute 
afin  de  cacher  ses  projets  contre  la  puissance  de  M.  le  cardinal 
qu'il  montrait  un  amour  extrême  de  la  poésie.  Le  duc  était, 
comme  on  sait,  frère  de  SI*16  la  princesse  de  Condé.  Sa  sœur  le 
pria  d'assi  1er  à  Tune  des  réunions  présidées  par  Arthénice.  Ce 
fut  un  événement  d'importance  pour  les  habitués  de  l'hôtel.  On 
demanda  trois  jours  de  délai  :  ce  n'était  pas  trop  pour  choisir  con- 
venablement les  sujets  de  conversation.  Gombauld  fut  prié  de 
lire  quelques  vers  sérieux  ;  Des  Yveteaux  se  chargea  des  ma- 
drigaux, et  Voilure  fil  une  ample  provision  d'impromptu.  Les 
dames  s'assemblèrent  extraordinairemenl  pour  la  répétition  gé- 
nérale des  badinages  et  propos  légers  qui  devaient  servir  d'in- 
termèdes. 

De  son  côlé,  le  vainqueur  de  Casai  se  sentait  moins  d'assu- 
rance pour  paraître  devant  ce  bataillon  littéraire  qu'il  n'en  avait 
montré  sous  le  feu  des  canons  de  l'Espagne.  C'était  un  homme 
charmant  que  le  duc  de  Montmorency,  grand  seigneur  de  sa 
nature,  chevaleresque  en  toute  sa  personne  comme  par  le  ca- 
ractère,  et  quoiqu'il  eût  les  yeux  un  peu  louches,  les   femmes 


ULVLfc  bt  PARIS.  o9 

l'aimaient  à  la  folie.  Son  seul  défaut  était  de  manquer  d'élo- 
quence, et  cette  qualité  n'est  pas  moins  nécessaire  à  un  ambi- 
tieux que  le  courage  et  la  générosité.  Peut-être  est-ce  à  la  pri- 
vation de  ce  grand  moyen  de  manier  les  hommes  que  le  maréchal 
a  dû  sa  fin  déplorable.  Il  demeurait  souvent  court  en  parlant. 
Aussi  avait-il  à  ses  gages  deux  poètes,  Théophile  et  Mairet,  qui 
faisaient  des  vers  pour  lui,  et  l'entretenaient  une  heure  chaque 
matin,  afin  de  lui  bien  arranger  d'avance  ce  qu'il  avait  à  dire 
dans  la  journée.  Ils  lui  apprenaient  aussi  le  jugement  qu'il  con- 
venait de  faire  sur  les  choses  qui  couraient.  Comme  si  la  nature 
eût  voulu  suppléer  dans  cet  illustre  seigneur  au  manque  d'é- 
loquence, elle  lui  avait  donné  une  grâce  particulière  dans  le 
geste.  Le  petit  Ménage  l'ayant  vu  discourir  un  jour  s'écria  : 

—  Jésus  !  que  ce  duc  est  heureux  d'avoir  des  bras  ! 
Ce  qui  fai'lit  lui  procurer  des  coups  de  bâton. 

Le  grand  jour  de  l'audience  étant  arrivé,  M.  de  Montmorency 
entra  en  consultation  avec  ses  deux  poètes  à  gages. 

—  Mes  maîtres,  leur  dit-il,  trouvez-moi,  s'il  vous  plait.  quel- 
que chose  de  superfin  à  conter  aux  précieuses.  Je  vais  ce  matin 
à  l'hôtel  Rambouillet. 

—  A  l'hôtel  Rambouillet!  répondirent  les  deux  marchands 
d'esprit  en  changeant  de  couleur;  il  fallait  donc  nous  prévenir 
plus  tôt,  monseigneur,  Ce  n'est  pas  une  petite  affaire  que  de  pa- 
raître devant  Voiture  et  Chapelain  ! 

—  Eh  !  morbleu  î  c'est  moi  qui  leur  fais  honneur,  j'espère. 

—  Sans  doute,  inonseiguenr;  mais  si  d'abord  vous  parlez  aux 
dames  de  cet  endroit  avec  des  morbleu  !  vous  allez  les  voir 
tomber  toutes  en  syncope. 

—  Je  sais  cela  :  ne  craignez  rien.  Préparons-nous  un  peu. 
Dois-je  faire  compliment  à  Gombauld  de  soq  dernier  ouvrage? 

—  Assurément,  monseigneur.  N'oubliez  pas  qu'il  s'appelle  Les 
IJanaïdcs,  et  que  c'est  une  comédie  héroïque. 

—  Fort  bien.  Je  lui  répéterai  les  éloges  que  j'ai  donnés  à  Mal- 
heibe  la  dernière  fois  que  je  l'ai  vu.  Je  voudrais  une  phrase 
pour  prouver  que  je  fais  grand  cas  des  vers. 

—  il  faut  dire  que  les  Muses  vous  donnent  vos  plus  doux  dé- 
lassements des  travaux  de  Bellone. 

—  Bellone  !  reprit  l'autre,  cela  est  commun,  il  vaut  mieux 
dire  la  fille  de  Phorcys  et  de  Géto,  ou  bien  la  sœur  de  Mai  s 


Gd  RfcVLfc  \)h  PAR». 

—  Au  diable  ?  dit  le  duc.  On  me  fera  bien  assez  de  flatteries 
sans  que  j'aie  l'air  de  les  quêter.  Ce  n'est  pas  à  moi  de  mettre 
Bellonesurle  tapis. 

—  Si  monsieur  le  maréchal  disait  seulement  qu'il  don- 
nerait son  bâton  de  commandement  pour  une  couronne  de 
poète? 

—  A  la  bonne  heure  ;  c'est  parfait.  Au  moment  où  l'un  de  ces 
immortels  petits  messieurs  aura  lu  quelque  sonnet,  je  dirai  en 
me  levant,  comme  ceci  :  Ah  !  que  je  donnerais  vo'ontiers  mon 
bâton  de  maréchal  pour  une  couronne  de  poêle  !  —  Je  suis  très- 
content  de  ce  mot-là,  Théophile. 

—  I\e  voulez-vous  pas  aussi  lire  des  vers?  demanda  Mairet. 

—  Donne-m'en  toujours  une  demi-douzaine. 

—  Voici  justement  un  quatrain  et  une  épigramme  qui  font  le 
compte. 

—  Bien.  De  quoi  s'agit-il? 

—  Dos  courtisans  qui  réussissent  sans  bouger  du  château. 

—  C/est  ce  qu'il  me  faut.  Maintenant,  à  vous  deux,  trouvez- 
moi  un  sujet  de  conversation  digne  de  l'occasion. 

—  Que  pensez -vous  de  la  magnanimité  ?  dit  Théophile. 

—  Magnificence  plutôt,  reprit  Mairet. 

—  Je  préfère  magnanimité  ;  cela  sonne  mieux,  dit  le  duc. 

—  J'ai  la-dessus  d'assez  belles  phrases.  Le  sujet  est  bon  ;  par 
désir  de  vous-ètre  agréables,  les  précieuses  y  tomberont  néces- 
sairement. 

—  D'ailleurs  je  saurais  les  y  amener  au  besoin.  Voyons  tes 
phrases. 

—  a  La  magnanimité  est  une  qualité  qui  passe  souvent  les 
bornes  de  la  raison  commune.  Ce  sont  des  événemens  heureux 
qui  la  viennent  par  après  justifier.  En  effet,  il  faut  être  magna- 
nime à  un  roi  de  Macédoine,  pour  aller  combattre  le  grand  em- 
pire des  Perses  et  former  le  dessein  de  la  conquête  du  monde, 
n'ayant  qu'une  armée  de  trente  mille  hommes.  « 

—  C'est  fort  beau  ce  que  tu  dis  là.  Attends  un  peu  que  je  l'ap- 
prenne, u N'ayant  que  trente  raille  hommes.  »  Et  qui  est  ce 

roi  de  Macédoine? 

—  Alexandre,  monseigneur. 

—  Alexandre  le  Grand? 

—  Lui-même.  Je  poursuis  ;     Dans  les  actions  extraordinaires 


REVUE  DE  PARIS.  61 

qu'ils  font,  les  conquérants  sentent  en  eux  une  main  qui  les 
mène....» 

—  Est-ce  qu'on  peut  sentir  une  main  en  soi?  Le  diable  m'em- 
porte si,  quand  je  gagne  une  bataille,  je  sens  d'autre  main  que 
celle  qui  tient  mon  épée  ! 

—  Aimez-vous  mieux  une  force? 

—  Une  force,  oui;  cela  s'entend,  une  force.  Continue. 

—  «  Une  force  intérieure  qui  les  soutient  et  les  assure.  Dans 
ces  moments,  il  semble  qu'on  soit  d'accord  avec  le  ciel  et  le  dan- 
ger, que  la  mort  même  soit  votre  humble  servante  et  comme 
parmi  vos  gens.  » 

—  J'aime  beaucoup  la  mort  qui  est  delà  maison  d'un  conqué- 
rant. C'est  fort  bien  dit  tout  ceci,  maître  Théophile.  N'allons  pas 
plus  loin.  Je  pourrais  manquer  de  mémoire.  Ventrebleu!  si  les 
précieuses  ne  trouvent  pas  que  je  parle  comme  un  Grec,  elles 
iront  au  diable.  Repassons  cela  un  peu  :  Mon  bâton  pour  une  cou- 
ronne de  laurier....  la  magnanimité....  une  armée  de  trente  mille 
hommes...  une  force  intérieure  qui  vous...  Comment  dis-tu? 

—  Qui  vous  assure. 

—  Qui  vous  assure....  la  mort  qui  semble  être  à  vous.  Je  suis 
content,  mes  maîtres  ;  on  vous  donnera,  comme  à  l'ordinaire,  un 
quartier  de  viande  à  chacun.  J'y  ajoute  pour  aujourd'hui  une 
gratification  de  quatre  écus.  Il  me  faudrait  cependant  encore 
une  anecdote  divertissante,  quelque  mot  pour  rire,  s'il  y  a  lieu. 

—  Monseigneur  veut-il  raconter  le  duel  de  M.  de  Lenclos? 
C'est  tout  frais  d»  ce  malin. 

—  Le  père  de  la  petite  Ninon  s'est  battu  ? 

—  Le  plus  plaisamment  du  monde.  Ses  seconds  l'ont  traîné 
de  force  sur  le  terrain.  Il  se  mourait  de  peur.  Au  bout  de  cinq 
minutes,  son  homme  n'étant  pas  venu,  il  s'en  voulait  aller  et 
disait  mille  rodomontades. 

—  Bon  cela. 

—  Enfin,  on  entend  au  loin  un  carrosse  :  «  Messieurs  dit  Len- 
clos, vous  êtes  témoins  que  le  lâche  n'est  point  venu,  je  me 
relire.»  On  le  relient  au  collet.  Le  carrosse  arrive.  Son  adver- 
saire va  pour  en  descendre  :  Te  voila  donc,  misérable?  lui  crie 
Lenclos.  Je  le  vais  châtier  comme  il  faut.  »  Et.  disant  cela,  il 
court  à  son  homme  Cépée  haute,  et  le  lue  sur  le  marche-pied 
de  son  coche. 

1  t> 


62  REVUE  DE  PARIS. 

--L'histoire  est  impayable,  mais  elle  n'est  pas  neuve.  On  a 
accusé  le  chevalier  de  Guise  du  même  coup. 

—  Ce  n'était  pas  vrai,  tandis  que  ceci  est  exact. 

—  J'aime  mieux  autre  chose. 

—  Voulez-vous  M.  d'Angoulême  payant  les  gages  de  ses  valets 
en  leur  commandant  de  détrousser  un  passant  en  pleine  rue? 

—  Il  y  a  six  ans  que  je  connais  cela.  Vous  n'entendez  rien  à 
la  plaisanterie,  mes  maîtres.  Qu'on  m'aille  chercher  à  l'instant  le 
petit  Patru.  Il  est  farci  de  contes,  et  fera  mon  affaire. 

L'avocat  Patru,  ayant  été  appelé,  fournit  les  anecdotes  dési- 
rées, et  le  duc  partit  pour  l'hôtel  Rambouillet  avec  certitude 
d'être  fort  goûté  de  la  coterie.  Il  savait  assez  le  vocabulaire  des 
précieuses  pour  les  menus  détails  d'usage.  Il  ordonna  donc  à 
son  valet  de  pied  de  s'enquérir  si  la  marquise  était  en  commo- 
dité d'être  visible,  et  sur  la  réponse  qu'on  volait  au-devant 
de  lui  avec  les  ailes  de  V  impatience,  il  monta  les  escaliers. 

La  marquise  un  peu  émue,  vint  en  effet  le  recevoir  en  haut  du 
degré.  M.  de  Montmorency  offrit  galamment  sa  main,  et  s  intro- 
duisit dans  la  célèbre  chambre  bleue  en  passant  devant  une 
ligne  de  beaux  esprits  rangés  comme  en  bataille.  Les  dames, 
qui  formaient  un  demi-cercle  à  l'entour  de  la  cheminée,  se  le- 
vèrent pour  donner  la  révérence.  Les  hommes  s'approchèrent 
un  à  un  pour  faire  leurs  respects,  et  tout  le  monde  s'assit  au 
moment  où  le  duc  s'élant  posé  sur  son  siège,  la  marquise  dit 
avec  majesté  : 

—  Messieurs,  prenez  figure. 

Puis  elle  toussa  trois  fois  pour  se  remettre,  et  poursuivit  en 
s'adressant  au  duc  : 

—  Vous  êtes  ici,  monsieur  le  maréchal,  dans  le  pied  à  terre 
des  muses  à  Paris.  Les  neuf  sœurs  sont  trop  modestes  filles  pour 
avoir  un  logis  digne  de  recevoir  le  premier  capitaine  de  notre 
siècle. 

—  Eh  !  Dieu  me  pardonne,  je  ne  les  savais  pas  de  si  bonne 
maison.  Si  l'on  en  croit  la  fable,  ne  vivaient-elles  pas  en  plein 
air  comme  des  bohémiennes  sur  une  montagne  ?  Ce  sont  des 
muses  de  qualité  chez  qui  me  voilà. 

Voiture,  qui  ne  pouvait  rester  longtemps  en  place,  feignit 
d'avoir  froid  aux  pieds  pour  venir  à  la  cheminée. 

—  Ce  n'est  pas  une  petite  bonne  fortune  pour  les  muses  de 


REVUE  DE  PARIS.  65 

Paris,  dit-il  on  se  dandinant,  que  de  tenir  un  héros  en  leur  logis, 
elles  qui  font  métier  de  courir  les  champs  pour  mettre  les  grands 
généraux  dans  leurs  chants. 

Voiture  équivoquait  sur  les  mots. 

—  De  grâce,  reprit  la  marquise,  ne  nous  jetons  pas  au  plus 
avant  des  badinages,  mon  cher  Voiture,  car  vous  êtes  vous-même 
un  véritable  héros  une  fois  tombé  dans  une  mêlée  de  ce  genre. 
Vous  plairait-il,  monsieur  le  duc,  entendre  un  poème  de  M.  Cha- 
pelain ? 

—  C'est  un  plaisir  que  je  souhaite  depuis  bien  des  années. 

—  Oh!  dit  Ml!e  Pelloquin,  il  y  a  quatre  révolutions  solaires 
que  je  l'eus  pour  la  première  fois. 

—  Vous  êtes  une  méchante,  dit  Chapelain  en  déroulant  un 
énorme  manuscrit.  N'est-ce  pas  assez  des  traits  de  vos  yeux 
sans  aiguiser  encore  contre  moi  ceux  de  votre  langue? 

—  Mes  vainqueurs  ne  vous  ont  pas  blessé  suffisamment  a 
mon  gré. 

—  Allons  !  interrompit  la  marquise,  laissez  M.  Chapelain 
ouvrir  les  écluses  de  son  génie. 

Chapelain  fit  lecture  d'une  ode  fort  longue.  Elle  vantait  les 
vertus  de  M.  le  cardinal,  et  le  duc  ne  put  réprimer  trois  ou 
quatre  grimaces  dans  les  passages  où  il  y  avait  le  plus  d'exal- 
tation. Néanmoins  il  applaudit  beaucoup  à  la  fin,  et  trouva,  non 
sans  peine,  quelques  lieux  communs  d'encouragement  dont  le 
poëte  fut  à  demi  satisfait.  La  marquise,  voyant  le  moment  de 
procéder  au  premier  intermède  se  tourna  vers  une  assez  jolie 
personne,  et  lui  dit  : 

—  Ma  chère  demoiselle  d'Arquenay,  ne  nous  alliez-vous  pas 
conter  une  aventure  étrange  lorsque  M.  le  duc  est  entré? 

—  Une  aventure  effroyable,  madame,  qui  m'est  arrivée  hier. 

—  Voyons  donc  cela. 

—  Vous  savez  quelle  aversion  naturelle  j'ai  pour  la  vue  d'un 
homme  en  bonnet  de  nuit. 

—  Vn  homme  en  bonnet  de  nuit,  s'écria  M"0  Paulet.  Fi!  cela 
doit  être  bien  affreux  en  effet. 

—  Je  croyais,  murmura  le  duc  involontairement  en  secouant 
ses  épaules,  que  vous  en  aviez  vu  plus  d'un. 

Mais  on  n'entendit  paa  cette  réflexion. 

—  Un  homme  en  bonnet  de  nuit  !  dit  la  maîtresse  de  Malherbe 


64  REVUE  DE  PARIS. 

en  se  penchant  à  la  renverse  sur  son  fauteuil  ;  cela  fait  naître 
dans  l'esprit  d'horribles  idées.  Ah  !  ma  chère,  cette  histoire  me 
va  faire  mal. 

—  Et  moi  donc,  madame,  concevez-vous  que  je  n'en  sois  pas 
morte?  Mon  frère,  le  chevalier  d'Arquenay,  m'a  pensé  jeter  dans 
les  convulsions.  Hier,  madame,  j'errais  dans  notre  jardin,  sous 
les  agréments  rustiques  (1)  un  instant  avant  que  l'astre  du  jour  se 
fût  mis  au  bain.  Lorsque  je  rentrai  dans  la  maison,  je  vis  en 
face  de  moi  M.  le  chevalier  coiffé  d'un  bonnet  de  nuit,  et  le 
traître  ferma  la  porte  pour  m'empêcher  de  fuir  ce  spectacle.  Ce 
n'était  rien  encore;  non-seulement  il  me  força  de  prendre  la 
collation  avec  lui  et  resta  daus  ce  costume,  mais  les  six  fidèles  (2) 
qui  nous  servaient  s'étaient  affublés  de  même  par  son  ordre,  et 
ne  voulurent  pas  ôter  leurs  coiffures  malgré  mes  cris. 

—  Vraiment,  dit  M.  de  Montmorency  vous  avez  un  bien  vilain 
frère,  mademoiselle.  Pour  moi,  je  n'ai  jamais  montré  par  force 
mon  bonnet  de  nuit  à  de  jolies  filles  ;  mais  quelquefois... 

Le  duc  s'arrêta,  voyant  autour  de  lui  toutes  les  lèvres  pincées. 

—  Votre  aventure  n'est  pas  pour  en  mourir,  mon  enfant,  dit 
Mmede  Rambouillet.  Moi  qui  ai  un  mari,  je  sais  qu'on  peut  voir 
un  bonnet  sans  horreur. 

—  Comment  avez-vous  pu  en  prendre  l'habitude,  madame  ? 

—  Cela  vient  tout  seul. 

—  Je  ne  trouve  pas  précisément  que  celte  aventure  soit  triste, 
dit  M.  Des  Yveteaux. 

—  Triste,  triste,  répéta  plusieurs  fois  la  vicomtesse  d'Auchy. 
Monsieur  Voiture,  est-ce  que  triste  n'est  pas  une  expression  à 
bannir  de  la  conversation?  un  méchant  mot? 

—  Non,  madame;  vous  le  pouvez  prononcer  sans  crainte. 

—  Mon  cher  Gombauld,  dit  la  marquise,  mon  beau  ténébreux , 
lisez-nous  donc  quelques  vers. 

Gombauld  rougit  comme  s'il  eût  eu  vingt  ans.  Mais  il  se  mit  à 
côté  de  Voilure,  qui  ne  voulait  point  céder  la  cheminée.  11  récita 
de  mémoire  le  sonnet  suivant  : 

Je  consens  à  ma  peine,  et  pour  la  soulager, 
J'ai  recours  à  l'objet  qui  la  rend  animée. 

(1)  Les  arbres. 

(2)  Les  laquais. 


REVUE  DE  PARIS.  C5 

D'une  si  douce  ardeur  mon  àmc  est  consumée, 
Qu'une  faveur  du  ciel  ne  pourrait  m'obliger. 
Quand  de  feux  et  de  traits  Philis  est  toute  armée. 
C'est  avecque  plaisir  que  je  cours  au  danger  ; 
Et  quand  de  mon  audace  elle  se  veut  venger, 
C'est  lorsque  ma  douleur  en  est  toute  charmée  ; 
Mais  à  la  fin  ma  vie  éprouve  tant  de  morts , 
Qu'il  faut  que  je  succombe  à  de  si  doux  efforts, 
Et  qu'avecque  le  cœur  je  perde  la  parole. 
Dieux  .'  qu'un  bonheur  extrême  est  proche  du  malheur  ! 
Je  ne  saurais  juger  si  mon  àme  s'envole 
Ou  de  trop  de  plaisir  ou  de  trop  de  douleur  (1). 

-  Oh  !  que  cela  est  beau  !  s'écria  le  duc  enthousiasmé  Voilà 
(lu  moins  qui  est  du  plus  galamment  tourné  que  je  connaisse 
Monsieur  de  Gombauld,  je  vous  tiens  pour  l'homme  du  meilleur 
goût.  Ce  que  vous  faites  est  clair  et  facile  en  même  temps 

?UC". Diable!  Ie  mot  Réchappe.  N'importe?  le  transport  où 

je  suis  m  excuse  suffisamment. 

Toutes  les  dames  firent  chorus  avec  M.  de  Montmorency. 

-  Ce  Gombauld,  répétait  le  marquis  de  Montausier.  qu'il  dit 
bien  !  et  qu'il  connaît  à  fond  le  friand  des  choses!  Quelle  déli- 
catesse de  sentiments  l  Que  ce  qu'il  fait  est  de  qualité  ■ 

M'épaule"6  ""  ^^^  *  **  dé°enCe  danS  Sa  bou<*e!   disait 

d'Audi'3'  Un  fUlieUX  temlre  P°Ur  SeS  VerS'   tHt  la  vicomlesse 

-  Et  moi  de  même,  crièrent  toutes  les  précieuses  :  un  tendre 
tout  particulier. 

-  Malherbe,  a  mon  sens,  dit  M.  Courait,  est  du  dernier  bour- 
geois à  coté  de  ceci. 

-  Gombauld.  mon  ami,  dit  M.  Des  Yveteaux  en  faisant  une 
Pirouette,  il  me  monte  une  incertitude  a  la  gorge  au  sujet  de 
l'un  de  les  vers.  Tu  as  écrit  :  J 

Mais  à  la  fin  ma  vie  éprouve  tant  de  morts. 

(1)  Ce  sonnet  de  Gombauld  est,  à  mon  avis,  le  plus  mauvais  qu'il  ait 
gri-ti  «««c'est  u»  de  ceux  <un«i*at&it  le  plus  nmm£L£ 

G. 


G6  REVUE  DE  PARIS. 

J'aimerais  mieux  mon  âme  que  ma  vie.  l/anliihèse  est  une 
si  belle  chose,  qu'il  la  faut  ménager. 

Gombauld  promit  de  changer  ce  vers  ;  mais  1  nen  fit  rien, 
car  on  le  trouve  dans  ses  œuvres  tel  qu  il  1  avait  reçue 

_  Ça,  reprit  Des  Yveteaux,  je  n'ai  pas  encore  trouve  matièie 
à  rire  dans  tout  ce  que  nous  avons  dit  aujourd  nui. 

1 Ri  <  '"cria  H-  de  Rambouillet  ;  voilà  encore  un  mot  que 
je  ne^uis  nVempêcher  de  trouver  trivial.  Si  nous  le  chansons, 
messieurs?  qu'en  pensez-vous? 

-  J'en  suis  d'avis,  dit  la  vicomtesse;  «1  me  déplaît  fort  aussi. 
Remplaçons-le  par  quelque  chose  de  gracieux. 

-  Si  nous  mettions  en  notre  vocabulaire  :  Don.iei  coins  a 

Sa  ^Gaieté  n'est  guère  mieux,  dit  la  marquise;  cela  sent  le 
^ £ -"teaffaire,  assura,  M.  Conrart.  11  faut  dire  :  Montrer 

"Ï ^^^Tiecl?  hasarda  »  Paulet  :  *****  *>» 

sérieux  (]). 

—  C'est  hardi,  mais  de  bon  goût. 

-  L'expression  est  recherchée,  dit  la  marqn.se.  Les  autres 
en  feront  à  leur  idée  ;  pour  moi,  je  l'adopte.  , 

Voilure  venait  de  s'approcher  de  la  sœur  d ÇUapela  n   e 
regardait  très-altenlivement.  Cette  demo.selle  ctart  d.gae  e 

tous  points  dn  chantre  de  la  r«<*^™lTèWn«™ 
montrer  un   véritable  génie  dam :1e.  moyen.  «£ rg 

chéiives  dépenses,  elle  réussissait  à  porter    es  hardes tro.» 

„n,s  longtemps  que  les  -W*-MJ?  ^«'de.  ,,- 
,le  mérite,  puisqu'elle  les  gardait  braveme  il,  e. 
ches  et  de  l'usure.  Roide  comme  un  portrait ££■£ 
passée  autant  que  son  frère.  H *  Chape  a,n  .    v  d  d e  je un    q 
son  âge.  Voiture,  en  examinantsa  toilette,  qm  W  "" 
fort  oLrre  par  le  choix  des  étoffes  et  la  coupe  des  robes, 

,    t     ,  •-;,  ,1„  Mlle  P-u'el  s'est  installée  jusque 
(l)On  voit  que  la  fantaisie  de  M»,   raam  . 
ns  le  Uwr.se  familier.  On  peut  jeger  P«r  '»  de  1  .ntluenc  i 


daixs  le  langag 
cieuses. 


RF.VITF.  TIF.  PAMR.  67 

causa  pas  le  moindre  embarras.  Elle  était  de  ces  créatures  à 
nart  mie  rien  lie  saurait  troubler. 

'  -  Vous  avez  là,  disait  Voiture,,»,  joli  po„-de-so,e,  ma  e- 
mniselle-  c'est  affa  re  à  vous  pour  bien  chois.r  les  morceaux. 
H  me semble voir  le  fauteuil  de  feu  H.  le  connétable  ayant  pris 
un êfo me  humaine.  Ah!  -lue  je  me  voudrais  asseou-  sur  votre 

leU_b  lïîef vous  êtes  un  petit  fou,  dit  la  demoiselle  Je  sais  que 
vous  me  choisissez  pour  but  de  vos  railleries;  £»£H~  a»* 
«ointes  de  votre  malice  le  bouclier  de  mon  indifférence. 

_  Oue  n'ai-je  une  armure  pareille  contre  les  traits  de  toi 
me„r«eres  !  Mais  que.  combat  avez-vous  livré,  bon  Dieu!  pour 
uue  vos  manches  soient  ainsi  noires  et  chiffonnées . 
q  - Eh  "ne  vous  gênez  point;  critiquez  mes  manches  a  votre 
aise  Je  saurai  bien  me  venger  de  vos  satires. 

_  e  les  veux  mettre  dans  mes  vers,  pour  vous  prouver  com- 
ble,, e  u  s  d  v„t  a  tout  ce  qui  vous  touche.  Je  les  rendra,  im- 
morteUes  par  ma  plume ,  comme  vous  les  voudriez  vo.r  par  leur 

S°La  marquise  devina  de  loin  qu'il  y  avait  une  improvisation 
«nus  ieu  et  vint  aussitôt  secourir  \  oiture. 

-  ce  n'es  pas,  lui  dit-elle,  un  sujet  a  méditer  longtemps 
pour  un  esprit  comme  le  vôtre.  Il  faut  rimer  à  l'instant  sur  les 
manches  de  M"-  Chapelain. 

-Oh!  s'écria  la  demoiselle,  je  donne  le  champ  libre  à  sa 
méchanceté,  s'il  nous  fait  un  impromptu.  . 

-  Un  impromptu,  dit  Voiture,  je  n'oserais  m'y  hasarder,  de 
neur  de  m'embourber  en  chemin. 

_  Allons,  Voiture,  embourbe-loi,  dit  M.  Des  Iveteaux. 
_  Il  en  meurt  d'envie,  murmura  Gombauld. 
Voiture  ne  se  laissa  pas  prier  davantage,  et  après  avoir  feint 
de  se  recueillir  un  peu,  il  débita  lentement  les  vers  «P^enl, 
en  ayant  soin  de  s'arrêter  entre  chaque  stance,  pour  donne,  aux 
précieuses  le  loisir  d'admirer. 

Vous  qui  tenez  incessamment 
Cent  amants  dedans  votre  manche, 
Tenez  les  au  moins  proprement 
Et  faites  quelle  soit  plus  blanche. 


63  REVUE  DE  PARIS. 

Vous  pouvez  avecque  raison, 

Usant  des  droits  de  la  victoire,  % 

Mettre  vos  galants  en  prison  ; 
Mais  qu'elle  ne  soit  pas  si  noire. 

Mon  cœur  qui  vous  est  bien  dévot 
Et  que  vous  réduisez  en  cendre, 
Vous  le  tenez  dans  un  cachot 
Comme  un  prisonnier  qu'on  va  pendre. 

Est-ce  que,  brûlant  nuit  et  jour, 
Je  remplis  ce  lieu  de  fumée, 
Et  que  le  feu  de  mon  amour 
En  a  fait  une  cheminée  (1)  ? 

—  Où  ce  garçon-là  va-t-il  chercher  tant  d'esprit?  s'écria 
M.  de  Montmorency. 

—  Ah!  que  nous  sommes  heureuses  de  vivre  dans  le  même 
siècle  qu'un  si  grand  génie  !  murmuraient  toutes  les  dames 
prèles  à  s'évanouir  de  plaisir. 

Chapelain  seul  souriait  méchamment,  mais  c'était  par  envie 
et  par  ressentiment  de  l'affront  fait  à  sa  sœur,  qui  ne  paraissait 
pas  démontée  de  ces  attaques  et  applaudissait  comme  les  autres. 

Cependant,  la  marquise  ayant  repris  gravement  sa  place  près 
de  la  cheminée,  les  dames  se  rangèrent  en  cercle,  comprenant 
que  le  moment  était  venu  d'entamer  la  conversation  sérieuse. 
D'après  ce  qui  était  réglé  à  l'avance,  deux  des  précieuses  cau- 
sèrent à  voix  basse  de  Spinola  et  du  prince  d'Orange.  Mme  de 
Rambouillet  se  mit  en  tiers,  et  le  sujet  posé  sur  le  tapis  fut 
bientôt  la  gloire.  On  trouva  l'occasion  de  flatter  agréablement 
le  maréchal  à  l'article  des  talents  militaires  que  Mmc  de  Ram- 
bouillet se  chargea  seule  d'approfondir.  La  princesse  de  Condé 
dit  merveilleusement  sur  la  distinction  entre  l'honneur  et  la 
gloire.  Mne  Paulet  phrasa  joliment  sur  la  gloire  d'être  aimée 
d'une  personne  de  mérite.  M.  Chapelain  rappela  bien  à  propos 
que  les  Romains  avaient  placé  le  temple  de  l'honneur  proche  de 

(1)  La  raison  pour  laquelle  je  ne  crois  pas  que  ces  vers  soient  impro- 
visés, c'est  qu'ils  sont  les  meilleurs  que  Voiture  ait  laissés.  Dans  cette 
circonstance,  on  n'osera  plus  dire  que  l'enthousiasme  de«  précieuses 
tombait  à  faux. 


REVUE  DE  PARIS.  ■         60 

celui  de  la  verlu,  comme  pour  apprendre  qu'il  y  fallait  passer 
d'abord,  et  que  par  l'honneur,  ils  entendaient  les  qualités  qui 
vous  font  tenir  pour  vertueux  ;  preuve  que  les  anciens  étaient 
beaux  esprits  en  tout.  On  en  vint  alors  à  comparer  ingénieuse- 
ment les  conquêtes  militaires  avec  celles  de  l'amour,  et  il  fut 
dit  un  torrent  de  choses  délicieuses.  Nous  ne  mettons  pas  ce 
torrent  sous  les  yeux  du  lecteur,  parce  qu'il  coula  trois  heures 
durant. 

—  La  gloire  n'est  point  faite  pour  les  femmes,  disait  la  mar- 
quise, car  il  faut  pour  conquérir  que  nous  soyons  belles,  et  une 
personne  d'une  grande  beauté  ne  mérite,  selon  moi,  pas  plus  de 
gloire  qu'un  guerrier  qui  viendrait  à  bout  d'une  petite  ville  avec 
une  armée  de  cent  mille  hommes  et  une  intelligence  dans  la 
place.  Je  fais  principalement  consister  la  gloire  des  dames  en 
leur  esprit,  lorsqu'il  est  au-dessus  de  leur  beauté,  et  qu'elles  ont, 
en  un  mot,  assez  de  mérite  pour  être  encore  aimées  quand  elles 
ont  perdu  ce  qui  les  rendait  belles. 

Après  en  avoir  dit  beaucoup  sur  ce  ton,  la  marquise  céda  la 
parole  à  une  autre,  qui  ne  paria  pas  moins  longuement.  La 
compagnie  était  dans  le  ravissement,  et  chaque  visage  trahissait 
cette  pensée  secrète  : 

—  Il  n'y  a  pas  dans  le  reste  du  monde  de  quoi  former  une 
seconde  réunion  comme  celle-ci. 

Lorsqu'on  en  fut  arrivé  au  chapitre  des  grands  capitaines, 
M.  de  Montmorency  trouva  un  joint  pour  placer  la  tirade  arran- 
gée par  son  poète.  Malheureusement,  il  s'embarrassa  fort  dans 
la  dernière  phrase  ;  mais  il  remua  le  bras  droit  avec  tant  de 
grâce  que  la  marquise,  lui  soufflant  le  mot  qu'il  cherchait, 
ajouta  en  même  temps  : 

—  Que  cela  est  bien  pensé,  monsieur  le  maréchal  ! 
Aujourd'hui  que  cette  terre  est  livrée  à  une  génération  fulile 

et  énervée,  qui  ne  prend  de  plaisir  a  rien,  si  ce  n'est  d'un  goût 
rehaussé,  ces  belles  conversations  semblent  glaciales  ;  mais  alors 
qu'on  se  plaisait  à  écouter  une  ingénieuse  définition  de  la  gloire, 
un  discours  piquant  sur  les  conquêtes  amoureuses,  une  bue  ap- 
préciation des  nuances  qui  distinguent  deux  choses  semblables  ! 
un  parallèle  surtout  1  Ah  !  si  j'avais  eu  le  bonheur  de  naître  <n  ce 
siècle  du  bon  langage,  que  j'aurai  eu  un  furieux  tendre  pour 
les  parallèles  !   Mais  je  gage  que  si  je  donnais  ici  la  moitié  des 


7<»  REVUE  DE  PARIS. 

périodes  qui  6e  donnèrent  ce  jour-la  dans  la  chambre  bleue,  le 
lecteur  tomberait  endormi  avant  la  page  ÔP,0  seulement.  Ainsi 
l'amour  du  beau  se  perd  tous  les  jours  davantage. 

La  conférence  sur  la  gloire  durerait  encore  sans  doute  si  les 
valets  ne  fussent  venus  présenter  des  rafraîchissements.  Le  feu 
de  la  cheminée  s'était  ralenti,  et  la  discussion  n'étant  pas  de 
nature  à  réchauffer  beaucoup  la  compagnie,  on  sentit  du  froid. 
La  marquise  commanda  à  ses  fidèles  de  ranimer  le  foyer,  et 
malgré  la  recherche  de  ses  expressions,  on  exécuta  ses  ordres, 
parce  que  les  laquais  de  cette  honorable  maison  étaient  habi- 
tués au  divin  phébus  des  précieuses.  Cependant,  comme  le  feu 
avait  peine  à  se  rallumer.  M.  de  Rambouillet  dit  à  son  valet  : 

—  Cela  n'ira  jamais  bien,  si  vous  ne  prenez  la  petite  maison 
d'Éole. 

—  Qu'est-ce,  monsieur  le  marquis,  que  celle  maison  ?  de- 
manda le  grossier  personnage. 

—  Et  c'est  le  soufflet.  Ne  savez-vous  pas  qu'Éole  était  le  dieu 
des  vents? 

—  Excusez-moi,  monsieur  le  marquis,  je  m'en  souviendrai 
pour  une  autre  fois. 

—  Que  ces  gens  sont  imbéciles  ! 

—  Voilà  encore  de  ces  mots  que  je  n'aime  pas,  dit  la  mar- 
quise :  sot,  bélilre,  mmécile,  cela  sent  l'injure,  et  par  consé- 
quent le  populaire. 

—  Si  nous  mettions  en  place  de  ces  expressions  quelque 
chose  de  meilleur  ton  ?  demanda  la  princesse  de  Condé. 

—  J'en  suis  d'avis. 

—  Il  serait  mieux  de  dire  un  homme  privé  des  faveurs  de  la 
nature. 

—  On  s'y  pourrait  tromper.  La  laideur  est  aussi  une  dis- 
grâce naturelle. 

—  Que  pensez-vous  de  ceci,  dit  MUa  Paulet  :  Un  être  d'intel- 
ligence épaisse  ? 

—  J'aime  celte  locution,  s'écria  la  marquise.  Je  ne  veux  plus 
dire  autrement.  Adoptons  cela,  mesdames. 

Le  mot  de  Mlle  Paulet  eut  l'approbation  générale,  et  fut  en- 
registré au  vocabulaire  précieux,  d'où  il  est  passé  dans  la  lan- 
gue la  plus  bourgeoise,  car  les  petites  gens  s'appliquaient  à 
imiter  en  tous  points  la  cour. 


REVUE  DE  PARIS.  71 

Pour  se  délasser  de  la  grande  tension  d'esprit  causée  par  la 
conférence,  on  fit  des  historiettes.  On  joua  des  gants  de  fran- 
gipane à  qui  dirait  l'anecdote  la  plus  plaisante.  Des  Yveleaux 
conta  qu'ayant  laissé  la  porte  de  son  jardin  ouverte,  une  jeune 
mendiante  y  était  entrée  et  que,  voyant  à  celle  malheureuse  une 
figure  honnête,  il  lavait  recueillie  et  lui  confiait,  depuis  peu.  le 
gouvernement  de  sa  maison.  Voiture,  raconta  que,  dans  une 
promenade  avec  Mnic  Sainctot,  cette  dame,  en  voulant  sauter 
un  fossé,  était  tombé  sur  les  mains  et  que  la  chute  avait  relevé 
ses  robes  de  façon  à  donner  un  spectacle  assez  étrange.  Le  su- 
jet était  difficile  à  aborder  devant  la  compagnie.  Voiture  s'en 
lira  avec  une  adresse  merveilleuse.  Il  avait  envoyé  le  lende- 
main, à  Mme  Sainctot,  les  vers  suivants  : 

Je  m'étais  gardé  de  vos  yeux  ; 
Votre  visage  gracieux 
Oui  peut  faire  pâlir  le  nôtre 
Contre  moi  n'ayant  pas  d'appas, 
Vous  m'en  avez  fait  voir  un  autre 
De  quoi  je  ne  me  gardais  pas. 

M.  de  Montmorency,  enhardi  par  le  succès  de  celle  histoire, 
voulut  risquer  une  anecdote  que  Patru  lui  avait  contée,  peut- 
être  avec  l'intention  de  le  jeter  dans  un  écueil,  car  ce  petit 
avocat  n'aimait  point  le  monde  précieux. 

Il  faut  remarquer  en  passant  que  la  bonne  société  était  alors 
divisée  en  deux  classes  très-distinctes.  Les  gens  qui  ne  voyaient 
pas  la  marquise  avaient  encore  un  langage  aussi  plein  de  gros- 
sièreté que  celui  de  l'hôtel  de  Rambouillet  avait  de  recherche. 
Tandis  qu'on  proscrivait  avec  acharnement,  d'un  côté,  des  ex- 
pressions souvent  fort  innocentes;  de  l'autre,  on  continuait  à 
se  servir  des  mots  réputés  aujourd'hui  orduriers  ;  de  sorte  que 
l'anecdote  racontée  délicatement  par  Voilure  pouvait  bien  être 
dite  ailleurs,  dans  le  même  moment,  de  façon  à  faire  rougir  la 
personne  la  moins  prude. 

If.  le  maréchal,  partagé  entre  les  deux  partis  et  fréquentant 
les  gens  de  toutes  sortes,  se  serait  trouvé  plus  à  l'aise  pour 
faire  des  contes  à  messieurs  les  gardes  qu'a  des  précieuses;  ce- 
pendant il  s'embarqua  dans  son  récit  à  tout  hasard. 

—  Le  petit  Patru,  dit-il,  se  trouvait  il  y  a  quelques  jours,  au 


72  REVUE  DE  PARIS. 

cabaret  avec  d'autres  avocats,  ses  confrères.  Un  officier  qui 
dînait  dans  le  même  lieu  eut  querelle  avec  un  marchand,  et,  la 
dispute  s'échauffanl,  le  bourgeois  fut  frappé  à  la  joue  :  «  Mon- 
sieur, dit  Patru.  je  vous  fais  compliment;  vous  avez  reçu  là  un 
fort  beau  soufflet.  »  Monsieur  Pairu,  répondit  l'homme  sans 
s'émouvoir,  vous  è(es  bien  honnête.  Je  m'estime  plus  heureux 
que  ce  bravache  qui  me  vient  quereller,  puisque  le  coup  qu'il 
m'a  donné  m'a  valu  votre  compliment.  Encore  que  je  ne  porte 
point  l'épée,  je  manie  les  armes  assez  proprement,  et  lorsque 
j'aurais  rendu,  à  ce  domestique  du  roi,  la  monnaie  de  son  écu, 
si  vous  lui  adressez  aussi  des  politesses,  il  les  pourra  bien 
recevoir  avec  une  grimace  fort  laide.  Allons,  monsieur,  prenez 
votre  rapière,  ajouta  le  bourgeois  en  s'adressant  à  l'officier,  et 
suivez-moi  sur  le  pré  ;  nous  allons  jouer  la  contre-pointe  en- 
semble comme  une  paire  d'amis.  »  Le  militaire  se  tourna  vers 
le  mur  où  son  épée  était  suspendue,  et  le  bourgeois,  saisissant 
l'instant  favorable,  dit  tout  à  coup  :  «  Je  serai  fâché,  décidé- 
ment, de  priver  ce  galant  des  compliments  de  M.  Patru  ;  il  faut 
qu'il  les  emporte  dans  l'autre  monde.  »  Et,  parlant  ainsi,  il 
donna  de  toutes  ses  forces  du  pied  au  cul... 

Si  le  plafond  de  la  chambre  bleue  se  fût  écroulé  sur  les  têtes 
des  précieuses,  la  commotion  n'eût  pas  été  plus  forte  que  celle 
qui  remua  l'assemblée  à  ce  mol  inouï  de  M.  le  maréchal.  Un  fré- 
missement involontaire  parcourut  le  cercle  consterné.  Les  hom- 
mes pâlissaient  d'effroi,  et  les  dames  immobiles  d'horreur, 
agitaient  convulsivement  leurs  lèvres  sans  articuler  un  son. 
Depuis  le  jour  où  le  roi  Louis  XIII  avait  montré  à  M.  de  Ram- 
bouillet ce  que  le  duc  venait  de  nommer,  jamais  le  marquis 
n'avait  connu  de  position  plus  cruelle.  M.  de  Montmorency  per- 
dit complètement  la  tramontane.  Il  balbutia  quelques  mots  in- 
terrompus et  remua  ses  bras  à  faire  pitié,  sans  pouvoir  achever 
son  récit.  Peut-être  cet  événement  terrible  aurail-ilbien  fini  ; 
peut-être  en  considération  de  la  grandeur  du  personnage,  les 
assistants  auraient-ils  feint  de  n'avoir  rien  entendu,  si,  par 
malheur  la  princesse  de  Condé,  reprenant  ses  esprits,  ne  se  fût 
écriée  avec  colère  : 

—  Ah  !  monsieur  mon  frère,  de  quel  pays  arrivez-vous,  et 
où  avez-vous  appris  ces  expressions  abominables  ? 

—  Eh  !  par  Dieu  !  répondit  le  duc  en  passant  de  l'embarras  a 


REVUE  DE  PARIS.  73 

l'impatience,  je  les  ai  apprises  dès  mon  enfance,  madame  ma 
sœur,  et  vous  les  savez  tout  comme  moi,  morbleu  !  Semble-l-il 
pas  que  je  gardais  les  vaches  pendant  que  vous  étiez  sur  les 
coussins?  Je  parle  franchement  ma  langue  naturelle,  et  je  com- 
mence à  m'ennuyer  de  vos  puérilités.  Yentrebleu!  ce  que  j'ai 
dit  est  tout  simple  ;  ceux  qui  s'en  fâchent  n'ont  qu'à  me  faire 
savoir  s'ils  ne  me  trouvent  pas  d'assez  bonne  maison  pour  les 
visiter. 

Les  précieuses  poussèrent  des  gémissements  lamentables  à  cha- 
cune des  vertes  exclamations  du  maréchal,  ce  qui  acheva  de  lui 
enlever  son  sang-froid.  M.  de  Montmorency  n'était  pas  commode 
à  manier  quand  il  avait  les  oreil'es  échauffées. 

—  Oui,  vive  Dieu  !  poursuivit-il  en  s'adressant  toujours  à  la 
princesse,  parce  que  vous  dites  mille  sornettes,  croyez-vous  pas 
avoir  gagné  déjà  le  paradis  et  que  les  autres  sont  des  chiens  ga- 
leux? Apprenez  qu'un  homme  de  ma  qualité,  qui  fait  état  de  bat- 
tre les  ennemis  du  roi,  n'a  pas  le  temps  d'apprendre  par  cœur 
vos  balivernes.  Je  n'ai  rien  dit  d'ailleurs  de  si  singulier.  Je  ne 
conterais  pas  la  chose  autrement  à  Sa  Majesté  elle-même.  Voilà 
comme,  à  force  de  raffiner,  on  tombe  dans  le  ridicule.  Aussi  bien 
j'ai  de  plus  graves  affaires  à  traiter  que  vos  tripotages  de  gram- 
maire, et  je  m'en  irai  bien  volontiers  ailleurs,  pour  ne  vous  pas 
envoyer  à  tous  les  diables. 

—  Monsieur  le  duc,  s'écria  le  marquis  au  désespoir,  ne  nous 
quittez  pas  ainsi,  je  vous  en  supplie.  Malgré  tout  le  respect  que  je 
dois  à  madame  la  princesse,  je  ne  partage  pas  son  opinion.  Je 
n'ai  rien  remarqué  de  choquant  dans  le  récit  que  vous  nous  avez 
fait.  Il  m'a  même  fort  diverti. 

—  Je  m'en  soucie  fort  peu,  continua  le  maréchal  toujours  ir- 
rité. Je  ne  suis  pas  pour  divertir  les  gens.  C'est  bien  plutôt  mon 
métier  de  leur  tailler  des  croupières.  Je  laisse  à  ceux  qui  enfilent 
de  méchantes  rimes  le  soin  d'amuser  les  oisifs  et  les  mijaurées. 
Je  ne  vous  en  veux  pas,  marquis.  Mesdames,  je  suis  votre  servi- 
teur et  vide  le  plancher. 

Ayant  ainsi  donné  à  chacun  son  coup  de  griffe,  le  maréchal 
traversa  fièrement  l'appartement  et  gagna  son  carrosse  sans  se 
retourner  aux  révérences  de  M.  de  Rambouillet,  qui  le  suivit  au 
pas  de  course  jusqu'à  la  rue. 

Après  celle  incartade,  la  précieuse  assemblée  resta  dans  une 
1  7 


74  KKVLE  DE  PARIS. 

confusion  impossible  à  décrire.  On  en  parla  huit  jours  de  suite. 
On  fut  obligé  de  chercher  des  tours  de  phrases  ingénieux  pour 
qualifier  la  conduite  du  maréchal  comme  elle  le  méritait,  sans 
blesser  cependant  les  convenances  qui  nécessitaient  des  égards 
pour  un  personnage  aussi  illustre  par  la  naissance  que  par  le 
le  pouvoir  et  le  mérite.  On  se  remit  peu  à  peu  de  ce  grand  trou- 
ble. Au  bout  d'un  mois  on  ne  pensait  presque  plus  à  cette  aven- 
ture malheureuse. 

Mmc  de  Rambouillet,  qui  se  méfiait  sans  cesse  en  frais  d'ima- 
gination pour  surprendre  agréablement  ses  amis  par  quelque 
nouveauté,  fit  une  heureuse  diversion  à  l'événement  qui  occu- 
pait les  habitués  de  l'hôtel. 

Des  ouvriers  travaillaient  la  nuit,  depuis  longtemps,  à  con- 
struire une  chambre  neuve  à  la  suite  du  petit  salon  ;  la  mar- 
quise leur  commanda  de  faire  diligence,  et  la  chambre  nouvelle 
se  trouva  bientôt  achevée.  Un  soir  qu'on  ne  s'attendait  à  rien, 
Arthénice  souleva  une  tapisserie  derrière  laquelle  on  vit,  avec 
étonnement,  apparaître  un  boudoir  délicieux.  Le  reste  de  l'hôlei 
élait  trop  bien  voué  au  culte  du  bel-esprit  pour  que  cet  appar- 
tement reçût  une  destination  profane.  On  rima  sur  le  joli  bou- 
doir, qui  fut  baptisé  la  loge  de  Zyrphêe.  C'était  comme  la  sa- 
cristie de  l'église,  dont  la  chambre  bleue  représentait  le  grand 
vaisseau.  M.  Chapelain  apporta,  dès  le  lendemain  de  l'ouver- 
ture, une  ode  copiée  sur  parchemin  par  un  habile  calligraphe. 
et  la  suspendit  au  cou  d'une  statue.  11  disait,  en  vers  charmants, 
que  cette  loge  était  construite  pour  y  mettre  Arthénice  à  l'abri 
des  atteintes  du  temps. 

L'hôtel  Rambouillet  survécut  au  maréchal  de  Montmorency, 
qui  mourut  généralement  regretté,  mais  du  supplice  des  traî- 
tres au  roi.  Les  précieuses  devinrent  si  nombreuses,  qu'il  leur 
fallut  plus  d'un  temple.  En  1GG0,  elles  en  avaient  par  toute  la 
ville.  La  maison  d'Arthénice  demeura  toujours  en  première 
ligne.  Les  deux  seules  rivalités  digne  d'être  mentionnées  sont  le 
salon  delà  vicomtesse  d'Auchy,  qu'on  appelait  la  petite  acadé- 
mie, et  les  samedis  de  Sapho{MUe  Scudéry).  Le  reste  est  demeuré 
obscur;  mais  il  n'est  personne  aujourd'hui  qui  n'emploie,  au 
moins  une  fois  par  jour,  et  sans  s'en  douter,  quelqu'une  des  ex- 
pressions introduites  dans  la  langue  par  ces  illustres  dames. 

Paul  de  Mlsset. 


COMÉDIES  SOCIALES. 


INTRODUCTION. 

Le  Juge,  —  le  Législateur,  —  et  le  Prêtre,  représentant  la 

LOF.   -  LA    JUSTICE,  — H  DIVINITÉ.  SOIll  les  agents   des  tTOÏS  plllS 

foi'midables  influences  sociales. 

Le  but  de  ces  esquisses,  est  de  mettre  simplement  en  oppo- 
sition et  relief  l'idéale  et  souveraine  poésie  de  ces  trois  impo- 
santes missions  avec  les  intérêts  prosaïques  et  les  penchanls 
inexorablement  humains  de  quelques-uns  de  leurs  fonction- 
naires. 

L'espèce  de  choeur  dialogué  qui  précède  et  suit  chaque  acte 
de  ces  comédies,  est  destiné  à  montrer  chacune  de  ces  trois 
fondions,  telle  qu'elle  devrait  être  pratiquée,  selon  toule  la 
majesté  de  sa  lettre  et  de  son  esprit...  La  comédie  la  montre 
telle  qu'elle  est,  souvent  exercée  selon  toute  la  pauvreté  de 
notre  nature. 

Ainsi,  dans  celle  première  partie,  dont  un  juge  est  le  sujet, 
le  chœur  tâche  de  faire  comprendre  tout  ce  qu'il  y  a  de  presque 
surhumain  dans  ce  redoutable  sacerdoce,  et  non-seulement  de 
prouver  combien  peu  d'hommes  vertueux,  parmi  les  plus  ver- 
tueux, sont  dignes  de  l'exercer,  mais  encore  par  combien  d'é- 
preuves, de  méditations  et  dé  sacrifices  sérieux,  ils  ont  à  s'épurer, 
pour  s'y  préparer,  el  prétendre  à  une  autorité  morale  et  person- 
ne;!.', qui  devrait  seule  garantir  l'autorité  de  fait,  dont  ils  sont 
revêtus  par  la  constitution  de  pouvoirs. 

La  comédie  montre,  au  contraire,  comment  la  cupidité,  jointe 
à  un  misérable  népotisme,  décide  absolument  de  la  vocation 
d'un  de  ces  fonctionnaires,  qui  plus  tard,  dans  la  profession  de 


76  REVUE  DE  PARIS. 

sa  charge  (quant  aux  faiblesses  ou  aux  vices  de  l'humanité),  ne 
diffère  en  rien  des  autres  hommes,  dont  il  demeure  pourtant  le 
suprême  arbitre. 

Sans  doute  ceci  est  une  des  dernières  et  des  plus  épouvanta- 
bles vulgarités  sociales,  sans  doute  il  est  difficile  qu'il  en  soit 
autrement,  sans  doute  il  en  a  été,  il  en  est,  et  il  en  sera  bien 
souvent  ainsi,  l'homme  dans  quelque  position  éminente  qu'il  se 
trouve,  subissant  presque  toujours  l'inévitable  réaction  de  sa 
condition  humaine  ;  mais  enfin  ou  ne  peut  nier  que  bien  des  fois 
cela  ne  se  passe  de  la  sorte,  et  ce  contraste  entre  l'idéal  et  le 
positif  des  trois  fonctions,  qui  résument  les  moyens  d'action  de 
la  société  toute  entière;  ce  contraste  a  semblé  un  curieux  sujet 
d'étude  à  celui  qui  écrit  ces  lignes. 

Quant  à  la  pensée  première  de  celte  œuvre,  elle  dérive  du  pro- 
fond mépris  que  l'auteur  a  toujours  eu  pour  ce  paradoxe,  à  son 
sens  aussi  puéril  qu'immoral  et  dangereux,  à  savoir  qu'il  est  une 
distinction  à  établir  entre  la  me  publique  et  la  vie  privée  de 
l'homme  public 

Non,  il  n'y  a  pas  de  vie  privée  pour  l'homme  public,  sa  mai- 
son doit  être  de  verre,  et  l'imposante  autorité  de  son  caractère 
public  doit  être  seulement  la  conséquence  rigoureuse  et  absolue 
de  l'autorité  morale  de  son  caractère  privé;  sans  cela,  on  se 
soumet  indifféremment  à  la  justice  qu'il  rend,  —  à  la  loi  qu'il 
fait,  —  à  la  Divinité  qu'il  proclame;  on  la  subit,  mais  on  n'y 
croit  pas. 

En  un  mot,  si  ceux  qui  représentent  celte  loi, —  cette  justice, 
—  cette  Divinité,  —  n'inspirent  pas  par  une  vie  exceptionnelle, 
comme  réminent' sacerdoce  dont  ils  sont  revêtus,  une  sorte  de 
respect  religieux  et  sacré  ;  si,  au  lieu  d'exercer  saintement  des 
fonctions  austères  et  solennelles,  ils  font  un  métier ,  —  on 
n'aura  en  eux  ni  foi,  ni  créance.  Or,  du  manque  de  foi  au  mé- 
pris, il  n'y  a  qu'un  pas  ;  —  du  mépris  à  la  négation  d'autorité, 
un  autre  pas.  —  La  conclusion  de  ceci  va  de  soi-même. 


REVUE  DE  PARIS.  77 

I. 

UN  JUGE. 

LE  CHŒUR. 

0  justice!  ô  justice  sainte  et  sacrée!  magnifique  reflet  de  la 
Divinité  !  quel  est  celui  qui  ne  tremblera  pas  d'effroi  en  abordant 
ton  sanctuaire?  quel  est  celui  qui  comprendra  dans  toute  son 
immensité  la  redoutable  mission  qu'il  accepte,  en  osant  t'inter- 
ptéler?  quel  est  celui  qui  sans  terreur  viendra  dire  aux  hommes 
assemblés  :  Ecoutez-moi...  ceci  est  la  vérité! 

Et  pourtant,  ô  justice  sainte  et  sacrée  !  les  hommes  austères 
majestueusement  assis  ù  ton  suprême  et  terrible  tribunal,  doi- 
vent être  sages...  parmi  les  plus  sages,  éclairés  parmi  les  plus 
éclairés  !  Ils  doivent  imprimer  à  leur  vie  privée  le  caractère  re- 
ligieux et  pur  de  leur  mission  solennelle,  et  de  même  que  leur 
imposant  costume  ne  ressemble  en  rien  à  celui  des  autres  hom- 
mes, de  même  aussi  leur  existence  solitaire  et  recueillie  ne  doit 
ressembler  en  rien  à  l'existence  frivole  et  joveuse  des  autres 
hommes  ! 

r>E  voix. 

Mon  père,  je"  sens  dans  mon  âme  une  incurable  tristesse  !  les 
plaisirs  de  mon  âge  me  sont  indifférents;  souvent  le  soir,  ô  mon 
père,  dans  notre  solitude,  je  vous  ai  vu  pensif,  le  front  chargé 
de  soucis,  méditer  et  méditer  encore  sur  de  longues  pages,  et 
vous  disiez  en  levant  les  yeux  au  ciel  avec  une  douloureuse  an- 
goisse :  Homme!  je  dois  juger  les  autres  hommes!  mon  Dieu, 
éclaire-moi  d'un  de  tes  divins  rayons! 

UNE  AUTRE  VOIX. 

Mon  fils mon  devoir  est  si  formidable,  que  mon  âme  est 

toujours  inquiète,  mon  sommeil  toujours  agité;  en  vain  ma  vie 
estpure  et  sainte;  en  vain  je  me  recueille  dansl'isolement;  en  vain 

je  fuis  les  vaines  joies  du  monde ces  mots,  homme  tu  dois 

jwjcr  tes  autres  hommes,  m'épouvantent  chaque  jour,  car  c'est 
l;t  une  bien  effrayante  mission,  ô  mon  fils! 

—  El  pourtant  malgré  l'amertume  où  je  vous  vois,  ù  mon  père. 


78  REVUE  DE  PARIS. 

malgré  vos  longues  nuits  passées  en  réflexions  dévorantes,  mal- 
gré la  mélancolique  retraite  ou  vous  vivez  loin  de  tous,  je  me 
croirais  béni  de  Dieu,  ô  mon  père,  si  un  jour  je  vous  semblais 
digne  de  juger  aussi  les  hommes  ! 

-Pauvre  et  ambitieux  enfant  !  sais-tu  ce  que  lu  demandes . 
sais-tu  les  continuelles  épreuves  que  tu  devras  subir?  les  priva- 
tions que  tu  devras  supporter,  sais-tu  qu'il  te  faudra  renoncer  à 
tons  les  plaisirs  du  monde?  sais-tu  que  l'homme  place  si  haut 
parmi  ses  semblables,  ses  semblables  qu'il  doit  rencontrer  au 
jour  du  malheur,  devant  son  tribunal  redouté  ;  sais-tu  que 
celui  là  ne  doit  jamais  être  vu  parmi  leurs  enivrements,  car  si 
raccusé  que  demain  je  dois  condamner  ou  absoudre,  allait  re- 
connaître sous  la  toge  magistrale  celui  qu'il  coudoyait  hier  dans 
le  tumulte  d'une  fête  ?  que  penserait-il,  en  me  voyant  si  grave 
sur  mon  siège  alors  qu'il  ma  vu  emporté,  si  frivole  dans  un 
joyeux  tourbillon  ?  il  penserait  qu'à  l'heure  dite,  je  revêts  avec 
ma  toge,  un  caractère  faux  et  factice. 

-  Comme  vous,  ô  mon  père  !  je  m'abstiendrai  de  ces  joies 
bruyantes.  Je  vous  le  dis,  les  paisibles  jeux  de  mon  âge  m  attris- 
tent •  je  préfère  songer  en  silence,  à  l'ombre  de  nos  grands  ar- 
bres, à  tout  ce  qu'ily  a  de  grand  et  de  saint  dans  la  mission  que 
vous  remplissez  si  vertueusement. 

-  Sais-tu  encore,  ô  mon  fils  !  qu'il  te  faudra  peut-être  redou- 
ter ou  fuir  jusqu'aux  tendres  épanchements  de  l'amitié,  de  peur 
que  cette  douce  influence  n'amollisse  la  froide  et  inexorable  im- 
partialité de  ton  jugement,  hélas  !  ne  me  vois-tu  pas  pour   cela 

presque  solitaire  ?  , 

-  Je  vous  le  dis,  ô  mon  père!  l'isolement  plaît  a  mon  came, 
qu'ai-ie  besoin  d'autre  ami  que  vous,  ô  mon  père?... 

-  Sais-tu  encore,  mon  fils,  qu'il  te  faudra  vivre  de  notre  mo- 
deste patrimoine,  car  notre  sacerdoce  est  de  ceux  qui  ne  doivent 
nas  èlre  rémunérés  ici-bas. 

'   _  Comme  vous,  ô  mon  père  !  je  vivrai  eonlent  du  peu  que 

T»  mon  fils,  qu'il  te  faudra  de  nouveau  pâlir  sur  de 
Iristes  et  bien  arides  enseignements,  et  consumer  ainsi,  dans 
lie  laborieuses  veilles,  les"  fraîches  et  florissantes  années  de  ta 

* -^nouvel  avenir  de  travail  me  plaît  et  m'intéresse,  car  il 


RESTE  DB  PARIS-  79 


peul  me  mener  si  mis  m'en  trouve!  digne,  an  terme  <|ii<-  je  son- 
haile  si  ardemment,  ù  mon  père  !  ■ 

_Hest  vrai,  mon  file,  que  lu  es  laborieux,  grave  et  penaf,  .1 
est  mit»   le  germe  des  plus  sévères  et  des  plus  rares  vertu, 
es  en  toi  Je  sais  que  les  uobles  aspirations  de  la  jeune  âme   s 
,  re  et  si  radieuse   t'emportent  vers  cette  souveraine  miss  o a 
mais  hélas  !  mon  entant,  songe  bien  que  celui  qm .i*  juger  •» 
semblables  n'aura  jamais  la  satisfaction  M £ -J»** 
de  savoir  qu'il  ajustement  jugé  !  toujours  un  doute  effiajanl.  o 
«    fi™  toujours  craindre  que  notre  raison,  obscurcie,  par  un 
"fluence  humaine,  n'ait  peut-être  pas  su  distinguer  le  juste  de 
"S"  ait  confondu  le  coupable  et  l'innocent  !  O  mon  enfant 
m      11!  cela  n'esl-il  pas  bien  affren.de  penser  enfin,  q„  a 
tour  de  l'éternité  seulement.....  la  voix  de  Dieu  nous  dira  s,  le 
ineement  nue  nous  avons  porté  est  selon  la  vente  . 
J  Sto m  on  pire,  vous  m'épouvantez  !...  Je  le  sens  aux  cram s 
oui  m'agite.  •  je  ne  suis  pas  encore  à  la  hauteur  de  celte  WM- 
Uo      K  solennelle  -Je  vais  m'épurer  davantage,  e  unjo  r 
peut-être,  un  jour!  me  trouverei-vou.  digne  d'aspirer  humble- 
nient  à  ce  divin  sacerdoce. 

LE    CHOEIR. 

O  justice'  ô  justice  sainte  et  sacrée,  magnifique  reflet  de  la 
Divinité  'quel  st  celui  qui  ne  tremble  pas  d'effroi  en  abordant 
,cn  c.  e  quel  est  celui  qui  comprendra  dans  toute  son 
n  men'i  é  a  terrible  mission  qu'il  accepte,  en  osant  t  interpo- 
ler'  quel  est  celui  qui,  sans  terreur,  viendra  dire  aux  hommes 
assemblés  :  Écoutez-moi,  ceci  est  la  vente .'..' 


UN  JUGE. 

COMÉDIE. 

PERSONNAGES. 

ACTE  1er. 

M.  DE  CLERVILLE.  conseiller  d'une  cour  de  justice 

M-«  DE  CLERVILLE,  sa  femme. 

ÉPAMINONDAS  DE  CLERVILLE,  leur   fils,  d'abord  étudiant  en 

droit,  puis  juge,  puis  conseiller. 
MARCELINE,  femme  de  charge. 

ACTE  II. 

MUeFANNY  LELOUP,  figurante  d'un  petit  théâtre. 

SIMONNE  AU,  ami  d'Ëpaminondas. 

M.  DE  BLÉNAC,  colonel  en  retraite. 

Un  Président  de  Tribunal. 

Ln  Avocat. 

Gardes  Municipaux,  etc.,  etc. 

ACTE  III. 

M™  GRASSET. 
BfBeGEBMEUlL. 

Le  Ministre. 

(La  scène  se  passe  à  Paris.  ) 


REVUE  DE  PARIS.  81 


ACTE  PREMIER. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

Un  salon  moderne.—  Il  est  quatre  heures. 

M.  ET  MADAME  DE  CLERVILLE. 

m.  de  ci.erville.  à  madame  de  Clerxille  qui  entre. 
Eh  bien  !  madame? 

MADAME  DE  CLERVILLE,  avec  un  soupir. 
Eh  bien  !  mon  ami.  vous  aviez  raison,  Épaminondas  esl  rentré 
hier  à  minuit! 

m.  oe  clermli.e, éclatant. 
C'est  un  monstre  ! 

madame  de  clerville,  timidement. 
Mon  ami,  peut-être  sera-t-il  resté  beaucoup  plus  lard   que 
d'habitude  chez  son  répétiteur  de  droit,  afin  de  travailler  à  ses 
examens. 

m.  de  clerville. 
Oui!  va-t'en  voir  s'ils  viennent...  chez  son  répétiteur  de 
droit  !...U  faut  en  vérité  que  vous  soyez  aussi  aveuglée  que  vous 
l'êtes,  pour  croire  à  cela  ;  je  parie  qu'en  sortant,  il  aura  été  dans 
quelque  café,  dans  quelque  estaminet,  avec  son  garnement  de 
M.  Simonneau. 

madame  de  clerville.  effrayée. 
Epaminondas  dans  un  café  !  dans  un  estaminet? 

M.  DE  CLERVILLE. 

Et  pourquoi  pas?  Je  vous  dis  que  ce  sera  encore  ce  mauvais 
sujet  de  M.  Simonneau,  qui  l'aura  entraîné  là  pour  boire  du 
punch  !  fumer...  que  sais-je? 

madame  de  CLERVILLE  Joignant  les  mains  arec  terreur. 

Fumer  dans  une  pipe  !  notre  Épaminondas...  élevé  comme 
nous  l'avons  élevé...  Ah  !  mon  ami,  c'est  impossible  ! 

M.  DE CLERVILLE. 

Je  vous  dis  qu'il  en  esl  capable,  moi  ;  vous  ne  connaissez  pas 
le  caractère  impérieux  et  opiniâtre  de  cet  enfanl-là.  Joignez  à 


82  REVUE  DE  PARIS. 

cela  la  détestable  influence  de  ce  misérable  Simonneau  sur  lui... 
Vous  verrez  qu'il  le  perdra...  son  avenir  m'épouvante! 

MADAME  DE  C  1ER  VILLE. 

Mais  aussi,  ne  vous  exagérez-vous  pas  l'influence  de  M.  Simon- 
neau sur  Épaminondas ?  Ils  sont  du  même  âge,  camarades  de 
collège  ;  M.  Simonneau  est  bien  né,  sa  famille  honorable;  quel 
mal  voyez-vous  à  ce  que  Épaminondas  aille  avec  lui? 

M.  DE  CLERVILLE. 

Le  mal?  le  mal  ?...  vous  voilà  toujours  à  voir  tout  en  beau. 
Quand  je  vous  dis  que  ce  Simonneau  est  un  vaurien,  qui,  sous 
prétexte  d'étudier  la  peinture,  passe  sa  journée  à  ne  rien  faire,  et 
à  manger  l'argent  que  ses  parents  lui  envoient  de  leur  province! 
C'est  lui,  je  vous  le  répèle,  madame,  qui  dérange  mon  fils,  qui 
lui  met  cent  balivernes  dans  la  tête,  et,  j'en  suis  sûr,  lâche  de  le 
dégoûter  de  la  carrière  de  la  magistrature.  Mais  il  aura  beau 
faire,  il  sera  magistra,  eorbleu  !  ou  il  dira  pourquoi  ! 

MADAME    DE  CLERVILLE. 

Mais  aussi  ,  mon  ami,  peut-être  Épaminondas  n'a-t-il  pas  la 
vocation  ;  et  puis  à  son  âge,  à  dix-sept  ans,  que  voulez-vous? 
la  magistrature  doit  sembler  une  chose  bien  grave....  bien  sé- 
vère. 

M.  DE  CLERVILLE. 

La  vocation?  qu'est-ce  que  cela  signifie,  la  vocation?  Y  a-t-il 
besoin  de  vocation  pour  faire  son  droit,  prendre  ses  degrés, 
devenir  substitut,  procureur  du  roi,  juge,  et  peut-être  conseiller 
à  12,000  francs  inamovibles?  Mais  en  vérité,  madame,  vous  êtes 
folle  avec  votre  vocation  ;  est-ce  que  j'avais  plus  que  lui  la  vo- 
cation, moi  ?  cela  m'a-t-il  empêché  d'arriver?  Et  d'ailleurs  n'a-t-il 
pas  été  élevé  là-dedans?  n'est-il  pas  enfant  de  la  balle,  comme 
on  dit?  est-ce  qu'il  ne  voit  pas  sans  cesse  chez  moi  des  magis- 
trats? Qu'y  a-t-il  donc  là  de  si  effrayant?  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas 
parmi  nous  devrais  boule-en-train?  est-ce  qu'on  doit  être  triste 
comme  un  bonnet  de  nuit,  parce  qu'on  est  juge?  Et  pourvu  que 
notre  vie  publique  soit  convenable,  personne  n'a  lien  à  voir 
dans  notre  vie  privée  :  seulement  il  y  a  certains  dehors  à  garder, 
et  on' peut  bien,  ce  me  semble,  faire  ce  sacrifice-là,  à  l'espoir 
dune  aussi  belle  position!  12,000  francs  d'appointements  ina- 
movibles, bien  positivement  inamovibles  ;  où  trouvez-vous  un 
tel   avantage?  Et  dans  cette  vie,  ii  faut  avant  tout  songer  au 


RENIE  bE   PARIS.  83 

solide;  aussi,  avec  cet  avenir  et  la  fortune  que  nous  lui  laisse- 
rons, il  pourra  faire  un  superbe  mariage.  Voilà  à  quoi  vous  ne 
songez  jamais. 

MADAME  DE   CLERVILLE. 

Vous  avez  raison,  mon  ami;  mais  sans  vouloir  excuser  Épa- 
minondas,  il  a  les  goûts  de  son  âge  :  iî  est  gai,  il  n'a  ni  sérieux, 
ni  gravité  dans  le  caractère,  et  pour  une  profession  aussi 
austère...  il  me  parait  bien  étourdi. 

31.   DE  CLERV1LLE. 

Mais  enfin  puisqu'on  ne  peut  le  changer...  n'est-ce  pas?  il 
faut  bien  le  prendre  comme  il  est. 

madame  de  clerville.  hésitant  et  avec  timidité. 

Mais  puisqu'on  ne  peut  changer  son  naturel,  ne  pourrait-on 
pas,  au  moins...  changer  sa  carrière? 

m.  de  ci.erville.  avec  une  effroyable  explosion. 

Changer  sa  carrière,  madame...  changer  sa  carrière  !...  Ah  ! 
ça.  y  pensez-vous?  Et  qu'en  ferai-je.  s'il  vous  plaît?  Où  trouve- 
rai-je  ailleurs  toutes  les  facilités  que  j'ai  pour  le  pousser  là- 
dedans?  Est-ce  que  mes  amis,  mes  protecteurs,  ne  sont  pas 
dans  la  magistrature?  Est-ce  que  sa  ligne  n'est  pas  ainsi  toute 
tracée  ?...  Changer  sa  carrière,  mais  c'est  absurde.  Après  tout, 
voilà  ce  qui  arrive  :  suez  sang  et  eau  pour  assurer  l'avenir  de 
vos  enfants...  el  ils  prennent  justement  tout  au  rebours... 
Changer  sa  carrière...  Et  c'est  vous,  vous,  sa  mère  !  qui  l'enlre- 
lenez  peut-être  dans  ces  idées-là  ! 

MADAME  DE  CLERVILLE. 

Mon  ami,  le  pensez-vous,  le  pouvez-vous  penser  ? 

M.   DE  CLERVILLE. 

Ce  que  je  pense,  madame,  c'est  que  je  n'aurai  pas  travaillé 
quarante  années  de  ma  vie.  cultivé  des  connaissances  précieuses, 
entretenu  mes  amis  de  mes  projets  sur  mon  fils,  pour  voir  un 
beau  jour  tout  cel3  s'en  aller  à  vau-l'eau.  Mon  fils  sera  dans  la 
magistrature,  entendez-vous  !  et  ce  n'est  pas  sa  carrière  qui 
changera  :  mais,  corbleu!  ce  sera  son  naturel,  ou  il  dira  pour- 
quoi. 


84  HEVLE  DE  PARIS. 


SCÈNE  II. 

{Entre  Marcelline^  vieille  femme  de  charge.  ) 

M.  DE  CÏ.ERYILLE. 

Marcelline,  pourquoi  m'avez-vous  caché  que  mon  fils  était 
rentré  hier  à  minuit? 

MARCELLINE. 

Ah!  mon  Dieu,  monsieur,  il  ne  lui  est  rien  arrivé,  allez,  à  ce 
pauvre  cher  enfant!  M.  Simonneau  Ta  accompagné  jusqu'à  la 
porte,  et... 

m.  de  clervii.le,  avec  impatience. 

Encore  ce  M.  Simonneau  !  mais  je  retrouverai  donc  partout 
cet  homme-là? 

MARCELLINE. 

Ah  !  c'est  là  un  jeune  homme  jovial  et  aimahle,  et  qui  a  de 
l'esprit  plus  gros  que  lui.  Figurez-vous,  monsieur,  qu'hier  en 
revenant  avec  Épaminondas,  il  a  ahoyé  à  la  porte,  mais  si  na- 
turellement, que  j'ai  cru  que  c'était  un  vrai  chien.  Ah!  mon 
Dieu,  le  drôle  de  corps  que  ça  fait  ! 

m.  de  clerville,  gravement. 

Marcelline,  quoiqu'il  y  ait  quarante  ans  que  vous  êtes  à  mon 
service,  je  vous  chasserai  de  chez  moi  la  première  fois  qu'il  vous 
arrivera  de  me  cacher  à  quelle  heure  rentre  mon  fils,  et  de 
soutenir  ainsi  ses  débordements. 

MARCELLINE. 

Mais,  monsieur,  il  était  avec  M.  Simonneau,  et  d'ailleurs  il 
Va  vous  répondre  lui-même,  car  il  vient  de  rentrer  avec  ses 
gros  livres  sous  le  bras,  le  pauvre  Chérubin. 

m.  de  clerville.  avec  une  colère  concentrée. 
Ah!  il  vient  de  rentrer. 

marcelline. 
Oui,  monsieur,  et  jamais  il  n'a  été  plus  gai,  il  chante  comme 
un  pinson. 

m.  de  clerville. 
Ah  !  il  chante  ;  eh  bien  !  dites-lui  de  monter  et  de  venir  me 
trouver.  {A  sa  femme.  )  Madame,  laissez-moi  seul  avec  lui. 

MADAME  DE  CLERVILLE. 

Mon  ami,  ne  vous  emportez  pas;  ne  le  grondez  pas  trop  ! 


REVUE  DE  PARIS.  83 

Prenez-le  par  la  douceur,  vous  savez  que  c'est  le  meilleur  moyeu 
d'eu  faire  quelque  chose. 

H.  DE  C  LEE  VILLE. 

Je  sais  ce  que  j'ai  à  faire,  madame. 

MARCELLINE. 

Ah!  tenez,  monsieur,  le  voici  :  l'entendez-vous  comme  il 
chante  ? 
(On  entend  une  voix  chanter  :  «  Il  faut  rire,  Il  faut  boire  à 

l'hospitalité.  »  Sur  un  signe  impérieux  de  M.  de  Clcriillc. 

madame  de  Clerville  et  Marcclline  sortent.) 

m.   DE  CLERVILLE,  seul. 

A  nous  deux  maintenant,  monsieur  il  faut  rire. 

SCÈNE  III. 

(Entre  Epaminondas.  —  Il  a  dix-huit  ans,  mais  l'air 
encore  fort  écolier.) 

m.  de  clerville  s'assied  gravement  dans  son  fauteuil,  et 
regarde  un  instant  son  fils  en.  silence. 
A  quelle  heure,  monsieur,  êtes-vous  rentré  hier  soir? 

Epaminondas. 
Je  suis  rentré  en  sortant  de  chez  mon  répétiteur  de  droit  ;  il 
devait  être  à  peu  près  dix  heures. 

M.   DEXLERVILLE. 

Vraiment...  Il  devait  être  à  peu  près  dix  heures...  (Il  le  re- 
garde fixement.)  Vous  êtes  sûr  de  cela? 

EPAMINONDAS. 

Je  ne  puis  pas  en  être  sûr  à  la  minute,  car  je  ne  suis  pas  une 
horloge,  non  plus  !  Mais  qu'est-ce  que  lu  as  donc  à  me  regarder 
comme  ça?  Je  dis  qu'il  était  dix  heures,  c'est  qu'il  était  dix  heures, 
si.  de  clerville,  éclatant. 

Vous  êtes  un  imposteur  !...  il  était  minuit,  monsieur!  minuit 
passé...  Qu'avez-nous  fait  jusqu'à  cette  heure,  répondez? 

EPAMINONDAS. 

Mais  puisque  je  vous  dis  que  je  suis  rentré  à  dix  heures,  en 
sortant  de  chez  mon  répétiteur  de  droit. 
K;  de  clerville. 
Je  vous  dis  que  vous  mentez  impudemment;  nous  êtes  rentré 
1  8 


86  '  REVUE  DE  PARIS. 

à  minuit,  monsieur,  avec  ce  garnement  de  M.  Simonneau  qui 
vous  perdra. 

ÉPAMINONDAS. 

Simonneau  n'est  pas  un  garnement,  il  a  beaucoup  de  talent 
pour  la  peinture,  sa  famille  est  riche,  et... 

M.  DE  CLERVILLE. 

Il  ne  s'agit  pas  de  la  famille  de  M.  Simonneau,  mais  de  vous, 
monsieur,  qui  vous  permettez  de  rentrer  à  des  heures  indues, 
et  de  ce  vaurien,  qui  nous  encourage  dans  votre  paresse  et  votre 
dissipation. 

EPAJII^O^DAS. 

Au  contraire,  il  me  donne  de  très-bons  conseils. 

M.   DE  CLERVILLE. 

Oui...  ils  sont  beaux  ses  conseils  ;  je  vous  le  répète,  c'est  lui 
qui  vous  met  en  tète  mille  balivernes. 
Epaj1i;>o:sdas. 

Aussi  vous  lui  en  voulez  toujours,  parce  qu'il  m'a  mené  une 
fois  au  manège  avec  lui. 

M.  DE  CLERVILLE. 

Au  manège!...  au  manège  !...  et  qu'alliez-vous  faire  au  ma- 
nège, monsieur  !  Est-ce  au  manège  que  vous  prendrez  vos 
grades  ? 

épam:so:n'das. 

Quel  mal  y  a-t-il  à  ce  que  je  monte  à  cheval  ! 

M.  DE   CLERVILLE. 

Monter  à  cheval!  est-ce  qu'un  magistrat  monte  à  cheval? 
est-ce  que  j'ai  monté  à  cheval  de  ma  vie?...  Montrez-vous  donc 
tout  de  suite  à  l'école  de  droit  en  cravache  et  en  éperons  !  A  che- 
val !...  et  c'est  ainsi  que  vous  pensez  vous  distinguer  dans  la 
carrière  que  vous  voulez  embrasser...  n'est-ce  pas  ? 

ÉPAÎIIVOXDAS. 

Tiens...  Vous  savez  bien  que  ce  n'est  pas  moi  qui  l'ai  embras- 
sée cette  carrière! 

M.   DE  CLERVILLE. 

Comment  ce  n'est  pas  vous  ?  vous  le  regrettez  peut-être  main- 
tenant? 

ÉPAMINONDAS. 

Je  ne  dis  pas  cela...  mais  enfin  j'aurais  tout  autant  aimé  en- 


REVUE  DE  PARIS.  87 

(rer  dans  la  diplomatie  comme  «le  Verneu.il  ou  être  artiste  comme 
Simonneau. 

■.  DE  CLER VILLE. 

Diplomate  !...  artiste  !...  ah  ça!  mais  vous  êtes  fou!  est-ce 
que  vous  avez  le  nom  et  la  fortune  de  If.  de  Verneuil  pour  être 
diplomate?  Est-ce  que  vous  avez  la  moindre  disposition  pour 
être  artiste?  un  bel  exemple  que  vous  me  citez  là,  votre  Simon- 
neau, un  mangetout  !  un  vaurien! 

ÉP&MIRONDAS. 

Vous  attaquez  toujours  Simonneau  parce  qu'il  n'est  pas  là 
pour  se  défendre. 

H.  DE  CLERVILLE. 

Taisez-vous,  monsieur,  et  ne  faites  pas  l'impertinent.*.  Songez 
plutôt  à  mériter  votre  pardon...  Ingrat  que  vous  êtes... 

ÉPAMiriOïlDAS. 

Ingrat...  ingrat... 

M    DE  CLERVILLE. 

Certainement  oui,  ingrat!  ingratissime  !...  n'avez-vous  pas, 
grâce  à  moi,  à  mes  travaux,  à  mes  amis,  un  avenir  magnifique  ? 
qui  ferait  l'envie  de  tout  le  monde?  ZSe  pouvez-vous  pas  arriver 
un  jour  à  être  juge,  puis  conseiller  à  une  cour  souveraine,  avec 
10  ou  lo,000  fr.  d'appointements  inamovibles...  traitement  su- 
périeur à  celui  d'un  lieutenant  général,  sur  lequel  vous  avez 
même  le  pas  dans  les  cérémonies,  sans  compter  l'avantage  de 
juger  les  autres,  ce  qui  vous  donne  toujours  une  grande  consi- 
dération, un  grand  relief,  et  vous  met  à  même  de  cultiver  les 
belles  connaissances  qui  viennent  vous  solliciter  et  nue  vous 
pouvez  obliger?  Mais  non,  rien  ne  vous  plaît  j  vous  n'avez  pas 
le  moindre  amour-propre,  pas  la  moindre  vanité  :  vraiment 
c'est  à  se  désespérer  pour  votre  avenir  ! 

ÉP.O11N0XDAS. 

Ah  oui!  de  l'amour-propre  !...  Ayez  clone  de  l'amour-propre 
avec  un  bonnet  carré,  une  bêle  de  robe  noire  comme  un  pro- 
fesseur, et  un  rabat  comme  un  pr< 

M.   DE  CLERVILLE,   )W  pOUidill  crOÙV  CC  CJU  'il  Vtlll'iul. 

(Hé  bêle  de  robe  noire!  un  rabat  comme  un  prêtre  .'...  voilà 
autre  chose  maintenant,  il  est  habillé  comme  un  prêtre  ! 


88  REVUE  DE  PARIS. 

ÉPAMIfîONDAS. 

Ne  pouvoir  pas  seulement  porter  des  habits  de  couleurs 
claires. 

M.  DE  CLERVILLE. 

Allons...  des  couleurs  claires  à  présent  ! 
épamikoUdas. 

C'est  vrai  aussi,  être  toujours  vêtu  de  noir  comme  un  croque- 
mort  !  et  puis  vous  ne  voulez  pas  seulement  me  permettre  de 
porter  des  bottes  ! 

H.  PE  CLERVILLE. 

Des  bottes!  non,  monsieur!...  la  botte  a  un  air  cavalier  et 
impertinent  qui  ne  sied  pas  à  un  magistrat!  et  tant  que  je 
vivrai  du  moins...  vous  n'en  porterez  pas.  (  Arec  une  dignité 
triste.)  Après  ma  mort,  monsieur...  après  ma  mort  vous  serez 
libre. 

ÊPAHiR07iDAS,/7eti  touché  de  cette  funèbre  réflexion. 

Ah  mon  Dieu...  mon  Dieu  !  Je  vous  demande  un  peu  ce  que 
ça  fait  qu'on  porte  des  bottes  ou  non...  mais  c'était  bon  autre- 
fois ces  préjugés-là  ! 

M.  DE  CLERVILLE. 

C'était  bon  autrefois...  c'est-à-dire  qu'autrefois  on  n'avait  pas 
le  sens  commun,  n'est-ce  pas,  monsieur  !  Taisez-vous...  vous 
êtes  un  novateur...  un  révolutionnaire,  car  je  soupçonne  fort 
ce  M.  Simonneau  d'être  un  fieffé  jacobin. 

ÉP&HlROlfBAS. 

Tous  me  grondez  toujours,  aussi. 

H.  DE  CLERVILLE. 

Je  vous  gronde,  parce  que  vous  le  méritez,  ingrat  que  vous 
êtes  ! 

ÉPAMIXONDAS. 

Eh  non  !  je  ne  le.  mérite  pas.  car  c'est  ennuyeux  à  la  fin. 
Ou'est-ce  que  ça  me  fait  à  moi,  après  tout,  d'être  magistrat... 
ça  m'est  bien  égal  de  juger  les  autres  !...  Avec  ça  que  c'est  bien 
régalant,  toujours  entendre  parler  de  voleurs  et  d'assassins,  et 
ne  pouvoir  pas  seulement  se  déguiser  au  carnaval  ! 
3i.  DECLEm  ille.  avec  épouvante. 

Se  déguiser  au  carnaval...  Encore  une  idée  de  ce  monsieur 
Simonneau...  j'en  suis  sûr  !  Ah  !  le  malheureux  ! 


REVIT.  DE  PARIS,  «9 

tPAMIflONDAS,   OUtrê. 

Eh  bien  oui!  Simonncau  est  mon  ami.  Je  le  regarde  comme 

mon  frère,  je  ne  puis  pas  en  entendre  dire  du  mal,  et  si  on  me 
tourmente,  je  m'engage!  voilà  ce  qu'on  y  gagnera. 

M.  DE  CLERVILLE. 

Ah!  vous  parlez  de  vous  engager  !  eh  bien  !  c'est  moi...  mau- 
vais sujet,  qui  vous  engagerai  !  qui  vous  ferai   manger  de  la 
vache  enragée  !  et  si  vous  ne  marchez  pas  droit,  je  vous  ferai 
mousse,  enlendez-vous!  mousse  sur  un  vaisseau. 
ÉPAano\D\s. 

Eh  bien  !  j'aime  autant  être  mousse  sur  un  vaisseau,  que  de 
passer  toute  ma  jeunesse,  toute  ma  vie  dans  un  état  aussi  as- 
sommant que  celui  déjuge. 

M.   DE  CLERVILLE.   Stupéfait. 

Un  état  aussi  ass...  (il  n'ose  prononcer  le  mot)...  Vous 

êtes  un  mauvais  fils...  sortez  de  ma  présence. 

ÉPAMIXONDAS. 

Eh  bien  !  je  sors,  mais  je  vous  déclare  que  je  déteste  la  car- 
rière que  vous  voulez  que  j'embrasse...  Oui,  je  la  déteste,  je 
l'abhorre!  et  je  ne  souffrirai  jamais  qu'on  dise  du  mal  de 
Simonneau,  parce  que  c'est  entre  nous  deux  à  la  vie  et  à  la 
mort. 

{Ëpaminondas  sort  furieux,  et  M.  de  Clervillc  reste  absorbé 
dans  ses  douloureuses  pensées.) 


LE  CDOELR. 

0  justice  sainte  et  sacrée,  magnifique  reflet  de  la  Divinité  ! 
quel  est  celui  qui  ne  tremblera  pas  d'effroi  en  abordant  ton 
sanctuaire?  quel  est  celui  qui  comprendra  dans  toute  son  im- 
mensité la  terrible  mission  qu'il  accepte  en  osant  l'interpréter  . 
quel  est  celui  qui  sans  terreur  viendra  dire  aux  hommes  assem- 
blés ;  Écoutez-moi,  ceciest  la  vérité. 


90  REVUE  DE  PARIS. 


ACTE  IL 

LE  CHOEUR. 

UNE  VOIX. 

Mon  fils,  votre  front  est  sombre  et  soucieux  ?  vous  êtes  pour- 
tant arrivé  au  terme  de  vos  vœux.  Il  y  a  cinq  ans  vous  me  di- 
siez :  a  Je  me  croirais  béni  du  ciel,  si  un  jour  je  pouvais  comme 
»  vous,  ô  mon  père,  être  digne  de  la  sainte  et  souveraine  mission 
»  de  proclamer  l'innocence  et  de  punir  le  crime,  n  Celte  mission, 
vous  la  remplissez,  ô  mon  fils!  qu'avez-vous,  qu'avez-vous? 
épanchez  vos  chagrins  dans  mon  sein. 

UNE  AUTRE  VOIX. 

O  mon  père  !  mon  âme  est  triste  et  désolée,  que  n'ai-je  suivi 
vos  conseils  ?  chaque  jour  je  vois  de  plus  en  plus  combien  est 
formidable  notre  mission  ,  et  combien  peu  ,  hélas  !  j'en  suis 
digne?  En  vain  j'ai  renoncé  aux  joies  du  monde  ;  en  vain  ma 
vie  privée  est  pure  de  toute  souillure  5  en  vain  je  passe  comme 
vous  de  longues  nuits  à  méditer  sur  les  terribles  questions  dont 
je  dois  souverainement  décider.  Hélas  !  l'immense  pouvoir,  dont 
je  suis  revêtu,  m'effraie  malgré  moi,  je  suis  toujours  épouvanté 
quand  je  songe  que  je  puis  confondre  le  mensonge  et  la  vérité, 
et  je  dis  comme  vous  :  Seigneur,  Seigneur,  au  milieu  de  ces 
ténèbres,  éclairez-moi  d'un  de  vos  rayons. 

LE   CHOEUR. 

O  justice,  ô  justice  sainte  et  sacrée  !  si  celui  qui  doit  absoudre 
ou  condamner  ses  semblables  ne  les  dominait  pas  de  toutes  les 
fortes  et  sereines  vertus  d'une  vie  exemplaire ,  les  innocents 
ne  lui  diraient-ils  pas  :  De  quel  droit  nous  absous-tu  ?  et 
les  coupables,  de  quel  droit  nous  condamnes-tu?  Si  tu  as 
commis  la  faute,  quelle  est  ton  autorité  pour  flétrir  la  faute? 
—  Ne  frémis-tu  donc  pas,  6  juge  indigne  !  lorsque  tu  t'écries: 
honte  et  châtiment  au  prévaricateur,  alors  que  toi-même  tu  es 
prévaricateur  !  —  honte  et  châtiment  à  l'adultère,  alors  que  toi- 
même  tu  es  adultère  î  —  honte  et  châtiment  aux  passions  mau- 
vaises, alors  que  toi-même  tu  es  sous  le  joug  des  passions  mau- 
vaises!... R'enlends-lu  pas  las  ^coupables  te  dire  :  —  Allons, 
allons,  notre  complice,  quitte  ton  trône  magistral  et  viens 


REVUE  !>E  PARIS.  i)l 

l'asseoir  sur  la  sellette  de  l'infamie  avec  nous  autres  criminels  ! 

0  justice  sainte  et  sacrée  !  quel  est  celui  qui  ne  tremblera  pas 
d'effroi  en  abordant  ton  sanctuaire  !  etc. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

La  scène  se  passe  chez  Épaminondas  de   Clerville.  — lia 
trente-deux  ans.— Il  est  procureur  du  roi. — A  Vètourde- 

rie  de  la  première  jeunesse  succède  l'air  fat  et  rengorgé. 
—Puis  la  gravité  roide  et  la  morgue  magistrale  qu'il  est 
obligé  de  vêtir  lui  donnent  un  air  faux  et  guindé.  —  Sa 
chambre  à  coucher  est  meublée  d'acajou.- Pendules  et 
vases  d'albâtre  remplis  de  fleurs  artificielles.— Dans  des 
cadres  on  voit  une  Lédaet  une  Danaè .—Sur  une  console 
une  Vénus  callipige  en  plâtre  et  plusieurs  charges  de 
Dantan.-Il  est  dix  heures  du  matin.  — Épaminondas. 
vêtu  d'une  robe  de  chambre  à  ramages,  est  gracieusement 
assis  par  terre  sur  un  coussin  aux  pieds  d'une  assez 
jolie  fille  de  vingt  ans,— mademoiselle  Fanhjr  Leloup,  fi- 
gurante d'un  petit  théâtre.— Elleest  brune,  vire  et  rieuse. 

faïsny,   après  un   moment  de  silence,   et  promenant  une 
main  un  peu  grosse  et  un  peu  rouge  dans  les  cheveux 
blonds  ardents  d' Épaminondas. 
Mon  dieu  !  mon  dieu  !  que  je  ris  donc  quelquefois-toute  seule, 

quand  je  pense  que  lu  es  comme  qui  dirait  un  juge  ! 

ÉPAMINONDAS. 

Comment?... 

FANNY. 

Oui, enfin,  que  tu  es  là  en  robe  noire  et  en  bonnet  carré,  pour 
faire  d'une  grosse  voix  de  la  morale  aux  autres? 

ÉPAMINONDAS. 

D'abord,  ma  charmante,  je  ne  prends  pas  une  grosse  voix 
pour  cela;  mais  qu'est-ce  qu'il  y  a  d'extraordinaire  à  ce  que  je 
parle  au  nom  de  la  morale  ? 

FANNY. 

Rien  si  lu  veux  ;  mais  moi  je  trouve  ça  drôle  ? 

ÊPAMItSONDAS,  CIVCC  UllC  lUKOlce  </'  1)11  pli  !  l'cUCC. 

Moi. ..je  ne  trouve  pas... 


92  REVUE  DE  PARIS. 

FAH!SY. 

Si  enfin,  c'est  toujours  drôle,  que  loi  un  vrai  farceur  quand 
nous  sommes  ensemble,  un  chéri  qui,  quand  il  veuf,  singe  Arnal 
à  crever  de  rire,  tu  ailles  tous  les  matins  à  onze  heures  prendre 
un  air  grognon  pour  faire  de  la  morale  aux  autres,  et  leur  re- 
procher, par  exemple,  des  farces  comme  celle  que  tu  as  faites 
cent  fois  avec  ce  grand  scélérat  de  Simonneau  quand  tu  étais 
étudiant  en  droit! 

ÉPÀMiNONDAS,  se  contenant f  encore. 

D'abord,  ma  charmante,  si  j'ai  fait  ce  que  vous  appelez  assez 
vulgairement  des  farces,  c'a  été  tout  au  plus  et  absolument 
dans  la  vie  intime  ;  et  quant  à  mes  fonctions  publiques,  une 
fois  pour  toutes,  rappelez-vous  que  je  ne  fais  pas  de  morale  en 
mon  nom;  mais,  ce  qui  est  pardieu  bien  différent  !  au  nom  de 
la  société  ;  c'est  comme  son  organe  que  j'appelle  la  vindicte  des 
lois  sur  ceux  qui  troublent  Tordre  et  le  repos  public. 

F  A  If  NT. 

C'est  possible...  c'est  peut-être  dans  la  nature  que  ça  soit 
comme  ça  ;  mais  tu  ne  peux  pas  empêcher  que  je  trouve  ça 
drôle,  n'est-ce  pas? 

épamixoxdas,  se  levant  avec  dépit . 

Enfin  cela  est  ainsi  ;  on  est  homme  après  tout,  et  on  ne 
peut  pas  non  plus  se  faire  trappiste  parce  qu'on  est  dans  la  ma- 
gistrature. 

FAUST. 

Trappiste!...  moi,  je  voudrais  te  voir  trappiste!...  Ah!  par 
exemple,  ce  pauvre  chéri  !  trappiste...  le  plus  souvent...  les 
trappistes,  ce  sont  des  curés  qui  ne  mangent  que  des  carottes 
par  punition  de  leurs  fredaines,  n'est-ce  pas?  et  qui  disent 
toujours  :  Bière,  il  faut  nourrir,  comme  emblème  que  les 
hommes  finissent  toujours  par  aller  dans  la  bière,  n'est-ce 
pas?  Ah  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  C'est  ça  qui  doit  être  triste  à  la 
longue  ! 

épàminoxdas,  avec  mépris. 

Ce  que  vous  dites  là  est  absurde  et  bêle  à  faire  pitié. 

FANA Y. 

Écoute  donc,  moi  je  ne  suis  pas  une  savante;  je  repèle  ce 
qu'on  m'a  dit,  c'est  peut-être  quelqu'un  qui  déleste  les  carotles 
qui  aura  inventé  ça.  n'est-ce  pas,  da-das? 


REVUE  DE  PARIS.  95 

épaminotïdas,  levant  les  épaules. 
Je  n'en  sais  rien  ;  mais  voilà  dix  heures,  il  faut  que  j'aille  au 
palais.  Prenez  votre  manteau,  baissez  bien  votre  voile,  et  passez 
vite  devant  la  loge  du  portier. 

FAMIY. 

Tu  me  renvoies  déjà?  Mais  au  fait,  tu  as  raison,  c'est  ton 
heure.  {L'embrassant  malgré  lui.)  Allons,  allons,  allez  faire 
juge t  te,  mon  chéri  ;  allez  mettre  votre  robe  noire  et  votre  bon- 
net carré.  Ah  !  mon  dieu,  que  nous  avons  donc  ri  avec  ce  grand 
scélérat  de  Simonneau,  quand  pour  la  première  fois  nous 
t'avons  vu  déguisé  comme  çà,  et  ce  monstre  de  Simonneau  qui. 
au  fond  de  la  salle,  te  faisait  des  grimaces  pour  le  faire  rire  ! 
Mais  loi!  ah  bien  oui  !  fier  comme  Artaban,  tu  regardais  en 
l'air...  sans  cela,  je  suis  sûre  que  lu  n'aurais  pas  pu  y  tenir. 
Ah  !  mon  dieu  !  que  tu  étais  donc  drôle  ! 

lpamino:sdas,  en  colère. 

J'étais  drôle...  j'étais  drôle!  vous  n'avez  que  ce  mot-là  à  la 
bouche...  Eh  bien  !  après? 

F  ABU  Y. 

Allons,  allons,  ne  vas-tu  pas  le  fâcher  maintenant,  et  me 
brutaliser 

ÉPAMI.NONDAS. 

Non,  je  ne  me  fâche  pas,  mais  c'est  qu'aussi  vous  êtes  tou- 
jours à  me  parler  de  cela,  à  me  dire  que  suis  juge,  que  j'ai  une 
robe  noire;  je  le  sais  bien,  ce  n'est  pas  la  peine  de  me  le  répéter 
sans  cesse,  car  à  la  fin  c'est  insupportable,  et  il  esl  des  conve- 
vances  qu'on  doit  respecter  ! 

FANlfY. 

Ah  !  mon  Dieu!  voyez-vous  ça,  des  convenances  !  ne  vas-tu 
me  faire  aussi  de  la  morale  à  moi  ? 

ÉPAMINONDAS. 

Je  ne  vous  ferai  pas  de  morale,  mais  je  vous  dirai  une  bonne 
fois  pour  toutes,  que,  puisque  j'ai  pu  m'oublier  assez  pour  Paire 
connaissance  avec  vous,  et  continuer  celle  liaison  par  des  rela- 
tions coupables,  il  est  de  votre  intérêt  de  ne  pas  ine  devenir  in- 
supportable, parce  que... 

F&KNY. 

Parce  que? 


04  REVUE  DE  PARIS. 

ÉPA5HNONDAS. 

Parce  que  je  vous  prierai  de  ne  jamais  remettre  les  pieds  chez 
moi. 

FAMVY. 

Ah!  c'est  une  scène  !...  Bon  ;  nous  allons  joliment  rire...  car 
tu  vas  être  à  croquer,  tu  vas  ressembler  comme  deux  gouttes 
d'eau  à  Arnal  dans  L'Humoriste.  Va...  va...  je  l'écoute...  {Elle 
s'asseoit.)  Me  voilà  aux  premières. 

ÉPA3IINO?îDAS. 

Nous  n'allons  pas  rire  du  tout,  et  je  vous  prierai  de  choisir 
ailleurs  vos  comparaisons  ;  mais,  puisque  vous  m'écoutez,  ap- 
prenez que  si  un  jeune  homme  a  des  faiblesses,  il  faut  au  moins 
qu'il  ait  le  tact  d'en  choisir  les  objets  dans  une  classe  dont  il  ne 
puisse  pas  rougir  ! 

FANNY. 

Dans  la  classe  des  femmes  mariées,  n'est-ce  pas?  c'est  plus 
moral... 

ÉPAMIHONDAS. 

Vous  êtes  une  sotte. 

FANJVV. 

Et  vous  un  sot!  Tiens,  voyez  donc,  après  tout;  qu'avez- 
vous  à  me  reprocher?  Je  figure  aux  Variétés  ;  c'est  vrai;  mais 
le  peu  que  j'y  gagne  me  suffit,  car  un  serin  n'aurait  pas  de  quoi 
se  soutenir  avec  ce  que  vous  me  donnez,  vu  que  vous  ne  me 
donnez  rien  du  tout;  quant  à  ça,  ce  n'est  pas  un  reproche,  car 
vous  êtes  mon  amant  de  cœur,  mais  ce  n'est  pas  une  raison 
pour  me  traiter...  comme  vous  me  traitez...  et  puis  vous  ne 
voulez  jamais  sortir  avec  moi!  Depuis  que  nous  sommes  en- 
semble, vous  ne  m'avez  pas  menée  une  seule  fois  au  spectacle... 
pour  toute  partie  fine,  vous  me  dites  d'aller  vous  écouter  à 
l'audience  :  comme  c'est  régalant.  La  première  fois  j'ai  ri, 
parce  que  ça  me  paraissait  farce  ;  mais  après,  ça  devient  joli- 
ment embêtant,  ma  parole  d'honneur. 

épamixonuas,  fronçant  les  sourcils. 

En  vérité!  il  sied  bien  à  une  créature  de  votre  espèce  de... 
fapïny,  V interrompant  par  nn  soufflet. 

Une  créature!  Voilà  ce  que  vous  méritez,  manant  que  vous 
êtes  ! 


REVUE  DE  PAKiS.  95 

épamixoxdas,  furieux. 
Si  je  m'en  croyais  ! 

FAXNY. 

Allons,  bien...  il  ne  vous  manque  plus  que  cela.  Battez  les 
femmes  à  cette  heure  !  Monstre!  vous  ne  me  reverrez  de  votre 
vie  ! 

fePAMIÏlONDAS. 

Allez  aux  cinq  cent  mille  diables,  et  ne  revenez  plus  ! 

iahhy,  avec  gravité. 
Vous  ne  me  reverrez  plus  non  plus  !  Mais  je  me  vengerai! 
car  vous  êtes  un  scélérat  et  je  ne  sais  pas  où  vous  finirez 

Elle  sort. 

ÉPAMIVONDAS.SeM/f. 

Elle  m'a  donné  un  soufflet;  mais  c'est  égal,  personne  ne  l'a 
l'a  vu  et  m'en  voilà  débarrassé,  c'est  bien  heureux!  Mon  Dieu, 
depuis  deux  mois  quel  supplice  !  Et  dire  que  j'étais  assez  faible 
pour  la  supporter  ! 

Entre  Simonneau.  Trente-cinq  ans,  —moustaches  et  barbe 
épaisse;  —  il  a  un  cigarre  à  la  bouche,  sou  chapeau  posé 
de  côté ,  et  ses  mains  dans  les  poches  de  son  large  panta- 
lon. —  La  porte  est  restée  ouverte.  —  Épaminontfas  est 
absorbé,  Simonneau  entre  sur  la  pointe  des  pieds,  s'ap- 
proche de  V oreille  de  son  ami,  et,  sans  être  aperçu, 
pousse  un  cri  effroyable  ;  Épaminondas  fait  un  bond  de 
frayeur  et  se  retourne. 

siMOX^EAU,  d'une  roix  de  basse-taille. 
Bonjour,  magistrat  ! 

épvmixodas.  se  remettant  de  son  effroi. 
Tu  peux  le  vanter  de  m'avoir  fait  joliment  peur  ! 

simo.vneai  . 
Nous  rêvons  à  nos  amourrrrrs.  à  ce  qu'il  paraît,  car  je  viens 
de  voir  Fanny  qui  sortait  de  chez  toi,  comme  si  le  diable  rem- 
portait ;  je  n'ai  pas  pu  lui  dire  un  mot  ;  qu'est-ce  qu'il  y  a  donc? 
de  la  brouille  dans  le  ménage? 

ÉPAMIXOXDAS. 

Il  y  a,  mon  cher,  que  je  viens  de  lui  faire  une  scène,  de  la 
mettre  à  la  porte,  et  que  je  suis  ravi  d'en  être  débarrassé.  Voilà 
ce  qu'il  y  a. 


m  REVUE  DE  PARIS. 

SIMONNEAU. 

Eh  bien  !  lu  as  fort;  vois-fu,  c'était  une  bonne  fille,  rieuse, 
pas  gênante,  qui  ne  le  coûtait  pas  un  liard,  et  avant  que  d'en 
retrouver  une  pareille... 

ÉPAMiïïoflDAs,  d'un  air  fat. 

On  peut  pourtant,  mon  cher,  trouver  mieux...  bien  mieux... 
beaucoup  mieux...  mais  beaucoup,  beaucoup  mieux  ! 

SIBOHWEAU. 

Est-ce  que  vraiment  tu  te  lancerais  dans  les  femmes  du  monde? 
Frends  garde,  magistrat  !  prends  garde,  la  femme  du  monde 
est  dure  à  cuire  !...  comme  dit  Fénelon. 

ÉPA5IIXONDAS. 

Écoute...  entre  nous  une  créature  comme  Fanny  ne  pouvait 
plus  me  convenir,  pour  toutes  sortes  de  raisons  ;  mais  la  meil- 
leure de  ces  raisons  est  que  je  suis  amoureux  fou,  mon  cher, 
je  délire...  en  un  mot.  On  peut  te  confier  cela  à  toi...  mon  ami 
d'enfance,  j'en  liens  pour  madame  Grasset. 
snio.v>EAU. 

Madame  Grasset  !  la  femme  de  l'ancien  avoué,  une  grosse 
blondasse  qui  a  des  yeux  de  poisson  ! 

épami>o>das.  piqué. 

Une  grosse  blondasse,  une  grosse  blondasse...  on  l'en  donnera 
de  grosses  blondasses  comme  ça  !...  Quelle  femme,  quel  bon 
genre!  et  surtout  tante  de  mon  ministre,  mon  cher...  tante  de 
mon  ministre,  ce  qui  est  un  peu  flatteur  pour  l'amour  propre, 
j'espère... 

SUtOlfffKAUt 

Et  pour  ton  courage  donc  :  magistrat,  voilà  un  courage  ! 
qu'est  ce  que  le  courage  civil...  le  courage  militaire...  auprès  de 
celui-là...  qu'on  pourrait  appeler...  le  courage  Grasset... 
ÉtAjnsoiWAS,  haussant  les  épaules. 

Il  est  impossible  de  causer  sérieusement  avec  toi. 

SI510XNE.U '. 

Eli  bien  !  sérieusement  cette,  femme-là  sera  pour  toi  à  la  fois 
fois  une  mère  et  une  maîtresse,  c'est  bon..,  mais  c'est  rare. 

ÉPAMIXOXDAS. 

Parbleu  !  je  sais  bien  qu'elle  n'a  pas  quinze  ans. 


REVUE  DE  PARIS.  97 

BiBomnuD. 

Comment  elle  n'a  pas  quinze  ans  !  mais  elle  les  a  plutôt  trois 
fois  qu'une...  au  contraire. 

ÉPAMISOSDAS. 

C'est  justement  parce  que  c'est  une  femme  d'un  âge  mur  qu'on 
la  dit  très-influente  sur  son  neveu,  et  pour  parvenir.- vois-tu. 
mon  cher,  il  n'y  a  que  les  femmes...  et  une  femme  qui  peut 
vous  protéger...  n'a  pas  d'âge. 

SnOlfffEMT. 

Tiens...  tiens...  tiens...  je  comprends...  Voyez-vous  le  finaud... 
Avec  ton  petit  air  bonasse...  tu  ne  t'endors,  pas  toi  ! 
épamivonda?.  secouant  la  tète  avec  fatuité. 
.Mais  non...  mais  non... 

simoitftfiAu. 
C'est  quec'est  très-bien  calculé...  la  tante  d'un  ministre.  Ton 
chemin  est  sûr...  et  où  en  es-tu? 

ÉPAnnroNDAS. 
Au  mieux...  mon  cher...  Quand  je  suis  là.  elle  est  toujours  à 
dire  à  son  mari,  mon  Dieu,  mon  Dieu  .  comme... 

(Entre  le  portier.) 

LE  PORTIER. 

Monsieur,  voilà  un  monsieur  en  cabriolet  bourgeois,  il  a  l'air 
très-brusque,  et  demande  s'il  peut  vous  voir...  Voilà  sa  carte. 
simosseau.  prenant  la  carte. 
M.  le  comte  de  Blenac.  et  au  crayon...  pour  l'affaire  Saint- 
Pierre.  Qu'est-ce  que  l'affaire  Saint-Pierre? 

ëpaminondas.  avec  impatience. 
Allons!  encore  celte  affaire...  on  ne  peut  pas  être  un  moment 
en  repos...  C'est  insupportable.  (Au  portier.)  Est-ce  que  vous 
avez  dit  que  j'y  étais  ? 

LE  PORTIER. 

Oui,  monsieur. 

ÊtAMtROK&AS. 

Vous  n'en  faites  jamais  d'autres.  Ah!  quel  ennui!  Allons  voyons 

puisque  vous  avez  dit  que  j'y  étais,  il  faut  bien  que  je  le  reçoive  : 

laites  monter  ce  monsieur  dans  mon  cabinet.  {Le  portier  sort.) 

sinon  ne  au. 

Veux  tu  que  je  le  reçoive  à  la  place?  c'esl  ça  (pu  serait  force 

1  y 


98  REVUE  DE  PARIS. 

ÉPA5imO?îDAS. 

Ah!  quel  ennui!  moi  qui  avais  mille  choses  à  te  dire  !  Je  vou- 
lais te  demander  d'emmener  M.Grasset  à  Montmorency  diman- 
che, de  monter  une  partie  de  garçons,  et  pour  qu'il  n'y  ait  pas 
de  soupçons,  j'aurais  dit  que  j'y  serais  allé  avec  vous,  tandis 
qu'au  contraire,  tu  comprends,  mon  cher,  au  contraire... 

SiaOSSEAU. 

Voyez-vous  le  Don  Juan  * 

ÉPA3II>OXDAS. 

Pas  mal  trouvé,  n'est-ce  pas  ?  Ah  !  si  ce  n'était  cette  maudile 
robe!  mais  après  tout  il  faut  être  juste  aussi...  J'ai  un  bel 
avenir  ! 

simoxneac. 

C'est-à-dire  que  tuas  un  avenir  superbe,  avec  la  protection  de 
lou  père,  qui  maintenant  est  aux  anges  de  te  voir  en  pleine  car- 
rière, toi  qui  avais  l'air  de  n'y  pas  mordre.  Aussi  maintenant. 
avec  l'appui  de  madameGrasset.  tu  peux  devenir  conseiller  à  une 
cour,  et  c'est  inamovible  ça,  c'est  du  solide....  c'est  aussi  sûr 
qu'une  rente  sur  l'Étal.  Ainsi  pas  de  bêtises,  reste-moi  là-dedans; 
mais  pour  revenir  à  tes  amours,  c'est  dit,  j'emmène  l'ancien 
avoué  à  Montmorency,  il  est  bon  vivant  et  aime  à  rire  avec  les 
dames  ;  je  lui  monte  donc  une  partie  de  garçons,  et  je  commence 
par  lui  décocher  la  grandeJusline,  une  ancienne  danaïde  de  la 
Porte-Saint-Martin .-  ce  n'est  pas  tout  à  fait  une  dame,  si  tu  veux, 
et  ça  date  de  loin,  mais  c'est  juste  ce  qu'il  faut  pour  Grasset;  je 
les  mets  sur  deux  ânes,  je  vous  les  lance  au  galop,  je  vous  les 
perds,  et  ils  ne  reviennent  à  Paris  qu'à  minuit.  Compte  sur  moi. 
Mais,  dis  donc,  et  ton  monsieur  de  l'affaire  Saint-Pierre,  qui 
t'attend  ? 

ÉPAMI XOKDAS. 

J'ai  bien  le  temps. 

SIMONE  AV. 

Le  fait  est  que  si  tu  as  le  temps,  il  doit  l'avoir  aussi  et  n'a 
rien  à  dire.  Mais  où  en  es-tu  avec  ta  belle? 
Ér.vïm'oxDAS. 
Je  te  disais  donc  que  devant  son  mari...  {Le  portier  entre.  ) 

ÉPAUINOXDAS. 

Allons,  qu'est-ce  encore?  On  ne  peut  pas,  ma  parole  d'honneur, 
rester  un  moment  tranquille  !  Que  voulez-vous  ? 


REVUE  DU  PARIS.  N 

le  portier,  remettant  unecatte. 
C'est  ce  monsieur  :  il  vient  de  descendre  à  la  loge  me  demander 
si  j'étais  bien  sûr  que  vous  y  étiez,  et  m'a  donné  encore  sa  carie 
pour  vous  l'apporter. 

ÉPAMINONDAS. 

Est-ce  qu'il  croit  que  je  suis  à  ses  ordres,  par  exemple  ?  (  Au 
portier.)  Aussi  c'est  votre  faute,  vous  ne  pouvez  pas  dire  que 
je  n'y  suis  pas  !  Allons,  allez  lui  dire  que  je  viens.  Ah!  quel 
ennui!  Enfin.  Simonneau.  trouve-toi  ce  soir  au  Palais-Royal,  à 
la  Rotonde,  nous  causerons  de  tout  cela,  et  que  le  diable  emporte 
l'affaire  Saint-Pierre. 

S1MOVNEAU. 

Allons,  calmez-vous,  calmez-vous,  scélérat  d'organe  de  Thé- 
mis  que  vous  êtes  !  A  ce  soir  à  la  Rotonde.  (//  sort.) 

ÉPA5IIXONDAS. 

A  l'autre  maintenant,  mais  qu'il  ne  croie  pas  m'influencer. 
D'abord  je  trouve  ses  deux  cartes  coup  sur  coup  fort  imperti- 
nentes, et  puis  je  suis  d'une  humeur!...  j'avais  tant  de  choses  à 
dire  à  Simonneau!  il  faut  aussi,  ma  parole  d'honneur,  que  les 
gens  aient  bien  la  rage  des  visites  et  des  sollicitations  pour 
venir  vous  relancer  ainsi.  Voyons,  habillons-nous,  car  je  ne 
veux  pas  recevoir  ce  monsieur  en  robe  de  chambre  :  voilà  encore 
un  ennui  du  métier,  toujours  en  tenue.  Voyons,  l'habit  noir  et 
la  figure  idem.  (Il  s'habille.) 

SCÈNE  II. 

La  scène  représente  le  cabinet  de  travail  d'Épaminondas. 
—  Sur  lt-  bureau  trois  bustes  en  plâtre  bronzé.  —  Au  mi- 
lieu celui  du  roi;  de  chaque  côte  ceux  de  Mathieu  Mole 
et  de  l'Hospital.  —  Gravures  encadrées,  représentant 
Soc  rate  refusant  les  présents  d'Artaxerce,  etc.,  etc.  — 
M .  de  Blenac  se  promène  avec  impatience.  —  M.  de  Ble- 
ttac  a  cinquante  ans:  co'onvlde  cavalerie  en  retraite;  l'air 
violent,  rude  et  mâle,  véritable  vieux  soldat  de  l'empire. 

M.   DE  ELEVAC. 

Ah  ça  !  est  ce  que  ce  monsieur-là  me  prend  pour  un  conscrit  ? 
voilà  la  seconde  fois  que  je  lui  envoie  ma  carte,  ça  commence 


100  REVUE  DE  PARTS. 

à  m'échauffer  diablement  les  oreilles;  est-ce  qu'un  grognard  de 
mon  âge  est  taillé  pour  faire  antichambre?  Ah  !  si  ce  n'était 
mon  pauvre  Edouard  .'...mais  après  tout,  j'ai  tort,  je  ne  suis  pas 
le  seul,  ce  monsieur  a  peut-être  d'autres  solliciteurs... 
{Epaminondas  entre,  vêtu  de  noir,  l'air  grave  et  empesé.  Il 
fait  signe  à  31.  de  Blenac  de  s'asseoir.) 

M.   DE  BLENAC. 

C'est  à  monsieur  de  Clerville,  procureur  du  roi,  que  j'ai  l'hon- 
neur de  parler  ? 

EPAMINONDAS. 

Oui,  monsieur. 

H.  de  blenac,  lui  remettant  une  lettre. 

Voici,  monsieur,  une  lettre  de  mon  ami  M.  de  Vertpuis,  qui 
a  bien  voulu  me  recommander  à  vous,  et  s'intéresse  particuliè- 
rement au  jeune  et  infortuné  Edouard  de  Saint-Pierre,  mon  pu- 
pille, monsieur. 
(  Epaminondas  salue, prend  la  lettre,  et,  tout  en  lisant,  jette 

un  coup  d'œil  en  dessous  sur  M.  de  Blenac,  qui  l'e.ra- 

mine  aussi  avec  attention.) 

epaminondas,  à  part. 

Cette  figure  brulale-là  ne  me  revient  pas  du  tout. 
m.  de  blenac,  à  part. 

Il  a  l'air  faux  comme  un  jeton. 

epaminondas,  ayant  lu. 

Dans  touje  autre  occasion,  je  serai  toujours  heureux  de  pou- 
voir être  agréable  à  M.  de  Vertpuis  ;  mais  vous  le  savez,  mon- 
sieur, la  justice  doit  avoir  son  cours  ;  l'affaire  du  prévenu  Saint- 
Pierre  est  grave,  fort  grave  ;  il  s'agit  de  coups  et  de  blessures 
ayant  occasionné  une  incapacité  de  travail  de  plus  de  vingt 
jours,  et  la  malheureuse  femme  qui  a  été  ainsi^maltraitée  par  le 
prévenu  Saint-Pierre,  a  failli  mourir. 

M.  DE  BLENAC,  à  £W£. 

Le  prévenu  Saint-Pierre...  entendre  dire  cela  de  mon  pauvre 
Edouard,  sans  pouvoir  répondre  ! 

Epaminondas. 
En  un  mot,  l'infortunée  est  à  peine  rétablie,  monsieur. 

M.  DE  BLENAC. 

Ah  !  morbleu!  c'est  bien  dommage,  une  pareille  drôlesseî 


REVUE  DE  PARIS.  101 

epaminondas,  avec  dignité. 
Monsieur. . . 

M.  DE  ELENAC. 

Tenez,  excusez  la  brusquerie  de  mon  langage,  monsieur,  je 
sais  un  vieux  soldat,  et  le  souvenir  de  cette  misérable  m'exaspère. 
Le  pauvre  Edouard  de  Saint-Pierre  est  le  fils  d'un  de  mes  an- 
ciens camarades,  qui  est  mort  dans  mes  bras  ;  je  suis  son  tuteur, 
monsieur,  et  quoiqu'il  soit  emprisonné  comme  un  criminel,  jele 
maintiens,  moi.  envers  et  contre  tous,  pour  le  plus  noble,  le  plus 
brave,  le  plus  loyal  garçon  ! 

ÉPAMINON0AS. 

La  justice  décidera,  monsieur.  {A  part.)  Décidément  je  n'aime 
pas  du  tout  cet  homme- là.  11  devrait  pourtant  bien  savoir  à  son 
âge  que  les  grognards  sont  passés  de  mode. 

M.  DE  BLEHAC. 

Mais  c'est  tout  décidé  pour  les  gens  d'honneur,  monsieur,  ju- 
gez-en :  A  dix-huit  ans  Edouard  sort  de  l'école  militaire,  pos- 
sédant quarante  bonnesmille  livres  de  rente  ;  leservice  lui  parait 
trop  rude,  et  après  avoir  été  deux  ans  dans  un  régiment  de  cava- 
lerie, il  donne  sa  démission,  et  vit  en  bourgeois;  comme  tout  joli 
garçon  de  son  âge,  il  commence  par  s'amuser  de  côté  et  d'autre, 
et  finit  par  s'amouracher  d'une  donzelle,  fort  jolie  d'ailleurs, 
et  détestable  actrice,  dans  je  ne  sais  quel  taudis  de  petit  théâtre. 
Saint-Pierre  est  aussi  bon  que  généreux;  il  met  cette  fille  sur  un 
excellent  pied,  mange  à  peu  près  deux  ou  trois  mille  louis  avec 
elle;  mais  au  bout  d'un  an,  voyant  que  tout  cela  n'allait  ni  à  son 
cœur  ni  à  son  esprit,  qui  sont  des  meilleurs,  il  se  conduit  en 
gentilhomme,  donne  six  mois  de  gages  à  cette  créature,  et  lui 
enjoint  de  ne  jamais  remettre  les  pieds  chez  lui. 

ÉPAÎ1INONDAS. 

C'est  ce  qu'il  aurait  dû  faire  plus  tôt,  monsieur  ;  de  semblables 
liens,  aussi  honteux  que  criminels,  sont  sévèrement  réprouvés 
par  la  morale  publique. 

m.  de  blenac,  regardant  Épaminondas. 
Ah  balh  !  allons  donc  ! 

épaminondas,  avec  dignité. 
Comment  ah  balh? 

m.  de  iu  en  lc. 
Ah  ça  !  voyons  entre  nous  ;  vous  me  direz  qu'un  jeune  et  joli 

9. 


102  REVUE  DE  PARIS. 

garçon  qui  a  de  l'arg.mt  à'dépenser,  ne  pont  pas  entretenir  une 

fille  tant  que  ça  lui  convient,  et  quand  ça  ne  lui  convient  plus  la 
fourrer  a  la  porte  i 

ÉPAXIXOXDAS. 

Je  vous  répète,  monsieur,  que  la  morale  publique  est  blessée 
de  pareilles  liaisons. 

M.  LE  BLE.NAC. 

Ah  ça!  que  diable  voulez-vous  qu'il  fasse  alors?  qu'il  courtise 
les  femmes  des  autres  ;  et  ne  vaut-il  pas  mieux  payer  ces  créa- 
tures que  de  s'avilir  au  point  d'être  leur  amant  ? 
épaiiixondas,  blessé. 

Monsieur,  ces  appréciations  me  semblent  étrangères  à  la 
cause  ;  je  vous  répète  que  la  morale  publique  réprouve  de  pa- 
reilles liaisons  ;  si  la  société  est  malheureusement  ohligée  de  les 
tolérer,  elle  ne  doit  du  moins  jamais  les  accepter  comme  conve- 
nables ni  même  excusables. 

M.  DE  ELEXAC. 

Ah  ça  !  voyons,  monsieur,  parions  franchement  :  je  conçois 
par  exemple,  qu'un  prêtre,  qu'un  magistrat,  qu'un  homme 
grave  enfin,  revêtu  comme  vous,  je  suppose,  d'un  caractère  pu- 
blic, ait  de  ces  scrupules-là,  rien  de  plus  juste;  c'est  le  point 
d'honneur  de  votre  condition,  comme  déjouer  sa  vie  à  pile  ou 
face  est  le  point  d'honneur  de  la  nôtre;  mais  quand  on  est 
jeune,  riche  et  indépendant,  je  vous  le  demande  un  peu,  que  dia- 
ble cela  fait-il?  qui  a  jamais  dit  que. .. 

épaminoxdas,  /' interrompant. 

Ma  conviction  est  formée  à  ce  sujet,  monsieur,  vous  ne  pour- 
riez la  changer. 

M.  DE  BLENAC 

A  la  bonne  heure,  monsieur  ;  mais  pour  en  revenir  à  mon  mal- 
heureux pupille,  aussitôt  que  M.  de  Saint-Pierre  eut  mis  cette 
fiile  à  la  porte,  soit  cupidité,  soit  amour,  soit  ces  deux  senti- 
ments, car  mon  pauvre  Edouard  est  assez  joli  garçon  et  assez 
généreux  pour  les  inspirer  tous  deux,  la  damnée  créature  se  mit 
à  ses  trousses  et  lui  fit  des  scènes  si  violentes,  enfin,  dans  les 
rues  et  dans  les  endroits  publics,  qu'il  fut  obligé  de  s'adresser 
à  !a  police  pour  le  délivrer  des  poursuites  de  cette  drôlesse; 
enfin,  pour  y  couper  court  plus  sûrement,  Saint-Pierre  partit 
pour  l'Italie,  et  y  resta  deux  ans;  à  son  retour  il  n'entend  plus 


REVUE  DE  PARIS.  103 

parler  do  la  donzelle.  et  désirant  fixer  son  avenir,  il  demande 
en  mariage  une  de  ses  cousines  germaines,  mademoiselle  de 
Verneuil,  un  ange  de  candeur  el  de  bonté,  qui,  à  celte  heure, 
est  dans  un  état  à  fendre  l'âme  ;  enfin  tout  s'accorde,  tout  s'ar- 
range, lorsqu'un  mois  avant  son  mariage,  comme  Saint-Pierre, 
sa  fiancée  et  sa  mère  se  promenaient  sur  les  boulevarts,  cette 
infâme  créature,  qu'il  croyait  aux  cinq  cent  mille  diables,  s'ap- 
proche de  Saint-Pierre,  l'injurie,  et  prenant  sans  doute  la  pauvre 
mademoiselle  de  Verneuil  pour  une  rivale,  ose  l'insulter  de  la 
façon  la  plus  ignoble  et  porter  la  main  sur  elle...  Mille  tonner- 
res !  monsieur,  Edouard  est,  ainsi  que  moi,  violent  comme  du 
salpêtre  5  il  lève  sa  canne. 

ÉPAÎIIVONDAS. 

El  cette  malheureuse  tombant  baignée  dans  son  sang,  reste 
deux  mois  entiers  malade  de  cette  blessure  qui  a  failli  l'emporter. 

M.  DE  ELENAC. 

Ah  !  corbleu  !  ça  aurait  été  là  un  beau  malheur  !  avouez-le!... 

ÉPAMISOJiDAS. 

C'est  du  moins  un  grand  bonheur  pour  M.  de  Saint-Pierre, 
monsieur,  car  il  est  déjà  bien  criminel...  mais... 

m.  de  bi.exac,  l'interrompant  brusquement. 

Comment  criminel?  comment,  une  catin  aura  l'audace  deve- 
nir insulter  en  plein  boulevart  une  jeune  fille,  un  auge  de  vertu, 
que  j'ai  à  mon  bras,  osera  lever  la  main  sur  elle,  et  je  ne  pour- 
rai pas,  et  je  ne  devrai  pas  casser  les  reins  à  l'infâme,  qui  vien- 
dra outrager  une  femme  que  je  dois  épouser  !  Ah  !  c'est  un  peu 
trop  fort  ! 

ÉPA3II>'0>'DAS. 

Monsieur,  la  loi...  la  justice  eût  vengé  le  prévenu  Saint-Pierre; 
il  devait  y  avoir  recours,  et  en  attendre  l'effet,  au  lieu  de  se 
venger  aussi  brutalement  lui-même.  » 
m.  de  blesac. 

Comment  morbleu,  attendre  !  Est-ce  qu'aussitôt  l'injure  reçue, 
on  peut  dire  au  sang  qui  vous  bout  dans  les  veines  d'attendre  ? 
Je  vous  trouve  encore  bon  là,  attendre  !  je  voudrais  bien  vous  y 
voir... 

ÉPAMIÏNONDAS. 

Monsieur,  votre  amitié  pour  le  prévenu  Saint-Pierre  vous  em- 
porte et  vous  excuse.  Songez  à  qui  vous  parlez. 


104  REVUE  DE  PARIS. 

M.  DE  BLEXAC. 

Vous  avez  raison,  monsieur,  pardon  ;  mais  je  plaide  pour 
ainsi  dire  la  cause  de  mon  enfant,  et  je  sais  d'ailleurs  que  je 
parle  à  un  galant  homme,'  à  un  jeune  homme  comme  mon  pau- 
vre Edouard.  Mais,  monsieur,  si  la  gravité  de  votre  état  vous  met 
au-dessus  dépareilles  faiblesses,  vous  pouvez  du  moins  y  com- 
patir, et  comprendre  l'exaltation,  la  violence  d'un  sentiment 
aussi  respectable  ;  c'est  à  votre  cœur  que  je  m'adresse,  mon- 
sieur; voyons,  entre  nous,  qu'eussiez- vous  fait,  à  la  p'ace  de 
mon  pauvre  Edouard,  si  vous  aviez  eu  à  votre  bras  celle  qui  al- 
lait être  bientôt  votre  femme,  une  parente  avec  laquelle  vous 
avez  été  élevé,  la  fille  de  la  sœur  de  votre  mère?  tous  les  liens 
réunis  en  elle,  enfin?...  et  puis  que  vous  ayez  vu  une  ignoble 
créature  venir  injurier  cet  ange.,  là,  devant  vous!  Mortdieu  ! 
vous  me  direz  que  vous  auriez  pu  attendre,  au  lieu  de  la  châtier 
sur  l'heure,  de  fouler  aux  pieds  une  telle  infâme  ! 

ÉPAÎIINOISDAS. 

Monsieur,  je  suis  l'organe  de  la  morale  publique,  je  ne  dois 
compte  à  personne  de  mes  sentiments  personnels  ;  quant  à  mon 
caractère  public,  il  m'impose  le  devoir  de  poursuivre  le  crime  là 
où  je  le  trouve  évident. 

H.  DE  ELEXAC. 

Mais  enfin,  qu'auriez- vous  fait  à  la  place  de  Saint-Pierre? 
épauixoxdas,  avec  impatience. 

Encore  une  fois,  monsieur,  il  ne  s'agit  pas  de  moi  ;  il  y  a 
dans  le  magistrat  l'homme  privé  et  l'homme  public  :  l'homme 
privé  peut  comprendre,  excuser  même  un  emportement,  que 
l'homme  public  doit  punir  et  poursuivre. 

M.  DE  BLENAC 

Alors  on  a  donc  une  conscience  privée  et  une  conscience  pu- 
blique, monsieur?  Morbleu  !  je  suis  trop  brute  pour  comprendre 
ces  différences  ;  c'est,  à  mon  avis,  comme  si  vous  me  disiez  qu'un 
soldat  ne  doit  être  brave  qu'en  uniforme,  et  qu'il  peut  être 
lâche  en  bourgeois. 

ÉPAMIXOXDAS,  piqué. 

Je  ne  discuterai  pas  celte  question,  monsieur;  tout  ce  que  je 
puis  vous  dire,  c'est  qu'il  faut  que  la  justice  ait  son  cours,  et 
d'ailleurs  la  première  faute,  dans  cette  affaire,  ne  doit-elle  pas 
être  reprochée  au  prévenu,  qui,  au  lieu  de  chercher  d'abord, 


REVUE  DE  PARIS.  It5 

dans  une  union  respectable  et  approuvée  par  les  lois,  un  bon- 
heur solide  et  durable,  va  non-seulement  prodiguer  l'or  a  ces 
créatures  effrontées  qui  vivent  d'un  lucre  d'infamie,  mais  en- 
core encourager  leurs  pareilles  par  l'appât  du  luxe  honteux 
qu'elles  voient  déployer  à  leurs  complices. 

M.   DE  BLENAC. 

Ah  ça!  encore  une  fois,  monsieur,  pensez-vous  que  M.  de 
Saint-Pierre  soit  assez  misérable  pour  jouer  Tignoble  rôle  de... 
épamino?jdas,  se  levant. 
Je  vous  demande  pardon,  mais  voici  l'heure  de  l'audience... 
Pour  me  résumer,  quant  à  l'affaire  du  prévenu  Saint-Pierre,  je 
vous  dirai,  monsieur,  que  ma  conviction  est  formée  à  ce  sujet, 
puisque  dans  cette  cause  je  remplis  les  fonctions  du  ministère 
public,  et  que  je  poursuis  l'accusation...  Oui,  monsieur,  tout  en 
déplorant  le  sort  de  votre  pupille,  je  ne  puis  m'empècher  de 
vous  dire  que,  s'il  n'avait  pas  d'abord  encouragé  le  vice  en  ré- 
munérant la  corruption  avec  une  aussi  coupable  générosité,  ce 
qui  lui  arrive  ne  lui  serait  pas  arrivé  ;  au  lieu  de  dissiper  aussi 
honteusement  son  or,  que  n'allait-il,  monsieur,  chercher  à  se- 
courir de  pauvres  mères  de  famille  aux  prises  avec  le  besoin... 
alors  les  bénédictions  des  malheureux  l'eussent  récompensé... 
Mais  au  lieu  de  cela,  il  a  d'abord  flétri,  puis  endurci  son  jeune 
cœur  jusqu'à  la  férocité,  dans  un  précoce  et  honteux  commerce 
avec  ces  immondes  créatures  qui,  presque  "fières  de  leur  turpi- 
tude, parce  que  de  jeunes  dissipateurs  les  couvrent  d'or,  ont 
secoué  toute  honte,  ne  rougissent  plus  de  rien...  et  le  front  sans 
pudeur...  viennent.. 

(On  entend  en  dehors  du  cabinet  un  bruit  de  roi.v.  Le  por- 
tier crie  ;  Monsieur  n'y  est  pas.  —  Une  voix  de  femme 
répond  :  Je  sais  bien  qu'il  y  est.  ) 

fiPAKinoiVBAS,  interrompant  sa  période. 
Qu'est-ce  que  cela  ? 

M.  DE  EI.EXAC 

On  se  dispute  je  crois  ? 


106  REVUE  DE  PARIS. 


SCÈNE  III. 

Les  précédents.  —  FANNY  LELOUP,  suivie  du  portier.  — 
ÉPAMINONDAS  rougit  d'indig nation  à  la  vue  de  la  jeune 
fille. 

FANNY,  au  portier,  en  lui  montrant  Épaminondas. 
Vous  voyez  bien  qu'il  y  est,  ce  pauvre  chéri,  vieille  bête  que 
vous  êtes  ! 

M.  DE  BLENAC,  à  part. 

Ah  !  parbleu!  voici  du  nouveau. 

épaminondas,  avec  dignité  et  cachant  mal  son  embarras, 

fait  des  signes  à  Fanny. 
Que  voulez-vous  ici,  madame?  vous  vous  méprenez,  sans 
don  le? 

LE   PORTIER. 

Là...  j'en  étais  bien  sûr;  j'avais  beau  dire  à  mamzelle  que 
monsieur  n'y  était  pas,  elle  m'a  répondu  que  puisqu'elle  venait 
de  chez  monsieur,  elle  savait  bien  qu'il  y  était. 
épaminondas,  furieux. 

Sorlez  !  (  Le  portier  sort.  ) 

FANNY. 

Tiens,  mon  da-das  chéri,  j'ai  eu  tort,  j'ai  été  une  petite  folle, 
je  t'ai  donné  un  soufflet,  je  viens  t'en  demander  pardon...  ne 
refuse  pas  ta  Nini...  embrassons-nous,  et  n'y  pensons  plus... 
épaminondas,  la  repoussant  et  s'adressant  à  M.  de  Blenac. 

Monsieur,  je  suis  aux  regrets  de  celte  méprise.  (Il  fait  des 
signes  à  Fanny.)  Encore  une  fois,  madame  se  méprend  sans 
doute. 

fanny,  étonnée,  regardant  Épaminondas. 

Qu'est-ce  que  tu  as  donc  à  me  clignoter  comme  ça  de  tes  beaux 
yeux  chéris?  (Elle  montre  M.  Blenac.)  Est-ce  à  cause  de  mon- 
sieur? Eh  bien  !  que  mal  faisons-nous,  après  tout?  tu  n'es  pas 
marié,  ni  moi  non  plus,  n'est-ce  pas? 

(  M.  de  Blenac,  sans  mot  dire,  jette,  un  regard  de  mépris 

sur  Epaminondas.  ) 

épaminondas,  prenant  son  chapeau. 

Monsieur,  je  suis  désolé...  mais  l'heure  de  l'audience... 


REVUE  DE  1>ARIS.  107 

fanny,  se  nwitant  devant  la  porte. 
Pas  de  ça,  Liselle  nous  irons  faire  jugelte  quand  nous  serons 
raccommodés;  pas  avant...  pas  avant,  mon  chéri...  pas  avant... 
{Elle  étend  sa  robe  comme  si  elle  dansait,  pour  cacher 
la  porte.) 
épaminondas,  furieux. 
Encore  une  fois,  madame,  je  ne  vous  connais  pas;  sortez  d'ici, 
ou  j'invoque  l'autorité. 

FANNY. 

Tiens,  l'autorité...  je  me  moque  pas  mal  de  l'autorité,  moi! 
qu'est-ce  que  ça  fait  à  l'autorité  que  tu  sois  mon  amant?  j'ai  eu 
tort  de  te  donner  un  soufflet,  je  me  repens,  je  reviens  à  loi... 
ne  repousse  pas  celle  qui  t'adore. 

m.  de  blenac,  bas  à  Épaminondas. 

Vous  voyez  bien  qu'après  tout,  monsieur,  ce  pauvre  Saint- 
Pierre  est  excusable. 

ÉPAMINO>DAS. 

Je  ne  sais  ce  que  vous  voulez  dire,  monsieur  ;  je  ne  connais 
pas  celle  fille,  elle  est  folle. 

fanny,  pleurant. 

Ah  !  lu  ne  me  connais  pas,  monstre  !  ah!  tu  as  l'air  de  me  mé- 
priser devant  le  monde!...  ah  je  suis  folle  !...  hélas!  oui...  mais 
folle  de  toi  pour  mon  malheur.  Eh  bien  !  monsieur  !  (  se  tour- 
nant vers  M.  de  Blenac  )  vous  allez  tout  savoir  :  figurez-vous, 
monsieur,  que  j'ai  tout  quitté  pour  cet  ètre-là  !...  ce  n'est  pas 
l'intérêt  qui  me  fait  agir,  Dieu  merci,  non  !...  car  il  peut  bien 
vous  dire  si  depuis  que  nous  sommes  ensemble  j'ai  jamais  rien 
voulu  recevoir  de  lui,  mais  c'est  tout  simple,  c'était  mon  amant 
de  cœur. 

épaminondas  re?^  sortir  ;  Fanny  tient  toujours  la  porte. 

Sortez  d'ici,  misérable  créature,  sortez  d'ici!...  Monsieur,  ex- 
cusez cette  honteuse  scène;  je  ne  sais  où  j'en  suis,  tant  l'impu- 
dence de  cette  malheureuse-là  me  confond. 

M.  DE  BLENAC 

Je  conçois  votre  embarras,  monsieur,  et  je  suis  tropgaiant 
homme  pour  en  abuser. 

fanny,  exaspérée. 

Impudente!...  Malheureux!...  c'est  toi  qui  es  un  monstre  de 
me  recevoir  ainsi,  quand  je  viens  avouer  mes  torts. 


108  REVUE  DE  PARIS. 

épaminosdas,  furieux. 
Voulez-vous  ouvrir  cette  porte  à  l'instant,  et  me  laisser  sortir  ! 

FANPÎY. 

Non  !  non  !  il  faut  que  tu  me  promettes  de  nous  remettre  en- 
semble, plutôt  la  mort! 

épamikondas,  la  prenant  rudement  par  lebras. 
Mais  sors  donc  d'ici,  misérable! 

FA>NY. 

Au  secours  ! 

M.  DE  BLENAC. 

Monsieur!...  monsieur  !  c'est  une  femme! 

FAÎVNY. 

Je  te  suivrai  partout,  à  l'audience...  j'irai... 
épamiwondas,  furieux,  la  pousse  si  rudement  qu'elle  tombe 
et  se  blesse  au  front. 
Au  diable  la  misérable  créature  ! 

M.  DE  BLENAC. 

Mais  avouez  du  moins  que  monsieur  de  Saint-Pierre,  est  ex- 
cusable... 

épaminondas,  retenant. 

Monsieur,  vous  avez  été  témoin  dîme  scène  malheureuse- 
ment inconvenante  de  ma  vie  privée  ;  l'homme  public  n'a  rien 
de  commun  avec  l'homme  privé. (Ilsort.  ) 

H.  DEBLENAC 

Ah!  morbleu!  puisque  vous  le  prenez  comme  ça,  c'est  ce  que 
nous  verrons. 

SCÈNE  IV. 

La  salle  des  Pas  Perdus  au  Palais  de  Justice.  —  M.  de  Ble- 
nac,  très-agité,  se  promène  avec  un  avocat. 

l'avocat. 
C'est-à-dire,  mon  cher  monsieur,  qu'en  agissant  de  la  sorte, 
vous  risquez  tout  bonnement  de  vous  faire  condamner  à  deux 
ou  trois  mois  de  prison'  sans  pour  cela  sauver  votre  pupille. 

51.    DE  BLENAC. 

Comment,  morbleu!  mon  pauvre  Edouard  sera  poursuivi  et 
peut-être  condamné  sur  les  réquisitions,  comme  vous  appelez 


REVUE  DE  PARIS.  109 

ça,  sur  la  réquisition  d'un  homme  qui  en  a  fait  au  moins  autant 
que  lui  ! 

l'avocat. 
Mais  vous  sentez  bien  qu'on  ne  peut  pas  porter  un  œil  iu- 
quisitorial  sur  la  vie  privée;  dans  le  fonctionnaire,  il  y  a  deux 
hommes,  mon  cher  monsieur,  l'homme  public  et  l'homme  privé, 
vous  ne  voulez  pas  absolument  comprendre  cela. 

M.   DE  BLENAC 

Non,  morbleu!  je  ne  puis  pas  comprendre  qu'un  homme  ait 
le  front  de  venir  accuser  quelqu'un  d'une  faute,  quand  il  a  commis 
lui-même  la  même  faute. 

l'avocat. 
Vous  sentez  bien  qu'avec  ces  idées-là,  mon  cher  monsieur,  il 
n'y  aurait  plus  de  justice  possible. 

m.  de  blénac. 
Écoutez-moi,  on  va  tout  à  l'heure  appeler  la  cause  de  Saint- 
Pierre,  n'est-ce  pas  ? 

l'avocat. 
Sans  doute. 

31.  DEBLOAC. 

Eh  bien!  j'entrerai  là,  tout  droit,  et  je  dirai  ce  que  j'ai  vu. 

l'avocat. 
Eh  bien,  quoi?  qu'avez-vous  vu  ? 

H.    DE  BLENAC. 

J'ai  vu  une  fille  avec  laquelle  il  vivait,  qu'il  a  repoussé  si  fort, 
qu'elle  s'est  blessée  au  front. 

l'avocat. 
Cette  fille  a-t-elle  porté  plainte  contre  lui? 

M.  DE  BLENAC. 

Je  n'en  sais  rien. 

l'avocat. 
Si  elle  n'a  pas  porté  plainte,  qu'avez-vous  à  dire? 

M.  DE   BLENAC. 

Comment  !...  j'ai  à  dire  que  mon  pauvre  Edouard  a  bien  pu 
faire  par  un  généreux  emportement  ce  que  son  juge  a  fait  par 
mauvaise  honte;  or,  si  le  tribunal  excuse  la  conduite  du  juge,  il 
faudra  bien  aussi  qu'il  acquitleÉdouard  ;  c'est  tout  ce  que  je  veux. 

L*  AVOCAT. 

Vous  avec  une  singulière  idée  des  choses,  encore  une  fois .  en 
1  10 


HU  REVUE  DE  l'AKIS. 

admettant  que  M.  de  Clerville  soiL  coupable,  cela  ne  fera  pas  que 
votre  ami  soit  innocent;  cela  ferait  tout  au  plus,  si  vous  étiez 
écouté,  qu'au  lieu  d'un  coupable  il  y  en  aurait  deux...  Mais  d'a- 
bord, on  ne  vous  laissera  pas  parler. 

M,    DE  BLEXAC 

Comment,  on  ne  me  laissera  pas  parler  ? 

l'avocat. 
A  quel  titre  parleriez-vous  ? 

M.  DE  BLENAC. 

A  quel  litre  ! 

l'avocat. 
Oui. 

M.   DE  BLEXAC. 

Comme  défenseur,  comme  ami  d'Edouard  ! 

l'avocat. 
Soit...  mais  au  premier  mot  que  vous  direz  de  la  vie  privée 
de  M.  de  Clerville,  on  vous  fermera  la  bouche. 
M.  I»E  blexac. 
On  me  fermera  la  bouche  !  ah  !  cordieu  !  nous  verrons  ça. 

l'avocat. 
Et  si  vous  insistez,  on  vous  fera  sortir  de  l'audience,  et  on  vous 
condamnera  à  quelques  moisde  prison... 

M.   DE  ELEIV'AC. 

Ah  !  c'est  trop  fort  !  comment,  je  ne  pourrai  pas  dire  :  Vous 
qui  accusez,  vous  avez  fait  pis  ! 

l'avocat. 
Non. 

M.  DE  BLEXAC. 

Mais  c'est  une  infamie  !  qu'est-ce  donc  alors  que  la  justice  des 
hommes  ? 

l'avocat. 

Que  voulez-vous?  ça  ne  peut  pas  être  autrement  ;  un  juge,  un 
magistrat  est  toujours  un  homme  après  tout. 

M.  DE  BLEXAC. 

Mais,  mille  diables  !  il  ne  doit  être  ni  faible,  ni  vicieux,  dans 
cet  état-là  j  qui  le  force  à  être  juge  ? 
l'avocat. 
C'est  comme  ça  pourtant. 


REVUE  1>E  PARIS.  111 

in  inconnu,  s' adressant  à  M.  de  Blenae. 
Eh  bien  î  monsieur,  on  appelle  la  cause  de  votre  ami.  Allons, 
allons. 

l'avocat* 

Surtout,  monsieur,  rappelez-vous  mes  conseils. 

M.  DE  BLESAC. 

Oui.  pour  ne  pas  les  suivre. 

l'avocat. 

Faites  comme  vous  l'entendez,  monsieur. 

SCÈNE  V. 

Vaudience.  —  Les  juges.  —  Êpaminondas  remplit  les  fonc- 
tions du  ministère  public.  —  M.  de  Saint-Pierre  est  au 
banc  des  accusés.  —  Epaminondas  lit  un  Ion  y  réquisitoire 
contre  M.  de  Saint-Pierre  .  et  termine  en  demandant  ven- 
geance contre  l'homicide,  au  nom  de  la  morale  et  de  la  so- 
ciété outragées,  etc.  .etc..  eic.—Jprès  lui.  on  entend  F  avocat 
delà  fille  Julie  Mangeux.  partie  civile.  —  Vavocat  ré- 
clame deux  cent  mille  francs  de  dommages-intérêts  pourra 
cliente,  gui  soutenait,  dit-il.  seule,  sa  pauvre  famille  par 
son  travail,  etc..  etc.—ï'io'.entesortiedudit  avocat  contre 
les  nobles  de  l'ancien  régime  et  contre  les  riches.  qui, 
méconnaissant  les  progrés  du  siècle,  sont  assez  scélérats, 
assez  stupides,  pour  songer  à  molester  de  malheureuses 
jeunes  filles,  parce  qu'elles  sont  pau  vres  et  du  peuple  :  puis, 
passant  du  plaisant  au  sévère,  après  avoir  ironiquement 
rappelé  le  droit  du  seigneur,  et  fait  une  terrible  allusion 
aux  férocités  de  Tibère  à  Captée,  F  avocat  jette  un  cri 
de  douleur  déchirant  de  maternité,  au  nom  de  la  mère  de 
Julie  Mangeux  :  il  appelle  cette  mère  inconsolable,  elle 
vient,  elle  parait,  mais  comme  elle  se  montre  un  peu  ivre 
dans  sa  déposition,  l'avocat  s'écrie  qu'elle  a  la  tète  boule- 
omnée  par  le  malheur  de  sa  fille  chérie,  la  fait  rasseoie . 

iiide  cent  mille  francs  de  dommages  et  intèrèis  de  plus, 
eu  égal  d  au  dérange  nunt  des  facilites  meniaUs  de  lu 
f,ume  Mangeux.  et  conclut  à  deux  cent  mine  firmes 
pour  la  fille,  cent  mille  francs  pour  la  mère.  —  Repli- 
ant   de  l'avocat  de  M.  de  Soint-l'ierre.  qui  expose  clai- 


112  REVUE  DE  PARIS. 

rement  les  faits.— Le  président  demande  à  M.  de  Saint- 
Pierre  s'il  a  quelque  chose  à  dire  pour  sa  défense.  A  ce 
moment,  M.  de  Blenac  se  lève  malgré  les  recommanda' 
tions  de  l'avocat  de  M.  de  Saint-Pierre. 

M.  DE  BLENAC. 

Moi,  monsieur,  j'ai  à  dire  quelque  chose. 

LE  PRÉSIDENT. 

Qui  êtes-vous,  monsieur  ? 

M.  DE  BLENAC. 

George,  comte  de  Blenac,  colonel  en  retraite,  tuteur  de  M.  de 
Saint-Pierre. 

LE  PRÉSIDENT. 

"    Que  voulez-vous,  monsieur? 

M.  DE  BLENAC. 

D'abord  je  veux  prévenir  le  polisson  {d'un  doigt  menaçant, 
il  montre  l'avocat  de  la  fille  Mangeux)  qui  a  osé  parler  de 
mon  pupille  comme  il  en  a  parlé,  qu'il  aura  affaire  à  moi  en 
sortant  d'ici...  (A  ces  mots,  l'avocat  delà  fille  Mangeux  prend 
des  notes  sur  son  bonnet  carré.) 

LE  PRÉSIDENT. 

Monsieur,  vous  oubliez  ie  respect  que  vous  devez  à  la  Cour  et 
à  la  défense.  Songez-y,  ou  sans  cela  je  vous  ôterai  la  parole. 

M.  DE  BLENAC. 

Soit...  (Se  tournant  vers  l'avocat)  je  te  retrouverai,  har- 
gneux bavard!  et,  morbleu  !  tu  ne  perdras  rien  pour  attendre. 
(L'avocat  prend  de  nouvelles  notes.)  D'abord,  messieurs,  je 
vous  déclare  que  monsieur  (il  montre  Épaminondas)  qui  ac- 
cuse les  autres,  fait  encore  pis,  lui  ! 

le  président,  sévèrement 
Monsieur,  taisez-vous...  allez  vous  asseoir. 

m.  de  blenac 
Comment,  morbleu  !  que  j'aille  m'asseoir? 

LE  PRÉSIDENT. 

Oui,  monsieur,  asseyez-vous;  la  Cour  veut  bien,  à  cause  de 
l'intérêt  que  vous  portez  au  prévenu,  à  cause  de  voire  âge  et  des 
services  que  vous  avez  sans  doute  rendus  au  pays,  user  d'indul- 
gence envers  vous.  Encore  une  fois,  allez  vous  asseoir. 

W.  DE  BLENAC. 

Ah!  ça,  est-ce  que  je  radote?  Mille  diables,  je  ne  veux  pas 


REVUE  DE  PARIS.  113 

m'asseoir,  moi;  je  vous  dis  que  M.  de  Clerville  qui  accuse  les  au- 
tres a  commis  la  même  faute,  et  si  vous  condamnez  mon  pupille, 
vous  devez  le  condamner  aussi...  Si  vous  le  laissez  siéger  près 
de  vous,  alors  acquittez  Edouard  de  Saint-Pierre  :  j'espère  que 
c'est  clair...  C'est  tout  ce  que  je  demande. 

épajiinondas,  se  levant  avec  dignité. 
Je  demande  acte  à  la  Cour  de  celte  diffamation. 

,  (Le  pré  si  dent  fait  un  signe  de  tête  a/firmatif.) 

M.   DE  ELE.NAC. 

Ah!  corbleu... 

LE  PRÉSIDENT. 

Taisez- vous,  monsieur,  vous  ne  savez  pas  à  quoi  vous  vous 
exposez.  J'engage  l'avocat  du  prévenu  Saint-Pierre,  dans  l'intérêt 
de  son  client,  à  vous  en  avertir  encore  une  fois;  la  Cour  use  d'une 
indulgence  extrême  en  ne  vous  faisant  pas  immédiatement  arrê- 
ter pour  vous  punir  de  l'outrage  que  vous  osez  faire  à  un  de  ses 
membres. 

M.  DE  BLENAC. 

Il  ne  s'agit  pas  de  tout  ça  :  il  y  a  une  justice  ou  il  y  en  a  pas; 
s'il  y  a  une,  pourquoi  ceux  qui  la  rendent... 

LE  PRÉSIDENT. 

Huissiers...  gendarmes...  faites  sortir  le  prévenu. 

M.  DEELENaC 

Ah  !  mille  carabines...  nous  allons  voir  ça  ! 

LN  BRIGADIER  DE  GENDARMERIE. 

Mon  colonel,  filez  doux...  filez  doux...  allez,  c'est  le  plus  sûr. 

31.  DE  BLENAC. 

C'est  une  infamie  !  J'ai  vu  une  fille  chez  ce  drôle-là,  et... 

le  président  se  lève  et  se  couvre. 
Il  est  impossible  à  la  Cour  de  supporter  un  pareil  scandale, 

l'audience  est  levée. 

On  emmène  M.  de  Blenac  malgré  sa  résistance.  Pendant  ce 
temps,  la  Cou?\  délibérant  sur  l'incident,  condamne  immé- 
diatement le  sieur  de  Blenac  à  trois  mois  de  prison,  comme 
s' étant  rendu  coupables  d'injures,  etc..  etc.  Puis  la  ques- 
tion de  savoir  sites  coups  portés  à  la  plaignante  Julie  Man- 
geu.v  ont  occasionné  une  incapacité  de  travail  de  plus  de 
vingt, jours,  étant  soumise  an  jurv  et  résolue  ai/irmative- 

10, 


114  REVUE  DE  PARIS. 

ment,  avec  ci,  constances  atténuantes,  M.  de  Saint-Pierre 
est  seulement  condamné  à  un  an  de  réclusion. 


LE  CH0EER. 

O  justice!  6  justice  sainte  et  sacrée!  magnifique  reflet  de :1a 
Divinité,  quel  est  celui  qui  ne  troublera  pas  d'effroi  «*»*"£ 
ton  sanctuaire  ?  que.  est  celui  qui  ne  comprendra  p.  d  n .toute 
son  immensité  la  terrible  mission  qu'il  accepte  en  osa ni _ .m  er 
prêter  ?  quel  est  celui  qui  sans  terreur  viendra  dtre  aux  hommes 
assemblés  :  Écoutez-moi,  roici  ta  rente. 

ACTE  III. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

ÉPAMIIsONDAS,  SIMONNEAU. 
Êvaminondas  a  trente-cinq  ans.  -  De  procureur  du  roi  il 
^Zenn  Juge,  son  air  est  plus  rogue  «*££»£ 
-  Simonneau  neparaît  pas  change.  -  La  scène  **P*°™ 
dans  la  chambre  à  coucher  d'Jïpaminondas  -  Au  fond 
une  alcôve,  de  chaque  côté  un  cabinet  dont  les  vihages 
sont  cachés  par  un  rideau. 

épamuondas,  réfléchissant.  . 

Le  plus  fort  est  fait;  tout  ce  que  je  crains  maintenant,  c  est 
sa  diable  de  tète  !... 

SIMONNE  AU. 

Écoute  donc,  moucher;  ça  dure  depuis  trois  ans   el  à  .on 
âge  on  ne  se  voit  pas  ainsi  quittée  sans  regrets,  vu  qu  à  son  m 
l"s  successeurs  sont  rares;  et  puis  encore  à  son  âge... 
épa>ii™>-das,  V interrompant. 

A  son  âge,  à  son  âge,  tu  es  toujours  à  me  parler deson  âge... 
il  ne  s'agit  pas  de  ça. 

SDIO.NNEAU. 

Mais  il  s'en  agit  fort  au  contraire,  car  si  cette  pauvre  madame 
Grasset  rf avait'pas  son  âge,  elle  trouverait  un  consolateur  qui 


REVUE  DE  PARIS.  115 

le  ferait  oublier;  mais  avec  ses  petits  cinquante  ans  il  lui  fau- 
dra passerai!  moins  une  bonne  dizaine  d'années  à  chercher  ledit 
consolateur,  et  alors,  ma  parole  d'honneur,  je  crois  qu'il  sera 
trop  tard  pour... 

épaminondas.  l'interrompant  en  haussant  les  épaules. 

Si  c'est  ainsi  que  tu  me  donnes  des  conseils,  je  l'en  remercie. 
simon: VEAU. 

Voyons,  parlons  sérieusement  :  après  tout,  cette  pauvre  ma- 
dame Grasset,  que  peut-elle  Taire  et  dire  ?  T'appeler  grosingral... 
te  reprocher  que  c'est  grâce  à  son  influence  sur  son  neveu  le 
ministre,  que  tu  as  été  nommé  juge  beaucoup  plus  tôt  que  tu 
n'aurais  dû  l'être? 

ÉPAM1N0NDAS. 

Eh  bien  !  oui,  c'est  justement  ce  qui  me  contrarie,  je  ne  puis 
pas  nier  qu'elle  m'ait  beaucoup  servi  dans  celte  occasion  ;  aussi 
je  ne  sais  pas  ce  que  je  donnerais  maintenant  pour  ne  lui  avoir 
aucune  obligation. 

SIMONNE  AU. 

C'est  surprenant,  ça  fait  toujours  cet  effet-là  dès  qu'on  n'a 
plus  besoin  des  gens. 

ÉPAMINONUAS. 

Avec  cela,  elle  a  une  tête  !  ah  ! 

SIMONNEAU. 

Le  fait  est  que,  pour  une  ex-blonde  de  son  âge,  elle  est  têtue 
comme  une  mule. 

ÉPAMINONDAS. 

C'est  une  enragée  ! 

SIMONNEAU. 

Mais,  quand  elle  serait  mille  fois  plus  hydrophobe,  encore  une 
fois,  que  peut-elle  faire?  elle  ne  peut  pas  te  nuire  dans  l'esprit 
de  son  neveu  le  ministre,  puisque  tu  épouses  sa  pupille  à  lui  ;  à 
quoi  d'ailleurs  attribuerait-elle  ce  revirement?  elle  qui  t'a  tou- 
jours si  fort  appuyé  près  de  lui  !  et  puis  enfin  le  ministre  a  trop 
d'intérêt  à  ce  mariage,  pour  ne  pas  se  mettre  au-dessus  des  criail- 
leries  de  sa  respectable  tante. 

ÉPAMINONUAS. 

Cela  est  vraisemblable. 

SIMONNEAU. 

Cela  est  sûr.  car.  entre  nous,  cette  pupille-là,  mon  cher,  qui 


116  REVUE  DE  PARIS. 

n'a  ni  père  ni  mère,  nie  fait  joliment  l'effet  d'être  un  faux  pas 
dudit  ministre,  quand  il  était  mauvais  petit  avocat  de  rien  du 
tout  dans  sa  province,  d'abord  elle  lui  ressemble  comme  deux 
gouttes  d'eau,  en  extrêmement  affreux,  vu  qu'il  est  très-laid  par 
soi-même. 

ÉPAMINOIVDAS. 

Le  fait  est  que  l'orpheline  est  loin  d'être  jolie  ;  mais  il  faut  bien 
passer  par  là-dessus,  la  dot  est  raisonnable;  mais  l'important 
c'est  qu'en  signant,  je  suis  nommé  conseiller  à  13,000  fr.  d'ap- 
poinlemenls  inamovibles.  Or,  c'est  a  peu  près  comme  s'il  ajou- 
tait 200,000  francs  à  la  dot. 

SI  MO*  NE  AU. 

Juste...  car  à  cinq  pour  cent,  en  viager,  à  ton  âge,  12,000  fr. 
de  revenu  représentent  bien  200,000  fr...  Tu  étais  né  pour  être 
banquier. 

ÉPAMI\OXDAS. 

Sans  compter  l'influence  du  ministre,  car  demain  il  ne  le  se- 
rait plus,  qu'il  se  raccrocherait  toujours  à  quelque  chose,  vu  que 
dans  ce  temps-ci  on  ne  vous  fait  pas  ministre  impunément  pour 
l'avenir  ;  et  puis  enfin  j'ai  la  place,  et  je  ne  pouvais  guère  comp- 
ter sur  uu  pareil  avancement,  c'a  été  déjà  bien  assez  que  ma- 
dame Grasset  m'ait  fait  nommer  juge  ;  aussi  sans  cette  obliga- 
tion, je  me  trouverais  dans  la  plus  belle  position  du  monde. 

SIHONNKAU. 

Mais,  que  peux-tu  craindre? 

ÉPAMIÎNOXDAS. 

Les  scènes...  madame  Grasset  est  d'une  violence  !... 

SIMONNEAU. 

El  où  diable  veux-tu  qu'elle  te  fasse  des  scènes,  puisque  tu  ne  lui 
donnes  plus  de  rendez-vous?  ce  n'est  pas  chez  son  neveu,  ni  au 
palais,  ni  dans  la  rue,  ni  chez  toi  ;  car  elle  n'y  est  jamais  venue 
et  n'oserait  pas  y  venir,  et  puis  à  la  rigueur,  moi,  je  te  conseille- 
rais, si  elle  te  tourmentait  par  trop,  de  tout  avouer  à  ton  minis- 
tre. Il  a  été,  dans  son  temps,  plus  que  farceur;  il  est  roué  comme 
un  vieux  juge,  et  il  comprendra  d'autant  mieux  ta  position  qu'a- 
vant tout,  ce  qu'il  veut,  tu  ne  peux  pas  te  le  dissimuler,  c'est  se 
débarrasser  de  sa  fille  naturelle  en  le  la  faisant  épouser  ;  ça  le 
convient,  soit:  mais  à  lui  aussi,  et  il  laissera  crier  sa.respectable 
tante,  sois-en  sûr. 


REVUE  DE  PARIS.  117 

ÉPAMI.NONDAS. 

Au  fait,  tu  as  raison,  c'est  le  plus  court  ;  mais  en  attendant, 
je  vais  toujours  me  sceller  le  plus  possible. 

S15I0!SNEAU. 

Ah  ça  !  et  tu  as  écrit  à  madame  Grasset  de  la  bonne  encre, 
j'espère  ? 

ÉPA3IIX0NDAS. 

Oui.  Très-brutalement  et  sans  explication,  je  lui  ai  dit  que  j'a- 
vais des  raisons  pour  rompre  et  que  je  rompais. 

SniON.NEAC 

Rien  de  plus  clair.  Elle  ne  sait  rien  du  mariage  projeté. 
épaui:sondas. 

Pas  un  mot  ;  le  minisire  m'a  dit  que  pour  pouvoir  me  porter 
sur  le  travail  d'avancement,  il  ne  fallait  pas  qu'on  se  doutât  de 
mon  mariage  avec  sa  pupille,  parce  qu'alors  les  journaux  se 
mettraient  à  crier  comme  des  aigles  contre  le  népotisme,  les 
passe-droits,  etc.,  et  autres  balivernes  ;  tandis  qu'une  fois 
nommé,  le  mariage  se  fera;  et  après,  on  criera  si  on  veut. 

SIMONXEAU. 

Oh  !  c'est  un  malin,  un  finaud,  il  a  fait  de  fameux  tours  dans 
sa  petite  ville,  où  il  était  avocat  ;  et  il  y  a  l'histoire  de  la  femme 
d'un  serrurier  chez  laquelle  il  s'était  mis  en  pension,  qui  est  a 
crever  de  rire;  mais  lu  médiras  qu'après  tout  dans  ce  temps-là, 
ce  pauvre  cher  homme  ni  personne  ne  pouvait  guère  se  douter 
qu'il  serait  jamais  ministre  ;  malgré  ça,  ça  fait  toutde  même  un 
drôle  de  suprême  représentant  de  la  justice  en  France  ! 

ÉPA3IIXOXUAS. 

Qu'est-ce  qu'il  y  a  d'extraordinaire  là-dedans  ?  Chacun  fait 
d'abord  son  affaire.  Parce  qu'il  est  ministre  de  la  justice,  faut-il 
qu'il  néglige  pour  cela  ses  intérêts  et  ceux  de  sa  famille  ?  Après 
tout,  on  ne  vous  laisse  déjà  pas  si  longtemps  dans  ce  poste,  pour 
ne  pas  ne  pas  se  dépêcher  de  caser  les  siens  ;  sur  cent  person- 
nes il  y  en  a  quatre-vingts,  bien  sûr,  qui  agiraient  comme  il  agit. 
et  comme  j'agis  moi-même. 

SIMONNEAU. 

Ah  ça!  est-ce  que  tu  me  prends  pour  un  petit  journal,  pour 
croire  que  je  pense  le  contraire  ?  Quatre-vingts  personnes  !  dis 
donc  qu'il  y  en  a  quatre-vingt-dix-neuf  sur  cent  qui  agiraient 
comme  lu    agis;  car,  après  tout,  qu'est-ce  que    tuas  fait? 


118  REVUE  DE  PARIS. 

Voyons  :  on  a  su  que  tu  avais  eu  une  fille  pour  maîtresse,  eh 
l>ien  !  beaucoup  de  tes  confrères  en  ont  été,  en  sont,  ou  en  se- 
ront là.  Après  ça,  quand  tu  as  été  juge,  rompant  AHndignes 
liens,  tu  as  eu  une  femme  mariée  pour  maîtresse,  beaucoup  en 
sont  encore  là.  Maintenant  que  tu  montes  encore  en  grade,  tu 
le  ranges  tout  à  fait,  et  tu  épouses  une  jeune  orpheline,  pupille 
d'un  ministre,  qu'est-ce  qu'il  y  a  là-dedans  qui  puisse  choquer? 
qui  a  le  droit  de  dire  quelque  chose  sur  ta  vie  privée  ?  tu  te  tiens 
bien  dans  le  monde  ;  tu  ne  joues  pas  trop  gros  jeu  à  la  bouil- 
lotte ;  tu  te  bornes  à  la  walse  et  à  la  contredanse,  sans  te  livrer 
aux  danses  de  caractère.  Si  lu  vas  chez  Musard,  c'est  en  bour- 
geois. Tous  les  jours,  depuis  midi  jusqu'à  quatre  heures,  tu  de- 
viens lorgane  de  la  morale  publique,  et  tu  cries  comme  un  sourd 
après  toutes  sortes  de  vices  et  de  scélératesses,  que  diable  peut- 
on  vouloir  de  plus  ?  mais  c'est-à-dire,  mon  cher,  que  tu  es  l'exem- 
ple des  représentants  de  Thémis.. 

épaminondas,  se  rengorgeant  avec  une  orgueilleuse  mo- 
destie. 

Allons,  allons,  l'exemple...  non...  c'est  trop  fort,  mais  je  suis 
comme  le  commun  des  martyrs,  et  je  n'ai  rien  à  me  reprocher... 
aussi  me  trouverais-je  parfaitement  heureux  sans  la  peur  que 
j'ai  de  cette  satanée  Eulalie... 

SniONXEAU. 

C'est  un  mauvais  moment  à  passer,  voilà  tout. 

ÉPAMINONDAS, 

C'est  vrai,  mais  je  vais  toujours  donner  des  ordres. 
{Il  sonne.  —  Entre  un  domestique.) 
Pierre,  je  n'y  suis  absolument  pour  personne,  vous  entendez, 
absolument  pour  personne,  excepté  pour  une  dame  âgée  qui  doit 
venir  à  midi. 

{Le  domestique  sort.) 
simonneau. 
Qu'est-ce  que  cette  dame  âgée  ? 

ÉPAMIXONDA'S. 

Ah  !  un  ennui  assommant  !  une  affaire  d'adultère  ;  c'est  la 
mère  de  l'accusée,  le  ministre  me  l'a  recommandée,  pour  la 
forme  seulement,  me  disant  qu'il  n'y  tenait  pas  le  moins  du  monde  ; 
et  comme  je  préside  le  tribunal  où  cela  sera  jugé,  la  mère  vient 
sans  doute  pour  «s'intéresser  à  sa  fille. 


REVUE  DE  PARIS.  Uf 

SIMOXNEAU. 

Et  la  fille  jolie...  hein  ? 

ÉPAMISOSDAS. 

On  la  dit  charmante. 

BiatMflAVt 

Ah  scélérat  !  scélératissime  ! 

ÉPAMI>"ONDAS. 

Non...  non...  parole  d'honneur,  je  ne  l'ai  jamais  vue.  j'ai  bien 
d'autres  choses  en  tète,  ma  foi. 

Sl.MOXlSEAU. 

Ah  ça  !  voyons,  entre  nous,  ça  doit  pourtant  toujours  le  faire 
un  singulier  effet  de  juger  de  ces  choses-là...  Une  cause  d'adul- 
tère, par  exemple. 

ËPA M  FONDAS. 

Pourquoi  ? 

SI5I0SNEAU. 
Pourquoi? 

ÉPAMnOXDAS. 

Oui.  Pourquoi  ça  doit-il  me  faire  de  l'effet  ? 

SIHOS.NEAU. 

Va  demander  cela  à  ce  pauvre,  à  cet  infortuné  Grasset...  Il 
te  le  dira  peut-être. 

ÉPAMINO.NDAS. 

Allons,  bon  !  te  voilà  comme  ce  vieux  fou  de  M.  de  Blenac  !  Que 
diable  veux-tu  que  ça  me  fasse?  Est-ce  que  je  suis  juge  dans  la 
vie  privée  ?  Est-ce  que  je  suis  homme  du  monde,  quand  je  suis 
juge?  Tu  ne  veux  pas  comprendre  qu'il  y  a  deux  hommes  en 
moi.  comme  dans  tous  les  fonctionnaires,  mon  cher  .-  l'un  com- 
mence à  quatre  heures  du  soir  jusqu'à  dix  heures  du  matin. 
et  l'autre  depuis  dix  heures  du  matin  jusqu'à  quatre  heures 
du  soir  :  la  conduite  de  l'un  n'a  aucun  rapport  avec  la  conduite 
de  l'autre. 

SniOKSEAU. 

Je  sais  cela  de  reste...  mais  franchement,  ça  ne  te  fait  rien  de 
juger  certaines  causes  ? 

Rien. 

SlMU.WEAl. 

U'est  drôle. 


120  REVUE  DE  PARIS. 

ÉPAMIXONDAS. 

Bon,  c'est  drôle  !  voilà  maintenant  que  tu  dis  comme  disait 
cette  bêle  de  Fanny. 

SIM  ON  S  EAU. 

Merci...  ça  n'empêche  pas  que  malgré  tout,  en  y  réfléchissant 
bien,  ça  me  semble  toujours  très-bouffon...  Mais  tu  m'as  dit  que 
lu  avais  à  travailler,  je  te  laisse. 

ÉPAMlNONDAS. 

C'est  vrai,  je  lambine,  et  j'ai  énormément  à  faire,  j'ai  à  relire 
mon  dossier  de  celte  cause  d'adultère,  je  n'ai  pas  eu  le  temps  d'y 
mettre  seulement  le  nez,  tant  mon  mariage  et  madame  Grasset 
m'ont  continuellement  occupé...  Balh!  après  tout,  comme  lu 
dis,  je  n'ai  rien  à  craindre  d'Eulalie. 

SIMONNEAU. 

Encore  une  fois,  il  n'y  a  pas  la  plus  petite  crainte  à  avoir;  au 
plus,  des  crialleries  et  voilà  tout.  Allons,  à  tantôt,  après  ton  au- 
dience, magistrat! 

ÉPAMI>0NDAS. 

N'y  manque  pas,  je  veux  te  tenir  au  courant  de  tout. 

SIMONNEAU. 

Allons,  courage!  (Il sort.) 

SCÈNE  II. 

épaminondas  seul.  —  II  se  met  à  son  bureau. 
Ce  diable  de  Simonneau  m'a  tout  à  fait  rassuré  ;  après  tout,, 
il  a  raison.  Qu'est-ce  qu'Eulaiie  peut  faire?  les  liaisons  ne  sont 
pas  éternelles,  autant  vaudrait  se  marier  tout  de  suite,  et  puis... 
si  elle  a  sa  tèle.  j'ai  la  mienne;  je  n'en  ai  pas  l'air,  mais  je  vais 
mon  petit  bonhomme  de  chemin...  et  pas  si  bêlement...  à  trente- 
cinq  ans  conseiller.  Aussi  je  n'irai  pas,  pardieu  !  sacrifier  une 
position  faite,  assurée  et  considérable,  aux  cinquante  ans  passés 
de  madame  Grasset...  Mais  voyons  ce  dossier.  {Il parcourt  une 
liasse  de  papiers.)  Voyons  le  nom  de  l'accusée...  Madame  An- 
gélique Germeuil...  Tiens, Genneu il...  c'est,  comme  dit  Frede- 
rick dans  l'Auberge  des  Adrets  :  «  Cet  excellent  Germeuil.  » 
Angélique,  j'aime  assez  ce  nom-là...  Angélique?  Angélique... 
Oui,  mais  il  faut  être  diantrement  jolie  pour  le  porter,  comme 
lous  les  noms  simples,  du  reste.  Mais  le  mari...,  qu'est-ce  qu'il 


RE  VIE  DE  PARIS.  121 

est  ?  c'est-à-dire  quel  est  son  état,  car  ce  qtill  est...  ça  se  devine. 
Voyons!  M.  Dieudonné  Bonneval.  rentier...  je  n'aime  pas  cet  état 
négatif,  rentier,  rentier  tout  court, ça  ne  rend  pas,  ni  pour  l'atta- 
que, ni  pour  la  défense.  Mais  l'accusé,  le  Don  Juan,  le  séducteur, 
voyons  ?  Ernest  de  Surville.  Oh!  parfait.  Ernest  de  Surville! 
vrai  nom  d'opéra  comique,  je  parie  qu'avec  cela  il  est  au  moins 
capitaine  de  hussards.  Non.  rentier  aussi...  Ah  !  ça  se  passe  en- 
tre rentiers,  à  ce  qu'il  parait  ?...  Ah  !  rentier!  [Réfléchissant.) 
Voilà  une  belle  profession  ;  si  demain  j'héritais  d'un  oncle  d'A- 
mérique, comme  on  dit.  d'une  bonne  cinquantaine  de  mille  livres 
de  rente,  ou  seulement  de  vingt-cinq...  je  sais  bien  quelqu'un 
qui  ne  lirait  plus  de  dossiers.  Bath  !  après  ça  ma  position  est 
bonne,  et  si  mon  mariage  s'arrange  bien...  je  n'ai  pas  beaucoup 
à  me  plaindre;  voyons,  que  je  calcule  un  peu.  (//  pose  des 
chiffres  sur  une  feuille  de  papier.)  12.000  francs  de  ma  place, 
une  rente  de  4.000  francs  sur  le  grand-livre  que  donne  le  mi- 
nistre, et  une  pension  de  2,40$  francs  pour  la  toilette  de  sa  pu- 
pille (additionnant)  :  12  et  4  font  IGet  2font  18,  ci  :  did-huit 
mille  quatre  cents  francs,  sans  compter  les  espérances,  ni  mes 
économies  ;  mais  mes  économies  passeront  pour  la  corbeille  et 
l'ameublement,  reste  donc  18.400  francs  net  par  an;  on  ne 
peut  certainement  pas  mener  grand  train  avec  ça.  mais  enfin, 
on  peut  très-bien  vivre...  Après  tout,  entre  moi  et  ma  con- 
science, je  ne  puis  pas  nier  que  ce  soit  à  cette  pauvre  Eulalie  que 
je  doive  une  bonne  partie  de  tout  cela  :  si  je  ne  l'avais  pas  con- 
nue, j'aurais  été  juge  moins  vite,  je  n'aurais  pasconnu  le  minis- 
tre, aussi  elle  peut  véritablement  me  traiter  d'ingrat  ;  soit, 
qu'elle  me  traite  d'ingrat...  mais  d'un  autre  côté  je  ne  puis  pas 
non  plus  perdre  une  aussi  favorable  chance  pour  les  beaux  yeux 
de  madame  Grasset,  qui  commencent  à  être  diablement  accom- 
pagnés de  la  patte  d'oie,  et  puis  pendant  cinq  ans  je  lui  ai  été 
très-fidèle,  à  pari  çà  et  là  quelques  petites  obscurités.  Mais,  à 
son  Age.  de  quoi  se  plaindrait-elle  ?  nedemeurera-l-elle  pas  d'ail- 
leurs, si  elle  lèvent,  mon  amie,  mon  excellente  amie?  et  si  elle 
m'aime  véritablement  pour  moi.  ne  doit-elle  pas  se  sacrifier? 
Car,  après  tout,  c'est  comme  cela  qu'il  faut  aimer  les  gens,  non 
pas  pour  soi-même,  mais  pour  eux  ;  et  puis  enfin  le  meilleur, 
après  tout,  c'est  qu'elle  ne  peut  pas  absolument  me  nuire;  aussi 
tout  est  pour  le  mieux  dans  le  meilleur  des  mondes...  et  je  suis 
1  11 


122  REVUE  DE  PARIS. 

vraiment  un  gaillard  né  coiffé  comme  on  dit.  Mais  à  propos  de 
gens  coiffés,  voyons  donc  cet  excellent  monsieur...  monsieur. 
(//  se  remet  à  lire  le  dossier  du  procès.)  Ah  !  M.  Dieudonné 
Bonneval  contre  la  dame  Angélique  Germeuil,  femme  Bonneval, 
son  épouse,  et  M.  Ernest  de  Surville,  c'est  le  séducteur.  (Il  con- 
tinue de  lire  le  dossier  en  chantonnant  entre  ses  dents-) 
Tra  la.  la,  la  !...  Ce  diable  d'air  que  j'ai  entendu  hier  chez  les 
Saint-Germains,  ne  me  sort  pas  de  la  tête...  Mais,  voyons, 
voyons,  soyons  donc  homme...  oublions  cet  air,  et  mettons-nous 
à  cette  cause.  Il  parait  que  le  mari  est  un  drôle  de  corps,  une 
espèce  de  maniaque...  mais  je  ne  vois  pas  de  preuves  de  flagrant 
délit.  Ah  si,  si,  des  lettres,  oh  !  j'adore  les  lettres.  (Prenant  un 
paquet  de  petit  papier.)  Voilà,  sur  ma  parole,  une  délicieuse  et 
bien  mignonne  petite  écriturede  femme...  voyons...  et  le  séduc- 
teur. Oh  !  oh  !  cela  devient  microscopique...  et  le  style.  (Feuil- 
letant .)Celles-ci  sont  du  commencement  de  la  liaison.  Madame, 
madame,  ah!  cela  s'amende...  il  n'y  a  plus  madame,  il  y  a 
seulement  cous...  bien,  bien  nous  voici  à  l'Angélique  tout 
court,  ça  marche,  ça  marche...  Ah!  voici  mon  Angélique, 
(Feuilletant  toujours.)  Ah  !  nous  voici  à  l'ange,  mon  doux 
ange...  Mais  sans  tutoiement...  voyons  plus  loin,  non,  non,  pas 
davantage,  c'est  singulier,  on  ne  se  tutoie  pas  du  tout. 
(A  ce  moment  entre  le  domestique.) 

PIERRE. 

Monsieur,  cette  dame  âgée... 

épaxixoxdas,  sans  lever  la  tète. 
Eh  bien  !  faites-la  entrer.  (Le  domestique  sort.) 

ÉPA311  SONDAS. 

Ah  !  des  supplications,  des  pleurs  !  voyons  le  nom.  (//  lit  le 
dossier.)  C'est  à  madame  de  Germeuil,  mère  de  l'accusée  ma- 
dame Bonneval,  que  je  vais  avoir  affaire. 
pierre,  annonçant. 
Madame  Grasset. 

$vAm*om  as, faisant  un  bond  sur  son  fauteuil. 
Diable  !  je  n'y  suis  pas  !  je  n'y  suis  pas  ! 

madame  grasset,  entrant. 
Vous  ne  m'attendiez,  pas,  monsieur?    (Le  domestique  sort.) 

épamnoivdas,  à  part. 
Et  moi  qui  suis  assez  bête  pour  dire  à  cet  imbécile  de  Pierre 


REVUE  DE  PARIS.  12"5 

une  femme  âgée,  sans  penser  qu'elle  aussi  est  nf^ée,  et  qu'il  ne 
la  connaît  pas!  (Haut.)  Madame!  ah!  madame!  quelle  horrible 
imprudence  ! 

MADAME    GRASSET. 

En  vérité,  monsieur,  vous  croyez... 

ÉPAMI>"0VDAS. 

Eulalie !  je  vous  en  conjure,  ne  restez  pas  un  moment  de  plus; 
j'attends  à  celte  heure  une  personne... 

MADAME  GRASSET,  éclatant. 

Une  rivale  !  j'en  était  sûre  ! 

ÉPAMINO>"DAS. 

Je  vous  jure,  Eulalie,  que  c'est  une  personne  que  le  ministre 
m'a  recommandée. 

MADAME  GRASSET. 

Vous  mentez  !  c'est  une  rivale.  Ainsi  !  voilà  le  motif  qui  vous 
a  fait  m'éerire  cette  lettre,  cette  affreuse  lettre. 

ÉPAMINONDAS. 

Je  vous  jure  que  ce  n'est  pas  une  rivale,  Eulalie.  Je  vous  en 
supplie  encore  une  fois,  songez  donc  que  j'attends  quelqu'un. 

MADAME  GRASSET,  S'aSSefCint. 

C'est  pour  cela  justement  que  je  reste. 

ÉPAMIVOVDAS. 

Mais  vous  vous  perdez  ;  cette  personne  que  le  ministre  m'a 
recommandée  peut  vous  connaître...  et  mon  caractère...  ma  po- 
sition... 

MADAME  GRASSET. 

Ah!  c'est  maintenant  que  vous  y  songez...  Cela  fait  pitié... 
Je  reste  d'ailleurs  5  j'ai  aussi  à  vous  parler  du  ministre, 
ÉPAMiNO?iûAS,  stupéfait. 
Que  voulez-vous  dire  ? 

MADAME   GRASSET. 

Je  sais  tout. 

ÉPAMINONDAS. 

Quoi?...  que  savez-vous? 

MADAME  GRASSET. 

Je  sais  tout,  vous  dis-je  ;  mais  ce  mariage  ne  se  fora  pas.  Ah  ! 
vous  croyez,  monsieur,  vous  servir  des  gens  pour  parvenir,  et 
les  sacrifier  après,  avec  la  plus  noire  ingratitude  '■  Non,  non; 
j'ai  une  tète.  Dieu  merci,  et  ce  mariage  ne  se  fera  pas,  car 


124  REVUE  DE  PARIS. 

c'est  moi  qui  vous  le  dis;  entendez-vous!   il  ne  se  fera  pas. 
épaminondas.  avec  impatience. 
Madame... 

MADAME   GRASSET. 

Oh  !  ces  airs-la  ne  m'effraient  pas,  moi!  Dabord  je  reste  ici  ; 
je  veux  voir  cette  femme,  car  c'est  une  rivale,  j'en  suis  sûre. 

ÉPAMINONDAS. 

Je  vous  jure... 

MADAME  GRASSET. 

Alors  pourquoi  la  recevez-vous  ici  ? 

ÉPAMINONDAS. 

Parce  qu'on  répare  mon  cabinet  ;  vous  pouvez  vous  en  assu- 
rer, c'est  la  seule  raison. 

madame  grasset,  montrant  un  des  cabinets  de  l'alcôve. 

Eh  bien  !  je  vais  me  cacher  dans  un  de  ces  cabinets-là,  et  je 
verrai  bien  si  vous  mentez. 

ÉPAMINONDAS. 

Mais  songez  que  mon  domestique  vous  a  vue  entrer;  quand  il 
introduira  cette  autre  personne,  ne  vous  voyant  plus  ici,  que 
pensera-t-il  ? 

MADAME    GRASSET. 

Envoyez  votre  domestique  en  commission ,  vous  ouvrirez 
vous-même  à  celte  belle  solliciteuse. 

ÉPAMINONDAS. 

Mais  je  vous  répète  que  cette  belle  solliciteuse  est  une  femme 
âgée,  qui  vient  m'intéresser  à  sa  fille. 

MADAME  GRASSET. 

Alors  je  la  verrai,  car  je  reste,  je  ne  sors  pas  d'ici...  J'ai  d'ail- 
leurs à  vous  parler  ;  je  sais  que  vous  ferez  tout  au  monde  pour 
m'éviter  désormais;  j'ai  risqué  une  imprudente  démarche,  j'en 
veux  recueillir  le  fruit,  et  vous  dire  au  moins  tout  ce  que  votre 
infâme  conduite  mérite... 

ÉPAMINONDAS. 

Madame...  Eulalie!  je  vous  en  supplie... 

MADAME  GRASSET,  " 

Cela  ne  sert  à  rien;  je  vous  ai  dit  que  je  resterais,  et  je  reste- 
rai ;  vous  méconnaissez?... 

épaminondas,  furieux. 
Il  faut  bien  faire  ce  que  vous  voulez. 

(//  sort  et  revient  aussitôt.) 


REVUE  DE  PARIS.  125 

MADAME   GRASSET. 

Voilà  donc,  monsieur,  votre  gratitude  pour  les  services  que  je 
vous  ai  rendus  ! 

ÉPAMINONDAS. 

Madame... 

MADAME  GRASSET. 

Osez  dire  que  ce  n'est  pas  à  moi  que  vous  devez  votre  posi- 
tion ? 

ÉPAMINONDAS. 

Vn  bienfait  reproché... 

MADAME  GRASSET. 

Oui,  je  vous  le  reproche,  et  j'en  ai  le  droit,  car  vous  vous  con- 
duisez envers  moi  comme  le  plus  odieux  des  ingrats,  vous  rom- 
pez avec  une  brutalité  qui  n'a  pas  de  nom  !  vous... 

(On  entend  sonner.) 

ÉPAMINONDAS. 

Je  vous  l'ai  dit,  c'est  cette  personne..  Pour  Dieu  !  cachez-vous 
là  et  ne  remuez  pas. 

MADAME   GRASSET. 

Prenez-y  garde,  on  ne  me  trompe  pas  impunément! 

(Elle  entre  clans  le  cabinet.) 

ÉPAMINONDAS. 

Au  diable  les  sollicitations  et  les  solliciteuses  !  je  suis  d'une 
humeur  !...  (Il  va  ouvrir.) 

SÈCNE  III. 

Madame  de  GERMEU1L,  ÉPAMINONDAS  la  précède. —Madame 
de  Germeuil  a  cinquante  ans,  est  vêtue  de  noir.  —  Elle 
porte  ses  cheveux  gris  bouclés.  —  Figure  noble,  douce  et 
triste. 

êpaminondas,  avec  une  expression  d'humeur  mal  contenue. 
Veuillez  vous  asseoir,  madame. 

madame  de  GERMELiL,  tremblante  et les  larmes  aux yeux \ 
C'est  à  monsieur  de  Clerville  que  j'ai  l'honneur  de  parler  ! 

épamiisondas,  brusquement. 
Oui.  madame. 

madame  h  GUWiuu.Jrès-émue. 
Monsieur,  voici  une  lettre  de  M.  le  ministre  de  la  justice. 

11. 


126  REVUE  DR  PARIS. 

épamlnoxdas,  salue  et  lit. 
(A  part.)  C'est  cela  même,  le  bas  de  la  signature  recourbée  en 
crochet,  ce  qui  signifie  :  ne  pas  avoir  égard  à  la  recommandation  ; 
j'en  étais  sûr.  Allons,  débarrassons-nous  en  le  plus  tôt  possi- 
ble. Quel  ennui  !...  Et  Eulalie  encore  qui  est  là.  {Haut  et  d'un 
air  glacial  après  avoir  lu.)  Madame,  je  serai  toujours  heu- 
reux de  pouvoir  avoir  égard  à  la  recommandation  de  M.  le  mi- 
nistre, autant  du  moins  que  cela  sera  compatible  avec  mes 
devoirs,  et  avec  l'impartialité  qui  doit  caractériser  mon  minis- 
tère. 

MADAME    DE  GERMEUIL. 

Ah  !  monsieur  !  c'est  seulement  justice  que  je  demande  pour 
ma  fille,  justice,  monsieur,  hélas  !  et  rien  de  plus. 

ÉPAMI>0>"DAS. 

Et  c'est  aussi  la  justice,  la  stricte  et  sévère  justice  qui  déci- 
dera, madame,  du  sort  de  madame  votre  fille;  mais,  je  vous 
l'avoue,  je  viens  de  parcourir  de  nouveau  et  fort  attentivement 
le  dossier  de  l'affaire  Bonneval  ;  la  culpabilité  me  paraît 
grande,  flagrante  même  ;  les  lettres  prouvent  l'intimité  la  plus 
criminelle,  l'oubli  le  plus  complet  des  devoirs  les  plus  sainis  et 
les  plus  sacrés. 

MADAME     DE    GERMEETL. 

Ah!  monsieur,  ne  pensez  pas  cela...  ces  lettres,  je  vous  le 
jure,  sont  la  seule  faute  de  ma  pauvre  enfant  !  et  encore,  mon- 
sieur, si  vous  saviez  tout!  combien  elle  vous  paraîtrait  peut- 
être  excusable!...  (timidement)  mais  je  crains  d'être  indiscrète. 
éfamino.ndas,  d'un  air  sec. 
Madame,  je  me  dois  à  moi-même  d'éclairer  autant  que  pos- 
sible ma  conviction,  je  vous  écoute.  (A  part.)  Allons,  m'en  voilà 
pour  une  bonne  heure... 

(Il  regarde  avec  inquiétude  la  porte  du  cabinet  où 
est  cachée  madame  Grasset.) 
madame  de  GERMELiL,  essuyant  ses  larmes,  et  d'une  voix 
émue. 
Vous  saurez,  monsieur,  que  ma  fille  s'est  mariée,  il  y  a  en- 
viron cinq  ans,   à  M.  de  Bonneval.  mon  mari  vivant  encore... 
que  Dieu  lui  pardonne!   mais  ce  fut  lui  qui  contraignit  ma  fille 
à  ce  mariage,  qui  fut  absolument  de  convenance,  et  la  pauvre 
enfant  fit  dans  toute  retendue  du  mot  un  grand  et  douloureux 


REVUE  QE  TARIS.  127 

sacrifice  à  d'impérieuses  exigences  de  famille.  M.  d<-  Donnerai 
avait  plus  du  double  de  l'^ge  de  ma  fille,  monsieur;  ses  habi- 
tudes, ses  goûts  n'étaient  pas  les  mêmes;  mais  elle  se  résigna, 
et  renonçant  à  des  espérances  bien  chères  à  son  cœur  et  autre- 
fois formées,  elle  obéit  à  son  père.  Au  bout  de  six  mois  de 
mariage.  M.  de  Bonneval  déclara  à  sa  femme  qu'il  désirait 
qu'elle  habitât  la  campagne  l'hiver  et  l'été;  ma  fille  y  consentit, 
et  nous  allâmes  nous  établir  à  dix  lieues  de  Paris  dans  une  terre 
que  je  possède.  M.  de  Bonneval,  qui  avait  toujours  conservé  un 
pied  à  terre  à  Paris,  vint  d'abord  voir  ma  fiiie  une  fois  ou  deux 
par  semaine,  puis  ses  visites  devinrent  de  plus  en  plus  rares, 
il  ne  parut  plus  guère  qu'une  fois  par  quinzaine,  puis  une  fois 
tous  les  mois;  enfin,  monsieur,  il  resta  souvent  deux  ou  trois 
mois  sans  nous  voir... 

ÉPAM1>"0?»DAS. 

Peut-être  ses  affaires  exigeaient-elles  de  lui  ce  sacrifice, 
madame. 

MADAME  DE  GEKMECIL. 

Ses  affaires?  non,  monsieur,  il  n'en  avait  pas,  sa  fortune  et 
celle  de  ma  fille  lui  permettent  de  vivre  dans  la  position  la  plus 
indépendante  :  mais  hélas  :  ce  qui  le  retenait,  monsieur  c'était 
une  honteuse  et  ancienne  liaison  ;  oui,  monsieur,  telle  est  la 
cause  qui  l'éloignait  ainsi  d'une  femme  jeune,  belle  et  ver- 
lueuse. 

ÉPAMI>"OXDAS. 

Ceci,  madame,  est-il-bien  avéré  au  procès  ? 

MADAME  DE  GERMEEIL. 

Monsieur,  il  est  des  secrets  de  famille  si  flétrissants,  qu'on 
répugne  à  les  mettre  au  grand  jour  ;  pourtant,  si,  ne  reculant 
devant  aucun  scandale,  M.  de  Bonneval  poussait  les  choses  a 
l'extrémité,  comme  à  tout  je  préfère  la  justification  de  mon 
enfant,  ces  preuves,  telles  infâmes  qu'elles  sont,  seraient  four- 
nies, car  alors  je  n'hésiterais  plus...  Enfin,  monsieur,  nous  vé- 
cûmes ainsi  dans  l'abandon  le  plus  complet;  ma  fille  ne  se 
plaignait  pas,  mais  elle  souffrait  cruellement,  le  chagrin  la 
minait  sourdement,  sa  santé  s'altérait.  Trois  ans  se  passèrent 
ainsi.  Près  de  ma  terre  se  trouvait  une  maison  de  campagne, 
autrefois  habitée  par  M.  de  Surville,  un  de  nos  plus  anciens 
amis;  des  projets  d'union  entre  son  fils  et  ma  fille  avaient  été 


128  REVUE  DE  PARIS. 

presque  arrêtés,  lorsque  d'impérieuses  circonstances  forcèrent 
mon  mari  à  les  rompre,  ainsi  que  je  vous  l'ai  dit,  monsieur,  et 
à  supplier  sa  tille  de  s'unira  M.  de  Bonneval.  M.Ernest  de 
Surville  partit  désespéré  pour  un  long  voyage  ;  son  père  mourut, 
et  après  trois  ans  d'absence  il  revint  en  France;  des  intérêts  de 
fortune  l'appelèrent  dans  notre  voisinage...  il  vint  nous  voir... 
Hélas  !  monsieur  !  je  le  sens,  je  commis  là  peut-être  une  grande 
faute...  j'aurais  dû  le  supplier,  comme  je  le  fis  plus  tard,  de 
cesser  ses  visites  :  mais  que  voulez-vous,  monsieur  ?  j'étais  et 
suis  encore  si  confiante  dans  la  solidité  des  principes  de  ma 
fille,  nous  étions  si  seules,  si  isolées,  M.  de  Surville  était  pres- 
qu'un  parent  pour  nous  ,  ayant  été  pour  ainsi  dire  élevé  avec 
ma  fille... 

épahinoadas,  durement. 

Vous  fûtes  sans  doute  bien  coupable,  madame  :  ne  deviez- 
vous  pas  prévoir  combien  la  jeunesse  est  faible?  ne  deviez-vous 
pas  craindre  que  ces  feux  mal  éteints  ne  se  rallumassent  un  jour 
en  une  flamme  criminelle,  et  adultère? 

madame  de  germeuil,  avec  dignité. 

Non,  monsieur,  je  ne  pouvais  pas  croire  cela...  je  ne  pouvais 
soupçonner  ma  fille  capable  d'oublier  ses  devoirs,  et  elle  ne  les 
a  pas  oubliés  non  plus. 

épaminondas,  avec  impatience. 

Mais,  madame,  les  lettres  qui  sont  au  dossier  du  procès  prou- 
vent le  contraire. 

MADAME  DE  GERMECIL. 

Ah  !  lisez-  les  monsieur  ;  ce  sont  elles  qu'on  produit  pour  ac- 
cuser ma  fille  !...  et  ce  sont  elles  que  j'invoque,  moi  !  pour  la  " 
défendre.  Sans  doute  elles  expriment  l'affection  la  plus  tendre, 
mais  aussi  la  plus  pure  et  la  plus  chaste... 

ÉPAMINON'DAS. 

Madame,  ces  lettres  fussent-elles  ainsi  que  vous  le  dites,  ce 
premier  pas  qui  mène  toujours  à.  un  complet  abandon  des 
devoirs,  n'est  pas  moins  condamnable  et  patent...  car  la  jus- 
tice, madame,  admet  comme  preuve  formelle  une  pareille  cor- 
respondance. 

MADAME  DE  GERMEUIL. 

Mais  cela  est  impossible,  monsieur  !  je  m'adresse  à  la  sincé- 
rité de  votre  cœur,  à  l'élévation  de  votre  âme,  à  votre  esprit 


REVUE  DE  PARIS.  129 

sérieux  et  éclairé,  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  respectable  et  de  sacré 
dans  le  caractère  dont  vous  êtes  revêtu  ;  je  vous  en  conjure  ! 
relisez  attentivement  ces  lettres,  monsieur...  leur  expression 
est  telle  qu'on  ne  s'y  peut  tromper  !  Ah  !  quand  il  s'agit  de  l'hon- 
neur d'une  femme  et  de  celui  de  sa  famille,  monsieur,  on  doit 
peser  bien  mûrement  non -seulement  le  sens  rigoureux  de 
chaque  mot,  mais  l'ensemble,  mais  l'esprit  général  d'unepareille 
correspondance;  et  je  défie,  monsieur,  l'esprit  le  plus  prévenu 
de  trouver  une  ligne  qui  prouve  chez  ma  fille  l'oubli  coupable 
de  ses  devoirs...  c'est  un  échange  tendre  et  tristement  affec- 
tueux des  plus  nobles  sentiments...  c'est  l'expression  d'un  re- 
gret poignant...  de  voir  le  bonheur  que  ces  deux  malheureux 
enfants  avaient  rêvé,  à  jamais  évanoui ce  sont  de  doulou- 
reuses confidences,  monsieur...  mais,  encore  une  fois...  rien 
de  criminel  ne  s'y  révèle  !....  ah  !  croyez-en  le  cœur  d'une  mère, 
monsieur  !  si  mon  enfant  était  coupable,  je  pleurerais  avec  elle, 
je  la  consolerais...  (avec  une  haute  dignité)  mais  je  ne  m'abais- 
serais pas  à  venir  mentir  et  supplier... 

épami.n  o:\das,  sèchement. 
Je  sais  l'étendue  de  mes  devoirs,  madame,  et  je  n'y  ai  jamais 
failli...  c'est  avec  la  plus  scrupuleuse  attention  que  j'ai  lu  ces 
lettres,  et  lors  même  qu'elles  peindraient  seulement  les  senti- 
ments que  vous  dites,  on  doit  toujours  craindre  que  la  chasteté 
calculée  de  l'expression  ne  cache  un  sens  criminel...  Cela  est 
une  triste  vérité,  madame,  mais  les  liens  sacrés  de  la  morale 
se  relâchent  chaque  jour...  la  corruption  étend  partout  ses 
honteux  réseaux,  et  la  société  alarmée  dans  ses  intérêts  les  plus 
sacrés  et  les  plus  religieux  demande  hautement  le  châtiment  des 
audacieux  qui  la  bravent. 

MADAME  DE  GERMEIIL. 

Mais....  mon  Dieu,  monsieur,  ma  fille  n'est  pas  coupable.., 
je  vous  dis  qu'elle  n'est  pas  coupable...  relisez  ces  lettres...  par 
pitié...  relisez-les...  et  vous  venez... 

ÉPAMIlfONDAS. 

Le  tribunal  décidera,  madame  ;  mais  ta  sévérité  de  mon  ca- 
ractère m'oblige  à  vous  dire  qu'un  crime  aussi  dangereux  que 
l'adultère  demeure  malheureusement  trop  souvent  impuni  ;  paré 
de  toutes  les  séductions,  de  tous  les  prestiges  du  vice,  il  attaque 
la  société  dans  ses  racines  les  plus  profondes,  la  sape  sourde 


130  REVUE  DE  PARIS. 

ment,  et  souvent  de  moins  grands  coupables  sont  punis  plus 
sévèrement...  (s' animant) car  enfin,  madame,  l'ouvrier  poussé 
par  la  faim,  qui  vole...  l'homme  égaré  par  la  haine,  qui  attente 
à  la  vie  de  son  semblable,  sont  de  grands  criminels,  d'épouvan- 
tables criminels  sans  doute;  mais  au  moins  une  effroyable  né- 
cessité souvent  les  pousse  à  ces  crimes  horribles  !  Mais  dans 
l'adultère  aussi,  madame!  dans  l'adultère!  juste  ciel!  on  ne 
trouve  pas  même  cette  effrayante  excuse..!  qui  peut,  qui  ose 
penser  à  justifier  ce  honteux  et  froid  calcul,  qui  pour  satisfaire 
une  passion  indigne,  presque  toujours  née  dans  le  luxe  et  l'oisi- 
veté, foule  aux  pieds  les  liens  les  plus  sacrés  ! 

MADAME  DE  GERMEC1L. 

Mais,  mon  Dieu,  ma  fille  n'est  point  coupable,  monsieur; 
toute  sa  faute,  si  c'en  est  une,  a  été  d'écrire  ces  lettres,  qui  de- 
vraient l'absoudre,  monsieur,  puisqu'elles  sont  remplies  de 
tristesse  et  de  résignation.  Sans  doute,  elle  avoue  son  amour... 
sans  doute,  elle  parle  de  ses  douloureux  chagrins...  sans  doute, 
elle  se  plaint  du  sort  qui  la  pouvait  faire  si  heureuse  et  l'a  faite 
si  malheureuse...  mais  aussi,  monsieur,  à  chaque  page,  à  chaque 
ligne,  elle  dit,  elle  prononce  qu'elle  n'a  jamais  méconnu  ses 
devoirs. 

ÉPAMINONDAS. 

Madame,  je  vous  le  répète,  souvent  La  prudence  ordonne  de 
ces  feintes  réserves. 

madame  de  germeuil,  indignée. 
Ah  !  monsieur  qu'osez-vous  dire?...  Lorsque  l'innocence  est 
aussi  évidente,  pourquoi  donc  vouloir  présumer  le  crime?... 
épamisoxdas,  sévèrement. 
Madame  la  justice  doit  soulever  toutes  les  apparences  et  jeter 
un  coup  d'œil  impartial  sur  les  faits  évidents  qu'elles  peuvent 
dissimuler. 

MADAME  DE  GERMEUIL. 

Mais,  monsieur,  l'horrible  abus  que  M.  de  Bonneval  a  fait  de 
la  sainteté  du  domicile  est  aussi  un  fait  évident;  venir  pendant 
la  nuit  enlever  ces  lettres  par  violence  !  la  séduction  qu'il  a 
employée  auprès  d'un  des  gens  de  M.  de  Surville,  pour  en  ob- 
tenir les  lettres  qu'il  avait  de  ma  pauvre  fille,  cela  n'est-iî  pasaussi 
un  fait  évident  ?...  cela  neprouve-t-il  pas  une  intention  calculée 
de  rompre  scandaleusement  une  union  qui,  dans  un    temps, 


REVUE  DE  PARIS.  131 

paraissait  indispensable  à  M.  de  Bouneval,  et  qui  maintenant 
lui  pèse  et  lui  est  odieuse  ? 

ÉPAMINONDAS. 

Madame,  M.  de  Donnerai  est  dans  toute  la  plénitude  de  son 
droit.  N'est-il  pas  attaqué  dans  son  honneur,  dans  ce  que 
l'homme  a  de  plus  sacré  au  monde?  Or,  madame,  la  loi,  qui 
permet  à  l'homme  offensé  de  tuer  le  coupable  d'adultère,  admet 
toute  preuve.  Chaque  expression  tendre,  bien  que  résignée,  de 
ces  lettres,  n'est-elle  pas  un  horrible  outrage  pour  M.  de  Bon- 
neval?  Et  en  admettant  même,  madame,  qu'il  ait  oublié  ses 
devoirs,  est-ce  une  raison  pour  que  sa  femme  oublie  les  siens? 
ne  doit-elle  pas  au  contraire  redoubler  de  dévouement  pour  le 
ramener  près  d'elle?...  Ces  lettres,  au  lieu  d'être  écrites  à  un 
audacieux  séducteur,  n'auraient-elles  pas  dû  être  écrites  à  son 
mari?...  Eh  !  madame,  si  elle  y  avait  déployé  la  moitié  de  la 
tendresse  et  de  l'affection  qu'elle  a  déployée  dans  sa  criminelle 
correspondance,  j'en  ai  la  conviction,  M.  Bonneval,  reconnais- 
sant ses  torts,  serait  revenu  à  elle...  Mais,  au  lieu  de  cela,  que 
voit-il?...  l'éloignement,  peut-être  même  la  haine,  cachés  sous 
les  semblants  d'une  résignation  perfide...  Alors,  madame,  fort 
de  ses  droits  sacrés,  irrité  justement  des  coupables  projets  de 
celle  dont  la  Divinité  et  la  loi  lui  ont  garanti  la  fidélité  à  la  face 
de  la  société,  il  la  cite  au  tribunal  de  la  justice,  et  la  justice  lui 
prêtera  son  appui,  madame. 

madame  de  GERMECiL,  avec  une  angoisse  douloureuse. 
Ainsi,  monsieur,  mon  enfant  vous  paraît  coupable...  Ainsi, 
sur  votre  requête,  elle  sera  traduite  sur  le  banc  de  l'infamie... 
Oh  !  monsieur,  pitié...  ayez  pitié  d'une  pauvre  mère...  relisez 
ces  lettres... 

épamiîvoxdas,  avec  impatience. 
Madame,  croyez  que  j'éclairerai  ma  conviction  par  tous  les 
moyens  possibles,  mais  je  suis  désolé  de  vous  dire  que  mes  mo- 
ments sont  comptés...  l'audience... 

madame  de  GERMEiiL,  te  levant  a  ht  une  expression  de  dé- 
couragement profond. 
Je  le  vois  monsieur...  tout  ceci  a  été  vain...  vous  croyez  mon 
enfant  coupable...  De  ce  moment ,   monsieur,   touie  nouvelle 
Supplication  serait  îndignede  ma  fille  et  de  moi .  (.lia  dignité.) 


13J  REVUE  DE  PARIS. 

Je  me  retire  ,  monsieur...  et  je  n'espère  plus  que  dans  l'impar- 
tialité des  juges. 

ÉPAUiromDAS  la  conduit  avec  une  froideur  glaciale  jusqu'à 
la  porte  de  sa  chambre  et  la  salue  profondément.  Quand 
madame  de  Germeuil  a  disparu,  madame  Grasset  sort  du 
cabinet,  elle  paraît  très-êmue  et  essuie  ses  larmes.) 

épamikondas,  rentrant. 
Eh  bien  !  vous  le  voyez,  Eulalie.  Était-ce  une  rivale. 

MADAME  GRASSET. 

Ah  !  vous  êtes  bien  infâme  ! 

ÉPAMINOSDAS. 

Que  voulez-vous  dire  madame  ? 

MADAME  GRASSET. 

Ce  que  je  veux  dire  !  recevoir  aussi  sèchement,  aussi  bruta- 
lement, cette  malheureuse  mère  !  Oser  lui  débiter  impudemment 
vos  lieux  communs  de  morale  ;  et  cela  sans  honte,  sans  remords! 
quand  vous  avez  là  .dans  votre  chambre  .  une  femme  qui,  pour 
vous,  a  oublié  tous  ses  devoirs.  Ah  ?  c'est  à  mourir  de  honte  ! 
épamin ohdas  ,  gravement. 

Je  ne  vois  pas,  madame,  en  quoi  j'ai  dit  à  celte  dame  quelque 
chose  dont  j'aie  à  rougir  ? 

MADAME  GRASSET. 

Comment!  cela  n'est  rien  ?  Comment  déclamer  comme  vous 
venez  de  le  faire  contre  l'adultère,  tandis,  que  je  suis  là,  tandis 
que...  Allez  !  allez  !  tant  d'audace  et  de  fausseté  me  font  frémir. 
Je  vous  haïssais  ;  maintenant  vous  me  faites  honte  j  je  vous 
méprise. 

ÉPAJf  inondas,  avec  un  air  grave  et  sérieux. 

Eh  bien  !  madame,  puiqu'il  faut  vous  l'avouer  enfin,  je  n'ai 
rien  dit  à  cette  dame  dont  je  ne  sois,  à  cette  heure,  profondé- 
ment convaincu,  intimement  convaincu,  etje  suis  ravi  que  vous 
m'ayez  entendu,  car  ce  n'est  pas  sans  intention  que  j'ai  parlé  si 
haut. 

MADAME  GRASSET,  Stupéfaite. 

Vous  osez  me  dire  cela,  à  moi,  et  me  regarder,  en  face  ! 
épamtnoxdas,  avec  componction. 

Oui,  madame,  j'ose  vous  dire  une  triste  vérité,  car  nous  avons 
tous  deux  été  coupables,  bien  coupables,  madame;  un  tel 
scandale  ne  pouvait  pas  durer.  11  fallait  un  terme  à  celte  liaison 


REVUE  DE  PARIS.  133 

criminelle,  et  je  n'avais  pas  assez  d'indignation,  pas  assez  de 
colère  pour  condamner  ces  liens  réprouvés  par  la  morale.  Dans 
la  position  où  je  me  trouvais,  dans  la  vôtre,  madame,  il  me 
fallait  sans  doute  un  grand  courage  pour  flétrir  moi-même  mon 
indigne  conduite.  Ce  courage,  je  l'ai  eu,  madame. 

■AD.MU  GRASSET. 

Qu'entends-je? 

ÉPAMINOXDAS. 

Oui,  madame,  apprenez  enfin  que  depuis  longtemps  ce  con- 
traste entre  ma  vie  privée  et  les  principes  de  morale  que  j'étais 
continuellement  obligé  de  soutenir  ,  me  déchirait  l'âme  et  me 
couvrait  de  confusion. 

MADAME  GRASSET. 

Et  c'est  après  cinq  années  que  vous  réfléchissez  à  cela,  mon- 
sieur !  Voilà  qui  comble  la  mesure  !  Quelle  fausseté!  quel  odieux 
subterfuge  ! 

épamïvoxdas. 

En  un  mot,  madame,  je  suis  décidément  résolu  à  changer  une 
vie  jusqu'ici  criminelle  et  à  chercher  dans  les  liens  consacrés 
par  la  religion,  assurés  par  la  loi ,  un  bonheur  pur  de  tout 
scandale. 

madame  grasset,  «rec  une  raye  froide. 

Continuez,  monsieur ,  continuez  ;  votre  grand  modèle,  Tar- 
tuffe, ne  dirait  pas  mieux. 

épamivod  as,  s* apprêtant  à  sortir. 

Croyez  aussi,  madame,  cfue  je  n'oublierai  de  ma  vie  les  ser- 
vices que  vous  m'avez  rendus  ;  ma  reconnaissance  se  plaît  à 
avouer  que  c'est  à  votre  tendre  sollicitude  que  je  dois  un  avan- 
cement au-dessus  de  mon  faible  mérite. 

MADAME  GRASSET  ,  CIVCC  i/lipt'fUOSitC. 

Vous  êtes  un  misérable!  je  vais  de  ce  pas  chez  le  ministre,  lui 
dire  quel  homme  vous  êtes,  lui  apprendre  tant  de  noirceurs  et  de 
faussetés.  Ah!  monsieur  de  Clei ville  ,  monsieur  de  Clerville,je 
me  vengerai  j  prenez-y  garde  !  {Elle  sort.) 

ÉI'AMINONDAS  ,  S6   frottant  ICS  UlttiUS. 

Ouf!  m'en  voilà  débarrassé;  ce  n'est  pas  sans  peine.  Quant 

au   ministre,  son  înlérêt  me  répond  de  lui.  Il  faut  avouer  que. 

j'ai  eu  là  un  beau  moment  ;  des  remords  !  de  la  confusion  !  Ah  ! 

si  ce  scélérat  de  Simonneau  m'avait  entendu,  il  en  aurait  eu 

\  1* 


134  REVUE  DE  PARIS. 

pour  quinze  jours  à  me  gouailler  ;  mais  l'important,  c'est  que  je 
su's  tout  à  fait  débarrassé  de  madame  Grasset  :  après  une  pa- 
reille scène,  je  ne  la  reverrai  sans  doute  de  ma  vie  ;  et,  quant  à 
sa  vengeance,  elle  ne  m'inquiète  guère.  Après  tout,  cela  m'a 
coûté  ;  mais  elles'y  est  mal  prise,  c'est  sa  faute  !  Si,  au  lieu  de  me 
faire  une  aussi  ridicule  sortie  en  confondant  d'une  manière  si 
absurde  l'homme  et  le  juge,  elle  m'avait  parlé  convenablement 
du  temps  passé,  j'aurais  été  embarrassé  ,  parce  que,  après  tout, 
je  lui  dois  beaucoup...  mais,  ma  foi,  s'entendre  traiter  d'infâme, 
quand  on  fait  son  devoir  de  ministère  public,  c'est  par  trop 
fort  5  aussi  je  lui  ai  rendu  la  monnaie  de  sa  pièce,  elle  s'est 
adressée  à  l'organe  de  la  justice,  au  lieu  de  s'adresser  à  son  an- 
cien amant.  Eh  bien  !  au  lieu  de  l'amant,  c'est  l'organe  de  la  jus- 
tice qui  lui  a  répondu.  Mais  voici  l'heure  de  l'audience. 

(//  sort.) 


SCÈNE  IV. 
Lecabinet  du  ministre.— LE  MINISTRE,  MADAME  GRASSET. 

MADAME  GRASSET. 

Eh  bien  !  que  dites-vous  de  cela  ? 

LE  MINISTRE. 

Que  diable  voulez-vous  que  je  dise?  M.  Épaminondas  de  Cler- 
ville  a  eu  une  femme  mariée  pour  maîtresse?  Eh  bien!  entre 
nous,  ma  chère  tante,  beaucoup  de  gens  des  mieux  famés  en 
sont,  en  ont  été  ou  en  seront  là  ;  il  n'y  a  pas  là-dedans  de  quoi 
fouetter  un  chat. 

MADAME  GRASSET. 

Ce  que  vous  dites  là  est  épouvantable?  Comment  ospz-vous 
afficher  de  tels  principes, soutenir  une  pareille  conduite? 

LE  MINISTRE. 

Parbleu,  il  est  bien  évident  que  je  ne  dis  pas  cela  comme 
ministre  de  la  justice,  pas  plus  que  CJerville  n'a  sa  maîtresse 
comme  juge  ;  je  vous  dis  cela  comme  homme  privé,  comme 
homme  du  monde  ;  faites  donc  celte  distinction-là  une  fois  pnur 
toutes.  Parbleu,  il  est  très-clair  que  si  je  venais  à  la  chambre 
étaler  ces  maximes-là,  je  serais  singulièrement  hué,  et  qu'on 
crierait  d'autant  plus  fort  après  moi,  {souriant)  que  les  crieurs 


RENTE  DE  PARIS.  135 

géraient  généralement  plus  ou  moins  maris  trompés  ou  amanls 
heureux.  Mais,  voyons,  entre  nous,  entre  vieux  amis,  avouons  à 
la  honte  du  monde,  si  vous  le  voulez,  mais  avouons  toujours  que 
ni  moi.  ni  personne,  ne  trouvera  jamais  épouvantable,  odieux, 
criminel,  qu'à  trente  ans  on  ait  une  maîtresse;  c'est  tout  au 
plus  immoral. 

51  AD  AME  GRASSET. 

Ah! 

l.E  MINISTRE. 

Mais,  encore  une  fois,  regardez  autour  de  vous?  Parmi  les 
plus  hauts  et  les  mieux  comptés,  qui  n'a  pas  une  liaison  de  la 
sorte?  Les  uns  y  voient  une  espèce  de  mariage  tfi  partibus,  les 
autres  un  plaisir  d'un  moment,  d'autres  un  moyen  de  parvenir. 
que  sais  je  enfin?  Mais  que  diable,  ma  chère  tante,  il  ne  faut 
pas  rêver  l'âge  d'or  non  plus  ;  le  monde  est  le  monde,  il  faut  le 
prendre  comme  il  est;  et,  entre  nous,  vouloir  à  cause  de  cette 
liaison,  dont  vous  accusez  Clerville,  empêcher  son  avancement 
et  son  mariage  avec  Félicité,  ma  pupille,  c'est  une  folie;  car 
enfin,  en  admettant  les  mêmes  antécédents  que  vous  lui  repro- 
chez, comme  aussi  condamnables  que  vous  les  dites,  eh  bien! 
maintenant,  il  s'amende,  il  se  range,  il  rompt  des  liens  crimi- 
nels :  rien  n'est  plus  moral. 

madame  grasset,  irritée. 

Voilà  que  vous  raisonnez  aussi  sordidement  que  lui  ! 

LE  MINISTRE,  SOUriatlt. 

Comment  savez-vous  donc  cela? 

MADAME  GRASSET,    rougissant. 

La  personne  dont  je  vous  ai  parlé,  et  qu'il  sacrifie  indigne- 
ment, m'a  rapporté  sa  conversation,  et,  je  vous  le  dis,  raisonner 
ainsi  c'est  raisonner  en  tartuffe.  Alors  pourquoi  les  a-t-il  noués, 
ces  liens  criminels  ? 

LE  MIMSTRE. 

Ah  ça,  chère  tnnle,  il  faut  décidément  que  la  pauvre  délaissée 
vous  tienne  bien  au  cœur,  car  vous  m'avez  toujours  jusqu'ici 
singulièrement  recommmandé  Clerville;  vous  étiez  son  amie  la 
plus  dévouée,  c'est  grâce  à  votre  obsession  que  je  l'ai  nommé 
juge  il  y  a  cinq  ans  ;  et,  parce  que  je  lui  veux  donner  ma  pu- 
pille en  mariage,  et  lui  faire  à  ce  propos  un  pont  d'or  pour  lui 
ouvrir  un  avenir  inespéré,  vous  vous  déclarez  tout  à  coup  contre 


136  REVUE  DE  PARIS. 

lui...  Ah!  ma  tante!  ma  tante!  si  je  connaissais  moins  voire 
excessive  moralilé,  à  vous  qui  parlez  si  sévèrement  de  la  mora- 
lité des  autres  {souriant),  je  penserais  des  choses,  ah!  mais, 
des  choses!... 

madame  grasset,  arec  indignation. 

Fi!  rhorreur!  Qu'osez-vous  dire  là!  Je  ne  suis  en  cela  que 
l'écho  d'une  pauvre  et  intéressante  victime,  sacrifiée  par  votre 
monstre  de  protégé.  Mais,  croyez-moi,  si  vous  tenez  à  vos  pro- 
jets sur  lui,  on  criera,  on  clahaudera  contre  votre  choix.  C'est 
d'une  injustice  criante  d'abord,  et  puis  votre  créature  est  d'une 
immoralité  flagrante. 

le  ministre,  souriant. 

Je  vous  vois  d'ici  faisant  insérer  un  article  fulminant  dans  le 
Corsaire  ou  dans  le  Charivari. 

MADAME  GRASSET. 

Vous  osez  rire  de  cela...  Vous  voilà  bien! 

LE  MINISTRE. 

Et  pourquoi  diable  voulez-vous  que  je  pleure?  Je  vous  con- 
nais, je  me  connais,  je  connais  Clerville,  je  connais,  en  un  mol, 
assez  les  hommes,  et  au  résumé,  tout  cela  me  semble  assez  plai- 
sant, parce  que  je  vois  le  vrai  des  choses,  et  que  je  sais  qui  nous 
fait  agir,  vous,  Clerville  et  moi. 

MADAME  GRASSET,  ai'CC  dépit. 

Vraiment...  vous  savez  tout  cela? 

LE  MINISTRE. 

Parfaitement.  Tenez,  si  j'ai  un  avantage,  c'est  de  ne  pas  voir 
ma  position  de  bas  en  haut,  mais  de  haut  en  bas  ;  c'est  un  jeu  du 
hasard,  un  quine  à  la  loterie  des  voix  de  la  chambre,  qui  d'un 
pauvre  et  obscur  avocat  sans  cause  que  j'étais,  m'a  fait  ministre. 
Je  n'en  suis  pas  plus  fier  pour  ça,  et  je  n'en  ferai  pas  moins  bien 
les  affaires  de  moi  et  des  miens,  au  contraire. 

MADAME  GRASSET. 

Vous  en  faites  là  une  belle  !  donner  votre  pupille  à  un  homme 
taré! 

LE  MINISTRE. 

Soit,  il  a  été  d'une  immoralité  flagrante  si  vous  voulez;  mais, 
encore  une  fois,  puisqu'il  se  range  à  celle  heure,  irai-je  donc 
fermer  le  port  au  naufragé? 


REVUE  DE  PARIS.  tz1 

madame  grasset.  avec  impatience. 
Il  ne  s'agit  pas  de  port  ni  de  naufrage,  il  s'agit  d'un  homme  à 
qui  vous  voulez  faire  épouser  votre  fille  nalurelle  :  et  vous  sacri- 
fiez  tout  à  cela.  Voila  qui  est  clair,  je  suppose. 

LE  MINISTRE. 

Très-clair,  ma  chère  tante,  clair  comme  l'évidence;  mais 

au  maillot,  je  sais  le  monde,  et  je  devine  fort  bien  la  cause  de 
votre  revirement  subit  contre  Clerville  {madame  Grasset  rou- 
git),;  cette  cause  est  sans  doute  des  plus  flatteuses  pour  ce 
monstre  de  Clerville  et  fort  excusable  chez  vous,  mais  mie  ch 
se  passe  entre  nous  et  n'en  sorte  pas,  car,  voyez-vous,  ma 
tante,  comme  disait  le  grand  homme  :  Lavons  notre  linge  sale 
en  famille,  et,  croyez-moi,  dans  le  monde,  dans  les  affaires  on 
?n  salit  diablement,  et  les  lessives  sont  fréquentes:  or  Vos 
instances  pour  m'amener  à  changer  de  détermination  seront 
vaines,  vos  récriminations,  si  elles  étaient  connues,  vous  cou- 
vriraient de  ridicule  sans  desservir  pour  cela  Cler  ille  •  aii^s 
croyez  un  ami.  prenez  bien  les  choses,  acceptez  ce  à  quoi ô  s 
ne  pouvez  rien  changer,-  en  un  mot,  ma  volonté  absolue  est  que 
Clerville  épouse  ma  pupille  et  soit  conseiller:  or,  les  deux 
choses  seront  d'autant  plus  selon  ma  volonté  qu'e  voici  le  con- 
tiat,  1  ordonnance,  et  que  je  n'attends  plus  que  Clerville  pour 
signer,  * 

madame  grasset. 
C'est  une  horreur,  une  infamie  ! 

W  HUISSIER. 

M  de  Clerville  demande  s'il  peut  être  introduit  auprès  de 
monsieur  le  ministre.  ] 

LE  MINISTRE. 

^'ai-heure.  (L'huissier  sort.) 

madame  grasset,  se  levant. 
Mon  neveu,  vous  êtes  un  ingrat  ;  vous  allez  vous  perdre.  Je 
ie  \  ous  reverrai  de  ma  vie  ! 

le  ministre,  d'un  air  affectueux 
Cependant  à  bientôt,  ma  chère  tante  .-  je  compte  sur  vous 
***  serv.r  de  mère  à  Félieité.      {Madame  Gr^sttsZ.) 
ie  ministre,  sonnant 
m  mérité,  ma  tante  Aurore  es!  folle.  {*  VhubHer.)  x Faites 

12. 


1-8  RFATE  DE  PARIS. 

entrer  M.  de  Clerville.  (  L'huissier  sort.)  Bnfiil  voila  toujours, 
grâce  à  celle  place,  ma  diablesse  de  Félicité  casée;  maintenant, 
je  m'en  lave  les  mains,  que  lépouseur  s'arrange  de  cet  opi- 
niâtre et  indécrottable  petit  caractère-là. 

(Épaminondas  entre.  ) 
le  ministre,  allant  à  lui,  le  prend  par  la  main,  et  lui  dit  à 
l'oreille,  en  remmenant  vers  la  table  où  est  le  contrat  et 

l'ordonnance. 
Allons  donc,  monsieur  le  conseiller. 
épaminondas,  faisant  un  sic/ne  de  respectueux  ëtonnement. 
Ah  !  monsieur  le  ministre,  mon  bienfaiteur!  comment  jamais 
reconnaître... 

Ut  ministre,  arec  un  épanchement  rempli  de  dignité  et  de 
bonté  paternelle- 
En  rendant  heureuse  l'intéressante  orpheline  dont  je  vous 
confie  le  sort,  mon  ami.  En  vous  vouant  au  bonheur  de  Félicité... 
Hélas  !  c'est  une  pauvre  fleur,  une  timide  enfant  qui  vous  attend 
pour  sourire  à  la  vie  et  éprouver  l'émotion  des  plus  tendres 
sentiments...  Ah  !  mon  ami...  je  vous  confie  mon  trésor  le  plus 
précieux  (embrassant  Épaminondas  avec  effusion),  parce 
queje  sais  combien  vous  en  èles  digne. 

ÉPAMINONDAS. 

Ah  !  monsieur,  elle  sera  sacrée  pour  moi. 

LE  MINISTRE. 

A  demain  donc  l'ordonnance,  et  dans  un  mois  le  contrat  ;  vous 
avez  ma  parole,  comme  j'ai  la  vôtre. 

SCÈNE  DERNIÈRE. 

L'église  Saint-Germain-des-Prés.  --  Un  autel.  -Le  minis- 
tre et  madame  Grasset  serrent  de  père  et  de  mère  a  Féli- 
cité -  M  et  madame  de  C/erville  accompagnent  Epami- 
nondas en  pleurant  de  joie.  -  Le  curé  bénit  et  unit  le. 
fiancés.  -  Bruit  religieux  et  mélancolique  de  l  orgue.  U 
L'encens  brûle,  sa  fumée  odorante  s'irise  au  reflet  de 
vitraux.  -  Silence  profond  et  tendre  recueillement.  - 
Tous  les  veux  sont  humides  de  lannes,  excepte  ceux  o 
Simonneau,  témoin  d'Épaminondas,  gui  fait  des  mint 
grotesques  à  mademoiselle  Fannr  Leloup  qui  rit  de  toi 


REVIT.  1)8   PU'.l-v  139 

son  cœur  dans  un  coin  de  l'èglfse,  en  faisant  des  ré- 
flexions ironiques  sur  la  taille  et  la  toilette  de  la  mariée. 
—  On  se  rend  pour  le  banquet  à  l'hôtel  du  ministère. 

FIN  DE  LA  C03IÉDIE. 
CHOEUR. 

0  justice!  ô  justice  sainte  el  sacrée!  magnifique  reflet  de  la 
Divinité,  quel  est  celui  qui  ne  tremble  pas  d'effroi  en  abordant 
ton  sanctuaire?  quel  est  celui  qui  comprendra  dans  toute  son 
immensité  la  redoutable  mission  qu'il  accepte  en  osant  l'inter- 
préter? quel  est  celui  qui.  sans  terreur,  viendra  dire  aux  hom- 
mes assemblés  :  Ecoutez-moi,  ceci  est  la  vérité  ! 


Et  pourtant,  ô  justice  sainte  et  sacrée,  les  hommes  austères 
majestueusement  assis  à  ton  suprême  et  terrible  tribunal  doivent 
être  sages  parmi  les  plus  sages,  éclairés  parmi  les  plus  éclairés, 
ils  doivent  imprimer  à  leur  vie  privée  le  caractère  religieux  et 
pur  de  leurs  fonctions  redoutables  :  et  de  même  que  leur  impo- 
sant costume  ne  ressemble  en  rien  à  celui  des  autres  hommes, 
de  même  aussi  leur  existence  solitaire  et  recueillie  ne  doit 
ressembler  en  rien  à  l'existence  frivole  et  joyeuse  des  autres 
hommes. 


Ko  pourrait-il  donc  être  autrement  !  si  celui  qui  doit  absoudre 
ou  condamner  ses  semblables,  ne  les  dominait  pas  de  toutes  les 
fortes  et  courageuses  vertus  d'une  vie  exemplaire  ;  les  inno- 
cents ne  lui  diraient-ils  pas  :  de  quel  droit  nous  absous-tu?  et  les 
coupables  :  de  quel  droit  nous  condamnes-tu  ?  Si  tu  as  commis 
la  faute,  quelle  est  ton  autorité  pour  flétrir  la  faute  ?  Ne  frémis- 
tu  donc  pas,  ô  juge  indigne!  lorsque  tu  t'écries  :  honte  et  châ- 
timent au  prévaricateur,  alors  que  toi-même  tu  es  prévarica- 
teur! —  honte  et  châtiment  à  l'adultère,  alors  que  toi-même  tu 
es  adultère  !  —  honte  et  châtiment  aux  passions  mauvaises,  alors 
que  toi-même  lu  es  sous  le  joug  des  passions  mauvaises  !  Allons, 
allons,  notre  complice,   quitte  ton  troue  magistral  et  viens 


140  REVUE  DE  PARIS. 

l'asseoir  sur  la  sellette  de  l'infamie  parmi  nous  autres  crimi- 
nels, 


Mais  il  n'en  est  pas  ainsi,  ô  justice  sainte  et  sacrée  !  Ceux-là 
qui  de  leur  voix  solennelle  et  retentissante  comme  les  foudres 
du  dernier  jugement  proclament  tes  arrêts  inexorables,  ceux- 
là,  tristes,  austères  et  pensifs,  imposent  le  respect  et  l'admira- 
tion aux  autres  hommes  !  C'est  que  ceux-là,  tes  élus,  ô  justice  ! 
tes  élus  parmi  les  plus  purs,  ont  dès  leur  jeunesse  longuement 
éprouvé  s'ils  étaient  dignes  d'aspirer  à  celte  mission  souve- 
raine! c'est  que  ceux-là,  dans  leur  âge  mûr,  ont  exercé  leur  for- 
midable sacerdoce  avec  une  éclatante  el  sereine  vertu  !  c'est  que 
ceux-là,  dans  leur  vieillesse  enfin,  encore  épurés  par  cette 
longue  vie  de  résignations  el  de  sacrifices,  ont  atteint  le  der- 
nier degré  du  trône  magistral,  parce  qu'ils  ont  atteint  le  dernier 
terme  de  sagesse  auquel  l'homme  puisse  arriver,  après  avoir 
triomphé  des  plus  rudes  épreuves. 


Aussi  te  glorifie-ton  magnifiquement  dans  le  vénérable  et 
splendide  caractère  de  ceux-là,  qui  sont  adorés  el  bénis  de 
tous  comme  tes  plus  divins  organes,  ô  justice  !  ô  justice  !  sainte 
et  sacrée  ! 

ErcÈïVE  SrE. 


LES 


IAMS  DE  M  S  PARIS 


i 


Depuis  un  an  et  demi,  la  chambre  avait  voté  la  suppression 
des  maisons  de  jeux.  La  chambre,  mue  paruo  sentiment  hono- 
rable, avait  fermé  l'oreille  à  toute  considération;  elle  n'avait  vu 
que  le  mal  et  le  remède;  et  le  remède  étant  entre  ses  mains. 
elle  a  étouffé  le  mal.  Aujourd'hui  que  celte  mesure  salutaire  a 
reçu  son  accomplissement,  nous  entrerons,  nous,  dans  quelques 
observations,  tout  à  fait  indépendantes  de.  la  question  morale  à 
laquelle  nous  applaudissons  les  premiers.  Il  nous  suffira  de  faire 
en  peu  de  mots  le  tableau  des  ressources  annuelles  que  le  bud- 
get aléatoire  donnait  à  la  ville  de  Paris,  afin  que  la  chambre 
puisse  quelque  jour  compléter  sa  mesure  en  remédiant  à  un 
autre  mal  qui  se  fera  sentir  bientôt,  et  qui  entraînera  avec  lui 
des  préjudices  notables,  pour  certaines  industries,  en  laissant 
les  chefs  de  famille  ou  d'établissement,  à  peu  près  dans  les 
mêmes  appréhensions  et  les  mêmes  chances  d'abus  de  confiance 
qu'auparavant. 

Les  maisons  de  jeu  étaient  au  nombre  de  sept  dans  la  ville  de 
Paris.  11  y  en  avait  quatre  au  Palais-Royal  ;  n°  134,  d'abord. 
C'était  le  salon  aristocratique  de  ce  quartier.  On  y  était  admis 
par  faveur:  une  mise  décente  était  de  rigueur  au  134.  On  y 

(1)  Nous  avons  applaudi,  dans  notre  dernier  bulletin,  à  la  fermeture 

des  maisons  de  jeu.  M.  le  baron  Calvct  s*est  ému  sans  doute  de  nos 
paroles,  car  nous  avons  reçu  de  lui  l'article  suivant,  que  nous  ne  fai- 
sons aucune  difficulté  d'insérer,  bien  qu'il  ait  tout  l'air  dune  apologie. 

V.  <!.  P. 


142  REVUE  DE  PARIS. 

taillait  le  trente-un  sur  deux  tables,  et  la  roulette.  Le  n°  129  ve- 
nait ensuite  dans  la  hiérarchie  aléatoire  du  Palais-Royal.  Là, 
c'était  une  société  mixte.  Ou  y  entrait  après  virigf-el-uu  ans 
révolus;  1  âge  seul  vous  tenait  lieu  de  présentation.  On  y  jouait 
la  roulette  sur  deux  tables,  et  le  trente-et-un.  Le  n°  56  avait 
hérité  du  n°  9,  maison  illustre  dans  les  premières  années  de  la 
restauration.  C'est  au  n°  9  que  l'état-major  de  Blucher,  de 
Wellington  et  d'Alexandre  vint  rendre  l'argent  que  la  France 
payait  aux  alliés.  Le  général  Blucher  lui-même,  qui  avait  tou- 
ché une  large  indemnité,  s'empressa  de  la  porter,  en  détail,  au 
iv'J.Les  Anglais  se  distinguaient,  entre  tous,  par  une  généro- 
sité de  restitution,  digne  de  leur  renommée.  M.  Bernard,  qui 
tenait  alors  le  sceptre  du  royaume  de  la  Ferme,  gagna  une 
for! une  de  fermier-général.  L'Europe  alliée  se  fil  bénévolement 
tributaire  de  M.  Bernard.  Le  n°  9  était  comme  ce  temple  d'An- 
tium  dont  parle  Horace  ;  la  Fortune  y  renversait  les  colonnes 
triomphales,  au  profit  de  M.  Bernard,  dans  les  salons  qui  s'é- 
tendaient de  l'arcade  9  à  l'arcade  18  ;  l'administration  avait, 
d'ailleurs,  réuni  tout  ce  qui  charmait  alors  les  étrangers.  Le 
célèbre  restaurateur  Abélard  arrivait  à  onze  heures  du  soir, 
avec  ses  fameux  chapons  au  riz,  et  rassasiait  l'Europe  victo- 
rieuse, et  vaincue  par  M.  Bernard.  On  soupait  entre  laroulette 
et  le  craps  ;  les  Anglais,  toujours  avides  d'émotion,  mangeaient, 
par  délices,  avec  accompagnement  de  cliquetis  d'ivoire  et  de 
cuivre.  Pendant  le  festin,  les  odalisques  du  Palais-Royal,  cou- 
vertes des  dépouilles  du  monde,  envahissaient  le  n°  9.  L'état- 
major  européen  contractait  au  dessert  des  hyménées  éphé- 
mères, et  se  levait  de  table  pour  gagner  la  dot  des  Phrynés. 
L'avare  trente-un  les  renvoyait  sans  dot.  Alors,  pour  étourdir 
les  gagnants  et  les  ruinés,  un  orchestre  enivrant  donnait  le  si- 
gnal de  la  danse.  On  dansait  VAnglatse,  la  Cosaque,  V Alle- 
mande, et  à  chaque  figure,  on  jetait  de  l'or  aux  râteaux,  pour 
prendre  du  plaisir  de  toutes  mains.  La  restauration,  essentiel- 
lement religieuse  et  morale,  comme  on  sait,  subit  celle  Babylone 
permanente  jusqu'au  départ  des  étrangers;  elle  voulut  bien 
entrer,  quoique  à  contre-cœur,  en  participation  avec  la  Ferme, 
des  richesses  oubliées  sur  le  lapis  du  n°  9  par  les  soldats  de 
Blucher,  de  Wellington  et  d'Alexandre.  Même  longtemps  après 
le  départ  des  alliés,  le  n°  9  conserva  ses  allures  libertines.  Ce 


REVUE  DE  PARIS.  143 

fut  M.  le  comte  de  Chalabre  qui  purifia  cette  Babylone  ;  et  le 
n°  18,  vierge  de  femmes,  s'ouvrit,  et  reçut  dans  ses  trois  sa- 
lons Télile  delà  mauvaise  société.  Le  n°  113  était  placé  au  der- 
nier rang,  et  certes  il  méritait  celte  place.  Aux  vieux  jours  de 
l'empire,  le  n°  115  avait  joui  <Vun  certain  éclat.  Les  vieillards 
disaient  qu'on  y  jouait  jadis  le  trente-un  ;  c'était  une  tradition 
contestée.  Le  biribi,  jeu  tombé  en  désuétude,  florissait  encore 
au  113,  sous  le  ministère  de  Serres,  la  banque  du  biribi  rece- 
vait vingt-cinq  centimes  de  mise,  c'est-à-dire  que  le  115  avait 
le  privilège  exclusif  de  prendre  aux  pontes  leurs  billets,  leur 
or,  leur  argent,  et  de  plus  leur  menue  monnaie  debillon.  C'était 
admirable  de  prévision.  Le  biribi  scandalisa  la  police,  il  fut  sup- 
primé. L'avantage  de  la  banque  à  ce  jeu  était  énorme  ;  la 
banque  avait  sept  numéros  sur  soixante-dix. 

Les  maisons  de  jeu  de  la  rue  Dauphine,  56,  de  la  rue  Saint- 
André-des-Arcs,  59,  et  du  Bac,  51,  ont  perdu  leurs  banques  de- 
puis nombre  d'années.  Après  celles  que  nous  venons  d'exhumer 
au  Palais-Royal,  il  en  restait  trois  encore  debout,  au  51  dé- 
cembre dernier. 

Le  no  15,  rue  Marivaux.  Cette  maison  ne  possédait  qu'une 
roulette  et  un  cabinet  littéraire.  Le  joueur  ruiné  par  les  zéros 
noir  et  rouge,  avait  la  consolation  de  lire  les  journaux.  Celle 
société  se  composait  de  quelques  jeunes  vieillards,  têtus  sur  l'ar- 
ticle des  transversales,  et  neutralisant  les  zéros,  en  jouant  à 
tout  coup,  pour  ne  pas  les  manquer  à  leur  sortie.  "C'était  une 
chimère  comme  une  autre,  mais  moins  innocente  qu'une  autre, 
Au  reste,  ce  petit  salon  avait  une  quiétude,  une  sérénité  ravis- 
santes. On  avait  l'air  d'y  jouer  en  famille.  Les  banquiers  cau- 
saient avec  les  pontes,  leur  donnaient  de  sages  conseils,  sou- 
riaient a  leurs  gains,  et  se  lamentaient  à  leurs  perles.  On 
s'attendait  toujours,  quand  on  avait  perdu,  à  voir  le  chef  de 
partie  s'avancer  et  vous  rendre  votre  argent.  Celle  maison 
Marivaux  était  une  ressource  voisine  pour  les  jeunes  gens  qui 
voulaient  gagner  leurs  stalles  d'Opéra,  et  boire  de  la  musique 
gratis.  Us  montaient,  et  jetaient  un  billet  de  cinq  cents  sur  le 
tapis,  en  disant:  Dix  francs  au  billet:  il  faudrait  être  bien 
malheureux  pour  ne  pas  gagner  dix  francs  avec  un  billet.  Ce- 
pendant ils  perdaient  le  premier  coup;  pour  rattraper  la  perle 
cl  gagner  la  stalle,  on  jouait  vingt  francs.  Encore  perdu  !  — 


m  REVUE  DE  PARIS. 

Quarante.— Perdu!  —Quatre-vingts.— Perdu!  —Cent  soixante. 
—Perdu!  —Le  reste.— Perdu! 

La  stalle  du  balcon  d'Opéra  coûtait  cinq  cents  francs.  C'est 
de  cette  manière  que  M.  H***  en  a  payé  une  soixante-dix  mille 
francs. 

Les  deux  maisons  capitales  du  royaume  aléatoire  étaient 
continues  et  à  l'extrémité  de  la  rue  Richelieu,  n09  10G  et  108. 
La  maison,  nommée  le  salon  par  excellence,  était  le  rendez- 
vous  de  l'aristocratie  joueuse  de  l'univers.  Les  députés,  les  pro- 
curadorès,les  certes,  les  lords  du  parlement,  les  pairs  de  France, 
les  rois  exilés,  les  banquiers  fatigués  deleur  fortune,  affluaient  au 
salon.  Don  Carlos  y  a  fait  une  apparition,  et  y  perdit  cinq  mille 
carlistes.  Don  xMiguel  y  a  laissé  toutes  les  paillettes  d'or  qu'il 
avait  apportées  des  rives  du  Tage,en  fuyant  ses  bords  heureux. 
Quatre  ministres  ou  généraux  de  la  reine  Christine  ont  laissé 
au  salon  leur  dernier  maravédis.  Le  plus  riche  banquier  de 
l'Allemagne  venait  y  lutter  corps  à  corps  avec  la  fortune, 
et  la  fortune  expirait  sous  sa  roue.  Une  foule  de  notables  An- 
glais, héritiers  des  passions  aléatoires  de  Fox  et  de  Sheridan, 
épuisaient,  au  salon,  des  liasses  de  banks-notes,  en  attendant  le 
thé.  Le  salon  était  la  sangsue  de  l'univers.  La  France  y  était  à 
peine  représentée  par  quelque  riche  désœuvré  qui  faisait  une 
progression  d'après  d'Alembert,  en  attaquant  par  une  piastre  ; 
objet  de  mépris  et  de  risée  aux  yeux  des  lords  d'Angleterre 
et  des  hidalgos  de  Madrid  ! 

Au  salon,  le  souper  était  servi  à  minuit.  Le  service  ne  lais- 
sait rien  à  désirer  que  l'argent  qu'on  avait  perdu  dans  la  soirée. 
Feu  M.  de  Cussy,  l'illustre  gastronome  impérial  qui  marchait 
l'égal  de  Cambacérès,  était  l'ordonnateur  des  festins  du  salon. 
Il  n'épargnait  rien  pour  flatter  le  goût  blasé  des  millionnaires 
ses  convives  ;  les  primeurs  du  marché  figuraient  à  cette  table. 
On  y  mangeait  des  pois  verts,  cueillis  sur  tige,  le  15  janvier. 

Les  salons  de  Frascati  étaient  abordés  par  l'aristocratie  du 
second  ordre.  Lord  T***,  grand  et  vénérable  vieillard,  s'y  était 
établi  pour  y  faire  sa  martingale  à  douze  coups,  si  redoutée  de  la 
banque.  C'est  là  que  mourut,  les  dés  à  la  main,  le  fameux  An- 
glais B**%  qui  jouait  au  craps  depuis  1814.  Ce  grand  homme, 
qui  doit  avoir  la  première  niche  au  panthéon  du  jeu,  profita 
de  la  paix  et  de  l'invasion  pour  aller  prendre  les  bains  de  Vichy, 


REVUE  DE  PARIS.  t'iS 

selon  les  conseils  de  ses  médecins.  Il  avait  (rois  millions  et  une 
affection  au  foie.  Le  désœuvrement  anglais  le  poussa  de  l'hôtel 
deCastille  à  Frascali,  le  soir  même  qu'il  attendait  ses  chevaux 
de  poste  pour  aller  à  Vichy.  Le  noble  voyageur,  qui  n'avait  vu 
que  les  tripots  répulsifs  de  Ia>i'ccs fer-Square,  de  Pall-Mall  et 
de  Piccadilir,  resta  confondu  d'admiration  devant  ce  luxe  et 
cette  décence  dessalons  de  Frascali.  Il  risqua  un  petit  billet, 
puis  vingt.  Son  domestique  vint  lui  annoncer  que  les  chevaux 
étaient  à  la  chaise  ;  il  envoya  promener  le  domestique.  Les 
heures  volaient,  et  les  billets  aussi.  A  deux  heures  du  matin,  il 
avait  perdu  100.000  francs,  et  il  rentra  chez  lui  sans  prendre 
garde  aux  chevaux  de  poste,  qui  passaient  la  nuit  devant  l'hô- 
tel. Vichy  fut  complètement  oublié.  Le  noble  Anglais  s'installa, 
dès  ce  jour,  à  Frascali,  et  consacra  sa  vie  entière  au  culte  du 
jeu.  Il  se  fit  un  admirable  régime  de  vie  ;  il  se  levait  à  midi  et 
prenait  son  thé  ;  à  une  heure,  il  s'acheminait  vers  ce  bienheu- 
reux Frascali  et  jouait  jusqu'à  sept  heures  ;  à  sept  heures,  il 
allait  au  café  Anglais  et  soupait  planctureusemenl.  Il  reprenait 
ensuite  le  chemin  du  craps,  et  jouait  jusqu'au  dernier  coup. 
C'était  lui  qui  avait  acquis  le  droit  de  jouer  les  trois  derniers 
coups  de  dés;  personne  n'aurait  eu  le  courage  de  lui  disputer 
cet  honneur. 

Lorsque  le  27  juillet  1830  arriva,  noire  Anglais  ne  vit  qu'une 
chose  dans  celte  révolution,  la  suspension  momentanée  du  jeu  ; 
il  ne  remarqua  qu'une  barricade,  celle  qui  lui  barrait  le  chemin 
de  Frascati.  Treize  jours  mortels,  le  jeu  fut  en  vacances  ;  l'An- 
glais maudissait  les  trois  jours  qui  lui  en  donnaient  treize  si 
tristes.  Lorsque  le  calme  fut  revenu,  il  rentra  au  salon  du  craps, 
et  continua  sa  vie.  On  comprend  que  les  bains  de  Vichy  étaient 
depuis  longtemps  oubliés;  ces  médecins  de  Londres,  qui  ne  lui 
avaient  pas  donné  six  mois  de  vie,  augurèrent  qu'il  était  mort  : 
le  jeu  l'avait  guéri.  B***  perdit  ses  (rois  millions  religieusement 
jusqu'à  la  dernière  guinée;  sa  famille  fut  obligée  de  lui  faire 
une  pension  viagère  et  inaliénable  de  1CJ. 000  francs.  B¥**  trouva 
le  secret  de  l'aliéner  au  profil  du  craps:  il  ne  se  réserva  que  ce 
qu'il  lui  fallait  de  stricte  nécessité  pour  son  couvert  du  café 
Anglais.  Je  n'ai  connu  jamais  d'homme  plus  heureux;  il  avait 
le  bonheur  d'avoir  une  passion  qui  remplissait  sa  journée  sans 
lacune;  il  savourait  celte  passion,  et  en  exprimait  la  volupté 

1  13 


146  RLYLE  DE  PARIS. 

douze  heure*  durant.  Il  n'avait  ni  dettes,  ni  soucis,  ni  dépen- 
dance, ni  obligations  à  subir,  et  l'administration  des  jeux,  tou- 
chée de  pitié  pour  un  homme  qui  s'était  si  noblement  ruiné,  lui 
avait  fait  un  avaniage  inouï  :  M.  B***  avait  l'inappréciable  droit 
déjouer  sur  parole,  sans  que  la  perte  l'obligeât  à  une  restitu- 
tion. Disonsà  la  gloire  de  l'Angleterre  que  cel  admirable  joueur 
n'a  jamais  abusé  du  droit  immense  qu'il  tenait  de  la  Ferme. 
Seulement,  au  coup  de  six  heures, lorsque  les  chances  de  la  ma- 
tinée avaient  épuisé  sa  bourse,  il  jouait,  à  la  roulette,  10  francs 
jusqu'au  coup  de  gain.  Les  10  francs  gagnés,  il  allait  gaiement 
les  dépenser  au  café  Anglais.  C'est  ainsi  qu'il  vécut  vingt-deux 
ans,  malgré  les  médecins  et  l'hépatite.  A  Londres,  il  aurait 
gardé  ses  millions,  mais  il  n'aurait  pas  vécu.  Rien  ne  bronze 
la  chair  comme  l'émotion  du  jeu.  Quand  le  joueur  ne  se  lue  pas, 
il  ne  donne  pas  de  prises  à  la  mort.  M.  BY*\  presque  octogé- 
naire, tomba  un  soir  comme  un  vétéran  sur  le  champ  de  ba- 
taille ;  il  tomba  en  embrassant  la  corne  du  craps,  et  ne  se  releva 
plus.  C'était  un  homme  plein  d'érudition  et  d'esprit  ;  il  s'expri- 
mait admirablement  en  français;  son  caractère  respirait  Yhu- 
mour  ;  il  ne  parlait  jamais  de  sa  fortune  perdue;  la  Ferme  n'a- 
vait pas  de  meilleur  ami.  M.  B¥**  était  organisé  comme  Fox  et 
Sheridan,  ces  deux  joueurs  sublimes,  qui  n'ayant  plus  un  shcl- 
ling,  donnèrent  un  diner  splendide  à  la  noblesse  opulente,  et 
redevinrent  millionnaires  au  dessert,  en  jetant  une  assiette  d'or, 
à  leur  bénéfice,  au  milieu  de  la  table  du  festin. 

La  ville  de  Paris,  en  perdant  les  jeux,  a  fait  une  perte  beau- 
coup plus  grande  que  la  chambre  ne  le  suppose.  Les  œuf  mil- 
lions qui  étaient  appliqués  à  divers  services  d'utilité  publique, 
et  aux  subventions  théâtrales,  ne  sont  rien  ou  sont  fort  peu  de 
chose,  auprès  des  perles  qu'on  n'a  pas  prévues.  Ce  mouvement 
sans  fin  de  la  machine  aléatoire  faisait  pivoter,  autour  du  lapis, 
à  peu  près  huit  cents  millions  par  an.  La  France  apportait  à  peine 
un  trente-deuxième  à  ce  budget  énorme,  pour  son  contingent. 
Le  besoin  inexorable  de  jouer  opérait  des  miracles  de  ressour- 
ces, que  le  jeu  seul  peut  opérer.  Ainsi  on  a  vu  de  riches  Améri- 
cains partir  du  salon,  courir  au  Havre,  du  même  pas,  s'em- 
barquer sur  un  des  douze  paquebots  qui  font  le  service  entre  les 
deux  mondes,  vendre  une  propriété  à  la  Nouvelle-Orléans,  et  re- 
tourner au  salon,  sans  avoir  employé  deux  mois  dans  ces  voya- 


REVUE  DE  PARIS.  147 

ges  et  ces  opérations.  Chaque  jour,  les  chances  de  gain  faisaient 
ruisseler  un  argent  prodigieux  dans  plusieurs  branches  de  l'in- 
dustrie parisienne.  11  est  prouvé  que  !e  joueur  qui  sortait  d'une 
maison,  avec  1 0  francs  de  gain,  en  dépensait  tout  de  suite  5,  qui 
ne  rentraient  plus  à  la  Ferme.  Le  Palais-Royal  vivait  du  jeu. 
Les  grands  restaurateurs,  les  bijoutiers,  les  modistes,  les  spec- 
tacles, avaient  une  part  immense  dans  les  bénéfices.  On  peut 
évaluer  à  cent  millions  la  perle  que  fait  le  commerce  de  Paris. 

Maintenant,  le  mal  est  détruit?  ear  si  le  mal  est  détruit, 
qu'importe  la  perte  d'argent  ?  périsse  l'argent  plutôt  que  la  mo- 
rale !  Hélas  !  nous  n'hésitons  pas  à  dire  que  le  mal  est  plus  ter- 
rible que  jamais.  Seulement  il  portera  sur  une  classe  qui  a  peu 
d'argent  et  beaucoup  de  passions,  et  il  ne  sera  plus,  en  quelque 
sorie,  compensé  par  cette  énorme  invasion  étrangère  d'argent 
qui  restait  a  Paris.  Les  Anglais,  les  Russes,  les  Allemands,  tous 
bien  plus  nobles  joueurs  que  nous,  et  ne  liardant  pas  devant 
une  banque,  étaient  attirés  à  Paris  par  je  ne  sais  quel  attrait  de 
décence  et  de  loyauté  que  le  salon  et  Frascati  portaient  écrit 
sur  leurs  murailles.  Tous  ces  étrangers  s'acheminent  déjà  vers 
les  maisons  que  les  états  voisins,  moins  moraux  que  nous,  éta- 
blissent aux  frontières.  La  maison  de  conversation  de  Baden 
va  devenir  plus  florissante  que  jamais.  Le  nouveau  fermier  s'est 
engagé  à  bâtir  une  salle  de  spectacle,  à  ses  frais,  à  Baden,  pour 
remercier  le  grand-duc  de  Bade  du  privilège  obtenu.  La  maison 
que  M.  Crawford  tient,  à  Londres,  dans  le  Strand,  vient  d'être 
organisée  sur  un  plan  nouveau.  Enfin,  dans  toutes  les  villes 
thermales,  hors  France,  il  n'est  sorte  d'appas  qui  ne  soient  of- 
ferts, à  cette  heure,  a  l'aristocratie  errante  et  joueuse.  Voyons 
ce  qui  reste  à  Paris. 

La  Ferme  est  démolie,  c'est  vrai;  mais  le  jeu  est  debout.  Dé- 
truisez les  chevaux,  biens  plus  homicides  que  les  jeux,  vous  n'a- 
bolirez pas  la  passion  des  chevaux.  Seulement  il  serait  fort 
difficile  d'avoir  des  hypodromes  clandestins,  où  l'on  pût  faire 
des  courses  au  clocher  entre  deux  paravents.  Le  jeu  clandestin 
est  autre  chose.  Lorsque  Louis  XIV  eut  défendu  les  jeux,  les 
joueurs,  dit  Dussaulx,  se  rassemblaient  dans  un  salle  basse, 
s'asseyaient  autour  d'une  table,  et  mettaient  devant  eux  un 
rayon  de  miel  et  une  pièce  d'or.  C'était  une  mouche  qui  décidait 
du  gain;  la   première  qui  se  posait    sur    le  miel,   représentait 


1*8  BEVUE  DE  PARIS. 

officiellement  la  fortune.  Le  joueur  favorisé  de  la  mouche  ra- 
massait toutes  les  pièces  d'or.  Le  plus  grand  silence  présidait  à 
cejeu;  aucune  formule  aléatoire  n'était  prononcée.  La  police  ne 
pouvait  raisonnablement   empêcher  que  des  amis  se  rassem- 
blassent avec  des  rayons  de  miel,  et  que  l'un  deux  prit  l'or  de 
ses  voisins,  lorsque  ses  voisins  ne  s'y  opposaient  pas.  Il  y  aura 
donc  des  jeux  secrels   aujourd'hui,  puisqu'il  y  en  avait  sous 
Louis  XIV,  en  face  de  la  Bastille.  On  peut  même  affirmer  que 
plusieurs  banques  clandestines  sont  déjà  en  pleine  activité  • 
dans  un  mois  il  y  en  aura  mille.  Mais  ici,  plus  de  ces  Anglais 
millionnaires,  de  ces  impassibles  Allemands,  de  ces  Russes  bla- 
sés et  fastueux  qui  perdaient  tout  sans  se  plaindre,  et  nous  don- 
naient le  luxe  de  leurs  revenus  ;  autres  lieux,  autres  joueurs 
autres  banquiers.  Le  jeu  va  prendre  un  nouvel  aspect.  On  or- 
ganisera des  banques  par  actions.  Autrefois  le  joueur  n'avait 
à  craindre  que  les  avantages  hautement  avoués  du  refait,  des 
zéros,  du  craps,  maintenant  il  aura  contre  lui  bien  autre 
chose  ;  il  aura  le  doigt  et  la  finesse  de  tact  des  banquiers.  C'est 
en  vain  que  la  police  redoublera  de  vigilance  pour  traquer  ces 
conspirateurs   du  trente-un,  ces  carbonari  de  la  roulette,  ces 
proscrits  du  craps  j  la  police  aura  cette  fois,  pour  adversaire, 
la  classe  la  plus  intelligente,  la  plus  rusée  de  la  société.  Les 
joueurs  joueront  la  police.  Cette  police,  si  adroite  dans  ses  per- 
quisitions politiques,  échouera  devant  les  martingales  des  pontes 
coalisés  contre  elle.  Tout  ce  que  l'imagination  a  de  plus  ingé- 
nieux sera  employé  contre  les  limiers  de  la  rue  de  Jérusalem. 
Le  jeu  restera  donc  ;  et  avec  lui,  resteront  le  désespoir,  la  ruine, 
le  suicide.  Paris  n'aura  gagné  qu'une  chose  à  cette  loi,  pourtant 
si  sage,  il  aura  gagné  la  perte  de  100  millions. 


Baro.\  Calvet. 


LES 

QUATRE  TALISMANS 

Première  Journée* 


Il  y  avait  une  fois,  à  Damas,  un  vieillard  très-riche,  très-riche, 
qu'on  appelait  le  Bienfaisant,  parce  qu'il  n'usait  de  ses  trésors 
que  pour  adoucir  les  maux  du  peuple,  soulager  les  malades  et 
les  prisonniers,  ou  héberger  les  voyageurs  ;  et  il  réunissait  tous 
les  jours  quelques-uns  de  ceux-ci  à  sa  table,  car  il  n'était  pas 
fier,  quoiqu'il  fût  parvenu.  Les  plus  anciens  de  Damasse  sou- 
venaient qu'il  y  était  arrivé  bien  pauvre,  et  qu'il  y  avait  long- 
temps gagné  sa  vie  à  porter  des  fardeaux  pour  les  marchands  ; 
après  quoi,  ses  petites  économies  lui  permettant  d'entreprendre 
le  négoce  ù  son  propre  compte,  on  l'avait  vu  s'élever  au  plus 
haut  degré  de  prospérité  sans  donner  lieu  au  moindre  repro- 
che, de  sorte  que  personne  ne  prenait  ombrage  de  sa  fortune, 
dont  il  ne  semblait  jouir  que  pour  en  faire  part  à  tout  le 
inonde. 

Un  jour,  trois  voyageurs  fort  mal  en  point,  et  recrus  d'âge, 
de  fatigue  et  de  misère,  s'étant  rencontrés  au  même  moment  à 
sa  porte,  pour  y  demander  l'hospitalité,  les  esclaves  du  vieil- 
lard leur  donnèrent  à  laver  suivant  l'usage,  substituèrent  a 
leurs  pauvres  haillons  et  à  leurs  turbans  délabrés  des  vêtements 
propres  et  décents,  et  distribuèrent  entre  eus.  trois  bourses 
pleines  d'or.  Ils  les  introduisirent  ensuite  dans  la  salle  du  festin 

13. 


fSi  REVUE  DE  PARIS. 

où  !e  maître  les  attendait,  comme  il  faisait  tous  les  jours,  en- 
touré de  ses  douze  fils  qui  étaient  de  beaux  jeunes  gens  rayon- 
nants d'espérance,  de  force  et  de  santé,  car  Dieu  avait  béni 
le  Bienfaisant,  dans  sa  famille. 

Quand  ils  eurent  fini  leur  repas  qui  était  simple,  mais  copieux 
et  salutaire,  le  Bienfaisant  leur  demanda  leur  histoire,  non 
pour  satisfaire  une  vaine  curiosité,  comme  le  font  la  plupart 
des  hommes,  mais  pour  s'informer  du  moyen  de  les  aider  dans 
leurs  entreprises  et  de  les  secourir  dans  leurs  tribulations.  Le 
plus  âgé  des  trois,  auquel  il  s'était  adressé,  prit  donc  la  parole, 
et  s'exprima  ainsi  : 

HISTOIRE  DE  DOUBAN  LE  RICHE. 

Seigneur,  je  suis  né  à  Fardan  qui  est  une  petite  ville  du  Fit- 
zislan,  dans  le  royaume  de  Perse,  et  je  m'appelle  Douban.  Je 
suis  l'aîné  de  quatre  enfants  mâles,  dont  le  second  s'appelait 
Mahoud,  le  troisième  Pirouz,  et  le  quatrième  Ébid,  et  mon  père 
nous  avait  eus  tous  les  quatre  d'une  seule  femme  qui  mourut 
fort  jeune,  ce  qui  le  décida  sans  doute  à  se  remarier,  pour 
qu'une  autre  mère  eût  soin  de  nous.  Celle  qu'il  nous  donna  dans 
ce  dessein  n'était  guère  propre  à  servir  ses  vues,  car  elle  était 
avare  et  méchante.  Comme  notre  fortune  passait  pour  considé- 
rable, elle  fit  le  projet  de  se  l'approprier,  et  mon  père  ayant  été 
obligé  de  s'absenter  plusieurs  mois,  elle  résolut  de  mettre  ce 
temps  à  profit  pour  exécuter  ses  desseins.  Elle  feignit  de  s'adou- 
cir un  peu  en  notre  faveur  pour  nous  inspirer  plus  de  confiance, 
et  les  premiers  jours  ainsi  passés  avec  plus  d'agrément  que  nous 
n'élions  accoutumés  à  en  trouver  auprès  d'elle,  celte  mauvaise 
personne  nous  leurra  tellement  des  merveilles  du  Fitzistan  et  du 
plaisir  que  nous  goûterions  à  y  voyager  en  sa  compagnie,  que 
nous  en  pleurâmes  de  joie.  Nous  partîmes,  en  effet,  peu  de 
temps  après,  dans  un  litière  bien  fermée,  dont  elle  ne  soulevait 
jamais  les  portières  par  respect,  disait-elle,  pour  la  loi  qui  dé- 
fend aux  femmes  de  se  laisser  voir,  et  nous  voyagâmes  ainsi 
pendant  soixante  journées,  sans  apercevoir  ni  le  ciel  ni  la  terre, 
tant  il  s'en  fallait  que  nous  pussions  nous  faire  une  idée  du  che- 
min que  nous  avions  parcouru  et  de  la  direction  dans  laquelle 
nous  étions  conduits.  Nous  nous  arrêtâmes  enfin  dans  une  forêt 


REVUE  DE  PARIS.  151 

épaisse  et  obscure,  où  elle  jugea  a  propos  de  nous  faire  reposer 
sous  des  ombrages  impénétrables  au  soleil,  et  je  ne  doute  pas 
que  ce  ne  fût  cette  forêt  magique  qui  sert  de  ceinture  à  la  mon- 
tagne de  Caf,  laquelle  est  elle-même,  comme  vous  savez,  la 
ceinture  du  monde.  Nous  nous  divertîmes  assez  bien  dans  cet 
endroit,  en  buvant  des  vins  qu'elle  avait  apportés,  et  dont  nous 
ne  connaissions  pas  l'usage.  Ces  breuvages  défendus  nous  plon- 
gèrent dans  un  sommeil  si  profond,  qu'il  me  serait  difficile  d'en 
déterminer  la  durée.  Mais  quelle  fut  la  douleur  de  Mahoud,  celle 
de  Pirouz  et  la  mienne,  car  notre  jeune  frère  Ebid  dormait  encore, 
quand  nous  ne  retrouvâmes  au  réveil  ni  la  femme  de  mon  père, 
ni  la  litière  qui  nous  avait  amenés  !  Notre  premier  mouvement 
fui  de  courir,  de  chercher,  d'apptler  à  grands  cris  ;  le  tout  en 
vain.  Nous  comprîmes  alors  aisément  le  piège  où  nous  étions 
tombés,  car  j'avais  déjà  vingt  ans,  et  mes  deux  frères  puînés  une 
seule  année  de  moins,  parce  qu'ils  étaient  jumeaux.  Dès  ce  mo- 
ment, nous  nous  abandonnâmes  au  plus  horrible  désespoir,  et 
nous  remplîmes  les  airs  de  nos  cris  sans  parvenir  toutefois  à  ré- 
veiller noire  frère  Ebid,  qui  paraissait  occupé  d'un  rêve  gracieux, 
car  le  malheureux  enfant  riait  dans  son  sommeil.  Cependant 
nos  clameurs  devinrent  si  fortes,  qu'elles  attirèrent  vers  nous  le 
seul  habitant  de  ces  affreux  déserts.  C'était  un  génie  de  plus  de 
vingt  coudées  de  hauteur,  dont  l'œil  unique  scintillait  comme 
une  étoile  de  feu,  et  dont  les  pas  retentissaient  sur  la  terre 
comme  des  rochers  tombes  de  la  montagne.  Mais  il  faut  conve- 
nir qu'il  avait  d'ailleurs  une  voix  douce  et  des  manières  gracieu- 
ses, qui  nous  rassurèrent  tout  de  suite. 

«  C'est  bravement  crié,  garçons,  dit-il  en  nous  abordant,  mais 
c'est  une  affaire  faite,  et  je  vous  dispense  volontiers  de  vous 
égosiller  davantage,  d'autant  que  je  n'aime  pas  le  bruit.  La 
gryphone  a  délogé  à  tire  d'ailes  et  sans  se  faire  prier  aussitôt 
qu'elle  vous  a  entendus;  et  vous  n'ignorez  pas  certainement, 
puisque  vous  mêliez  tant  de  zèle  à  mes  intérêts,  que  mon  maître 
le  roi  Salomon,  trompé  par  les  faux  rapports  de  ce  méchant 
animal,  lui  avait  donné  l'autorité  souveraine  dans  mes  états, 
jusqu'au  jour  où  une  voix  humaine  viendrait  troubler  le  silence 
de  ces  solitudes.  C'était  à  peu  près  comme  qui  aurait  dit  l'éter- 
nité, car  il  n'était  guère  probable  que  vous  prissiez  un  jour 
fantaisie   de  venir  brailler  ici,  au   lieu  de  Faire  endéver  mes- 


152  REVUE  DE  PARIS. 

sieurs  vos  parents  à  domicile.  Grâces  au  ciel,  tout  est  pour  le 
mieux,  et  il  ne  me  reste  plus  qu'à  vous  récompenser  suivant  vos 
mérites.  Vous  verrez,  petits,  que  je  sais  être  reconnaissant,  car 
je  vais  vous  gratifier  entre  vous  trois  de  tout  ce  qui  peut  com- 
bler les  désirs  de  l'homme  sur  la  terre,  savoir  la  fortune,  le 
plaisir  et  la  science. 

»  Et  d'abord  pour  toi,  continua-t-il  en  me  passant  un  ruban 
au  cou  et  en  me  montrant  un  petit  coffret  qui  y  était  suspendu, 
celle  amulette  aura  la  propriété  de  le  faire  posséder  tous  les 
trésors  cachés  que  nous  foulons  aux  pieds  sans  les  connaître,  et 
de  tout  ce  qui  est  perdu. 

»  Toi  qui  n'es  que  médiocrement  joli  garçon,  dit-il  à  Mahoud 
avec  la  même  cérémonie,  lu  m'auras  l'obligation  d'être  aimé, 
du  premier  regard,  de  toutes  les  femmes  que  tu  rencontreras 
dans  ton  chemin.  Ce  n'est  pas  ma  faute,  si  tu  ne  fais  pas  un 
bon  établissement. 

»  Toi,  dit-il  à  Pirouz,  lu  devras  à  ce  talisman  l'empire  le  plus 
universel  qu'il  soit  possible  d'exercer  sur  le  genre  humain, 
puisqu'il  le  fournira  des  moyens  infaillibles  de  calmer  toutes  les 
douleurs  du  corps,  et  de  guérir  toutes  ses  maladies...  —  Gar- 
dez-bien ces  précieux  joyaux,  ajouta-t-il  enfin,  car  c'est  en  eux 
seuls  que  résident  les  merveilleux  talents  dont  vous  voilà  revê- 
tus, et  ils  perdront  toute  leur  puissance  au  moment  où  vous 
en  serez  séparés.  » 

En  achevant  ces  paroles,  le  génie  nous  tourna  le  dos,  et  nous 
laissa  plongés  dans  le  plus  profond  étonnement. 

Nous  ne  revînmes  à  nous  que  peu  à  peu,  et  sans  nous  com- 
muniquer nos  premières  réflexions  qui  s'arrêtèrent  probable- 
ment sur  la  même  idée.  Le  génie  n'avait  disposé  en  noire 
faveur  que  de  trois  amulettes,  et  il  était  probable  qu'il  n'en  pos- 
sédait pas  davantage  ;  Ebid,  qui  n'avait  pas  été  appelé  au  par- 
tage, prendrait  mal  noire  soudaine  fortune,  et  peut-être  il 
exigerait  de  nous  une  nouvelle  répartition  qui  nous  serait  éga- 
lement funeste  à  tous,  puisque  la  vertu  de  nos  amulettes,  exclu- 
sives à  chacun  de  ceux  qui  venaient  d'en  être  dotés,  ne  pouvait 
se  communiquer  à  d'autres.  Un  sentiment  de  justice  naturelle 
révolterait  son  cœur  contre  le  caprice  de  cette  destiné  inégale, 
et  nous  en  ferait  un  ennemi  toujours  prêt  à  contrarier  nos  des- 
seins et  à  troubler  nos  jouissances.  Que  vous 


REVUE  DE  PARIS.  i;;3 

Nous  eûmes  la  cruauté  d'abandonner  cel  innocent  enfant  qui 
n  avait  que  nous  pour  appuis,  en  essayant  de  nous  persuader 
réciproquement  que  le  génie  en  prendrait  soin,  mais  sans  autre 
motif  réel  que  la  honteuse  crainte  de  l'avoir  a  notre  charge 
Celte  abominable  action,  qui  devait  être  l'éternel  tourment  de 
mon  cœur,  n'a  pas  encore  été  expiée  par  tous  les  maux  que  j'ai 
soufferts.  J 

Nous  marchâmes  pendant  quelques  jours,  en  nous  servant  de 
ce  qui  nous  restait  de  nos  provisions,  et  soutenus  par  les  bril- 
lantes espérances  que  nous  fondions  sur  nos  talismans.  Mahoud, 
qui  était  le  plus  laid  de  nous  trois,  et  qui  voyait  d'avance  toutes 
les  belles  soumises  à  son  ascendant  vainqueur,  devenait,  à  cha- 
que   pas,    plus    insupportable   d'impertinence  et  de   fatuité. 
C'était  en  vain  que  le  ruisseau  où  nous  allions  puiser  notre 
breuvage  lui  annonçait  insolemment  deux  fois  par  jour  qu'il 
n'avait  pas  changé  de  visage.  L'insensé  commençait  a  prendre 
plaisir  à  la  reproduction  de  son  image,  et  se  pavanait  devant 
nous,  dans  ses  grâces  ridicules,  de  manière  à  nous  inspirer  plus 
de  pitié  que  de  jalousie.  Pirouz,  qui  n'avait  jamais  rien  pu  ap- 
prendre, tant  il   avait  l'esprit  borné,  n'était  pas  moins  fier  de 
sa  science  que  Mahoud  de  sa  beauté.  Il  parlait  avec  assurance 
de  toutes  les  choses  qui  peuvent  être  soumises  à  l'intelligence 
>de  l'homme,  et  imposait  hardiment  des  noms  baroques  à  tous 
les  objets  inconnus  que  nous  présentait  notre  voyage.  Quant  a 
moi,  qui  me  croyais  le  mieux  traité  de  beaucoup,  parce  que 
j'avais  assez  L'habitude  du  monde  pour  savoir  déjà  que  toutes 
les  voluptés  de  l'amour  et  toute  la  célébrité  du  savoir  s'y  achè- 
tent facilement  au  prix  de  l'or,  je  tremblais  que  mes  frères  ne 
fissent  de  leur  côté  les  mêmes  réflexions,  et  j'osais  à  peine  me 
livrer  au   sommeil  sans  leur  rappeler  que  nos  amulettes  per- 
draient toute  leur  valeur  dans  les  mains  de  ceux  qui  s'en  se- 
raient emparés.   Cette  précaution  même  ne  me  rassurait  pas 
entièrement,  et  il  m'arrivait  rarement  de  céder  aux  fatigues  de 
la  journée,  sans  avoir  enfoui  la  mienne  à  l'écart  dans  le  sable 
du  désert,  ou  sous  un  lit  de  feuilles  sèches.  Pendant  la  nui!,  le 
moindre  bruit  me  réveillait  en  sursaut  ;  j'éprouvais  des  inquié- 
tudes qui  ressemblaient  à  iks   angoisses  ;  je  me  rapprochais 
furtivement  de  mon  talisman,  je  le  déterrais  avec  d'horribles 
battements  de  cœur,  et  je  ne  dormais  plus. 


154  REVUE  DE  PARIS. 

Ces  préoccupations,  qui  nous  étaient  sans  doute  communes, 
avaient  fait  naître  en  nous  la  défiance  et  la  haine,  et  nous  en 
étions  venus  au  point  de  ne  pouvoir  plus  vivre  ensemble.  Nous 
résolûmes  de  nous  séparer,  et  de  marcher  tous  trois  dans  trois 
directions  différentes,  en  nous  promettant,  de  la  bouche  plutôt 
que  du  cœur,  de  nous  retrouver  un  jour.  Là-dessus,  nous  nous 
embrassâmes  froidement,  et  nous  nous  dîmes  un  adieu  qui 
devait  être  éternel. 

Le  lendemain,  je  restai  seul  avec  mes  rêves,  sans  autre  nour- 
riture que  les  fruits  sauvages  des  forêts  ;  ils  me  manquaient 
déjà  depuis  le  matin,  et  la  faim  me  pressait  d'une  manière 
cruelle,  quand,  au  détour  d'un  ravin  profond,  je  tombai  au 
milieu  d'une  caravane  de  marchands  ou  d'une  embuscade  de 
voleurs  nomades,  je  n'ai  jamais  su  lequel.  J'allai  cependant 
m'asseoir  avec  sécurité  dans  le  rang  le  plus  épais  de  la  bande, 
parce  que  mon  amulette  venait  de  me  découvrir  un  mystère 
dont  j'espérais  tirer  parti  avec  elle  •  «  Mes  amis,  leur  dis-je 
d'un  ton  résolu,  vous  voyez  parmi  vous  un  pauvre  jeune  homme 
qui  ne  possède  au  inonde  que  ces  simples  vêtements,  mais  qui 
peut  vous  rendre  tous  les  plus  heureux  et  les  plus  opulents  des 
mortels.  Comme  je  suppose  que  vous  n'avez  pour  but,  dans  vos 
périlleux  voyages,  que  de  vous  enrichir  par  des  gains  licites,  je 
siens  vous  offrir  une  fortune  immense  et  facile,  sans  autre  con- 
dition que  de  la,  partager  avec  vous.  Voyez  s'il  vous  convient 
de  m'accorder  la  moitié  d'un  trésor  que  mes  glorieux  ancêtres 
ont  caché  dans  ces  solitudes,  et  ce  qu'il  me  faut  de  chameaux 
pour  la  transporter  dans  la  ville  la  plus  voisine.  Je  prends 
le  divin  prophète  à  témoin  que  je  vous  cède  l'autre  part,  et 
qu'elle  est  assez  considérable  pour  combler  l'ambition  de  vingt 
rois.  ■ 

Sur  l'assentiment  empressé  de  toute  la  troupe  :  «  Fouillez  le 
sol  de  ce  camp,  repris-je  aussitôt,  et  divisez  les  charges  en 
égales  portions  entre  vos  chameaux  et  les  miens.  Je  vous  ré- 
pète que  la  moitié  est  ma  part,  et  que  je  ne  veux  rien  de  plus, 
ear  Mahomet  m'a  inspiré  d'enrichir  les  premiers  croyants  que 
jv'  trouverais  dans  le  désert.  » 

L'événement  répondit  à  ma  promesse.  L'or  était  presque  à 
Heur  de  terre,  et  tous-les  chameaux  furent  chargés  avant  la 
nuit.  Quoique  le  pays  parût  tout  à  fait  inhabité,  nous  prépo- 


RENIE  DE  PARIS,  loo 

sàmes  les  plus  vigilants  à  lu  garde  de  la  caravane,  el,  comme  il 
n'y  avait  pas  un  de  nous  qui  crût  pouvoir  compter  aveuglément 
sur  les  autres,  je  suis  assez  porté  à  croire  que  personne  ne  dor- 
mit. Nous  commencions  à  recueillir  le  premier  fruit  de  la  ri- 
chesse. 

Les  jours  suivants  se  passèrent  assez  paisiblement,  à  jouir 
entre  nous  de  l'idée  de  notre  bonheur,  et  à  nous  confier  nos 
projets.  Seulement,  à  mesure  qu'ils  se  développaient  dans  notre 
esprit,  nous  concevions  la  possibilité  d'en  étendre  la  portée 
dans  une  proportion  presque  infinie,  et  au  bout  d'une  semaine, 
le  plus  modéré  de  la  troupe  était  mécontent  de  son  lot  ;  car 
l'insatiable  cupidité  des  riches  leur  crée,  au  milieu  de  leur  pros- 
périté apparente,  une  pauvreté  relative  plus  difficile  à  supporter 
que  la  pauvreté  absolue  des  malheureux  de  la  terre.  J'avais  re- 
marqué cette  disposition  dans  mes  compagnons,  quand  nous 
nous  arrêtâmes  pour  camper  sur  l'emplacement  d'une  ville  an- 
tique dont  la  vaste  enceinte  et  les  ruines  superbes  annonçaient 
la  vieille  capitale  d'un  grand  peuple.  Mon  talisman  m'y  déce- 
lait presque  à  chaque  pas  des  trésors  mille  fois  plus  précieux 
que  le  nôtre,  mais  nos  bêtes  de  sommes  pliaient  déjà  sous  un 
fardeau  qui  ralentissait  considérablement  leur  marche,  et  l'ava- 
rice dont  j'étais  possédé  me  faisait  craindre  d'ailleurs  de  nou- 
veaux partages.  Sous  prétexte  de  visiter  ces  monuments  dont 
la  magnificence  n'avait  frappé  que  moi,  je  m'éloignai  donc  du 
reste  de  la  caravane  pour  marquer  à  loisir,  par  des  signes  fa- 
ciles à  retrouver,  les  lieux  qui  recelaient  tant  de  gages  de  mon 
opulence  future,  et  je  ne  rentrai  au  camp  qu'excédé  de  fatigue 
et  de  faim.  Je  fus  étrangement  surpris  de  l'agitation  qui  y  ré- 
gnait à  mon  approche,  mais  elle  ne  tarda  pas  à  m'ètre  ex- 
pliquée : 

«  Jeune  homme,  dit  un  de  ces  voyageurs  que  j'avais  remar- 
qué parmi  les  plus  déterminés  de  la  bande,  nous  ne  savons  ni 
qui  vous  êtes,  ni  d'où  vous  venez;  et  depuis  dix  jours  que  nous 
sommes  ensemble,  vous  n'avez  pu  nous  faire  connaître,  en  au- 
cune manière,  les  droits  particuliers  que  vous  prétendez  faire 
valoir  sur  le  trésor  dont  nous  nous  sommes  rendus  maîtres. 
Cependant  nous  sommes  vingt,  nous  avons  vingt  chameaux,  et 
le  traité  que  vous  nous  avez  malicieusement  imposé  vous  a 
rendu  possesseur  de  la  moitié  de  nos  chameaux  et  de  la  moitié  d: 


ttë  REVUE  DE  PARIS. 

notre  trésor,  tandis  que  la  moitié  de  la  charge  d'un  seul  cha- 
meau nous  est  échue  à  chacun,  comme  si  quelque  privilège  im- 
primé à  votre  front,  de  la  main  d'Allah,  nous  avait  livrés  à 
vous  en  serviteurs  et  en  esclaves.  Les  règles  de  l'équité  natu- 
relle voulaient  que  ces  richesses  fussent  également  divisées 
entre  tous,  et  nous  y  consentirions  encore,  quoique  votre  or- 
gueil et  votre  perfidie  méritassent  un  plus  rude  traitement,  si 
vous  acceptez  l'offre  que  nous  vous  faisons  de  la  vingtième 
partie  de  nos  charges.  Autrement,  nous  examinerons  la  valeur 
de  vos  titres  dans  la  sévérité  de  notre  justice,  et  nous  verrons 
s'il  ne  nous  convient  pas  de  vous  mener  prisonnier  à  Bagdad 
pour  y  rendre  compte  de  l'origine  de  ce  précieux  dépôt,  dont 
le  secret  est  prohablement  caché  dans  la  conscience  de  quelque 
assassin.  » 

Pendant  qu'il  parlait,  j'avais  réfléchi.  Mon  amulette,  qui  me 
donnait  la  connaissance  de  trésors  enfouis,  ne  me  révélait  rien 
sur  leurs  maîtres  légitimes,  et  j'étais,  au  reste,  assez  avancé 
dans  l'étude  de  la  politique  pour  ne  pas  espérer  que  les  titres 
les  plus  sacrés  prévalussent  contre  le  fisc.  L'immense  fortune 
que  je  venais  de  découvrir  et  de  jalonner  me  consolait  d'ail- 
leurs aisément  de  la  perte  de  quelques  misérables  millions,  car 
je  l'évaluais  à  l'équivalent  de  tout  ce  qu'il  y  a  d'or  en  circula- 
tion sur  la  terre;  je  me  contentai  donc  de  sourire  avec  foute 
la  grâce  dont  j'étais  capable,  en  méditant  ma  réponse  : 

«  Eh  quoi  !  mes  chers  camarades,  m'écriai-je,  une  difficulté 
si  légère  a-t-elle  menacé  un  moment  de  troubler  notre  union  ? 
Je  venais  vous  apporter  moi-même  la  proposition  que  vous  me 
faites,  et  le  seul  regret  que  j'éprouve  est  de  ne  vous  avoir  pas 
prévenus.  Autant  que  chacun  de  vous,  et  pas  davantage,  voilà 
le  vœu  auquel  mon  esprit  s'était  arrêté.  Prenez  donc  neuf  de 
mes  chameaux  et  chargez  celui  qui  me  reste  de  la  part  qui  me 
revient.  C'est  tout  ce  que  j'exige  de  vous.  »  Ces  paroles  ache- 
vées, je  m'associai  gaiement  à  la  réfection  commune,  et  je 
m'endormis  ensuite  avec  tranquillité,  en  rêvant  aux  trésors 
inépuisables  dont  je  venais  de  m'assurer  la  conquête. 

Le  lendemain,  et  plusieurs  jours  encore,  nous  continuâmes  à 
marcher,  sans  qu'il  nous  arrivât  rien  de  notable.  Seulement,  de 
soleil  en  soleil,  la  caravane  devenait  plus  pensive  et  plus  triste, 
et  il  était  aisé  de  discerner  dans  chacun  de  nos  chameliers  des 


REVUE  L»L  PÀR&  167 

mouvements  alternatifs  de  jalousie  et  d'inquiétude,  il  Put  même 
question  de  quelques  vols  qui  amenèrent  «les  rixes  sanglantes 
parmi  ces  aventuriers,  dont  le  moindre  avait  de  quoi  acheter 
une  province.  D'un  autre  côté,  les  provisions  étaient  fort  dimi- 
nuées, et  de  toutes  les  rations,  la  mienne  était  devenue  la  plus 
parcimonieuse.  Dix  fois  j'avais  regretté  que  le  génie  ne  m'eût 
pas  accordé,  au  lieu  du  talisman  qui  annonce  le  gisement  des 
trésors,  celui  qui  m'aurait  fait  deviner  quelque  silo  inconnu  ou 
seulement  quelque  racine  nourrissante.  Et  pourtant  nous  nous 
encouragions  mutuellement  à  patienter,  parce  que  notre  route 
s'avançait.  Des  indices  connus  de  tous  ceux  qui  pratiquent  le 
désert  nous  faisaient  espérer  d'arriver  incessamment  à  un  bourg 
ou  à  un  village,  et  de  nous  y  établir  en  souverains.  Partout  la 
souveraineté  appartient  à  l'or. 

Un  jour  enfin,  livré  à  mes  alarmes  habituelles,  j'étais  à  peine 
parvenu  à  clore  mes  paupières,  au  moment  où  l'aube  commen- 
çait à  blanchir  les  horizons  du  désert,  quand  je  fus  tout  à  coup 
réveillé  par  un  coup  de  yatagan  qui  faillit  me  plonger  dans  l'é- 
ternel sommeil.  Je  n'eus  que  la  force  d'enfr'ouvrïr  un  œi!  mou- 
rant pour  m'assurer  près  de  moi  que  mon  chameau  n'y  était 
plus,  et  pour  portera  mon  talisman  une  main  défaillante,  qui 
le  trouva  encore.  Un  cri  qui  m'aurait  perdu  manqua  heureuse- 
ment à  ma  douleur,  et  je  retombai  soudain  dans  un  profond 
évanouissement,  que  mes  assassins  prirent  pour  la  mort.  In 
grand  nombre  d'heures  s'écoulèrent  depuis,  car  le  soleil  était  au 
milieu  de  son  cours  quand  je  revis  la  lumière. 

J'étais  couché  sur  le  bord  d'un  ruisseau  où  l'on  m'avait  trans- 
porté pour  laver  ma  blessure.  Un  vieillard  vénérable,  dont  la 
barbe  blanche  descendait  jusqu'à  la  ceinture,  et  qui  achevait, 
penché  sur  moi.  les  soins  de  mon  pansement,  paraissait  épier 
dans  mes  regards,  avec  une  sollicitude  paternelle,  quelque  fai- 
ble rayon  de  vie.  «  Divin  prophète!  m'écriai-je,  est-ce  vous  qui 
êles  descendu  du  haut  des  cieux  que  vous  habitez,  pour  rappe- 
ler à  l'existence  l'infortuné  Douban,  ou  plutôt  fange  de  la  mort 
m'a-t-il  déjà  transporté  sur  ses  ailes  rapides  à  votre  céleste  sé- 
jour? 

»  Je  ne  suis  point  Mahomet,  répondit-il  en  souriant;  je  suis 
le  scheick  Abou-Bedil,  que  la  prévoyance  ineffable  du  Toul- 
ruissanl  a  conduit  dans  ce  lieu  pour  te  sauver,  cl  quia  relise 
1  H 


158  REYIE  DE  PARIS. 

avec  l'assistance  de  sa  volonté,  par  le  secours  de  quelques  sim- 
ples dont  la  nature  est  prodigue.  Rassure-loi  donc,  mon  fils, 
car  ta  blessure  ne  présente  plus  de  danger,  et  tu  t'en  remettras 
facilement  dans  ma  maison,  où  tu  seras  traité  avec  toute  la  sol- 
licitude que  méritent  ton  âge  et  ton  malheur.  Elle  n'est  pas  éloi- 
gnée d'ici,  et  celte  litière  de  feuillage  que  j'ai  fait  préparer  pour 
loi  t'en  adoucira   le  chemin.» 

Nous  y  arrivâmes  effectivement  en  quelques  heures,  el,  avant 
le  coucher  du  soleil,  je  reposais  sur  les  nattes  d'Abou-Bedil. 

Ce  sage  vieillard  avait  été  la  lumière  de  l'Orient.  Longtemps 
conseiller  des  rois,  il  avait  attaché  le  souvenir  de  son  nom  à  ce- 
lui d'une  époque  de  paix  et  de  prospérité  qui  vivra  éternellement 
dans  la  mémoire  des  peuples.  Les  poètes  avaient  composé  des 
chants  à  sa  gloire,  et  les  villes  lui  avaient  consacré  des  monu- 
ments où  éclatait  leur  reconnaissance.  Malheureusement  pour  lui, 
la  prudence  de  son  administration  diminua  tellement  le  nombre 
des  procès,  que  l'infatigable  activité  des  gens  de  loi,  qui  ne  peut 
jamais  être  oisive,  se  changeant  en  haine  implacable  pour  l'ap- 
poinleur  de  tous  les  débats,  suscita  peu  à  peu  contre  sa  bien- 
faisante autorité  les  aveugles  colères  de  la  multitude.  II  tomba 
du  pouvoir,  sans  s'y  attendre,  comme  il  y  était  parvenu,  et,  dé- 
pouillé de  tous  ses  biens,  il  avait  obtenu,  pour  grâce,  de  se  ré- 
fugier obscurément  dans  le  plus  pauvre  de  tous  les  manoirs  de 
ses  ancêtres.  Il  y  habitait  depuis,  également  exempt  d'ambition 
et  de  regrets,  nourri  du  laitage  de  ses  troupeaux,  habillé  de 
leurs  toisons,  partagé  entre  les  loisirs  de  la  méditation  et  les 
travaux  de  l'agriculture,  plus  heureux  peut-être  qu'il  ne  l'eût 
été  jamais,  parce  qu'il  avait  promptement  appris  dans  sa  retraite 
qu'il  n'est  point  d'état,  si  disgracié  qu'il  soit  en  fortune,  où  une 
vie  laborieuse  et  une  àme  bienveillante  ne  puissent  être  utiles 
aux-hommes.  Tel  était  Abou-Bedil,  qui  me  sauva  de  la  mort,  et 
dont  j'ai  souvent  maudit  le  bienfait,.parce  que  je  n'ai  pas  su  en 
profiter. 

Quand  je  fus  entièrement  rétabli,  je  me  présentai  devant  lui 
pour  baiser  ses  mains  vénérables,  mais  avec  une  humilité  moins 
timide  qu'on  aurait  pu  l'attendre  de  ma  fortune  et  de  ma  con- 
dition, mon  amulette  m'ayant  fourni  pendant  ma  convalescence 
un  moyen  sûr  de  lui  prouver  que  je  n'étais  pas  ingrat. 

<  Généreux  schtick.  m'écriai-je  en  me  relevant  dans  ses  bras 


REVUE  OE  PARIS.  159 

qui  me  pressaient  avec  tendresse,  vois  dans  l'heureuse  circons- 
tance qui  m'a  valu  tes  bons  offices,  une  marque  signalée  de  la 
protection  du  Dieu  parfaitement  juste  que  nous  adorons,  et  qui 
voulait  que  je  servisse  d'instrument  au  rétablisemenlde  ta  pros- 
périté et  de  ta  grandeur.  Un  secret  dont  j*ai  hérité  de  mes  pères 
m'enseigne  que  tes  aïeux  ont  caché,  dans  les  fondements  de  ce 
palais,  pendant  une  longue  suite  de  siècles,  des  trésors  qui 
surpassent  en  richesse  le  trésor  même  des  califes.  Tu  vas  t'en 
assurer  en  faisant  détourner  à  l'instant  la  pierre  de  tes  sou- 
terrains, et  creuser  la  leire  de  tes  jardins  à  quelques  palmes  au- 
dessous  de  la  profondeur  que  la  bêche  peut  atteindre.  Redeviens 
donc  opulent  et  renommé  parmi  les  hommes,  vertueux  Abou- 
Bedil  :  loue  Allah,  qui  ne  peut  jamais  être  assez  loué,  et  ne  re- 
fuse pas  ta  bénédiction  à  ton  esclave  fidèle.  > 

Abou-Bedil  parut  pensif,  se  mordit  les  lèvres,  et  me  fit  asseoir. 

—  a  Mon  fils,  me  répondit-il,  Dieu  est  grand  et  sa  puissance 
infinie.  Je  suis  assez  assuré  de  l'effet  des  remèdes  dont  je  t'ai 
prescrit  l'usage,  pour  ne  pas  attribuer  L'hallucination  dont  tu  es 
frappé  aux  vertiges  qui  sont  quelquefois  la  suite  d'une  blessure 
mai  guérie.  J'avais  d'ailleurs  entendu  parler,  par  mon  itère,  de 
l'existence  de  ces  trésors,  et  lu  t'étonneras  peut-être  que  je 
n'aie  point  cherché  à  m'en  assurer  la  possession.  C'est  que  l'étude 
et  l'expérience  m'ont  appris  qu'il  n'y  irait  de  trésors  réels  que 
la  modération,  qui  est  la  sagesse.  Les  dons  innocents  de  la  na- 
ture ont  suffi  jusqu'ici  à  mon  bonheur,  et  je  ne  m'exposerai  point 
à  altérer  la  pureté  d'une  vie  simple  et  facile,  en  versant  dans 
la  coupe  que  Dieu  m'a  donnée  le  dangereux  poison  des  richesses; 
mais  ta  découverte,  si  elle  se  trouve  vraie,  m'enlève  le  droit  de 
persister  dans  un  dédain  qui  serait  préjudiciable  I  la  propre 
fortune.  Dans  tous  les  pays  polices,  l'homme  qui  découvre  un 
trésor  cache  peut  légitimement  en  réclamer  la  moitié,  et  je  man- 
querais aux  devoirs  de  l'équité  la  plus  commune,  si  je  te  privais 
des  avantages  que  tant  d'or  acquis  sans  travail  et  sans  périls 
semble  promettre  à  l'ineonsidération  de  la  jeunesse.  Tu  ras  donc 
toi-même  prendre  possession  de  ces  biens,  à  supposer  qu'ils 
existent  réellement  dans  les  vastes  souterrains  sur  lesquels  mm 
manoir  est  bâti.  Seulement,  je  le  aqqdie.au  nom  de  la  m  un- 
naissance  que  lu  me  témoignais  tout  à  l'heure,  et  que  lu  il 
server    plus    parlirulièrement  au   souverain  au!<ur  de    toutes 


160  REVUE  DE  PARIS. 

choses,  de  me  laisser  pour  ma  part  les  trésors  enfouis  sous  le 
sol  de  mon  jardin,  non  pas  que  j'imagine  qu'ils  puissent  être 
plus  considérables  que  les  premiers,  mais  parce  qu'on  ne  pour- 
rait les  extraire  sans  détruire  les  plantations  dont  je  tire  ma 
nourriture,  et  les  fleurs  que  je  cultive  pour  le  plaisir  de  mes 
yeux.  Dieu  me  préserve  de  sacrifier  jamais  à  la  folle  envie  d'en- 
tasser dans  mes  coffres  le  métal  corrupteur  qui  engendre  tous 
nos  maux,  le  parfum  d'une  seule  rose!  » 

Après  avoir  prononcé  ces  paroles,  Abou-Bedil  se  retira  dans 
ses  bains,  car  c'était  l'heure  des  ablutions. 

Quant  à  moi,  je  fis  appeler  des  ouvriers,  je  les  conduisis  dans 
les  souterrains,  et  je  leur  ordonnai  de  les  dépaver  sous  mes 
yeux  dans  toute  leur  étendue.  Des  lingots  de  l'or  le  plus  pur 
y  étaient  entassés  en  si  grande  quantité  qu'après  avoir  composé 
la  charge  de  toutes  les  bêtes  de  somme  qu'il  fut  possible  de  se 
procurer  dans  le  pays,  j'eus  le  regret  d'en  laisser  presque  autant 
que  je  pouvais  en  enlever  ;  mais  je  ne  manquai  pas  de  me  faire 
honneur  de  ma  modération  forcée,  en  exagérant  devant  le  scheick 
le  nombre  et  la  valeur  des  trésors  que  je  lui  laissais,  comme  s'il 
avait  dépendu  de  moi  de  les  lui  ravir.  «  Tu  sauras  donc  où  les 
retrouver,  dit  le  vieillard  en  souriant,  quand  lu  auras  épuisé 
ceux  qui  t'appartiennent,  car  je  fais  vœu,  sur  le  saint  livre  du 
Koran,  de  n'y  attenter  de  ma  vie.  Donne  maintenant,  à  ceux  qui 
ont  travaillé  sous  tes  ordres,  tout  ce  qu'ils  auront  la  force  d'em- 
porter de  ce  métal,  et  commande-leur  de  recouvrir  le  reste  avec 
Itmtela  solidité  qu'ils  sont  capables  de  mettre  dans  leurs  ou- 
vrages. Puisse  cet  or  être  plus  profondément  enfoncé  encore 
dans  les  entrailles  de  la  terre,  et  y  demeurer  jusqu'à  ce  que  mes 
mains  l'en  retirent.  Il  n'y  fait  du  moins  point  de  mal.  » 

J'étais  si  impatient  de  jouir  de  mon  opulence  que  je  fus  prêta 
partir  le  lendemain  avant  la  naissance  du  jour.  Le  scheick  était 
debout  comme  moi,  mais  c'était  pour  contempler  le  lever  du 
soleil  et  pour  visiter  ses  fleurs.  Quant  il  me  vit  disposé  à  m'éloi- 
gner  :  «  Mon  fils,  me  dit-il,  veuille  le  ciel  t'étre  désormais  plus 
favorable  qu'il  ne  Ta  été  jusqu'ici  !  Tu  es  riche  entre  tous  les» 
hommes,  et  la  richesse  entraîne  à  sa  suite  plus  de  malheurs  que 
lu  n'en  peux  prévoir.  Soulage  ceux  qui  souffrent,  et  nourris 
ceux  qui  ont  faim  :  c'est  le  seul  privilège  delà  fortune  qui  mérite 
d'être  envié.  Évite  le  pouvoir,  qui  est  un  piège  tendu  par  les 


REVUE  DE  PARIS.  161 

mauvais  esprits  aux  âmes  les  plus  innocentes.  Évite  même  la 
faveur  de  ceux  qui  sont  puissants,  car  on  ne  l'obtient  presque 
jamais  qu'au  prix  de  la  liberté  et  du  bonheur.  Cherche  cepen- 
dant à  te  concilier  leur  bienveillance  et  à  t'assurer  leur  appui, 
par  les  moyens  dont  lu  te  servirais  pour  le  gagner  des  clients 
dans  la  classe  moyenne,  c'est-à-dire  par  des  présents  proportion- 
nés à  leurs  besoins  ou  à  leur  cupidité.  Toutes  les  classes  sont 
également  soumises  à  la  séduction  de  l'or;  il  n'y  a  que  le  taux 
de  changé.  Ne  dédaigne  pas  d'acheter  au  même  prix  la  protec- 
tion des  courtisans,  sans  laquelle  il  serait  insensé  de  compter 
sur  la  protection  du  maître.  Je  n'ai  plus  que  trois  mots  à  ajou- 
ter à  mes  conseils  :  sois  indulgent  et  miséricordieux  envers  tout 
le  monde,  ne  te  mêle  pas  des  affaires  publiques,  et  tâche  d'ap- 
prendre un  métier.  » 

Là-dessus,  Abou-Bedil  me  bénit,  et  retourna,  tranquille,  à  ses 
roses. 

Tandis  que  je  cheminais  vers  Bagdad,  je  méditais  ces  sages 
conseils  dans  mon  esprit,  et  je  pressentais  de  plus  en  plus  la  né- 
cessité de  signaler  mon  entrée  dans  la  ville  par  un  magnifique 
présent  au  calife;  mais  je  n'y  pouvais  penser  sans  m'effrayer  du 
sacrifice  queje  serais  obligé  de  faire  à  cette  mesure  de  prudence, 
et  je  promenais  sur  mes  trésors  un  regard  inquiet  et  jaloux,  en 
cherchant  des  moyens  de  ne  pas  m'en  séparer.  Nous  arrivâmes 
enfin  aux  portes  de  la  cité  souveraine,  dans  une  plaine  propre  à 
notre  campement,  qui  s'étendait  sur  un  des  côtés  de  la  route.  Le 
côté  opposé  était  occupé  par  une  autre  caravane,  dans  laquelle 
je  n'eus  pas  de  peine  à  reconnaître  les  bandits  qui  m'avaient  dé- 
pouillé au  désert,  avec  leurs  chameaux  chargés  de  mon  or.  Les 
vêlements  que  j'avais  reçus  de  la  libéralité  d'ftbou-Bedil  me  dé- 
guisèrent heureusement  à  leurs  yeux,  et  je  passai  assez  près 
d'eux  pour  m'assurerde  ma  découverte  sans  exciter  leur  défiance, 
Comme  je  m'étais  accoutumé  à  la  perte  de  ces  richesses,  et 
qu'elles  n'auraient  fait  en  ce  moment  qu'augmenter  mes  embar- 
ras, celle  rencontre  inopinée  me  suggéra  un  dessein  qui  satisfai- 
sait à  la  fois  mon  avarice  et  ma  vengeance,  et  queje  me  hâtai 
d'exécuter,  après  avoir  mis  mon  escorte  sur  ses  gardes  contre  de 
si  dangereux  voisins.  J'entrai  donc  seul  à  Bagdad,  et  je  me  ren- 
dis sur  le  champ  au  palais  du  calife,  car  c'était  l'heure  où  il  lient 
ses  audiences,  qui  sont  ouvertes  â  lotit  le  inonde. 

14. 


162  MENUE  DF.  PARIS. 

Il  faut  vous  dire,  seigneur,  que  l'empire  des  califes  venait  de 
recevoir  un  de  ces  rudes  échecs  qui  ont  enfin  causé  sa  ruine,  et 
que  le  souverain  régnant  n'avait  pas  trouvé  moyen  d'y  porter  re- 
mède qu'en  levant  sur  ses  peuples  un  impôt  exorbitant  qui  me- 
naçait de  devenir  une  source  de  sédition  et  de  révolte.  C'est  dans 
ces  circonstances  que  je  me  présentai  devant  lui,  non  sans  colo- 
rer mon  histoire  dun  de  ces  mensonges  que  la  mystérieuse  ori- 
gine de  ma  fortune  me  rendait  a  tout  moment  nécessaires,  car 
c'est  là  l'inconvénient  inévitable  de  toute  fortune  qui  n'a  pas 
été  acquise  par  un  droit  légitime  ou  par  un  travail  assidu. 

«  Souverain  commandeur  des  croyants,  lui  dis-je  après  m'ètre 
prosterné  trois  fois  et  avoir  frappé  trois  fois  de  ma  tète  le  pavé 
dfison  palais,  tu  vois  à  les  pieds  le  malheureux  Douban, prince  du 
Fitzistan,  chassé  de  ses  états  par  l'ambition  cruelle  d'un  frère,  et 
qui  vient  chercher  dans  les  tiens  une  demeure  hospitalière  et  un 
tranquille  repos.  Le  Très-Haut  me  garde  pourtant  d'aggraver  les 
charges  de  ton  empire  des  frais  d'une  hospitalité  importune  î 
J'ai  soustrait  mes  trésors  à  la  rapacité  de  mes  ennemis,  et  la  part 
que  d'affreux  malheurs  m'ont  laissée  suffit  largement  aux  be- 
soins d'une  existence  digne  du  rang  que  j'ai  tenu  dans  la  Perse. 
Par  un  fatal  hasard,  j'en  avais  dirigé  la  plus  faible  portion  par 
les  voies  ordinaires,  et  c'est  celle  qui  m'accompagne  aujourd'hui. 
L'autre,  que  j'escortais  de  ma  personne  dans  les  roules  du  dé- 
sert, m'a  été  volée  par  mes  esclaves,  qui  m'ont  assassiné  et  laissé 
pour  mort  dans  une  région  éloignée.  Miraculeusement  sauvé  du 
trépas,  j'ai  rejoint  ce  matin  la  première  partie  de  mon  convoi 
aux  portes  de  Bagdad,  et  le  Tout-Puisant  a  permis  que  je  recon- 
nusse l'autre  dans  une  caravane  voisine,  au  moment  où  je  venais 
déposer  à  tes  genoux  l'assurance  de  mon  dévouement  filial. 
Celle-là.  qui  peut  dispenser  tes  peuples  du  payement  d'un  impôt 
rigoureux  et  difficile  à  prélever,  et  qui  te  fournira  de  surcroit 
tout  ce  qu'il  faut  d'or  pour  satisfaire  à  l'entretien  de  ta  magni- 
ficence rovale,  t'appartiendra  sans  réserve,  si  tu  daignes  en  re- 
cevoir l'hommage.  11  suffira,  pour  la  faire  entrer  dans  ton  trésor, 
que  tu  m'accordes  une  troupe  de  soldats  disposés  à  s'en  emparer 
sous  mes  ordres,  et  que  tu  m'autorises  à  faire  justice  de  mes  as- 
sassins. ,  . 

-  »  ^ous  recevons  ce  que  lu  nous  offres,  et  nous  t  accordons 
ce  que  tu  nous  demandes,  repartit  le  calife  •  mais  ce  n'est  point 


RKVTK   l>K  TARIS.  W 

a  cola  nue  nous  ornerons  no*  grâces.  I)  y  a  trois  mois  que  notre 
ppand-visir  cherche  à  remédier  aux  embarras  de  l'empire,  sans 
y  avoir  réussi,  tandis  que  la  vivacité  de  ton  intelligence  vient  de 
nous  en  délivrer  en  un  moment.  Hâte-toi  d'exécuter  ce  que  lu 
nous  proposes,  et  de  prendre  sa  place  auprès  de  nous,  car  telle 
est  notre  volonté.  » 

Ce  langage  me  frappa  de  confusion  et  de  terreur,  parce  que 
je  comprenais  pour  la  première  fois  que  la  fortune  ne  tient  pas 
lieu  de  tout.  J'étais  à  peine  initié  à  la  connaissance  des  lettres 
vulgaires,  et,  par  conséquent,  incapable  d'exercer  les  fonctions 
de  grand-visir,  dont  réloignement  où  j'avais  toujours  vécu  des 
affaires  me  faisait  concevoir  une  idée  extravagante.  Je  ne  me 
trouvais  d'aptitude  réelle  qu'à  être  riche,  état  pour  lequel  j  ima- 
ginais qu'on  a  toujours  assez  d'esprit,  et  les  exemples  ne  me 
manquaient  pas.  D'ailleurs,  s'il  faut  l'avouer,  j'estimais  ma  con- 
dition fort  au-dessus  de  celle  du  grand-visir  et  du  cal.re  lui-même, 
et  je  m'étais  proposé  plus  d'une  fois,  dans  mes  projets  de  gran- 
deur future,  d'acheter  un  jour  l'empire  du  monde.  Je  decl mai 
donc  sous  les  prétextes  les  plus  spécieux  que  mon  imagination 
me  put  suggérer,  la  haute  faveur  dont  m'honorait  le  co.nma.i- 
deu    des  croyants,  et  je  fus  assez  heureux  pour  colorer  mon  or- 
gueil des  apparences  de  la  modestie  et  de  la  vertu    11  n  y  a  nen 
de  plus  aisé  que  de  se  donner  les  honneurs  de  la  modération 
quand  on  n'a  rien  à  désirer. 

Le  soir  les  voleurs  de  mon  or  furent  pendus,  sans  qu  il  lem 
eût  profité,  et  le  trésor  dont  leur  crime  les  avait  rendus  maîtres 
passa  dans  les  caisses  du  calife,   qui  n'en   profita  pas  davan- 

tape 

Le  lendemain,  j'achetai  des  palais,  des  maisons  de  campagne, 
des  meubles  somptueux,  des  esclaves  innombrables,  des  femmes 
de  toutes  les  couleurs  et  de  tous  les  pays.  Les  jours  suivants,  je 
mis  en  route  des  caravanes  bien  escortées  pour  aller  recueillir 
dans  la  ville  du  désert  les  richesses  immenses  que  je  prétendais 
y  avoir  enfouies,  et  j'ordonnai  leurs  voyages  de  telle  manière  que 
chaque  soleil  devait  me  ramener,  pendant  une  longue  suite  d  an- 
nées, autant  de  biens  que  j'en  avais  amasses  jusque-la.  Je» 
creuser  des  souterrains  d'une  étendue  prodigieuse  pour  enfer- 
Mer  tous  les  nouveaux  trésors  que  la  terre  devait  accorder  a  mes 
recherches,  et  je  m'abandonnai  ensuit.'  à  la  mollesse  et  à  la  no- 


164  REVUS  DE  PARIS. 

lupté,  a«  milieu  de  mes  maîtresses  et  de  mes  flatteurs,  sans  au- 
cune défiance  de  l'avenir,  le  service  que  j'avais  rendu  au  calife 
me  rassurant  complètement  sur  les  efforts  que  mes  ennemis 
pourraient  faire  ponr  m'enlever  sa  protection. 

II  s'en  fallait  cependant  de  beaucoup  que  je  fusse  à  l'abri  de 
tout  danger,  et  je  n'eus  que  trop  tôt  l'occasion  de  m'en  aperce- 
voir. En  rendant  l'impôt  inutile  .j'avais  irrité  les  préposés  du  fisc 
qui  recueillent  toujours  la  meilleure  part  de  tous  les  impôts  pos- 
sibles. J'avais  aigri  le  sot  orgueil  de  la  populace  elle-même,  qui 
souffre  impatiemment  qu'on  se  mêle  de  ses  affaires,  et  qui  ne 
veut  pas  qu'on  puisse  se  flatter  de  lui  avoir  imposé  l'indépen- 
dance et  le  bonheur.  J'avais  humilié  l'ambition  des  grands,  qui 
rougissaient  de  voir  leurs  honneurs  répudiés  par  un  aventurier, 
et  la  vanité  des  riches,  dont  mes  profusions  scandaleuses  avaient 
rendu  le  faste  impuissant  et  ridicule.  Loin  de  me  savoir  gré  de 
mon  refus,  le  visir  le  regardait  comme  un  moyen  plus  sûr  de  m'em- 
parer  de  sa  puissance,  en  l'avilissant  dans  ses  mains,  et  en  me 
faisant,  par  mes  largesses,  des  créatures  dans  le  peuple.  Le  ca- 
life, indigné  de  ne  pouvoir  lutter  avec  moi  de  magnificence, 
avait  épuisé  en  vain  ses  ressources  et  son  crédit  par  des  emprunts 
ruineux,  et  il  se  tenait  renfermé  depuis  quelque  temps,  sous  pré- 
texte de  maladie,  dans  la  misère  de  son  palais.  Telle  était  la 
position  des  choses,  quand  on  m'annonça  que  le  grand-visir  de- 
mandait à  me  parler. 

J'allai  le  recevoir  en  grande  pompe,  et  je  l'introduisis,  en  af- 
fecta ni  une  humilité  insolente,  dans  le  plus  riche  de  mes  appar- 
tements. C'était  un  homme  déjà  sur  l'âge,  que  j'avais  toujours 
dédaigné  de  voir,  malgré  les  sages  conseils  d'Abou-Bedil,  et  dont 
toute  la  physionomie  annonçait  la  plus  honteuse  avarice.  Son 
œil  était  creux,  fauve,  éraillé  ;  sa  figure  hâve  et  plombée  par 
longs  soucis  j  son  dos  était  voûté  en  quart  de  cercle,  comme  ce- 
lui de  ces  malheureux  ouvriers  qui  travaillent  aux  mines;  son 
corps  grêle,  épuisé  par  les  privations,  chancelait  sur  ses  frêles 
appuis  comme  un  chalumeau  vide  que  la  faux  du  moissonneur  a 
oublié  en  passant.  II  pressait  sur  sa  poitrine  un  manteau  d'une 
étoffe  assez  riche,  probablement  dérobé  aux  dépouilles  de  son 
prédécesseur,  mais  dont  la  trame  usée  ne  présentait  plus  qu'un 
tissu  finement  travaillé  à  jour  qui  menaçait  de  se  rompre  de 
toutes  parts.  Il  en  releva  soigneusement  les  pans  avant  de  s"as- 


REVUE  DE  PARIS.  165 

seoir,  pour  ne  pas  l'exposer  aux  chances  périlleuses  d'un  frôle- 
ment, et  il  me  parla  ainsi  : 

«Voyageur  du  Fitzistan,  me  dit-il,  j'aurais  le  droit  de  vous 
aborder  avec  des  paroles  de  colère,  car  vous  avez  oublié  le  res- 
pect qui  est  dû  à  notre  auguste  maître,  en  lui  donnant  pour  un 
hommage  libre  ce  qui  n'est,  en  effet,  qu'une  très-faible  partie'du 
tribut  légal  dont  vous  étiez  tenu  envers  lui  ;  mais  sa  mansuétude 
toute-puissante  impose  silence  à  notre  justice.  Je  viens  donc 
vous  signifier  seulement  en  son  nom,  et  par  égard  pour  votre 
qualité  d'étranger,  qui  peut  excuser  votre  ignorance,  que  la  moi- 
tié des  trésors  dont  vous  vous  êtes  notoirement  emparé  en  main- 
tes et  diverses  parties  de  ses  états,  lesquels  s'étendent  aux  bor- 
nes du  monde,  relève  de  sa  propriété  souveraine,  et  que  vous  ne 
pourriez  la  retenir  traîtreusement  sans  encourir  la  peine  juste- 
ment infligée  aux  crimes  de  lèse-majesté,  c'est-à-dire  la  mort  et 
la  confiscation.  » 

A  ce  dernier  mot,  qui  avait  une  valeur  particulière  dans  la 
bouche  dugrand-visir,  ses  lèvres  longues  et  étroites  se  relevèrent 
par  les  coins  ;  ses  petits  yeux  enfoncés  brillèrent  d'une  lumière 
ardente,  et  son  regard  avide  supputa  d'un  clin  d'oeil  plus  rapide 
que  l'éclair  la  valeur  de  mes  meubles  et  de  mes  bijoux. 

Ses  intentions  et  ses  regrets  étaient  trop  manifestes  pour  échap- 
per à  cet  esprit  de  prudence,  déjà  éprouvé,  qui  est  la  sagesse  et 
le  tourment  des  riches  ;  mais  ma  résolution  était  prise  à  l'égard 
des  voleurs  de  cour  comme  à  l'égard  des  voleurs  du  désert,  1 1 
j'étais  décidé  d'avance  à  tous  les  sacrifices,  parce  qu'il  n'y  avait 
point  de  sacrifice  qui  pût  compromettre  une  fortune  inépuisable. 
Je  prévoyais  d'ailleurs  que  le  calife  et  le  visir  seraient  obligés 
d'enfouir  une  partie  de  mes  richesses;  et  comme  ils  étaient 
beau;  oup  plus  vieux  que  moi,  je  savais  bien  où  retrouver  un  jour 
l'or  qu'ils  m'auraient  volé.  Ce  n'était  qu'une  espèce  de  dépôt 
que  j'espérais  reprendre  avant  peu,  grossi  de  leurs  propres  éco- 
nomies. 

«  Seigneur,  répondis-je  avec  un  sourire  un  peu  forcé,  quoi- 
que mes  trésors  ne  doivent  rien  à  la  succession  d'Abou-Giafar- 
Almanzor,  premier  calife  de  l'Irak,  et  que  je  me  fusse  fait  scru- 
pule d'en  recueillir  d'autres  que  ceux  qui  me  viennent  de  mes 
pères, je  me  soumettrai  sans  réserve  aux  ordres  de  notre  maître; 
qui  ne  peut  jamais  se  tromper;  je  le  prierai  même  d'agréer  tout 


166  REVUE  DE  PARIS. 

ce  que  je  possède,  au  lieu  de  la  moitié  qu'il  réclame,  heureux 
que  sa  bonté  souveraine  me  laisse  une  natte  où  reposer  ma  tête, 
et  un  burnouss  pour  m'envelopper.  Je  ne  prétends  en  distraire, 
si  votre  grâce  le  permet,  que  ces  deux  coupes,  chacune  d'une 
seule  émeraude  taillée  par  Ali-Taffis,  et  qui  contiennent  les 
diamants  royaux  de  ma  famille,  depuis  le  règne  de  Taher-le- 
Grand. 

—  «  Deux  coupes  d'une  seule  émeraude  chacune,  et  toutes 
remplies  de  pierres  précieuses  !  »  s'écria  le  grand-visir  en  bon- 
dissant sur  mon  divan. 

—  «  J'avais  depuis  longtemps  destiné  ces  deux  inestimables 
joyaux,  conlinuai-jesansm'émouvoir,  à  enrichir  le  trésor  parti- 
culier du  plus  grand  ministre  qui  ait  imposé  à  cet  empire  la  douce 
sagesse  de  ses  lois.  C'est  à  vous,  seigneur,  qu'ils  appartiennent, 
et  c'est  dans  la  seule  intention  de  vous  les  offrir  que  je  me  les 
suis  conservés.  Puissent-ils  vous  paraître  dignes  de  tenir  une 
place  modeste  parmi  les  magnificences  de  votre  palais  ! 

—  «  Prince  Douban,  répondit  le  grand-visir  en  se  soulevant  d'un 
air  de  bienveillance  sur  ses  mains  sèches  et  crochues,  nous  ai- 
mons à  reconnaître  dans  ce  présent,  qui  nous  est  singulière- 
ment agréable,  la  somptueuse  libéralité  de  vos  illustres  ancêtres, 
et  nous  vous  prions  de  croire  à  notre  bénigne  et  infaillible  pro- 
tection. » 

Un  instant  après  il  fit  charger  trois  cents  chameaux  de  mes 
dépouilles,  et  il  me  quitta,  en  me  félicitant,  par  des  paroles 
affables  et  louangeuses,  sur  mon  mépris  pour  les  richesses. 

Il  s'en  fallait  de  beaucoup  que  je  fusse  parvenu  à  ce  haut 
degré  de  la  sagesse  humaine.  Je  me  consolais  sans  effort  d'un 
jour  de  mauvaise  fortune,  dans  l'attente  de  mes  convois,  et  il 
n'en  manqua  pas  un  seul.  Mes  maisons  se  remplirent,  mes  sou- 
terrains se  comblèrent,  l'or  m'envahit  de  tous  côtés  ;  et  comme 
je  ne  pouvais  suffire  à  le  dépenser  et  à  le  répandre,  je  craignis 
quelquefois  qu'il  ne  vînt  me  disputer  la  place  étroite  que  je  m'é- 
tais réservée  pour  vivre  simplement  et  commodément  à  la  ma- 
nière des  autres  hommes.  Deux  mois  se  passèrent  ainsi  en  sol- 
licitudes et  eu  embarras,  dont  les  pauvres  ont  au  moins  le 
bonheur  de  ne  pas  se  faire  l'idée,  et  je  crois  que  je  serais  mort  à 
la  peine  si  le  grand-visir  n'avait  pas  jugé  à  propos  de  mettre  un 
terme  éternel  à  mes  soucis  par  une  nouvelle  visite. 


REVUE  DE  PARIS.  Iy7 

Il  se  présenta  celle  fois  dans  un  autre  appareil,  c'est-à-dire 
accompagné  de  cent  eunuques  noirs  précédés  de  leurs  chef,  et 
brandissant  autour  de  leur  télé  des  sabres  éblouissants,  dont 
l'aspect  me  saisit  de  terreur,  car  je  n'ai  jamais  été  fort  brave,  et 
il  n'y  a  rien  qui  rende  le  cœur  plus  lâche  que  la  richesse.  L'a- 
bominable vieillard  entra  sans  être  annoncé,  s'assit  sans  que  je 
l'en  priasse,  et.  fixant  sur  moi  ses  yeux  rouges  de  colère  :  «  In- 
fâme giaour!  me  dit-il.  tu  n'as  donc  pas  craint  de  lasser  par  les 
crimes  la  miséricorde  du  calife  et  celle  du  ciel  !  Xon  content  de 
nous  avoir  dérobé  la  moitié  de  nos  droits  dans  les  trésors  que  tu 
accumules  sans  cesse,  tu  as  contracté  un  pacte  sacrilège  avec  les 
mauvais  esprils  pour  convertir  en  or  la  plus  pure  substance  de 
nos  peuples  bien-aimés,  et  jusqu'aux  éléments  nourriciers  qui 
germent  dans  les  moissons  et  qui  mûrissent  dans  les  fruits  de  la 
terre.  De  tels  forfaits  auraient  mérilé  un  châtiment  qui  étonnât 
le  monde  entier  j  mais  le  calife,  dont  la  bonté  est  infinie,  adou- 
cissant en  ta  faveur  la  rigueur  de  sa  justice,  en  considération 
de  quelque  service  que  tu  as  rendu  naguère  au  pays,  et  rédui- 
sant ta  condamnation  aux  termes  les  plus  favorables,  veut  bien 
se  contenter  de  te  faire  étrangler  aux  prochaines  fêtes  de  son 
glorieux  anniversaire.  La  même  sentence  nous  donnant  l'inves- 
titure de  tous  les  biens  passés  et  présents,  provenant  d'hoirie 
ou  d'acquêts,  nous  daignons  en  prendre  ici  possession  par- 
devant  toi,  pour  que  lu  n'aies  à  en  prétexter  ignorance  :  et  sur 
ce,  gardes,  qu'on  le  conduise  hors  de  notre  présence,  aussitôt 
qu'il  sera  possible,  car  la  vue  des  pervers  est  un  supplice  pour 
la  vertu.  » 

Il  n'y  avait  rien  à  répondre  à  cette  allocution,  puisque  mon 
jugement  était  prononcé.  Je  baissai  donc  humblement  la  tète 
sous  le  sabre  des  eunuques,  et  je  me  disposai  à  gagner  la  prison 
où  j'allais  attendre  le  jour  assez  prochain  des  exécutions  solen- 
nelles. J'atteignais  à  peine  à  la  porte  de  ma  salle  dos  cérémo- 
nie, quand  la  voix  aigre  et  fêlée  du  grand  visir  vint  vibrera 
nos  oreilles.  «  Holà  !  dit-il,  qu'on  ramène  ici  ce  misérable,  et 
qu'on  !e  dépouille  à  mes  yeux  des  magnifiques  vêtements  qu'il  a 
l'audace  d'étaler  jusqu'au  milieu  des  calamités  publiques  que 
ses  sortilèges  ont  attirées  sur  le  pays.  Le  sayon  le  plus  grossier 
et  le  plus  vil  est  trop  bon  pour  le  couvrir.  Ayez  soin  de  placer 
ces  étoffes  somptueuses  dans  notre  vestiaire  pour  quelque  usage 


168  REVUE  DE  PARIS. 

charitable  auquel  nous  les  avons  réservées,  car  nous  savons  un 
homme  de  bien  dont  le  nom  est  en  bénédiction  parmi  le  peuple, 
qui  s'est  toujours  habillé  avec  une  simplicité  extrême,  à  cause 
de  sa  grande  modestie,  et  qui  relèvera  encore  ces  riches  parures 
par  sa  grâce  et  sa  bonne  mine.  —  Attendez,  attendez,  s'écria-l- 
il  comme  par  réflexion,  qu'est-ce  donc  que  le  coffret  qui  pend 
à  cette  chaîne  d'un  brillant  métal  sur  la  poitrine  de  cet  infidèle? 
Qu'on  me  le  fasse  voir  à  l'instant  !  C'est  qu'il  est  en  vérité  aussi 
remarquable  par  le  travail  que  par  la  matière  !  Si  j'en  juge  à 
son  poids,  il  doit  être  de  l'or  le  plus  pur  ;  les  pierres  dont  il  est 
incrusté  sont  si  fines  qu'on  les  croirait  dérobées  à  la  couronne 
de  Salomon,  et  la  ciselure  en  est  si  délicate  qu'elle  ne  peut  avoir 
été  travaillée  que  par  les  péris.  Je  me  proposais,  au  premier 
abord,  d'en  faire  présent  à  Fatime,  la  plus  jeune  de  mes  escla- 
ves, à  qui  je  n'ai  jamais  rien  donné,  mais  je  m'avise  qu'il  con- 
vient mieux  de  le  conserver  dans  mon  trésor,  dont  il  ne  sera 
certainement  pas  la  pièce  la  moins  rare.  » 

En  achevant  ces  exécrables  paroles,  le  vieux  coquin  passa  la 
chaîne  de  mon  amulette  autour  de  son  cou. 

«  Tu  ne  l'es  pas  trompé  en  tout  sur  la  valeur  de  ce  joyau,  vo- 
leur maudit,  que  Dieu  punisse  par  des  tourments  éternels  !  m'é- 
criai-jeen  rugissant  de  fureur.  Le  coffret  que  tu  me  ravis,  c'est 
le  talisman  merveilleux  qui  me  donnait  la  connaissance  de  tous  les 
trésors  de  la  terre.  Si  l'impatience  de  ton  insatiable  avarice  avait 
pu  se  satisfaire  des  biens  que  je  lui  aurais  donnés,  j'aurais 
changé  en  six  mois  tous  tes  palais  en  or,  et  je  t'aurais  fait  mar- 
cher dans  tes  jardins  sur  un  sable  de  diamants.  Il  t'en  aurait 
moins  coûté  de  distribuer  des  royaumes  à  tes  esclaves  qu'il  ne 
t'en  coûte  aujourd'hui  de  les  parer  d'un  misérable  collier  d'ar- 
gent faux.  Meurs  donc  de  désespoir  et  de  rage,  homme  stupide 
et  détestable,  car  ce  talisman  dont  tu  t'es  si  indignement  em- 
paré vient  de  perdre  toute  sa  vertu  en  tombant  dans  les 
mains  profanes.  11  ne  te  révèle  pas  même,  à  l'instant  où  je  parle, 
l'endroit  mystérieux  où  j'ai  caché  mes  plus  précieuses  richesses.» 

En  effet,  le  talisman  était  devenu  muet,  et  le  grand-visir  le 
savait  déjà.  Celte  idée  l'avait  frappé  du  coup  de  la  mort;  on 
l'emporta  évanoui,  et  l'on  me  traîna  en  prison. 

Peu  de  temps  après,  le  visir  mourut,  au  milieu  de  ses  sacs  d'or, 
du  regret  de  n'en  pouvoir  augmenter  le  nombre.  Le  calife  s'em- 


RF.YLE  DE  PARIS.  169 

para  de  son  héritage  et  de  mes  trésors  les  plus  cachés,  et  il  dé- 
vora en  voluptés  passagères  ces  vains  restes  de  ma  fortune,  qui 
ne  servirent  qu'à  ramollissement  et  à  la  corruption  de  sa  cour. 
Le  peuple  même  énerva  son  courage  dans  les  délices  de  ses  fêtes. 
L'ennemi  profita  de  ces  jours  d'ivresse  et  de  délire  pour  planter 
ses  tentes  au  milieu  du  vieux  royaume  d'Ahou-Giafar  ;  et  avant 
le  joyeux  anniversaire  du  couronnement,  où  je  devais  être 
pendu,  l'empire  entier  avait  péri,  parce  qu'il  s'y  était  trouvé 
un  homme  trop  riche.  Tels  furent  les  effets  réels  du  talisman 
que  le  génie  de  la  montagne  de  Caf  m'avait  donné  pour  la  ruine 
d'une  nation,  et  peut-être  pour  le  malheur  du  monde. 

Les  gouvernements  qui  succédèrent  à  celui  de  ce  voleur  cou- 
ronné s'emparèrent  tour  à  tour  de  la  direction  des  affaires  au 
nom  de  la  justice  et  de  l'humanité,  car  il  paraît  décidément  que 
c'est  un  des  meilleurs  moyens  possibles  de  tromper  les  hommes. 
L'insigne  persécution  dont  j'étais  victime  fut  la  seule  oubliée, 
parce  que  la  splendeur  de  mon  ancien  état  m'avait  fait  autant  le 
rivaux  qu'il  y  avait  de  riches,  et  autant  d'ennemis  qu'il  y  avait 
de  pauvres  à  Bagdad,  et  qu'il  n'était  d'ailleurs  personne  qui, 
par  violence  ou  par  adresse,  n'eût  tiré  à  soi  quelque  bonne  part 
de  mes  dépouilles.  Les  cachots  ne  me  furent  ouverts  qu'au  bout 
de  trente  ans  par  une  insurrection  populaire,  et  je  me  trouvai 
heureux  de  n'échapper  de  la  ville,  où  j'avais  déployé  tant  de 
faste,  à  la  faveur  d'un  incendie. 

Ma  première  pensée  fut  de  me  rendre  au  modeste  manoir  ri'A- 
bou-Bedil,  non  pas  que  j'espérasse  de  le  trouver  encore  vivant, 
mais  parce  que  je  me  flattais  qu'il  n'avait  pas  révélé  à  ses  héri- 
tiers le  trésor  de  ses  jardins.  Hélas!  je  ne  parvins  pas  sans  de 
longues  recherches  fk  en  connaître  la  place.  Les  ouvriers  que 
j'avais  employés  s'étaient  souvenus  de  ce  mystère  ;  peu  de  temps 
après  mon  départ,  ils  avaient  égorgé  le  vieux  scheicket  sa  fa- 
mille ;  la  terre,  bouleversée  au  loin,  leur  avait  rendu  son  funeste 
dépôt  ;  il  n'y  restait  pas  même  une  des  plantes  aourricières  que 
ses  mains  avaient  cultivées, et  qui  auraient  pu  soulager  ma  Faim. 
Ainsi  j'avais  porté  dans  cette  maison,  pour  prix  d'un;:  si  douce 
hospitalité,  les  plus  affroyables  malheurs  ;  et  ces  horribles  cala- 
mités, dont  le  tableau  me  suivait  partout  où  je  portais  mus  pas, 
c'était  le  talisman  de  L'or  qui  les  avait  produites  ! 

II  fallut  donc  me  résigner  à  ma  destinée,  et  leuilre  la  main 
l  IS 


170  REVUE  DE  PARIS. 

de  ville  en  ville  à  la  pieuse  ehirité  des  passants,  plus  souvent 
secouru  par  les  pauvres  que  par  les  heureux  de  la  terre,  dont 
la  prospérité  dessèche  le  cœur,  comme  elle  a^  ait  desséché  le 
mien;  car  mon  aveugle  opulence  n'a  pas  laissé  dans  sa  courte 
durée,  je  1  avoue  en  rougissant  de  honte  et  d'indignation,  la 
trace  d'un  bienfait  de  peu  de  valeur,  dont  la  reconnaissance 
puisse  aujourd'hui  me  payer  l'intérêt.  Vingt  ans  se  sont  écoulés 
depuis,  et  c'est  dans  cet  état  d'opprobre  que  je  suis  arrivé  ce 
malin  à  Bagdad,  attiré,  seigneur,  par  la  renommée  de  votre 
inépuisable  compassion  pour  les  misérables,  afin  de  mendier  un 
faible  secours  à  votre  porte,  où  j'ai  trouvé  ces  deux  vieil- 
lards. » 

Cette  histoire  est  celle  de  Douban  le  riche,  qui  avait  eu  à  sa 
disposition  tous  les  trésors  inconnus,  qui  s'était  proposé,  à  vingt 
ans,  d'acheter  tous  les  royaumes  et  toutes  les  îles  du  monde,  et 
qui  vivait  depuis  cinquante  ans  des  aliments  grossiers  de  la  pri- 
son et  des  ressources  incertaines  de  l'aumône. 

Quoiqu'elle  ne  me  paraisse  pas  fort  amusante,  le  vieillard 
bienfaisant  tic  Damas  l'avait  écoutée  avec  plus  d'attention  que 
je  ne  serais  capable  de  lui  en  prêter  moi-même,  si  j'étais  obligé 
de  la  relire.  Mais,  comme  l'heure  s'avançait,  il  se  leva  en  bé- 
nissant ses  hôtes,  et  en  les  ajournant  au  lendemain  pour  enten- 
dre la  suite  de  leurs  récils. 

Je  déclare  sincèremeut  qu'il  me  faudra,  selon  toute  apparence, 
un  peu  plus  de  temps  pour  les  écrire. 


Sle&i.virme  «Journée. 

Le  lendemain,  les  trois  vieillards  voyageurs  se  rendirent  chez 
le  vieillard  de  Damas  ,  a  l'heure  où  ils  étaient  conviés.  Ils  reçu- 
rent chacun  une  bourse  d'or  comme  la  veille,  et  s'assirent  au 
banquet  avec  on  parfait  contentement,  car  ils  n'avaient  été  de- 
puis longtemps  ni  si  bien  accueillis  ni  si  heureux.  Douban  le 
riche  paraissait  surtout  s'étonner  d'être  si  à  son  aise  dans  ses 
affaires,  (t  de  vivre  si  largement. 

Quand  le  repa.s  fut  terminé  ,  le  bon  vieillard  de  Damas  se 
tourna  du  côté  du  second  des  trois  vieillards  qu'il  avait  à  sa 


RFATF.  DE  PARIS.  171 

droite  ,  el  lui  témoigna  par  une  douce  inclination  de  tête,  qu'il 
aurait  aussi  plaisir  à  entendre  son  histoire.  Celui-ci  ne  se  fil  pas 
prier  davantage,  et  raconta  ce  qu'on  va  lire. 

HISTOIRE  DE  MAHOUD  LE  SÉDUCTEUR. 

Seigneur,  dit-il,  je  ne  vous  occuperai  pas  longtemps  des  par- 
ticularités de  mon  enfance,  car  elles  vous  ont  été  rapportées 
avec  beaucoup  d'exactitude  par  celui  de  mes  deux  compagnons 
qui  a  eu  l'honneur  de  parler  devant  vous.  Je  suis  en  effet  son 
frère  Mahoud  le  beau,  surnommé  l'amour  el  les  délices  des 
femmes,  el  dont  le  nom  retentissait,  il  y  a  un  demi  siècle  au 
plus,  dans  tous  les  harems  de  l'Orient.  Vous  savez  déjà  com- 
ment nous  nous  séparâmes,  et  j'avoue  que  le  dédain  de  mes 
frères  pour  quelques  agréments  dont  j'étais  doué,  me  faisait  dé- 
sirer ce  moment  avec  une  vive  impatience,  quoique  je  n'eusse 
pas  lardé  à  penser  que  le  talisman  du  génie  qui  devait  me  faire 
adorer  des  belles ,  produisait  sur  les  hommes  un  effet  tout  op- 
posé. Je  restai  donc  seul,  aussi  satisfait  de  ma  personne  que 
mécontent  de  ma  situation. 

Le  désert,  seigneur,  est  un  triste  séjour  pour  un  joli  homme. 
J'y  vécus  fort  mal  et  fort  péniblement  pendant  plusieurs  se- 
maines, mais  je  trouvai  à  me  dédommager  aux  premières  habi- 
tations. Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dires  quel  genre  d'avanta- 
ges personnels  je  dus  partout  la  plus  gracieuse  hospitalité.  Je  ne 
puis  cependant  me  dispenser  d'ajouter  qu'elle  entraînait  sou- 
vent avec  elle  de  fâcheuses  compensations.  Les  hommes  sont  géné- 
ralement jaloux,  el  les  jaloux  sont  généralement  brutaux,  sur- 
tout quand  ils  n'ont  pas  reçu  d'éducation.  Tous  les  pays  que  je 
traversais  étaient  des  pays  de  conquête;  mais,  à  l'opposé  des 
autres  conquérants,  je  n'en  sortais  presque  jamais  sans  èlre 
battu. 

Vn  jour  que  j'échappais  à  la  poursuite  de  cent  beautés  riva- 
les, poursuite  qui  a  aussi  ses  imporlunités,  el  que  je  me  dérobais 
en  même  lemps  aux  procédés  grossiers  de  leurs  amants  et  de 
leurs  époux,  je  tombai  au  milieu  de  la  caravane  d'un  marchand 
d'esclaves  qui  se  rendait  a  lmérelte  pour  y  acheter  des  Géor- 
giennes. Comme  j'avais  entendu  dire  que  c'était  là  (pie  se  trou- 
vaient les  plus  belles  personnes  du  monde,  el  que  j'étais  em- 


1"2  REVUE  DE  PARIS. 

pressé  d'y  exercer  l'empire  déjà  éprouvé  de  mon  mérite  ou  de 
mon  talisman,  je  n'hésitai  pas  à  m'engager  parmi  ses  serviteurs 
pour  quelque  office  assez  vil,  dans  l'espoir  assuré  de  m'en  af- 
franchir au  premier  endroit  où  nous  trouverions  des  femmes. 
Ces  vallées  creusées  ,  comme  vous  le  savez,  dans  les  flancs  du 
Caucase ,  sont  malheureusement  fort  désertes,  et  nous  devions 
arrivera  îmérette  sans  avoir  traversé  une  seule  tribu. 

Le  maître  de  la  caravane  était  un  homme  fin,  jovial  et  facé- 
tieux, qui  avait  surpris  sans  peine  le  dessein  de  mon  voyage,  et 
qui  se  faisait  un  malin  plaisir  de  présenter  mes  espérenceset 
mes  prétentions  sous  un  aspect  ridicule  :  «  Camarades,  dit-il 
un  jour,  nous  approchons  du  but  de  notre  route,  et  nous  allons 
nous  remettre  en  possession  de  ces  douces  jouissances  de  la  vie 
dont  le  désert  nous  a  si  longtemps  privés  :  trop  heureux,  ce- 
pendant, si  l'aimable  Mahoud,  le  séduisant  prince  de  Fardan, 
daigne  nous  laisser  quelques  beautés  à  toucher,  car  vous  savez 
qu'il  les  entraînera,  dès  le  premier  jour,  à  la  suite  de  son  char 
victorieux.  0  beau  Mahoud,  que  la  nature  a  comblé  de  tant  de 
grâces,  refuseriez-vous  d'être  propice  aux  bons  et  fidèles  compa- 
gnons qui  ont  partagé  vos  hasards,  et  n'auront-ils  pas  une 
seule  amourette  à  glaner  derrière  vos  riches  moissons  ?  Assez 
de  jolies  filles  fleurissent  dans  les  délicieuses  campagnes  d'Imé- 
rette  pour  suffire  à  vos  plans  de  conquêtes,  sans  que  vous  rédui- 
siez vos  amis  au  malheur  d'aimer  sans  être  aimés.  Il  en  est 
peu  d'ailleurs  parmi  elles  qui  méritent  d'êlreassociées  à  une  desti- 
née telle  que  la  vôtre,  elcelies-là  ne  doivent  vous  être  disputées 
par  personne.  Que  n'êtes-vous  ,  hélas  !  arrivé  plus  tôt  dans  le 
pays ,  quand  la  chute  du  plus  puissant  souverain  du  Caucase 
mit  à  ma  disposition  la  princesse  de  Géorgie,  cette  adorable 
Zénaïb,  la  perle  unique  du  monde,  que  je  vendis  l'année  der- 
nièje  au  roi  de  la  Chine...— 

—  Zénaïb,  princesse  de  Géorgie  !  m'écriai-je  avec  enthou- 
siasme ;  car  ce  nom  était  pour  moi  une  espèce  de  révélation 
merveilleuse. 

—  Elle-même,  reprit  le  marchand  avec  un  sang-froid  acca- 
blant, et  c'est  ainsi  qu'elle  parlait  de  vous  !  «Cruel,  me  disait- 
elle  souvent  en  tournant  sur  moi  des  yeux  de  gazelle  qui  au- 
raient attendri  un  tigre,  si  tu  vends  ma  personne  au  roi  de  la 
Chine,  comme  tu  le  l'es  proposé,  ne  te  flatte  pas  de  lui  vendre 


RIYUE  BE  PARIS.  173 

mon  cœur.  Mon  cœur  s'est  donné  au  plus  beau  des  princes  de  la 
terre,  au  charmant  Mahoud,  l'héritier  présomptif  du  Sitziscau  : 
je  ne  sais  si  tu  en  as  entendu  parler,  continuait-elle,  et  je  ne  l'ai 
jamais  vu,  mais  il  m'apparait  toutes  les  nuits  dans  mes  songes. 
C'est  à  lui  qu'appartient  à  jamais,  (moi  qu'il  arrive,  l'infortunée 
Zénaïb...  » 

A  ces  mots,  la  troupe  entière  partit  d'un  éclat  de  rire  couvul- 
sif,  mais  j'y  fis  peu  d'attention.  L'image  que  je  me  faisais  de 
Zénaïb  absorbait  toute  ma  pensée,  et  je  me  promettais  déjà 
d'avoir  peu  d'égards  pour  les  vulgaires  tendresses  des  filles  d'Imé- 
relte.îVous  entrâmes  le  lendemain-dans  la  ville,  sans  que  j'eusse 
changé  de  résolution. 

Après  avoir  reçu  du  marchand  d'esclaves  ce  qui  m'était  dû  en 
raison  de  mes  services,  je  me  retirai  dans  un  khan  fort  isolé, 
pour  y  penser  librement  à  Zénaïb,  et  pour  y  chercher  les 
moyens  de  rejoindre  ma  princesse  à  travers  l'espace  immence 
qui  nous  séparait.  Mon  imagination,  naturellement  assez  pa- 
resseuse, ne  m'en  ayant  fourni  aucun,  je  commençais  à  (n'aban- 
donner à  la  plus  noire  mélancolie,  quand  une  fête  publique  qui 
se  célébrait  à  lmérette,  m'inspira  l'envie  de  sortir  de  ma  retraite 
pour  me  distraire  un  moment  des  chagrins  qui  m'accablaient. 
Il  est  inutile  de  vous  parler  de  l'effet  que  produisit  ma  vue;  il 
n'y  eut  qu'un  cri  sur  mon  passage,  et  la  modestie  me  défend  de 
le  répéter.  Seulement,  l'émotion  des  plus  jeunes  ou  des  plus  ré- 
servées se  trahissait  par  quelques  soupirs  qu'on  étouffait  à  demi, 
en  cherchant  à  les  faire  entendre.  Je  ne  rentrai  chez  moi  que 
fort  lard,  à  cause  du  grand  concours  de  femmes  qui  se  pres- 
saient au-devant  de  moi  et  qui  me  fermaient  le  chemin.  La  soirée 
tout  entière  fut  employée  à  recevoir  des  présents  et  à  refuser  des 
billets  doux.  Hélas!  m'écriais-je  avec  un  dédain  amer,  en  re- 
poussant ces  témoignages  insensés  d'une  passion  que  je  ne  pou- 
vais partager;  hélas  !  ce  n'est  point  Zénaïb  !  —  Et  j'ajoutais,  en 
gémissant  du  profond  de  mon  cœur  :  Cruel  souverain  de  la 
Chine,  rends-moi  Zénaïb,  Punique  objet  de  mes  vœux,  Zénaïb 
que  tu  m'as  ravie,  ma  belle  et  tendre  Zénaïb  !...  A  ce  prix,  je  te 
laisse  sans  regret  l'empire  du  mdnde  !  —  11  est  vrai  que  je  n'y 
avais  pas  beaucoup  de  prétentions. 

J'avais  paru.  Les  jours  suivants  ne  firent  qu'augmenter  mon 
embarras.  Vous  ne  sauriez  imaginer,  seigneur,  combien  il  est 

15. 


174  REVUE  b¥.  PARIS. 

pénible  d'être  adoré  de  foutes  les  femmes.  On  pourrait  s'neeom- 
inoder  de  trois  ou  quatre,  et  d'un  peu  de  surplus,  mais,  quand 
cela  passe  la  douzaine,  il  n'y  a  réellement  plus  moyen  d'y  tenir. 
Et  puis  il  y  a  des  passions  douces  et  faciles  avec  lesquelles  on  est 
toujours  libre  de  prendre  des  arrangements  ;  mais  celles  que 
j'avais  le  malheur  d'inspirer  étaient  si  fantasques  et  si  violentes, 
que  je  ne  me  les  rappelle  pas  sans  frémir.  Il  ne  fut  bientôt 
plus  question  que  de  jeunes  beautés  éperdues  d'amour,  qui  re- 
nonçaient à  la  modestie  de  leur  sexe  pour  se  disputer  le  cœur 
d'un  aventurier  inconnu.  Quelques-unes  furent  subitement  pri- 
vées de  l'usage  de  la  raison  ;  quelques  autres  se  livrèrent  aux 
dernières  extrémités  du  désespoir.  Mon  arrivée  et  mon  séjour 
dans  la  capitale  d'imérette  furent  signalés  enfin  par  une  insur- 
rection unique  dans  les  annales  du  monde,  et  qui  ne  pouvait 
manquer  d'attirer  l'attention  du  gouvernement.  On  me  condui- 
sit devant  le  roi. 

Ce  prince,  qui  était  jeune  et  beau,  m'attendait  avec  une  impa- 
tiente curiosité,  au  milieu  des  grands  officiers  de  sa  cour. 

—  Est-ce  toi,  me  dit-il  en  arrêtant  sur  moi  des  yeux  étonnés, 
qui  te  fais  nommer  Mahoud,  prince  de  Fardan? 

—  C'est  moi,  seigneur,  lui  répondis-je  d'un  ton  assuré,  en 
déployant  tout  ce  que  je  croyais  posséder  de  dignité  et  de 
grâces. 

Je  dois  rendre  à  ce  monarque  la  justice  de  déclarer  qu'il 
resta  quelque  temps  interdit  et  comme  stupéfait;  mais  la  puis- 
sance secrète  attachée  à  mon  talisman  reprenant  tout  son  empire, 
il  s'abandonna  si  follement  au  délire  de  sa  gaieté,  que  je  pensai 
un  moment  qu'il  allait  perdre  connaissance;  et,  comme  les 
sentiments  des  rois  ont  toujours  quelque  chose  de  contagieux, 
les  courtisans  qui  l'entouraient,  oubliant  la  retenue  que  leur 
imposait  sa  présence,  tombèrent  pêle-mêle  sur  les  degrés  du 
trône,  en  se  roulant  dans  les  spasmes  du  rire  le  plus  extrava- 
gant dont  on  puisse  se  faire  idée.  Les  gardes  mêmes  qui  m'en- 
vironnaient laissèrent  tomber  leurs  armes  pour  se  presser  les 
côtés  des  deux  mains,  dans  ce  paroxisme  presque  effrayant  de 
la  joie  qui  commence  à  loucher  aux  contins  delà  douleur.  Cette 
crise  fut  longue,  et  me  parut  plus  longue  peut-être  qu'elle  ne  le 
fut  en  effet. 

«  Eh  quoi!  s'écria  le  roi  quand  il  eut  repris  assez  de  calme 


REVUE  1>E  PARIS.  175 

pour  se  faire  entendre,  c'est  toi  qui  es  venu  troubler  de  la  fu- 
neste présence  la  tranquillité  de  mes  États,  en  jetant  dans  le 
cœur  des  femmes  les  séduction*  de  l'amour  !  Ce  prodigieux 
triomphe  était  réservé  à  tes  petits  yeux  ronds  et  siupides,  qui 
laissent  tomber,  de  droite  et  de  gauche,  deux  regards  louches  et 
maussades  ;  ou  bien,  à  ce  nez  large  et  aplati  qui  surmonte  de  si 
haut  une  bouche  torse  et  mal  garnie.  Tourne-toi  un  peu,  je  le 
prie,  afin  que  je  m'assure  si  je  ne  me  suis  pas  trompé  en  devi- 
nant derrière  tes  épaules  inégales  une  lourde  protubérance.  Elle 
y  est,  eu  vérité  ;  j'en  prends  tout  le  monde  à  témoin  :  et,  pour 
comble  de  difformité,  il  s'en  faut  de  cela,  conliniia-l-il  en  mon- 
trant sa  main  étendue,  que  la  jambe  sur  laquelle  il  s'appuie 
maintenant  avec  une  nonchalance  affectée,  égale  l'autre  en 
longueur.  Par  le  soleil  qui  nous  éclaire,  on  n'a  jamais  rien  vu 
de  plus  surprenant,  depuis  que  les  caprices  d'un  sexe  imbécile 
disposent  du  bonheur  de  l'autre  ! 

»  Odieux  rebut  de  la  nature,  reprit-il  après  un  moment  de 
réflexion  (c'est  à  moi  qu'il  adressait  ces  expressions  désagréa- 
bles), je  t'ordonne  d'évacuer  à  l'instant  rtotw  royaume  d'Imé- 
rette;  et  s'il  t'anïve  de  le  faire  aimer  avant  ton  départ  de  la 
dernière  des  esclaves,  tiens-toi  pour  averti  que  lu  seras  hissé 
demain  I  l'arbre  le  plus  élevé  de  la  contrée,  pour  y  servir 
d'épouvanlail  aux  oiseaux  de  rapine.  » 

Cet  arrêt  sévère  était  énoncé  de  manière  à  ne  pas  me  permet- 
tre la  moindre  réplique.  Je  me  glissai  avec  modestie  entre  mes 
gardes,  et  je  sortis  de  la  ville  au  milieu  de  celte  escorte  inso- 
lente, en  voilant  mon  visage  de  mes  mains,  dans  la  crainte 
d'exciter  encore  une  de  ces  sympathies  que  j'étais  menacé  de 
payer  si  cher.  Arrivé  hors  des  faubourgs,  et  congédié  plus  gros- 
sièrement, s'il  est  possible,  que  je  n'en  avais  l'habitude,  je  me 
mis  à  marcher  résolument  vers  la  frontière,  sans  oser  tourner 
les  yeux  derrière  moi.  Je  cheminais  ainsi  depuis  deux  heures, 
en  proie  à  des  méditations  fort  sérieuses,  car  je  n'avais  pas  eu 
le  loisir  de  reprendre  dans  mon  khan  les  cadeaux  il  les  bijoux 
dont  les  beautés  d'Imérelte  venaient  de  m'enrichir.  quand  les 
pas  de  plusieurs  cavaliers  qui  me  suivaient  de  près  me  tirent 
craindre  un  nouveau  malheur. 

«  Prince  Mahoud,  arrêtez,  s'il  vous  plaît,  s'écriaient  des  vok 
confuses;  beau  prince  Mahoud.  est-ce  VOUS? 


176  REVUE  DE  PARIS. 

Presque  assuré  cependant  que  ces  cris  graves  et  robustes 
n'étaient  pas  articulés  par  des  femmes,  je  fis  courageusement 
face  au  péril,  et  je  vis  quatre  pages  ou  icoglans,  superbement 
vêtus,  montés  sur  de  magnifiques  chevaux  blancs,  tout  capara- 
çonnés de  soie  el  d'or,  el  qui  accompagnaient  de  riches  voitures 
de  bagages. 

—  Je  suis  le  prince  Mahoud  que  vous  cherchez,  répondis- 
je  fièrement ,  et  s'il  n'y  a  point  de  femmes  parmi  vous  , 
comme  je  le  suppose,  je  puis  l'avouer  sans  inconvénient  pour 
la  tranquillité  publique.  Maintenant,  que  demandez-vous  de 
moi  ? 

Je  ne  vous  dissimulerai  point,  seigneur,  que  ma  vue  produisit 
sur  ces  étourdis  son  effet  accoutumé,  lis  se  recueillirent  toutefois 
après  un  moment  de  sottes  risées,  et  celui  d'entre  eux  qui  pa- 
raissait exercer  une  certaine  autorité  sur  les  autres,  descendant 
de  cheval  avec  un  embarras  respectueux,  vint  ployer  le 
genou  et  s'humilier  à  mes  pieds. 

—  Seigneur,  dit-il  en  frappant  la  terre  de  son  front,  qu'il 
vous  plaise  d'agréer  le  timide  hommage  de  vos  esclaves.  La 
divine  Aïscha,  notre  reine,  qui  s'était  glissée  ce  matin  derrière 
une  des  portières  de  la  salle  du  conseil,  pendant  votre  entre- 
tien avec  son  auguste  époux,  et  qui  en  connaît  les  funestes  ré- 
sultats, n'a  pu  se  défendre  d'un  mouvement  d'amour  pour 
voire  glorieuse  et  ravissante  personne.  En  attendant  des  jours 
plus  propices  pour  vous  rappeler  à  sa  cour,  dont  vous  êtes  des- 
tiné à  faire  l'ornement,  elle  nous  a  ordonné  de  venir  vous  offrir 
ces  présents  et  ces  équipages,  et  de  vous  accompagner  partout  où 
il  vousconviendra  de  nous  conduire.  Dis-lui  bien,  Chélébi,a-t-elle 
ajouté  en  tournant  sur  moi  des  yeux  pleins  delà  plus  touchante 
langueur,  que  les  minutes  de  son  absence  se  compteront  par 
siècles  dans  la  vie  de  la  malheureuse  Aïscha,  et  que  la  seule 
espérance  de  le  revoir  bientôt  peut  soumettre  mon  cœur  au 
cruel  tourment  de  l'attendre  !  —  En  achevant  ces  paroles,  elle 
a  perdu  la  couleur  et  la  voix,  et  nous  l'avons  laissée  presque 
évanouie  dans  les  bras  de  ses  femmes. 

—  Levez-vous,  Chélébi,  lui  répondis-je,  et  disposez-vous  à 
me  suivre.  Nous  avons  ,  hélas  !  de  vastes  contrées  à  traverser 
avant  que  je  rentre  dans  les  états  de  votre  souveraine,  si  je  dois  y 
rentrer  jamais  !  Soumettons-nous  à  la  volonté  de  celui  qui  peut 


REVUE  DE  PARIS.  177 

toutes  choses,  et  qui  décidera  seul  de  la  destinée  d'Aïscha  et  de 
la  mienne. 

Je  montai  ensuite  un  superbe  cheval  de  main  qui  était  con- 
duit par  un  de  mes  esclaves,  et  je  me  hâtai  vers  les  dernières 
limites  du  royaume  avec  tout  l'empressement  que  pouvait  m'in- 
spirer  l'envie  d'échapper  à  ma  nouvelle  conquête,  car  je  n'en 
avais  pas  encore  fait  de  si  redoutable.  Mon  âme  ne  fut  entière- 
ment délivrée  de  la  crainte  qui  l'oppressait,  que  lorsque  j'eus 
franchi  les  frontières  d'Imérette.  où  je  laissais  de  si  profonds 
souvenirs. 

—  Tendre  Aïscha,  medis-je  alors  à  part  moi.  puisse  le  temps, 
qui  triomphe  de  tout,  vous  rendre  la  douleur  de  notre  sépara- 
tion plus  légère!  Elle  sera  probablement  éternelle  ;  car  vous 
ignorez,  douce  princesse,  qu'un  sentiment  invincible  m'entraîne 
vers  l'adorable  Zénaïb,  dont  les  tourments  ne  peuvent  êlre 
apaisés  que  par  ma  possession.  Consolez-vous,  s'il  est  possi- 
ble, et  n'attribuez  qu'à  la  prudence  un  abandon  qui  m'est  im- 
posé par  l'amour.  La  faute  en  est  au  sort  qui  me  condamne  à 
être  aimé. 

Ainsi  plongé  dans  des  pensées  mélancoliques  sur  les  regrets 
dont  j'étais  l'objet,  j'abandonnai  nonchalamment  la  bride  qui 
flottait  sur  le  cou  de  mon  cheval,  et  je  me  livrai  à  l'instinct 
naturel  de  son  espèce,  qui  le  conduisit  au  premier  khan  de  la 
route. 

J'abuserais  de  l'attention  que  vous  voulez  bien  m'accorder, 
seigneur,  si  j'entrais  dans  les  mêmes  détails  sur  toutes  les  aven- 
tures de  mon  voyage,  qui  fut  d'une  longueur  infinie;  car,  mal- 
gré mon  impatience,  j'étais  obligé  de  ne  marcher  qu'à  petites 
journées,  et  je  ne  m'arrêtai  qu'à  la  grande  capitale  du  royaume 
de  la  Chine,  dont  le  nom  est  Xunlien.  comme  tout  le  monde  le 
sait.  La  nuit  était  déjà  tombée  depuis  quelques  heures,  quand  je 
parvins  à  m'élablir  dans  une  auberge  assez  voisine  du  palais,  où 
j'essayai  inutilement  de  goûter  quelque  repos.  La  pensée  que 
j'habitais  enfin  les  lieux  où  respirait  Zénaïb,  et  l'incertitude  na- 
turelle que  j'éprouvais  sur  le  succès  de  mon  entreprise,  ne  me 
permirent  pas  de  fermer  les  yeux.  Je  me  levai  avec  plus  de  dili- 
gence que  je  ne  l'avais  fait  de  mn  vie;  je  me  revêtis  à  la  hâte  de 
quelques  habits  simples,  mais  galants,  et  je  me  dirigeai  vers  la 
demeure  du  souverain  de   tous  les  rois,  la  face  à  demi  cachée 


178  RESTE  DE  PAHIS. 

dans  mon  manteau,  pour  ire  soustraire  aux  regards  des  fem- 
mes.* Il  est  vrai  qu'on  n'en  trouve  point  dans  les  rues  qui  n'ap- 
partiennent à  la  classe  du  peuple,  toutes  les  autres  étant  re- 
tenues dans  leurs  maisons  par  l'extrême  délicatesse  de  leurs 
pieds,  qui  sont  les  plus  menus,  les  plus  gracieux  et  les  plus  ado- 
rables du  monde,  mais  qui  ne  peuvent  leur  servir  à  changer 
de  place.  Le  soleil  avait  accompli  plus  de  la  moitié  de  sa 
course,  avant  que  j'eusse  achevé  de  parcourir  la  magnifique  allée 
d'arbres  qui  borde  dans  toute  sa  longueur  la  principale  façade 
du  palais. 

Rassuré  par  la  solitude  qui  règne  aux  environs  de  ce  beau  sé- 
jour, je  laissais  flotter  mon  manteau,  quand  un  cri  parti  des 
balcons  m'avertit  que  j'avais  été  vu.  et  qu'il  était  trop  tard  pour 
cacher  ces  traits  dont  les  funestes  ravages  m'avaient  déjà  causé 
tant  d'embarras  et  de  traverses.  Je  levai  lesyeux,  imprudemment 
peut-être,  et  un  nouveau  crise  fit  entendre.  Une  jeune  princesse, 
dont  j'eus  à  peine  le  temps  de  remarquer  la  beauté  à  travers  le 
trouble  et  la  pâleur  de  son  visage,  tombait  sans  connaissance 
entre  les  bras  de  ses  femmes,  et  les  jalousies,  refermées  der- 
rière elle,  m'en  séparaient  à  jamais. 

—  Infortuné!  m'écriai-je  quand  je  fus  rentré  chez  moi,  elle 
front  appuyé  sur  les  coussins  de  mon  divan.  —  Trop  séduisant 
et  trop  malheureux  Mahoud,  pourquoi  faut-il  que  vous  sachiez 
plaire  à  toutes  les  femmes,  si  la  seule  femme  dont  le  cœur  puisse 
avoir  pour  vous  quelque  prix,  Zénaïb,  la  divine  Zénaïb,  doit 
rester  la  proie  de  son  barbare  vainqueur?  Mais  quelle  partie  de 
ce  palais  habile  ma  Zénaïb?  Où  la  trouver?  comment  la  voir? 
comment  surtout  en  être  vu  ?  Espérances  insensées  !  fatal  amour! 
illusions  trompeuses  que  trop  de  succès  ont  nourries  !  La  na- 
ture ne  m'a-t-elle  donné  tant  d'avantages  sur  les  autres  hom- 
mes que  pour  me  faire  sentir  plus  amèrement  la  rigueur  de  ma 
destinée  ! 

En  achevant  ces  paroles,  je  cachai  ma  tète  tout  entière  entre 
mes  coussins,  et  je  les  inondai  de  mes  larmes. 

Chélébi  entrait  au  même  instant  pour  m'annoncer  la  présence 
d'une  vieille  esclave  maure  qui  demandait  à  me  parler. 

—  Qu'elle  parle,  répondis-je  sans  daigner  détourner  vers 
elle  mes  yeux  obscurcis  par  les  pleurs.  Que  veut-elle  au  triste 
Mahoud  ?  Que  peut-elle  attendre  du  déplorable  prince  dePardan  ? 


REVUE  DE  PARIS.  179 

—  C'est  bien  à  vous,  seigneur,  que  mon  message  s'adresse, 
dit  la  vieille  maure  d'un  ton  mystérieux,  et  je  me  connais  mal  à 
ces  sortes  d'affaires  s'il  ne  comble  tous  vos  désirs.  Ce  n'est 
peut-être  pas  sans  dessein  que  vous  vous  êtes  arrêté,  il  y  a  une 
heure,  sous  le  balcon  de  la  favorite,  mais,  quoi  qu'il  en  soit  de 
ce  projet  ou  dece  hasard,  l'amour  vous  y  rappelle  ce  soir,  à  mi- 
nuit. Celle  clef  vous  ouvrira  la  porte  de  la  grille  qui  se  ferme  au 
coucher  du  soleil,  et  une  échelle  de  cordes,  jetée  de  la  croisée, 
vous  conduira  aux  pieds  de  la  plus  aimable  des  princesses.  Pre- 
nez donc  la  clef,  seigneur  ;  répondez,  je  vous  en  conjure,  et 
n'oubliez  pas  que  Zénaïb  vous  attend  ! 

Au  nom  de  Zénaïb.  je  m'emparai  de  la  clef  que  la  vieille  s'élait 
efforcée  d'introduire  dans  ma  main  languissante,  et  je  m'élan- 
çai vers  elle  pour  l'embrasser  en  action  de  grâces  d'une  si 
bonne  nouvelle  ;  mais  à  son  aspect,  je  reculai  d'une  horreur  ir- 
résistible, tant  cetle  noire  était  exécrable  à  voir,  et  je  retombai  à 
ma  place. 

Par  une  rencontre  de  circonstances  trop  facile  à  expliquer, 
l'esclave  maure  restait  clouée  à  la  sienne,  et  roulait  sur  moi 
des  yeux  épouvantablemenl  passionnés,  dont  l'expression  n'a 
rien  qui  puisse  lui  être  comparée  dans  toutes  les  terreurs  du 
sommeil. 

—  0  le  plus  séduisant  de  tous  les  hommes,  s'éeria-t-elle  en 
adoucissant  autant  qu'elle  le  pouvait  sa  voix  aigre  et  cassée,  les 
égarements  de  l'amour  n'ont  point  d'excès  qui  ne  s'expliquent 
à  votre  vue!  Mais,  heureusement  pour  vous,  la  nature  ne  vous 
oblige  point  à  partager  les  sentiments  imprudents  que  vous  ins- 
pirez. Daignez  réfléchir  un  moment,  beau  prince,  avant  d'ac- 
cepter les  périls  du  rendez-vous  qu'on  vous  propose.  Il  est  vrai 
que  Zénaïb  ne  manque  pas  de  beauté,  mais  elle  compte  parmi 
ses  esclaves  une  femme  qui  peut  hardiment  lui  disputer  cet 
avantage,  et  qui  prodiguerait  a  vos  désirs  des  plaisirs  moins  dan- 
gereux. L'empereur  est  fier,  jaloux  et  cruel,  et  sa  vengeance  sé- 
rail peut-être  plus  terrible  que  vous  ne  pouvez  le  prévoir.  Tant 
de  perfections,  hélas!  ne  la  désarmeraient  point.  La  tendre 
Boudroubougoul  que  vous  avez  sous  les  yeux,  n'aspirerait  au 
contraire  qu'A  embellir  votre  existence  des  jouissances  les 
plus  douces,  car  sa  vertu  éprouvée  vous  est  garant,  comme  les 
attraits  iuuomparabîes  dont  vous  êtes  pourvu,  que  vous  n'au- 


180  HE  Vit  Oh  PARIS. 

riez  jamais  de  rivaux  î  Cédez,  cédez,  seigneur, aux  conseils  de  la 
prudence,  et  ne  repoussez  pas  les  vœux  de  Boudroubougoul  qui 
vous  implore,  de  la  brune  Boudroubougoul,  votre  servante  et 
votre  épouse  !... 

—  Monstre  abominable  !  m'écriai-je  en  me  relevant  avec  vio- 
lence afin  d'éviter  les  embrassemenls  odieux  dont  elle  me  mena- 
çait, rends  grâce  au  message  dont  lu  es  chargée,  si  je  ne  te 
frappe  à  l'instant  de  mon  canzar,  pour  punir  ton  insolence  et  ta 
trahison.  Retourne  auprès  de  ta  maîtresse,  et  dis-lui  que  je 
paierai  de  ma  vie,  s'il  le  faut,  le  bonheur  dont  elle  a  flatté  mes 
espérances. 

Boudroubougoul  sortit  en  lançant  sur  moi  un  regard  cour- 
roucé, qui  me  laissa  douter  si  sa  haine  était  aussi  effrayante  que 
son  amour. 

Je  me  rendis  aux  bains,  je  me  parfumai  avec  soin,  je  me  cou- 
vris des  habits  les  plus  élégants  que  je  pusse  trouver  parmi  les 
magnifiques  présents  de  la  déplorable  Aïscha,  et  je  fus  exact  au 
rendez-vous  de  Zénaïb.  L'échelle  de  cordes  était  préparée;  il 
ne  me  fallut,  pour  la  franchir,  que  le  temps  de  le  vouloir.  Je 
la  vis,  seigneur,  et  le  souvenir  de  ce  moment,  impossible  à  dé- 
ciire,  fait  encore  le  bonheur  et  le  désespoir  de  ma  vie  !  Pardon- 
nez donc  à  l'émotion  involontaire  qui  embarrasse  et  qui  suspend 
mes  paroles. 

Zénaïb,  couchée  sur  de  riches  carreaux  semés  de  fleurs, 
se  souleva  lentement  en  poussant  un  faible  cri,  car  l'excès 
de  sa  passion  lui  avait  ôlé  presque  toutes  ses  forces  ;  je  fléchis 
un  genou  devant  elle,  et  je  m'emparai  en  tremblant  de  sa  main 
palpitante. 

—  Prince  Maboud,  est-ce  vous?  dit-elle  en  enlr'ouvrant  sur 
moi  un  long  œil  noir  qui  resplendissait  de  plus  de  feu  que  l'étoile 
du  malin.  Est-ce  vous,  conlinua-t-elleavec  une  langueur  inexpri- 
mable, en  laissant  retomber  sa  tête  défaillante  sur  son  cou  de 
cygne,  parce  que  son  cœur  ne  pouvait  plus  suffire  au  trouble 
qu'il  éprouvait.  Quant  à  moi,  je  cherchais  en  vain  un  langage 
pour  lui  répondre,  à  l'aspect  des  beautés  qui  frappaient  mes  re- 
gards, et  dont  les  célestes  houris  de  Mahomet  n'offriront  jamais 
qu'une  imparfaite  image. 

Cependant  nos  yeux  se  rencontrèrent,  et  une  admira- 
lion  réciproque,  prenant  la  place  de  tout  autre  sentiment? 


REVUE  DE  FAHIS.  ISi 

nous  restâmes  comme  pâmés  l'un  devant  l'autre,  pins  sem- 
blables à  des  statues  insensibles  qu"à  des  amants  impatients  d'être 
heureux. 

Au  même  instant  une  des  portières  de  l'appartement  s'en- 
tr'ouvrit,  et  l'empereur  de  la  Chine,  suivi  de  courtisans  et  de 
soldats,  s'élança  au  milieu  de  nous,  en  brandissant  un  sabre  nu 
sur  nos  tètes,  pendant  que  Zénaïb  retombait  évanouie  sur  ses 
coussins,  et  que  je  me  couchais  sur  ma  face,  éperdu  de  terreur, 
comme  pour  cacher  aux  assassins  dont  j'étais  entouré,  les  char- 
mes funestes  qui  avaient  causé  mon  infortune.  Je  ne  savais  pas 
encore  combien  j'aurais  à  les  maudire. 

—  Qu'on  livre  cette  indigne  esclave  aux  plus  vils  de  mes  ser- 
viteurs, dit  alors  le  tyran,  et  qu'elle  ne  reparaisse  jamais  devant 
moi.  Quant  à  l'impie  qui  a  osé  franchir  le  seuil  de  ce  pa'ais, 
gardes,  emparez-vous  du  traître,  et  disputez-vous  la  gloire  de 
le  faire  mourir  à  mes  yeux  dans  les  plus  horribles  tourments.  Je 
donnerai  une  province  du  céleste  empire  à  celui  d'entre  vous 
dont  l'habile  cruauté  se  conformera  le  mieux  aux  désirs  de  ma 
vengeance  !... 

Il  n'avait  pas  fini  de  prononcer  cette  sentence,  que  dix  bras  vi- 
goureux me  saisirent,  et  que  je  me  trouvai  debout  au  milieu  de 
mes  bourreaux  furieux.  Je  vous  laisse  à  juger,  seigneur,  des 
angoisses  dans  lesquelles  j'étais  plongé,  quand  la  portière 
qui  s'était  ouverte  pour  le  passage  de  l'empereur,  se  souleva  de 
nouveau,  et  laissa  paraître  la  vieille  Boudroubougoul.  L'infâme 
esclave,  que  je  regardais  déjà  comme  l'artisan  secret  de  ma 
perte,  s'avança  jusqu'aux  pieds  de  l'empereur,  se  posterna, 
et  parla  ainsi  : 

—  Auguste  souverain  de  la  Chine  et  de  tout  le  reste  des  îles 
du  monde,  dit-elle,  daigne  modérer,  au  nom  de  ta  propre 
gloire,  les  justes  emportements  d'une  colère  trop  fondée,  mais  à 
laquelle  lu  viens  d'imposer  toi-même  des  limites  qu'il  ne  t'est 
pas  permis  de  franchir  !  Lorsque  je  t'ai  révélé   la  trahison  de 

Zénaïb  et  de  son  perfide  complice,  il  le  souvient, sans  doule.que 
je  m'étais  réservé,  pour  prix  d'un  secret  si  important  à  l'honneur 
de  ta  couronne,  l'assurance  d'obtenir  la  première  grâce  que 
j'oserais  implorer  de  toi. 

—  11  est  vrai,  répondit  l'empereur,  et  j'en  ai  pris  à  lémoin  les 
dieux  du  ciel  cl  de  la  terre. 

1  16 


182  RhALE  DK  FAKIS. 

—Je  t'implore  donc  avec  assurance,  contina-l-elle.  Apprends, 
puissant  roi  de  tous  les  rois,  que  la  jalousie  seule  m'a  excitée  à 
trahir  le  mystère  qui  couvrait  ces  criminelles  amours.  Le  char- 
mant prince  de  Fardan  s'était  rendu  maître  de  mon  cœur,  jus- 
qu'ici inflexihle,  et  j'étais  prête  à  lui  faire  le  sacrifice  de  mon 
innocence,  quand  il  osa  former  l'audacieux  projet  de  te  ravir  la 
favorite.  Il  avait  paru  lui-même  touché  de  nu  s  faibles  attraits, 
et  le  bonheur  de  ton  esclave  allait  passer  tous  ses  vœux,  si  les 
séductions  de  Zénaïb  n'avaient  rompu  de  si  beaux  liens.  Rends- 
moi,  rends-moi  l'époux  qui  m'abandonne,  et  je  m'engage  à  fixer 
désormais  le  petit  volage  de  manière  à  ne  plus  le  perdre  !  C'est 
la  grâce  que  je  t'ai  demandée. 

—  En  effet,  répartit  l'empereur  en  détournant  de  Boudrou- 
bougoul  ses  yeux  effrayés,  ce  genre  de  supplice  n'a  peut-être 
rien  à  envier  à  tous  ceux  qu'inventerait  l'imagination  des  hom- 
mes. Que  le  prince  de  Fardan  soit  ton  époux,  car  telle  est  notre 
volonté  souveraine.  Je  ferai  plus,  fidèle  Boudroubougoul,  en 
faveur  d'une  si  digne  alliance.  Je  l'accorde  pour  dot  la  meilleure 
forteresse  du  Petcheli,  et  une  garde  de  cinq  cents  guerriers  qui 
veilleront  aux  déportements  de  ton  séducteur,  car  je  n'entends 
pas  qu'il  reparaisse  jamais  aux  regards  de  ce  sexe  facile  dont  il 
surprend  insolemment  les  bonnes  grâces.  Qu'on  l'amène  en  ma 
présence  pour  entendre  son  arrêt  ! 

Les  gardes  me  poussèrent  devant  l'empereur,  et  j'y  restai  im- 
mobile et  comme  terrassé  sous  le  coup  de  foudre  qui  venait  de 
m'accabler. 

Il  y  eut  alors  un  moment  de  silence  que  j'essayais  inutilement 
de  m'expliquer  à  moi-même,  et  qui  se  termina  par  des  éclats 
d'un  genre  si  extraordinaire,  que  je  ne  pus  me  défendre  de  rele- 
ver la  tète  pour  en  connaître  la  cause.  Ma  vue  avait  produit  sur 
la  cour  de  Xuntien  le  même  effet  que  sur  la  cour  d'Imérelte; 
mais  comme  les  Chinois  sont  beaucoup  plus  gais  que  les  Géor- 
giens, leurs  transports  avaient  quelque  chose  d'effrayant  qui  me 
consterna  presque  autant  que  mon  propre  malheur.  L'empereur 
surtout  était  en  proie  aux  convulsions  d'un  rire  si  délirant, 
qu'on  semblait  craindre  pour  sa  vie,  quand  il  parvint  à  se  ras- 
seoir, tout  haletant,  sur  un  de  ses  carreaux,  en  couvrant  ses 
yeux  d'un  pan  de  sa  robe  royale  pour  éviter  de  me  voir. 

—  Qu'on  l'éloigné  d'ici,  dit-il,  au  nom  de  tous  les  dieux  qui 


RKYl  E  DE  PARIS.  185 

protègent  la  Chine,  et  qu'on  s'assure  attentivement  des  moindres 
circonstances  d'un  mariage  si  bien  assorti,  pour  les  inscrire  en 
lettres  d'or  dans  les  annales  de  mon  règne!. .. 

Les  gardes  se  rangèrent  alors  sur  deux  lignes,  entre  lesquelles 
on  me  fit  placer  à  coté  de  ma  fatale  fiancée;  nous  descendîmes 
ainsi  dans  les  rues  de  la  ville  qui  commençaient  à  s'éclairer  des 
premiers  rayons  du  jour,  et  nous  traversâmes  lentement,  pen- 
dant tout  vm  soleil,  la  foule  qui  s'aup,menlait  sans  cesse  aux 
huées  unanimes  de  la  populace,  car  j'entendais  trop  bien  les 
intérêts  de  ma  gloire  pour  laisser  mon  visage  exposé  à  la  vue 
des  femmes.  Il  était  tard  quand  nous  arrivâmes  au  château-forl 
de  Boudroubougoul,  qui  ne  se  sentait  pas  de  joie  et  qui  ne  se  las- 
sait pas  de  m'accabler  de  ses  formidables  caresses  :  mais  des 
courriers,  qui  nous  précédaient  de  loin,  avaient  déjà  tout  fait 
disposer  pour  nous  y  recevoir.  Le  mariage  se  célébra  dans  les 
formes  ordinaires,  et  la  soldatesque  féroce  dont  nous  étions 
accompagnés  eut  la  cruauté  de  ne  nous  quitter  qu'au  lit  nup- 
tial. 

Vous  me  permettrez,  seigneur,  de  jeter  un  voile  sur  les  hor- 
reurs du  sort  que  la  barbare  vengeance  de  l'empereur  m'avait 
réservé.  Elles  se  comprennent  mieux,  bêlas  !  qu'elles  ne  peu- 
vent se  décrire.  Qu'il  me  suffise  de  vous  dire  que  ma  captivité 
dans  celte  demeure  infernale  ne  dura  pas  moins  de  trente  ans 
dont  les  minutes  ne  peuvent  se  mesurer  à  aucune  espèce  de  temps 
connu,  car  la  vieillesse  de  Boudroubougoul  semblait  défier  les 
années.  Plus  l'âge  s'appesantissait  sur  elle,  plus  elle  devenait 
acariâtre  et  violente,  plus  elle  redoutait,  dans  son  implacable 
jalousie,  que  je  n'échappasse  au  funeste  amour  que  j'avais  eu 
l'affreux  malheur  de  lui  inspirer.  La  précaution  même  avec  la- 
quelle elle  avait  éloigné  toutes  les  femmes  ne  la  rassurait  qu'à 
demi.  Elle  descendait  impitoyablement  jusque  dans  les  mystères 
de  mon  cœur,  pour  y  surprendre  une  pensée  qui  n'aurait  pas  été 
pour  elle,  et  la  moindre  découverte  de  ce  genre  m'exposait  aux 
trailemenls  les  plus  odieux.  Je  vous  laisse  à  penser  si  l'occasion 
s'en  présentait  souvent  ;  et  que  serait-ce,  grand  Dieu  !  si  vous 
aviez  vu  Boudroubougoul  ! 

J'avais  toutefois  conservé  précieusement  mon  amulette.  Je 
touchais  tout  au  plus  à  ma  cinquantième  année,  et  si  ce  n'est 
plus  l'âge  de  plaire,  c'est  celui  du  moins  où  les  gens  sensés  ont 


184  REVUE  DE  PARIS. 

acquis  toute  la  maturité  nécessaire  pour  tirer  un  parti  raison- 
nable de  l'amour.  Je  vivais  encore,  triste  mais  résigné,  par 
cette  espérance  présomptueuse  de  l'arrière-saison ,  quand  je 
m'aperçus  un  matin  que  le  talisman  du  Génie  m'avait  été  dérobé 
pendant  mon  sommeil.  Boudroubougoul,  qui  partageait  toutes 
les  nuits  la  couche  de  malédiction  sur  laquelle  le  ciel  avait 
amassé  pour  moi  tant  d'opprobres  et  de  douleurs,  pouvait  seule 
s'en  être  emparée,  dans  la  fausse  et  ridicule  idée  que  ce  joyau 
était  le  gage  de  quelque  sentiment  de  jeunesse  dont  mon  âme 
conservait  tendrement  le  souvenir.  Je  m'élançai  brusquement 
de  mon  lit,  je  courus  ù  la  chambre  de  ma  femme,  et  je  vis  l'abo- 
minable vieille  occupée  à  exciter,  de  la  pointe  d'une  longue 
broche  de  fer,  Tardent  brasier  qui  achevait  de  dévorer  l'amu- 
lette. Elle  n'existait  déjà  plus  qu'en  cendres  impalpables  qui 
noircissaient  à  la  surface  des  charbons  brûlants,  mais  qui  tra- 
hissaient encore  l'apparence  de  sa  forme.  A  cet  aspect,  un  cri 
lamentable  s'échappa  de  mon  cœur  déchiré,  mes  yeux  se  voilè- 
rent et  je  sentis  mes  jambes  défaillir  sous  moi. 

—  Perfide!  s'écria  Boudroubougoul  en  se  retournant  de  mon 
côté,  c'est  donc  ainsi  que  vous  trahissez  les  devoirs  d'un  lien  si 
bien  assorti,  et  qui  a  fait  si  longtemps  votre  félicité  ?  Pour  celte 
fois,  misérable,  ma  vengeance  est  sans  pitié,  et  je  ne  me  lais- 
serai attendrir  ni  par  vos  larmes  ni  par  vos  serments. 

Elle  se  levait,  en  effet,  pour  me  frapper,  selon  sa  constante 
habitude,  quand  une  impression  toute  nouvelle,  dont  eile  ne  fut 
pas  maîtresse,  la  contraignit  de  changer  de  langage. 

—  Oh  !  oh  !  reprit-elle  en  faisant  deux  pas  en  arrière,  parque! 
mystère  ce  manant  a-t-il  pu  s'introduire  dans  ces  murs  impéné- 
trables ?  Oui  es-tu,  insolent  étranger,  pour  oser  te  présenter, 
sans  être  annoncé  dans  l'appartement  des  femmes  ! 

—  Hélas!  répondis-je  les  yeux  baissés,  ne  reconnaissez-vous 
pas  en  moi  votre  malheureux  époux,  Mahoud.  le  beau  prince  de 
Fardan? 

—  Serait-il  vrai  !  dit  Boudroubougoul  après  m'avoir  long- 
temps considéré  avec  un  mélange  d'élonneraent  et  d'effroi.  Il 
serait  vrai  !  répéta-t-elle  du  ton  û\u\e  conviction  amère.  C'est 
donc  loi,  ignoble  et  difforme  créature,  c'est  à  toi,  magicien 
maudit,  que  la  vive  et  gracieuse  Boudroubougoul  a  prodigué, 
pendant  trente  ans  d'illusions,  les   trésors  de  sa  jeunesse  et  de 


REVUE  DE  PARIS.  185 

sa  beauté  ?  C'est  à  toi  que  j'ai  sacrifié  la  tïeur  de  ces  charmes  in- 
nocents qui  faisaient  l'enchantement  des  yeux  et  les  délices  du 

monde? Retire-toi,  con(inua-l-el!e  dons  an  accès  de  colère 

impossible  à  exprimer,  et  en  me  poursuivant  outrageusement 
de  la  broche  de  fer  que  sa  main  n'avait  pas  laissé  échapper. 
Disparais  à. jamais  de  ma  présence,  et  va  chercher  des  conquêtes 
nouvelles  chez  les  monstres  qui  te  ressemblent. 

Boudroubougoul  me  conduisit  ainsi  jusqu'aux  remparts  de  la 
forteresse;  car  toutes  les  portes  s'ouvraient  devant  elle.  La  der- 
nière se  referma  sur  moi,  et  j'arrivai  au  milieu  de  la  place  pu- 
blique, en  regrettant  profondément  de  ne  m'ètre  pas  avisé  plus 
tôt  d'un  moyen  si  facile  de  reconquérir  ma  liberté.  Je  n'avais 
pas  perdu  avec  mon  talisman  la  confiance  un  peu  tardive  que  je 
fondais  sur  la  bonne  volonté  des  femmes.  Je  cherchai  leurs  re- 
gards, j'épiai  leurs  émotions,  j'attendis  leur  enthousiasme  et 
leurs  avances,  et  je  n'obtins  que  des  rebuts.  Le  jour  de  mes 
triomphes  était  passé  à  jamais.  Fiez-vous  après  cela  aux  avan- 
tages de  la  nature  et  aux  talismans  des  génies! 

Le  commencement  de  mon  récit  ressemble  au  commencement 
du  récit  de  mon  frère  Douban  le  riche,  et  ces  deux  récits  se  res- 
semblent aussi  par  la  fin.  Obligé,  comme  lui,  pendant  vingt 
ans,  de  subsister  aux  dépens  de  la  charité  publique,  j'arrivai 
hier  à  Damas  où  tout  le  monde  m'indiqua  cette  maison  hospita- 
lière, comblée  des  bénédictions  du  ciel  et  de  celles  de  la  multi- 
tude. Je  venais  y  demander  les  aliments  d'un  jour  et  l'asile 
d'une  nuit,  quand  je  trouvai  à  la  porte  ces  deux  vieillards,  dont 
l'un  est  mon  frère.  Puisse  le  maître  souverain  de  toutes  choses 
reconnaître  l'accueil  généreux  que  vous  nous  avez  fait  ! 

Celte  histoire  est  celle  de  Mahoud  le  séducteur,  qui  avait  le 
don  d'être  aimé  de  toutes  les  femmes,  qui  avait  dédaigné  ù 
vingt  ans  le  cœur  des  princesses  et  des  reines,  qui  avait  gémi 
pendant  trente  ans  sous  le  joug  de  la  plus  abominable  et  delà 
plus  méchante  des  créatures,  et  qui  vivait,  depuis  qu'il  en  était 
délivré,  des  petites  aumônes  du  peuple,  comme  son  frère  Douban 

LE  RICHE. 

Quoiqu'elle  ne  me  paraisse  guère  plus  amusante  que  la  pre- 
mière, le  vieillard  bienfaisant  de  Damas  l'avait  écoulée  avec 
plus  d'attention  que  vous  ne  lui  en  avez  probablement  porté 
vous-mêmes,  et  je  vous  prie  de  ne  pas  regarder  celte  observa- 

16. 


186  PIYl  K  DE  PAhlîv 

tion  comme  un  reproche.  Mais,  comme  l'heure  s'avançait,  il 
se  leva  en  bénissant  ses  hôtes,  et  en  les  ajournant  au  lendemain 
pour  entendre  la  suite  de  leurs  aventures. 

Mon  respect  pour  les  personnes  qui  ont  la  bonlé  de  me  lire 
m'oblige  à  déclarer  de  nouveau  qu'il  me  faut  un  peu  plus  de 
temps  pour  écrire  ces  historiettes  qu'il  n'en  faut  pour  les  écou- 
ter; mais,  par  une  compensation  que  je  dois  à  leur  patiente  po- 
litesse, je  m'engage  à  finir  d'une  fois  l'histoire  des  Quatre  Ta- 
lismans, dont  le  titre  et  le  sujet  m'auraient  aisément  fourni 
matière  à  quatre  volumes  in-8°,  petit  texte,  répartis  en  quarante 
livraisons.  Je  rends  volontiers  aux  belles  inventions  de  la  litté- 
rature qui  court  tous  les  honneurs  qu'elle  mérite,  mais  je  ne 
veux  pas  en  abuser. 

Ce.  Nodier. 


L'OBATOHIO  D'IIOLOFER\E. 


MANUSCRIT  DU  MAESTRO  J.  F.  HILARIUS  GRUXDMAUS. 
TROUVÉ  DA>S  LES  PAPIERS  DU  CHAT  MURR. 


Or,  après  avoir  pesé  toutes  choses  en  mon  cerveau  et  mûre- 
ment réfléchi,  à  part  moi,  je  dis  un  matin  à  ma  vieille  gouver- 
nante :  «  Si  son  altesse  ordonne  (comme  j'ai  tout  lieu  de  n'en 
pas  douter)  qu'on  exécute  mon  Oratorio  d'Holofeme,  nous  y 
gagnerons  tous,  vous,  ma  digne  Brigitte,  un  magnifique  bonnet 
de  malines  pour  les  prochaines  fêles  de  Pâques,  moi,  des  titres, 
des  honneurs  et  de  l'or;  et  j'oubliais  :  avant  tout,  l'art  sublime 
auquel  j'ai  voué  mon  génie,  une  gloire,  sans  exemple  encore  de 
nos  jours,  car  je  veux  écrire  une  musique  comme  on  n'en  a  ja- 
mais entendu  ici-bas.  » 

L'heure  était  arrivée  qui  devait  décider  d'une  aussi  grande 
affaire.  Brigitte  lira  de  l'armoire  mon  habit  vert  à  boutons  d'a- 
cier, puis,  après  m'avoir  posé  sur  le  front  mon  énorme  perru- 
que de  candidat  poudrée  à  neuf,  m'accompagna  jusqu'au  seuil 
avec  toute  sorte  de  paroles  d'affection  et  d'encouragement.  Je 
me  dirigeai  vers  la  Résidence.  La  matinée  était  des  plus  heureu- 
ses et  déplus  invitantes;  le  soleil  souriait  tout  en  larmes, 
comme  en  avril.  On  eût  dit  qu'il  venait  de  s'éveiller  dans  le  sein 
humide  des  grandes  herbes,  qui  s'élevaient  déjà  par  touffes. 
Chemin  faisant,  je  sentais  quelque  chose  de  mystérieux  sourdre 
et  bruire  au  fond  de  mon  cœur,  comme  le  grain  dans  le  sillon  ; 
l'inquiétude  peut-être,  peut-être  aussi  l'espérance;  l'inquiétude 


188  REVUE  DE  PARIS. 

et  l'espérance  à  la  fois,  qui  sait?  Le  cœur  de  l'homme  est  aussi 
un  jardin  qui  fleuiit;  au  printemps,  les  sensations  y  poussent 
alors  comme  autant  de  vives  fleurs,  d'épis  et  de  brins  d'herbe, 
avec  leurs  diadèmes  de  rosée,  leurs  tiges  odorantes  et  leurs  épi- 
nes. Les  épines  de  l'espérance,  ce  sont  les  inquiétudes  qui  l'ac- 
compagnent presque  toujours.  Mais,  cette  fois,  je  pouvais  respi- 
rer la  Heur  divine  en  toute  sûreté. 

Je  trouvai  son  altesse  toute  disposée  à  me  donner  audience  j 
le  bruit  de  ma  renommée  était  parvenu  jusqu'à  ses  oreilles  au- 
gustes, et  comme  je  m'inclinais  profondément  avant  que  de  me 
retirer  (quelle  marque  d'honneur  pour  ma  famille  !  ),  ce  glorieux 
prince  daigna  me  charger  du  soin  de  diriger  les  grandes  fêtes 
qui  devaient  avoir  lieu  dans  quelques  jours,  à  l'occasion  du  bien- 
heureux anniversaire  de  sa  naissance.  11  s'agissait  tout  simple- 
ment d'un  vaste  concert  en  plein  vent,  sous  les  grands  tilleuls 
du  parc.  Comme  vous  le  pensez  bien,  je  n'avais  à  me  soucier 
d'aucuns  frais  ;  mon  affaire,  à  moi,  c'était  de  composer  une 
musique  inouïe  encore  et  d'en  régler  l'exécution.  Voilà  toute  la 
responsabilité  qui  pesait  sur  mes  épaules,  quelque  chose  de 
beau,  de  magnifique  et  de  solennel,  une  symphonie  prodigieuse 
et  telle  que  les  grands  maîtres  des  âges  précédents  n'eussent 
rien  imaginé  de  pareil  dans  leurs  veilles  les  plus  ardentes  et  les 
mieux  inspirées.  C'est  pourquoi  je  résolus  aussitôt  de  mettre  la 
dernière  main  à  mon  Oratorio  d'Holoferne.  J'allai ,  dans  la 
prochaine  hôtellerie,  retenir  une  petite  chambre  exposée  au  so- 
leil, où  je  fis  porter  le  plus  solide  clavecin  qui  se  put  trouver 
dans  la  ville,  et  où  je  m'installai  en  compagnie  d'un  énorme  pa- 
nier devin  du  Rhin,  que  la  prévoyance  de  mon  gracieux  maître 
venait  de  m'envoyer,  afin  de  rallumer  le  feu  de  mon  imagina- 
tion, si  d'aventure  il  voulait  se  ralentir.  Je  m'enfermai  donc, 
et  durant  sept  jours  et  sept  nuits  la  mélodie  et  le  vin  du  Rhin 
coulèrent  sur  mes  lèvres.  Les  notes  pétillaient  dans  mon  cer- 
veau comme  ces  perles  insaisissables  qui  se  dégagent  par  mil- 
liers du  fond  des  verres;  une  bouteille  remplaçait  l'autre,  et  le 
soir,  au  milieu  de  ces  hallucinations  brûlantes  qui  m'empor- 
taient hors  du  monde  réel,  je  les  entendais  toutes,  les  vides 
et  les  pleines,  chanter  avec  des  voix  creuses  ou  métalliques  les 
versets  que  j'avais  mis  dans  la  bouche  des  Juifs  et  des  Philis- 
tins. Leurs  cols   s'illuminaient  de  teintes  vives  et  phosphores- 


REVUI  DE  PARIS.  189 

cenles  ;  on  eût  dit  des  veine  qui  se  gonflent ,  puis  tout  d'un  coup 
elles  s'élançaient  les  unes  sur  les  autres  en  s'eni rechoquant. 
C'était  une  mêlée  affreuse,  et  dans  la  fièvre  chaude  qui  me  pos- 
sédait, je  buvais  le  sang  des  vaincus  qui  ruisselait  à  pleins 
bords,  sans  m'enquérir  s'ils  appartenaient  au  camp  des  Juifs 
ou  des  Philistins. 

Sitôt  que  l'œuvre  fut  accomplie,  avec  l'aide  de  Dieu,  et  je 
puis  le  dire  aussi,  de  mon  puissant  génie,  je  me  mis  en  devoir 
d'en  faire  part  à  tous  les  maîtres  d'Allemagne,  de  France,  d'Ita- 
lie et  de  Pologne,  en  les  priant  de  vouloir  bien  se  rendre,  à 
l'époque  déterminée,  dans  la  Résidence,  accompagnés  de  leurs 
élèves  favoris  j  tous  me  donnèrent  parole,  les  uns  par  déférence 
envers  l'auguste  personne  de  noire  gracieux  souverain,  les  au- 
tres par  amour  de  l'art  pur,  le  plus  grand  nombre  aussi  peut- 
être  par  conviction  qu'une  aussi  gigantesque  entreprise  ne  se 
pouvait  réaliser,  cl  que  dès-lors  il  ne  leur  coûtait  rien  de  s'en- 
gager, puisqu'au  jour  de  l'exécution  leur  parole  leur  serait 
rendue  avec  tous  les  compliments  d'usage  pour  la  bonne  volonté 
qu'ils  auraient  témoignée  a  si  peu  de  frais.  N'importe,  lorsque 
je  dressai  ma  liste,  je  m'aperçus  que  j'aurais  à  diriger  une  as- 
semblée de  quinze  cent  cinquante-six  musiciens,  dont  la  masse 
pouvait  se  répartir  ainsi:  cinq  cent  soixante-six  pour  l'or- 
chestre, et  pour  les  voix  ,  neuf  cent  qualre-vingt-dix  ,  sans 
compter  les  petits  clercs  delà  paroisse,  elles  élèves  du  conser- 
vatoire, dont  les  gosiers  sonores  ne  pouvaient  manquer  de  nous 
venir  en  aide  dans  l'occasion. 

J'avoue  qu'au  premier  aboid,  un  pareil  chiffre  ne  laissa  point 
de  n'épouvanter;  j'ouvris  mon  àme  à  son  altesse,  qui,  loin 
de  partager  mon  inquiétude,  eut  l'air  de  trouver  au  contraire 
que  le  nombre  suffisait  à  peine  aux  effets  inouïs  qu'elle  rêvait, 
et  m'ordonna,  puisque  Tannée  avait  été  heureuse,  de  recruter 
encore  une  soixantaine  de  musiciens,  ce  que  je  me  hâtai  de  faire 
avec  une  ponctuelle  exactilude.  Cependant  le  jour  solennel  ap- 
prochait, et  déjà,  de  tous  les  pays  de  l'Europe,  maîtres,  exécu- 
tants, chanteurs  et  cantatrices  arrivaient  à  grand  bruit;  les  hô- 
tels se  remplissaient,  que  c'était  une  bénédiction  ;  le  moindre 
clavier  se  louait  à  prix  d'or.  Chaque  malin,  je  m'éveillais  aux 
acclamations  delà  multitude,  qui  saluait  quelque  prima  donna 
de  ses  bonras  tumultueux.  Tantôt  détail  un  gracieux  soprano 


190  RENIE  1>E  PARIS. 

tout  voilé  de  cheveux  blonds,  qui  fendait  la  poussière  à  quatre 
chevaux,  tantôt  un  vaillant  contralto  chargé  des  couronnes  de 
la  Scala  et  de  San-Carlo.  qui  passait  dans  sa  chaise,  un  sourire 
dédaigneux  sur  les  lèvres  et  des  regards  de  feu  dans  les  pru- 
nelles. On  n'entendait  partout  que  violons  qui  s'accordent,  haut- 
bois qui  modulent,  flûtes  qui  préludent,  timbres  d'or,  d'argent 
et  d'airain,  petites  voix  qui  gazouillent  à  l'ombre,  comme  des 
linots,  grandes  voix  qui  se  déploient  avec  puissance  et  majesté, 
et  prennent  l'air  en  ouvrant  leurs  ailes  d'aigle.  La  fourmilière 
harmonieuse  entrait  en  moi.  Figurez-vous  toute  une  population 
livrée  à  ce  travail  d'un  orchestre  qui  prélude  en  mille  sens  con- 
traires, en  attendant  que  le  signal  du  maître  ait  rallié  dans  l'u- 
nité de  la  mesure  tous  ces  sons  égarés  qui  se  dispersent  au  ha- 
sard. Et  par  cette  belle  saison  de  printemps,  qui  ouvre  les  croi- 
sées à  la  brise  et  fait  de  toutes  ces  chambrettes,  closes  l'hiver, 
autant  de  nids  suspendus  dans  des  touffes  d'aubépines,  la  Rési- 
dence semblait  changée  en  un  bosquet  charmant,  où  mille 
oiseaux  mélodieux  étaient  venus  s'abattre  pour  fredonner  leurs 
amours  sous  les  acacias.  L'air  s'exhalait,  trempé  de  mélodie  et 
de  parfums,  les  notes  se  croisaient  dans  le  ciel,  et  la  nuit  se 
mêlait  aux  rosées  pour  tomber  dans  le  calice  des  fleurs. 

Les  instruments  arrivaient  de  toutes  parts,  des  espèces  sans 
nom,  des  formes  bizarres  et  comme  on,  n'en  peut  voir  qu'en 
songe,  des  serpents  de  cuivre,  des  buccins,  des  buffets  d'orgue, 
des  trompettes  marines  (trompetœ  marines).  Un  malin,  j'étais 
assis  à  mon  clavier  occupé  à  refaire  à  la  hâte  une  partie  de 
cloches  qui  n'allait  pas,  lorsque  j'entendis  un  grand  bruit  sur 
la  place;  je  mis  le  nez  à  la  fenêtre.  0  prodige!  c'était  le  petit 
Rapolzki  de  Cracovie  qui  entrait  dans  la  ville  avec  sa  basse,  une 
basse  colossale  étendue  sur  un  charriot  énorme  traîné  par  huit 
mulets.  Cette  basse,  dont  j'avais  entendu  conter  toutes  les  mer- 
veilles, sans  jamais  vouloir  y  croire,  pouvait  bien  avoir  neuf 
coudées  de  haut.  Tout  le  long  de  l'instrument  serpentait  une 
échelle  fort  adroitement  pratiquée  où  le  petit  homme  montait  et 
descendait  avec  une  agilité  prodigieuse,  selon  qu'il  voulait  tirer 
des  sons  aigus  ou  creux.  Rien  n'était  curieux  comme  de  voir  ce 
Rapotzki  à  l'œuvre.  Lorsque  l'inspiration  lui  montait  au  cerveau, 
ses  yeux  s'allumaient  dans  l'ombre  comme  deux  charbons  ar- 
dents ,  ses  cheveux  crépus   se  "hérissaient;  il  se  démenait  des 


KtYlt  lit  PAÎU*.  l'.H 

pieds  et  des  jambes  et  ne  faisait  que  paraître  et  disparaître  ; 
on  le  voyait  en  bas  .  partout  en  même  temps  ;  tout  d'un  coup 
il  se  laissai!  glisser  le  long  d'une  corde  et  s'abîmait  dans  les  ca- 
vités de  la  contre-basse  qui  poussait  alors  un  ronflement  lamen- 
table. Or.  comme  vous  alliez  le  croire  mort  ,  au  même  instant 
quelque  cbose  de  métallique  tintait  dans  les  cordes  hautes  .  et 
vous  l'aperceviez  sur  la  dernière  cheville,  assis  les  jambes  pen- 
dantes et  se  grattant  l'oreille  avec  un  affreux  sourire.  En  vérité 
on  ne  pouvait  se  défendre  d'un  sentiment  d'admiration  et 
d'enthousiasme  en  face  de  ce  petit  homme  qui,  avec  un  simple 
archet  de  crin,  remuait  tout  un  monde  jusqu'en  ses  plus  mysté- 
rieuses profondeurs. 

Il  y  avait  aussi  dans  le  nombre  le  célèbre  violoniste  Giovanni 
Scipion,  de  Crémone,  astucieux  Italien,  dévoré  de  la  soif  de  l'or, 
qui  nous  était  arrivé  avec  une  cargaison  d'instruments  de  toute 
espèce,  dont  il  trafiquait  en  plein  marché.  En  moins  d'une  se- 
maine, ce  Scipion  vendit  plus  de  Stradivarius  et  d'Etienne  Amati 
que  ces  deux  luthiers  fameux  n'en  fabriquèrent  dans  toute  leur 
vie.  Le  drôle  possédait  mieux  que  personne  l'art  de  vous  rendre 
amoureux  de  son  violon  pour  vous  le  vendre  ensuite.  En  effet, 
l'instrument  qu'il  tenait  entre  ses  mains  vous  semblait  le  seul 
qu'il  y  eût  au  monde;  les  sons  s'en  exhalaient  si  purs,  si  déliés, 
si  mélancoliques  et  si  doux!  Dès  qu'il  avait  fini,  vous  l'abor- 
diez en  le  suppliant  de  vous  céder  ce  trésor  sans  pareil.  Il  résis- 
tait Ion-temps.  Cependant,  à  force  d'argeut  et  d'instances, vous 
le  décidiez  à  s'en  défaire;  il  prenait  la  somme  d'une  main  et  de 
l'aulre  vous  livrait  l'instrument,  dont  il  se  séparait  les  yeux 
trempés  de  larmes.  Or,  le  lendemain,  le  charlatan  recommen- 
çait de  plus  belle  sur  un  violon  nouveau,  et  vous  ne  tardiez  pas 
à  vous  apercevoir  que  vous  aviez  acheté  tout  simplement  un 
morceau  de  bois  neuf  sans  valeur  ni  sonorité.  C'était  son  âme 
qui  passait  dans  l'instrument  et  lui  donnait  à  certaines  heures 
celte  irrésistible  séduction.  D;:  reste. habile  et  fin.  adroit  jusqu'à 
la  fourberie,  insinuant,  et  disposé  à  tenter  vingt  sentiers  pour 
arriver  à  son  but,  il  était  parvenu  à  s'introduire  dans  les  petits 
appartements  du  prince,  qui  le  tenait  déjà  pour  le  plus  grand 
artiste  de  son  époque,  et  finit  plus  lard  par  lui  accorder  une 
pension  sur  sa  cassette  particulière.  Aussi,  lorsqu'il  s'agissait  de 
l'entendre,  il  fallait  le  payer  cher.  Pour  soixante-deux  trilles. 


192  RLYUK  DE  PARIS. 

quatre-vingts  livres  ;  pour  un  largo  gracioso  exécuté  sur  le  dos, 
à  cause  de  l'énorme  difficulté  ,  deux  tonnes  de  vin  de  Jo- 
hannisberg;  quant  au  staccato  crescendo,  il  se  contentait  d'un 
portrait,  n'importe  lequel,  pourvu  qu'il  fût  environné  de  pier- 
reries. 

Cependant  l'instant  solennel  approchait  ;  encore  quelques 
jours,  et  le  soleil  de  sainte  Marguerite  se  lèverait  sur  la  Rési- 
dence. Il  était  temps  de  réunir  tout  notre  monde  dans  quelque 
vaste  plaine  et  d'essayer  d'un  bout  à  l'autre,  et  tout  d'une  ha- 
leine ,  mon  grand  œuvre.  Jusque-là  mes  efforts  avaient  tou- 
jours échoué  devant  celte  entreprise  ;  les  chœurs  et  l'orchestre 
venaient  encore  assez  exactement  à  mon  invitation  ;  mais,  le  le 
dirai-je,  lecteur,  je  n'avais  pu  obtenir  pareille  grâce  des  sujets 
chargés  de  conduire  les  solos.  Ces  messieurs  et  ces  dames,  tou- 
jours prompts,  comme  tu  le  sais,  à  la  rébellion  ,  s'obstinaient  à 
ne  vouloir  répéter  que  dans  leurs  chambres.  Du  reste,  les  ex- 
cuses ne  manquaient  pas;  on  craignait  de  s'enrouer  pour  le 
grand  jour;  comment  trouver  une  heure  qui  ne  fût  pas  mortelle 
à  ces  voix  précieuses?  Le  matin,  c'était  le  brouillard;  le  soir, 
les  vapeurs  sereines;  pour  ce  qui  est  de  midi,  on  n'y  pouvait 
songer  :  le  soleil  d'avril  a  des  rayons  si  dangereux  polir  les  têtes 
qui  tournent  facilement.  Cependant,  avec  la  meilleure  volonté 
du  monde,  je  ne  pouvais  trouver  dans  la  Résidence  une  salle 
capable  de  contenir  (ant  de  voix.  Il  fallait  absolument  faire  les 
répétitions  dans  le  lieu  du  concert,  c'est-à-dire  en  plein  vent, 
dans  une  salle  toute  remplie  de  Meurs,  d'harmonie  et  d'enchante- 
ment, où  la  brise  et  les  oiseaux  frémissent  dans  les  feuillages, 
où  les  peupliers  se  balancent  en  mesure,  où  le  bruit  des  vives 
eaux  qui  tombent  enlre  dans  le  travail  harmonieux,  où  l'essor 
de  la  voix  ne  trouve  de  limites  qu'au  firmament.  Quant  à  Rum- 
pler,  qui  devait  chanter  la  partie  d'Holoferne,  chaque  fois  que 
je  voulais  le  voir,  je  me  trouvais  clans  la  nécessité  d'aller 
le  surprendre  au  fond  de  la  cave  du  Lion  d'Or,  où  le 
digne  compère  s'était  enfermé  au  milieu  d'une  imposante 
quantité  de  pots  de  vin,  sous  prétexte  de  donner  du  ton  à  sa 
voix. 

La  plaine  qui  s'étendait  derrière  le  bouquet  de  tilleuls  fut  dis- 
posée à  souhait,  et  l'orchestre  élevé  en  demi-cercle  sur  une  col- 
line qui  se  trouvait  là  Port  à  propos.  Or.  comme  je  redoutais  la 


REVUE  DE  PARIS.  1i)5 

confusion  sur  toutes  choses,  et  désespérais  des  moyens  ordi- 
naires pour  étouffer  les  dissonances,  si  par  malheur  ces  cou- 
leuvres maudites  venaient  à  se  débander  dans  mes  belles  gerbes 
harmonieuses;  car  comment  Rapotzki  lui-même,  avec  son 
instrument  prodigieux,  parviendrait-il  jamais  à  gouverner  le 
bruit,  une  fois  sorti  de  la  mesure  ;  j'avisai  trois  moulins  à  vent 
qu'on  avait  construits  là,  sans  nul  doute,  dans  le  simple  but  de 
faire  de  la  farine,  et  dont  je  résolus,  moi,  de  me  servir  en  ma- 
nière de  basse  fondamentale.  Won  loin  de  là,  s'élevait  un  orgue 
immense,  dont  le  père  Sérapion  de  Pforzheim  jouait  avec  une 
expression  surnaturelle.  Ce  qu'il  en  coûtait  de  travail,  de  fa- 
ligues  et  de  sueur  à  ce  révérend  musicien  pour  obtenir  des 
effets  pareils,  vraiment  je  ne  saurais  le  dire.  Il  se  débattait  des 
pieds  et  des  mains  sous  l'inextricable  tissu  de  la  mélodie  ;  pâle, 
hors  d'haleine,  le  front  en  sueur,  étouffé  comme  la  chrysalide 
sous  les  fils  sonores  et  merveilleux  dont  il  s'enveloppait.  Ce- 
pendant, vers  la  fin.  je  m'aperçus  que  les  limballes,  malgré  tout 
l'accroissement  que  j'étais  parvenu  à  leur  donner,  laissaient  en- 
core bien  à  désirer  dans  les  ensembles  ;  je  fis  part  de  mes  re- 
marques à  son  altesse,  qui,  cette  fois,  se  trouva  parfaitement 
de  mon  avis,  et  n'hésita  point  à  mettre  à  ma  disposition  douze 
pièces  d'artillerie  qui  furent  accordées  en  ut  mineur,  avec 
beaucoup  d'adresse  et  de  talent,  par  un  canonnier  de  la  garde. 
Ensuite,  on  éleva  une  tribune  où  je  montai  pour  gouverner  ce 
inonde  au  signe  de  ma  main.  Souffler  le  calme  ou  la  tempête 
dans  cet  océan  mystérieux,  soulever  ces  masses  de  cuivre  et 
d'airain  en  vagues  furieuses  qui  vont  se  briser  contre  le  ciel, 
remuer  tout  un  monde  ou  rendormir  selon  sa  volonté,  être  le 
soleil  qui  dore  ces  moissons,  la  rosée  qui  les  féconde,  le  vent 
qui  les  agite  en  ondulations  mélodieuses,  être  la  pensée,  la  vie, 
être  Dieu,  quelle  gloire,  quelle  volupté,  quel  rêve!  Et  pourtant 
ce  n'était  point  un  rêve! 

Quant  à  l'autre  demi-cercle,  destiné  au  public,  les  architecte* 
Pavaient  garni  de  banquettes  disposées  en  gradins  ;  et  sur  la 
plus  haute  éminence,  juste  en  face  de  ma  tribune,  à  l'endroit 
qui  dominait  le  champ  du  concert,  s'élevait,  toute  resplendis- 
sante de  franges  d'or  et  d'écussons  brodés,  toute  couronnée  de 
trophées  d'armes  et  de  feuillages,  une  loge  immense  réserver  à 
la  cour,  ainsi  qu'à  tous  les  personnages  de  distinction,  que  son 
1  17 


lyi  KE\LE  l)\L  l'AKIS. 

altesse  avait  dès  longtemps  conviés,  par  lettres  closes,  à  celte 
fête,  et  dont  le  nombre  pouvait  bien  monter  au-dessus  de  cinq 
cents,  si  Ton  compte  les  princes,  les  évéques  el  les  margraves. 
Quant  à  la  foule  des  simples  curieux,  qui  ne  se  recommandaient 
ni  par  leurs  titres  ni  par  leur  naissance,  je  te  laisse,  ami  lecteur, 
le  soin  de  t'en  enquérir.  Les  hôtelleries  regorgeaient  à  six  lieues 
à  la  ronde,  les  étrangers  arrivaient  par  milliers,  autant  vau- 
drait compter  les  étoiles  du  ciel  ou  les  grains  de  sable  de  l'O- 
céan ;  c'était  dans  toute  la  contrée  une  rumeur  inouïe,  un  bour- 
donnement incomparable,  on  eût  dit  une  ruche  en  travail.  J'en 
pourrais  citer  qui  passèrent  la  semaine  en  plein  vent  sous  des 
tentes,  d'autres  qui  envahirent  leurs  places  deux  jours  à  l'a- 
vance, et  restèrent  là  quarante  heures  d'horloge,  vivant  de  so- 
leil, de  rosée  et  d'espérance,  et  ne  bougeant  ni  plus  ni  moins 
que  des  dieux  de  marbre. 

Maintenant,  pour  ce  qui  concerne  la  partition  qu'on  devait 
exécuter,  je  le  répète,  il  s'agissait  d'une  musique  toute  spiri- 
tuelle, d'un  oratorio  conçu  dans  de  sublimes  dimensions,  et  sim- 
plement intitulé  •• 

HOLOFERNE,  OU  LA  DÉLIVRANCE  DE  BÉTHULIE. 

Le  bachelier  Mathéus  Pflaumenkern  avait  écrit  le  texte,  que 
je  trouve  fort  beau  ;  quant  à  la  musique,  j'avoue  qu'elle  est  le 
fruit  de  mon  humble  génie.  Je  n'ai  point  ici  la  prétention  de 
m'étendre  sur  les  défauts  ou  sur  les  qualités  de  mon  œuvre,  si 
toutefois  il  se  trouve  des  qualités  dans  cette  production  de  ma 
faiblesse,  à  Dieu  ne  plaise  !  la  nature  qui  m'a  doué  de  quelque 
aptitude  musicale,  ne  m'a  point  départi  le  talent  de  critique 5  et 
d'ailleurs,  il  ne  m'appartiendrait  pas  de  m'ériger  enjugedema 
propre  pensée,  la  postérité  s'acquittera  de  ce  soin  mieux  que 
personne.  Si  j  insiste  un  moment  sur  ce  point,  c'est  que  je  veux, 
ami  lecteur,  que  toi,  qui  n'as  peut-être  jamais  lu  ma  partition 
d'Holoferne,  et  n'en  possède  même  pas  un  manuscrit  dans  ta 
bibliothèque,  tu  saches  bien  au  moins  que  je  me  suis  surtout  ap- 
pliqué à  rendre  les  affections  du  cœur,  à  mêler  dans  ma  musique 
la  joie  et  la  tristesse,  la  haine  et  l'amour,  l'hosannah  et  les  la- 
mentations, le  rire  el  les  larmes,  à  faire  chanter  chaque  voix 
selon  son  expression  el  sa  mesure,  chaque  instrument  selon  sa 


REVUE  liE  PARIS,  fttl 

portée  et  sa  gamme,  et  que  j'ai  presque  toujours  atteint  mon 
but,  si  toutefois  j'ose  en  croire  l'opinion  de  mes  amis,  trop  in- 
dulgents peut-être.  Une  chose  à  laquelle  je  me  suis  aussi  fort  at- 
taché, et  dont  la  découverte  peut  m'ètre  attribuée  avec  honneur, 
c'est  l'imitation  pittoresque  ;  je  m'explique  ;  il  y  a  dans  l'art  des 
ressources  immenses  auxquelles  on  n'avait  point  encore  songé. 
Le  beau  mérite,  sur  ma  foi,  que  d'exprimer  en  airs  mélodieux 
une  de  ces  grandes  sensations  que  tout  homme  éprouve  à  cer- 
taines heures  de  la  vie  ;  mais  l'amour,  mais  la  haine,  mais  la 
jalousie,  ce  sont  là  des  passions  qui  se  trouvent  à  la  surface  de 
l'âme  ;  il  s'agit  seulement  de  les  vouloir  prendre.  En  vérité,  si 
l'art  devait  se  borner  là,  à  quoi  donc  servirait-il  de  consumer 
trente  ans  de  veilles  dans  les  combinaisons  laborieuses  du  con- 
trepoint? Avec  un  peu  de  mélodie,  on  s'en  tirerait  à  ravir.  II  y 
a  même  quelques  Italiens  qui  ont  réussi  dans  ce  genre  facile, 
entre  autres  un  certain  Cimarosa,  dont  on  jouait  à  Naples  der- 
nièrement une  farce  assez  amusante,  intitulée,  je  crois  :  IlMa- 
trùnonio  seyreto;  mais  je  le  le  demande  sérieusement,  quels 
rapports  peuvent  exister  entre  ces  futilités  sans  conséquence  et 
les  compositions  sublimes  de  notre  école,  entre  cet  art  frivole  et 
badin,  qui  ne  trouve  son  excuse  que  dans  le  sensualisme  des 
gens  pour  lesquels  il  s'exerce,  avec  le  sacerdoce  auguste  auquel 
nous  avons  voué  notre  génie.  Non,  mordieu  !  les  sons  ne  sont 
pas  des  sons,  mais  des  couleurs;  il  y  en  a  de  verts  et  de  roses, 
de  jaunes  et  de  bleus;  il  suffit  de  les  combiner  à  souhait  pour 
faire  un  tableau  magnifique.  Remarquez  que  je  ne  parle  point 
ici  de  cette  musique  pittoresque,  comme  Font  entendue  certains 
maîtres,  dont  je  n'ai  nul  souci  de  contester  la  renommée.  Rien 
au  monde  n'est  plus  facile  que  d'imiter  l'orage  qui  gronde,  le 
ruisseau  qui  murmure,  le  torrent  qui  gémit,  le  troupeau  qui 
bêle.  Il  y  a,  pour  ces  jeux  d'école,  des  procédés  infaillibles,  et 
que  j'indiquerais  volontiers,  si  je  ne  savais  qu'on  n'a  rien  à  mon- 
trer sur  ce  sujet  au  plus  mince  échappé  d'un  conservatoire  quel- 
conque. La  voix  du  rosignol  est  dans  la  flûte,  et  je  vous  ferai 
sortir  des  avalanches  de  la  bouche  de  cuivre  d'un  ophycleide. 
Ce  que  je  veux,  moi.  c'est  que  l'art  cherche  son  objet  dans  le 
cœur  des  choses  plutôt  qu'à  leur  surface,  et  quand  il  l'a  trouvé, 
ne  se  contente  pas  d'en  reproduire  la  plasticité  matérielle.  Il 
faut  que  je  respire  les  senteurs  du  jeune  lis  qui  se  balance  sous 


196  REVUE  DE  PARIS. 

mes  yeux  au  vent  de  la  mélodie.  Ce  que  je  veux,  c'est  que  l'es- 
prit trouve  son  aliment,  c'est  qu'au  même  instant  où  les  yeux, 
abandonnant  les  grandes  lignes  de  l'horison,  se  complaisent  dans 
les  détails  infinis  et  comptent  à  loisir  les  vaches  qui  paissent  et 
les  brins  d'herbe  de  la  prairie,  l"àme  tressaille  au  souffle  har- 
monieux qui  s'exhale  de  l'ensemble  divin,  comme  j'ai  tenté  de 
le  faire  dans  ma  symphonie  de  Manfred,  où  j'ai  reproduit  en 
musique  un  effet  de  neige  dans  les  montagnes,  et  cela  non  sans 
quelque  succès,  je  puis  le  dire  à  ma  louange.  En  effet,  lorsque 
vint  le  trémolo  de  violons  en  sourdines  destiné  à  jeter  dans  la 
multitude  la  terreur  de  cette  nature  désolée  et  morne,  le  frisson 
s'empara  de  l'assemblée  :  les  femmes  grelotaient,  les  hommes 
soufflaient  dans  leurs  doigts,  l'affreux  hiver  avait  envahi  la 
salle.  Il  est  vrai  que  nous  étions  alors  au  beau  milieu  de  décem- 
bre, et  que  j'avais  pris  soin,  pour  que  rien  ne  manquât  à  l'illu- 
sion, que  les  poêles  ne  fussent  point  chauffés.  Je  défie  qu'on 
trouve  dans  la  scholastique  du  moyen  âge  une  pensée  si  subtile 
que  la  musique  ne  puisse  rendre.  Quoi  de  plus  subtil  et  de  plus 
insaisissable  que  le  son.  L'abbé  Arnaud  prétendait  qu'on  fon- 
derait une  religion- avec  l'air  d'OEdipe  à  Colonne,  et  certes 
l'abbé  Arnaud  disait  là  une  grande  vérité.  Il  serait  temps  que 
la  musique  abandonnât  le  théâtre  et  tous  ces  pauvres  sujets 
mesquins  et  surannés  qu'elle  s'épuise  depuis  tant  de  siècles  à 
vivifier  de  son  haleine,  pour  se  mêler  sérieusement  de  questions 
politiques  et  sociales.  Que  m'importe,  à  moi,  Roméo,  un  amou- 
reux transi  qui  soupire  au  clair  de  lune  sous  le  balcon  de  sa 
maîtresse;  c'est  le  rossignol;  non,  c'est  l'alouette;  plaisante 
question  à  discuter  devant  moi!  Et  don  Juan,  un  drôle  qui 
séduit  les  filles,  tue  leurs  pères,  et  passe  le  temps  qui  lui 
reste  à  se  griser  ;  en  vérité,  voilà  un  beau  texte  pour  la  mu- 
sique! Mozart,  malgré  tout  le  talent  que  je  me  plais  à  lui  recon- 
naître, a  fait  là  une  œuvre  destinée  à  périr,  tandis  queIJolo/erne, 
à  défaut  de  mon  génie,  vivrait  encore  dans  deux  cents  ans,  par 
la  seule  grandeur  du  sujet.  A  celle  époque  grave,  sérieuse,  pré- 
occupée d'intérêts  industriels,  il  faut  une  musique  mâle,  impo- 
sante et  fiêre,  une  musique  sociale,  dont  il  résulte  pour  la  mul- 
titude enseignement  et  profit,  une  musique  d'avenir,  embrasée  du 
souffle  de  la  foi.  et  qui  vienne  anéantir  dans  le  cœur  de  la  jeunesse 
l'amour  des  femmes,  du  vin  et  du  plaisir,  cette  spmence  aride  et 


REVUE  DE  PARIS.  197 

desséchée  que  l'autre  y  fécondait.  A  ce  propos  me  voici  encore 
ramené,  mais  involontairement,  à  te  parler  de  moi;  car,  pour 
ne  point  mentir  à  la  vérité,  je  dois  te  dire,  lecteur,  que  j'ai  le 
premier  introduit  dans  la  symphonie  la  controverse  et  la  criti- 
que  sociale.  En  0000,    lorsque  Gœlhe   puhlia    Werther,  une 
fièvre  de  suicide  s'empara  de  l'Allemagne.  Ce  livre,  ou  plutôt  ce 
blasphème,  avait  tourné  toutes  les  cervelles.  On  se  tuait  sans 
raison  et  sans  cause,  tout  simplement  parce  qu'on   avait  lu 
Werther  après  diner.  On  allait  au  puits,  au  bois,  à  la  fontaine, 
non  pour  échanger  une  tleur  ou  rêver  d'amour  en  silence,  mais 
pour  y  mourir.  Les  marguerites  de  la  prairie  avaient  des  taches 
de  sang  à  leur  robe,  et  les  touffes  d'aubépine,  au  lieu  de  sou- 
pirs, de  plaintes  et  de  baisers  furtifs,  n'entendaient  plus  au  clair 
de  lune  que  d'affreux  coups  de  pistolet.  C'était  une  passion,  une 
fantaisie,  une  mode.  On  se  mettait  un  beau  malin  un  linceul  sur 
les  épaules,  comme  s'il  se  fût  agi  d'un  habit  vert  ou  bleu  ;  M.  de 
Goethe  avait  inventé  celte  mode,  honneur  à  lui!  Cet  enthou- 
siasme de  la  mort  grandissait  comme  l'incendie  ;  et  de  la  jeu- 
nesse, en  qui  la  chaleur  du  sang,  l'entraînement  du  cœur,  une 
aspiration  incessante  vers  l'infini  excuse  tout;  de  la  pâle  et 
blondejeunesse,  si  insouciante,  si  aimable,  si  enivrée  d'illusions, 
d'espérances  et  de  vagues  désirs,  cette  fièvre  de  mourir  s'éten- 
dait à  la  décrépitude  et  prenait  à  la  gorge  les  plus  ridicules  per- 
sonnages. In  soir,  je  rencontrai  le  long  du  fleuve  un  gros  chantre 
de  soixante  ans,  qui  se  déshabillait  pour  se  jeter  à  l'eau.  Le 
drôle  voulait  mourir  à  toute  force,  il  avait  lu  ff'erther  le  ma- 
tin. Et  quand  je  lui  demandai  quel  désespoir  le  portait  à  celle 
résolution  fatale,  le  croiras-lu,  lecteur,  cette  face  énorme  de 
pivoine,  ce  ventre  de  Silène  me  parla  de  mélancolie,  d'illusions 
déçues,   de  blessures  qui  saignaient  dans  son  cœur.  En  vain  je 
m'efforçai  de  mettre  en  œuvre  toutes  les  ressources  de  mon  élo- 
quence pour  le  détourner  de  son  projet,  mes  paroles  vinrent  se 
briser  contre  cette  volonté  de  granit  ;  il  voulait  mourir,  il  avait 
résolu  d'en  finir  une  bonne  fois  avec  celte  misérable  existence 
qui  n'est  que  leurre  et  déception.  Cependant,  à  Force  d'instances, 
je  parvins  à  le  déterminer,  puisqu'il  ne  pouvait  désormais  sans 
lâcheté  renoncer  à  son  dessein,  à  choisir  du  moins  par  conve- 
nance une  mort  plus  digne  de  lui,   à  s'empoisonner  COflUM 
Roméo,  et  nous  convînmes  que  je  le  conduirais  chez  un  apolhi- 

J7. 


198  REVUE  HE  PARIS. 

caire  de  mes  amis,  où  je  lui  verserais  moi-même  le  breuvage 
mortel.  Le  pacte  fait,  je  menai  mom  compère  par  le  bras  à  la 
cave  du  Tournesol,  où  deux  heures  après  le  drôle  était  étendu 
raide  mort  entre  deux  brocs  de  vin  du  Rhin.  Le  moment  était 
grave  ;  la  société  couvait  dans  son  sein  le  germe  de  destruction. 
Que  faire?  Déjà  tous  les  docteurs  de  l'Allemagne  avaient  rédigé, 
mais  sans  fruit,  d'énormes  volumes  que  personne  au  monde  ne 
lisait;  autant  de  feuilles  qu'emportait  le  vent;  le  genre  humain 
allait  finir.  Dans  cet  état  désespéré,  un  éclair  me  tomba  du  ciel. 
Je  compris  la  portée  de  ma  mission,  et  m'enfermai  chez  moi 
sur-le-champ  pour  composer  ma  symphonie  en  ré  dièze  contre 
le  suicide.  Je  divisai  mon  œuvre  en  trois  parties  :  dans  les  deux 
premières  je  prouvais  que  le  suicide  n'avait  plus  d'excuse  sur  la 
terre  depuis  que  le  dogme  de  la  Providence  était  venu  rempla- 
cer la  loi  de  la  fatalité.  Quant  à  la  troisième,  je  l'avais  réservée 
tout  entière  pour  la  description  des  châtiments  célestes  destinés 
aux  coupables,  ce  quejejis  au  moyen  de  trente-sept  trombon- 
nes  ou  ophycléides,  soutenus  par  un  roulement  sourd  et  mono- 
tone de  seize  timballes  obligées.  Je  dois  rendre  aussi  toute 
justice  aux  bassons  :  ces  instruments  nasillards'  me  furent 
d'un  grand  secours  dans  un  dialogue  qui  s'établissait,  vers  les 
dernières  mesures,  entre  les  malheureuses  victimes  du  suicide 
et  le  génie  du  mal,  qui  n'était  autre  que  M,  de  Gœthe.  Comme 
tu  le  devines,  ami  lecteur,  le  succès  fut  immense;  les  hommes 
et  les  femmes  qui,  peut-être  quelque  temps  plus  lard,  eussent 
accompli  l'acte  de  destruction,  pâlirent  et  frissonnèrent  comme 
s'ils  avaient  entendu  la  voix  de  Dieu,  et  ces  milliers  de  mains, 
occupées  à  applaudir,  oublièrent  l'instrument  .de  mort.  J'avoue 
ici  que  celte  musique  commença  le  grand  œuvre  de  ma  renom- 
mée, sinon  de  ma  fortune;  car  je  dois  dire,  pour  rendre  hom- 
mage à  la  vérité,  que  j'ai  toujours  vécu  dans  celte  honorable 
médiocrité  qui  ne  manque  jamais  d'accompagner  le  génie.  Le 
but  moral  était  atteint;  l'affreux  suicide  allait  disparaître  du 
monde;  ma  symphonie  avait  ramené  le  sourire  sur  toutes  les 
bouches.  On  l'exécuta  dans  toutes  les  villes  d'Allemagne,  à 
Berlin,  à  Vienne,  à  Munich,  partout  avec  le  même  triomphe  et 
la  même  gloire  pour  mon  nom.  Nul  ne  songea  plus  à,  se  tuer; 
j'avais  ramené  l'humanité  à  la  rêverie,  à  l'innocence,  à  la 
pure  pt  sincère  contemplai  ion  des  beautés  calmes  de  la  nature. 


RIYUI  I»E  K-VRIS.  ]99 

—  Quelques  jours  après  le  printemps  revint,  les  buissons  com- 
mencèrent à  fleurir,  les  oiseaux  à  gazouiller,  les  jeunes  hommes 
et  les  jeunes  filles  à  s'aimer,  à  se  le  dire  dans  un  baiser  sans 
fin,  la  nuit,  au  clair  de  lune,  et  tout  cela  par  l'opération  de  ma 
symphonie  en  ré  dièse  contre  le  suicide.  Voilà,  mordieu,  la 
vraie  musique,  celle  qui  moralise,  qui  régénère  et  qui  féconde! 
Mozart  et  Cimarosa  passeront;  car,  après  tout,  ils  n'ont  chanté 
que  les  sensations  vulgaires,  c'est-à-dire  les  plaisirs,  les  femmes 
et  le  vin,  c'est-à-dire  ce  qu'on  chante  depuis  dix  mille  ans,  de- 
puis que  le  monde  est  monde.  Mais  moi,  j'ai  trouvé  l'expression 
de  mon  époque,  j'ai  résumé  mon  siècle  dans  une  symphonie  ;  j'ai 
mis  le  pied  sur  la  tête  du  serpent  et  louché  du  doigt,  pour  la 
guérir,  la  blessure  faite  au  cœur  de  l'humanité;  j'ai  donné  aux 
sons  la  valeur  profonde  des  paroles.  Mon  génie  a  fait  de  la 
musique  un  verbe  social,  et  c'est  à  ces  titres  que  je  vivrai  dans 
la  mémoire  des  hommes.  A  ce  propos  je  m'aperçois,  un  peu  tard 
peut-être,  que  je  me  suis  écarté  singulièrement  de  mon  sujet. 
J'avais  résolu  de  parler  de  mon  oratorio,  et  voilà  que  ma  sym- 
phonie en  ré  dièze  mineur  m'a  lancé  tout  d'un  coup  au  beau 
milieu  des  océans  de  la  discussion.  Ce  n'est  pas  que  j'ignore  par 
quels  artifices  je  pourrais  bien  vite  regagner  le  port  d'où  je  suis 
sorti  si  imprudemment  :  il  me  suffirait  d'invoquer  les  figures  de 
rhétorique,  ces  dignes  sœurs  de  Neptune  et  d'Eole,  propices  au 
voyageur  égaré,  pour  rentrer  dans  mon  sujet  à  pleines  voiles; 
mais,  après  tout,  j'aime  mieux  n'avoir  recours  qu'à  ton  indul- 
gence, ami  lecteur,  pour  que  tu  me  pardonnes  cette  divagation 
d'un  moment,  bien  excusable  chez  un  musicien  de  ma  trempe 
que  son  génie  emporte.  Souffre  donc  que  je  revienne,  sans  autre 
transition,  à  mon  oratorio  d'Holofeme. 

Enfin,  le  jour  de  Sainte-Marguerite  se  leva,  une  journée  heu- 
reuse et  faite  à  souhait,  le  plus  beau  soleil  de  printemps,  la 
rosée  avait  rafraîchi  la  terre  à  l'aurore,  et  vers  midi  aucun 
nuage  ne  troublait  la  sérénité  du  ciel.  La  nature  était  en  attente. 
les  acacias  frémissaient  à  peine  au  souffle  de  la  brise,  les 
oiseaux,  vêtus  de  leurs  robes  de  fête,  se  taisaient  sous  les  bran- 
ches, les  fleurs,  debout  sur  leurs  tiges  les  plus  vertes,  ouvraient 
au  vent  leurs  petites  oreilles  de  soie  et  d'or,  et  toutes  les  éme- 
raudes  vivantes  du  printemps  rôdaient  en  silence  dans  l'atmo- 
sphère humide  et  trempée  de  parfums,  où  les  gais  rayons  du 


200  REVUE  DE  PARIS. 

soleil  se  jouaient  en  attendant  leurs  frères  harmonieux  les  sons, 
pour  remonter  ensemble  au  firmament.  Je  passai  la  journée  à 
me  recueillir,  sans  recevoir  personne.  Il  y  a  des  heures  solen- 
nelles dans  la  vie  où  l'on  sent  le  besoin  d'être  seul.  Puis,  vers 
quatre  heures,  lorsque  je  supposai  que  tout  avait  été  préparé 
selon  mes  ordres,  pâle,  inquiet,  le  front  courbé  sous  le  double 
poids  de  la  pensée  et  d'une  perruque  énorme  plus  éblouissante 
que  les  frimas  d'où  elle  tirait  son  nom,  je  me  rendis  à  la  place 
du  concert,  dans  un  appareil  digne  en  tout  point  d'une  telle 
réunion  :  veste  de  salin,  manchettes  de  batiste,  souliers  à  bou- 
cles d'argent;  ajoutez  à  cela  mon  habit  vert,  que  j'avais  fait 
enrichir,  pour  la  circonstance,  d'une  garniture  de  boutons  d'a- 
cier qui  reluisaient  au  soleil  comme  des  écus  neufs.  Te  l'avoue- 
rai-je,  lecteur,  lorsque  je  vis  tout  à  coup  à  quelle  assemblée 
magnifique  j'allais  avoir  affaire,  je  ne  pus  me  défendre  d'un 
certain  mouvement  d'épouvante.  Ces  ordres  de  toute  espèce  et 
de  mille  couleurs  qui  tremblottaient  dans  la  lumière  comme  les 
fragments  del'arc-en-ciel,  ces  plaques,  ces  étoiles,  ces  croix  qui 
resplendissaient  sur  tant  de  poitrines  glorieuses,  commencèrent 
par  jeter  la  confusion  dans  ma  cervelle,  et  je  pensai  défaillir 
quand  je  me  sentis  sous  le  feu  de  tant  de  prunelles  ardentes. 
Quelles  toilettes,  quels  diamants,  quels  yeux,  quelle  fascination  ! 
Qui  me  dira  le  nom  de  toutes  ces  femmes  qui  semblaient  sortir, 
ainsi  parées,  de  mes  plus  beaux  rêves  de  vingt  ans,  femmes  de 
princes  couronnés,  femmes  d'ambassadeurs,  femmes  de  courti- 
sans, et  courtisanes,  elles  étaient  là  par  milliers,  toutes  vives, 
toutes  belles,  toutes  étincelantes  de  luxure  et  de  pierreries!  Ma 
pauvre  tête  tournait  aux  quatre  vents.  Cependant  j'avisai  que 
l'affaire  était  grave;  il  y  allait  de  ma  fortune  et  de  ma  renommée 
en  Europe  ;  le  moindre  faux  pas  m'entraînait  dans  l'abîme,  la 
moindre  sottise  pouvait  me  perdre  sans  retour;  je  pris  donc 
mon  sang-froid  à  deux  mains,  et  me  disposai  à  ranger  mes  mu- 
siciens selon  les  lois  de  la  sonorité.  D'abord,  en  face  de  l'audi- 
toire, je  plaçai  sur  des  banquettes  les  chanteurs  et  cantatrices 
qui  devaient  conduire  les  solos;  derrière  eux,  les  chœurs; 
ensuite  venaient,  au  centre  de  1  harmonie,  les  violons,  les  altos, 
les  violoncelles,  les  basses,  les  harpes,  les  pianos  (au  nombre 
de  dix-sept),  les  cislres  et  tous  les  autres  instruments  à  corde; 
puis,  à  l'extrémité  droile.  les  bassons,  les  haut-bois,  les  flûtes, 


REVUE  DE  PARIS.  201 

les  chalumeaux,  les  sifflets  de  pan,  les  cornemuses,  etc.  ;  à  l'ex- 
trémité gauche,  les  trompettes,  les  cors,  les  chapeaux  chinois, 
les  triangles,  les  cornets,  les  trombonnes,  les  ophycléides,  les 
cloches;  en  outre  j'avais  auprès  de  moi,  d'un  côté,  frère  Sera- 
pion  avec  son  orgue  expressif,  de  l'autre  Rapotzki  avec  sa  basse 
gigantesque,  et  derrière,  les  moulins  à  vent  en  guise  de  basse 
fondamentale.  Comme  l'aspect  seul  de  mes  pièces  d'artillerie 
aurait  pu  irriter,  contre  moi,  les  scrupules  de  certaines  gens, 
qui  n'eussent  jamais  conçu  d'avance  quels  effets  agréables  on 
peut  tirer  dans  un  ensemble  de  ces  instruments  champêtres,  je 
pris  soin  de  les  faire  disposer  dans  des  touffes  d'églantiers  qui 
se  trouvaient  cà  et  là  fort  à  propos. 

Sitôt  que  le  secrétaire  des  commandements  eut  donné  le 
signal,  la  marche  des  Assyriens  se  fit  entendre,  une  marche 
solennelle  et  grandiose,  ma  foi  !  exécutée  vaillamment  par  les 
chœurs.  Sur  les  dernières  mesures  commence  un  récitatif  brûlai 
accompagné  parles  basses,  et  dans  lequel  Holoferne  maudit  les 
Juifs;  ceux-ci  lèvent  la  tête  et  lui  répondent  avec  hauteur.  La 
querelle  s'engage  ;  les  Assyriens,  à  leur  tour,  poussent  des  cris 
de  haine  et  de  guerre  :  ensemble  d'un  effet  prodigieux.  Achior 
dans  un  solo  plein  de  grâce  et  d'onction,  précédé  d'une  char- 
mante ritournelle  fort  bien  dite  par  les  haut-bois,  Achior  con- 
seille aux  Juifs  la  résignation  et  la  confiance  dans  les  promesses 
divines.  Cependant  sa  poitrine  se  gonfle,  le  délire  le  prend  aux 
cheveux,  la  musique  grandit  avec  la  scène,  et  monte  en  un 
moment  aux  plus  hautes  cimes  dé  l'épopée,  le  prophète  annonce 
au  roi  l'affreux  destin  qui  le  menace.  Holoferne,  ivre  décolère, 
chasse  Achior  du  camp,  le  fait  battre  de  verges  contre  un  arbre, 
et  la  première  partie  se  termine  au  milieu  d'un  frémissement 
général  par  un  lamentoso  d'une  expression  adorable,  et  je  dois 
le  dire  exécuté  par  le  chanteur  avec  quelque  talent. 

Judith  et  sa  servante  Abra  s'efforcent  de  relever  le  courage 
et  la  foi  dans  l'âme  des  Juifs,  petit  duo  charmant  où  les  cor- 
nemuses et  les  flûtes  de  Pan  s'en  donnent  à  cœur  joie  et  qui  se 
conclut  par  une  phrase  véhémente  et  sublime  que  les  cbefs  de 
l'armée  entonnent  d'abord  et  que  le  peuple  reprend  à  la  quinte. 
Judith  fait  part  de  son  projet  au  peuple,  elle  s'agenouille  pour 
recevoir  la  bénédiction  du  grand-prêtre.  Achior  est  délivré,  ou 
brise  les  liens  qui  rattachaient  à  l'arbre.  Le  prophète  chante 


202  P.EVIK  OE  PARIS. 

un  grand  air,  et  sur  les  dernières  mesures  s'avance  eu  gamba- 
dant le  signer  Scipion  de  Crémone  qui  exécute  sur  la  quatrième 
corde  et  derrière  son  dos,  un  largo  gracioso  vraiment  déli- 
cieux, et  qui  plonge  notre  prince  magnanime  et  toute  ras- 
semblée dans  une  extase  incomparable,  et  met  fin  à  la  seconde 
partie. 

Dans  la  troisième,  Judith  et  sa  suivante  se  rendent  au  camp 
des  Assyriens  où  la  soldatesque  impie  blasphème  et  se  livre  à 
toute  sorte  de  honteux  plaisirs  et  d'infâmes  débauches,  ce  que 
j'ai  su  exprimer  avec  un  bonheur  inouï  à  force  de  cymballes, 
de  serpents,  de  trombonnes,  de  triangles  et  d'ophycléides.  Un 
appel  de  trompettes  et  de  limballes  ouvre  le  banquet  d'Holo- 
ferne  ;  ici  les  allusions  commencent,  les  houras  éclatent  de 
toutes  parts  en  l'honneur  de  l'anniversaire  qu'on  célèbre,  son 
altesse  daigne  se  pencher  sur  le  devant  de  la  loge  et  secoue  en 
l'air  son  mouchoir  en  signe  d'effusion  et  de  reconnaissance.  Le 
drame  continue,  la  voix  mélodieuse  de  Judith  apaise  la  rage 
d'Holoferne,  le  tyran  s'endort,  mais  la  haine  jalouse  veille  au 
cœur  de  la  vierge  de  Béthulie,  dont  l'enthousiasme  sacré  se  ré- 
vèle dans  le  plus  admirable  agilato  qui  soit  jamais  sorti  d'un 
cerveau  humain  ;  tout  à  coup  l'auditoire  transporté  se  lève,  des 
acclamations  sans  nombre  roulent  dans  l'espace,  des  milliers 
de  mains  s'entrechoquent  à  se  briser,  un  son  inouï  venait  de 
mouler  dans  les  airs  comme  une  gerbe  de  feu  ;  la  belle  Corylla 
de  Milan,  qui  chantait  la  partie  de  Judith,  avait  fait  un  trille 
inouï,  un  trille  pur  comme  l'or  et  d'une  expression  surnatu- 
relle, un  trille  prodigieux,  où  cette  belle  jeune  fille,  l'honneur 
de  l'Italie  et  de  son  art,  avait  mis  tout  l'élan  de  son  âme,  toute 
la  vibration  de  sa  poitrine,  tout  le  feu  de  son  regard,  toute  la 
chaleur  de  son  sang  et  de  sa  vie,  car  elle  en  mourut  trofs  jours 
après. 

Cependant  Holoferne,  gorgé  de  vin,  s'apesantit  dans  le  som- 
meil de  la  débauche  ;  les  chefs  de  la  soldatesque  se  retirent  sur 
un  refrain  bachique  où  j'ai  su  tirer  le  meilleur  parti  d'un  effet  en 
diminuendo  qu'un  certain  Weber,  de  Eulin  en  Holstein,  a  de- 
puis imité  dans  la  walse  d'un  opéra  presque  ignoré,  intitulé,  je 
crois,  Freyschiitz.  Judith  reste  seule  dans  la  lente  ;  ici  un 
nocturne  exécuté  par  les  cors,  les  mandolines,  les  altos,  les  har- 
pes et  les  flûtes,   inspiration  suavfc  et  délicieuse  qui  tombe  sur 


KLUL  DE  PARIS.  203 

les  âmes  comme  une  sereine  rosée  et  prépare  le  plus,  admirable 
contraste  qui  se  soit  jamais  entendu.  Un  appel  de  trombonnes 
et  d'ophycléides  invite  la  vierge  deBélhulie  à  la  vengeance;  Ju- 
dith, dans  un  moment  d'enthousiasme  sacré,  brandit  son  cou- 
telas dans  l'air  et  tranche  la  tète  d'Holoferne  ;  et  cette  tète,  au 
moment  où  Judith  la  tient  par  les  cheveux  et  va  la  plonger 
dans  le  sac.  celte  tête  coupée  et  toute  ruisselante  de  sang,  com- 
mence une  ariette  pathétique  : 

Main  ennemie 
Oui  de  la  vie 
M'ôte  le  jour. 

Ariette  accompagnée  par  la  basse  colossale  de  Rapotzki,  et 
chantée  par  Rumpler  avec  une  telle  véhémence,  que  l'auditoire 
en  devint  pâle  de  frayeur,  et  que  les  grands  troupeaux  de  bœufs 
qui  paissaient  dans  le  voisinage,  se  prirent  à  mugir  de  concert, 
comme  s'ils  eussent  entendu  le  tonnerre. 

Quatrième  partie;  Judith,  de  retour  à  Béthulie,  montre  aux 
Juifs  stupéfait  la  tête  d  Holoferne  ;  chœur  des  Juifs  en  actions  de 
grâces  et  marche  triomphale  à  travers  le  camp  des  Assyriens 
qui  gémissent  sur  le  sort  de  leur  chef  ;  un  pizzicato  sostenuto 
de  soixante  douze  contre-basses  obligées  exprime  les  sanglots 
de  tout  le  camp.  Cependant  le  désespoir  succède  aux  lamenta- 
tions stériles,  on  frappe  sur  les  boucliers  avec  des  cris  de  haine  ; 
les  Assyriens  s'élancent  au  combat  de  nouveau,  mais  Holoferne 
n'est  plus  là  pour  les  conduire.  Les  Juifs,  victorieux,  entonnent 
un  hymne  magnifique  à  la  gloire  de  Jehovah.  et  cette  composi- 
tion gigantesque  se  termine  par  une  double  fugue  dont  rien 
n'égale  l'explosion  Miblime. 

Ici.  c'esl-à-dire  au  plus  beau  moment  de  mon  triomphe,  un 
accident  déplorable  faillit  mettre  en  ruines  toutes  mes  espé- 
rances et  changer  la  joie  qui  me  revenait  d'un  si  grand  chef- 
d'œuvre  en  un  pleur  lamentable.  Dans  le  chœur  des  Assyriens 
se  trouvaient  tous  les  petits  clercs  de  la  paroisse.  Or,  ceux-ci, 
voyant  les  Juifs  fondre  sur  eux  avec  une  fugue  terrible,  prirent 
la  chose  au  sérieux  et  ripostèrent  aux  menaces,  non  par  une 
autre  fugue,  comme  il  convenait  de  faire,  mais  par  toute  sorte 
de  brancheo  d'arbre,  de  motte*  de  gacop  et  de  projectiles  qu'ils 


cJOJ  REVUE  DE  t'ARIS. 

lancèrent  à  la  tète  de  leurs  ennemis.  De  là  trouble,  désordre  et 
confusion  ;  de  là  un  scandale  qui  pouvait  avoir  les  suites  les 
plus  graves,  car  notre  prince  magnanime  pensa  mourir  du  fou 
rire  où  sa  royale  personne  s'abandonna.  Tu  penses,  lecteur, 
quelle  mine  je  devais  faire  en  cette  circonstance.  La  colère  me 
montait  au  visage  par  chaudes  bouffées,  et  je  me  débattais  dans 
ma  tribune  comme  un  possédé.  Heureusement  ces  messieurs  de 
l'orchestre  se  mirent  à  courir  à  travers  cbamps  à  la  poursuite 
des  Assyriens,  et  me  les  ramenèrent  par  l'oreille.  Alors  seule- 
ment le  calme  se  rétablit,  et  ma  double  fugue,  exécutée  à  deux 
reprises  avec  un  enthousiasme  qui  prenait  sa  source  dans  la 
magnificence  du  morceau,  porta  jusqu'aux  nues  la  gloire  de 
mon  nom.  Quel  triomphe  !  J'étais  à  peine  remis  de  ma  première 
secousse,  lorsque  le  maréchal  du  palais  vint  m'arracher  aux 
applaudissements  effrénés  de  la  multitude,  qui  s'empressait  au- 
tour de  moi,  pour  me  conduire  dans  la  loge  du  prince,  où  son 
altesse  tout  en  larmes  me  serra  longtemps  sur  sa  poitrine  avec 
effusion,  et  daigna  m'investir  devant  toute  sa  cour  de  l'ordre 
militaire  de  Saiut-Gédëon.  Les  faveurs  royales  ne  s'en  tinrent 
pas  là,  et  le  lendemain,  je  reçus  une  gratification  de  six  cents 
livres,  ainsi  que  deux  tonnes  de  Nierenstein,  du  meilleur  qui  se 
puisse  boire.  Aussitôt  j'invitai  tous  mes  musiciens  à  venir  pren- 
dre leur  pari  de  ces  rosées  que  le  soleil  de  mon  génie  attirait 
autour  de  moi,  et  durant  toute  une  semaine,  ce  ne  furent,  à  l'au- 
berge du  Tournesol,  que  joyeuses  chansons,  pleines  rasades 
et  banquets  somptueux,  qui  se  terminaient  toujours  par  des  hou- 
ras  en  mon  honneur  et  de  cordiales  santés  qu'on  me  portait  avec 
acclamations  ,  si  bien  que  les  deux  tonnes  du  Nierenstein  y  pas- 
sèrent, ainsi  que  les  six  cents  livres  de  gratification,  et  que, 
lorsqu'il  s'agit  de  partir,  j'empruntai  dix  écus  à  mon  hôte,  car 
son  altesse  m'avait  fait  dire,  toujours  par  son  maréchal  du  pa- 
lais, qu'elle  ne  pouvait  plus  s'occuper  de  moi.  N'importe,  j'avais 
eu  ma  journée,  et  je  m'en  allais  chargé  de  gloire;  les  portes 
d'or  de  l'avenir  venaient  de  s'ouvrir  devant  moi.  Quelques  jours 
auparavant,  tous  les  musiciens  de  l'orchestre  et  des  chœurs, 
heureux  d'avoir  servi  de  trompettes  et  de  voix  à  ma  renommée, 
s'étaient  dispersés  çà  et  là  sur  les  grands  chemins,  regagnant 
leur  patrie,  tous,  excepté  Corylla,  cette  pâle  et  douce  sensitive 
que  le  feu  de   mon   génie  avait  desséchée  en  un  malin,  cette 


REVUE  DE  PARIS.  205 

âme  bienheureuse  qui  s'était  envolée  au  milieu  de  ma  sympho- 
nie pour  aller  parler  de  ma  musique  aux  anges.  Corylla  !  Co- 
rylla  !  pâle  jeune  fille  au  front  mélancolique,  au  regard  de 
flamme,  a  la  voix  de  contralto,  loi  que  mon  inspiration  a  tuée, 
ombre  divine  sois  heureuse  et  console-toi  sous  les  saules  du 
triste  jardin,  car  je  veux  te  dédier  ma  première  cantate. 


18 


DE 

LA  COMMISSION  DES  TRAVAUX  HISTORIQUES 

ÉTABLIE   AU   MINISTÈRE   DE   L'INSTRUCTION 
PUBLIQUE. 


Lorsqu'on  étudie  l'histoire  ,  on  remarque  bientôt,  pour  nous 
en  tenir  aujourd'hui  aux  origines  de  l'histoire  de  France,  que  le 
noyau.  Grégoire  de  Tours  et  le  moine  de  Saint-Gall,  qui  racon- 
tent l'un  les  événements  de  la  première  race,  l'autre  ceux  de 
Charlemagne,  le  grand  génie  de  la  seconde,  on  remarque  que 
ces   deux  historiens  sont  barbares,  se  mouvant  d'une  pièce, 
inarticulés  comme  des  blocs  de  granit,  et  ne  présentant  de  l'his- 
toire qu'une  espèce  d'événements  :  les  événements  extérieurs, 
visibles,  politiques.  Je  dis  encore  trop  en  parlant  d'événements, 
je   devrais  dire  anecdocles  ,  car  les  faits  ne  sont  pas  liés  entre 
eux,  il  n'y  a  aucun  ciment  entre  ces  assises  historiques  posées  à 
sec,  l'une  au-dessus  de  l'autre  ;  il  y  a  superposition,  pas  de  con- 
nexion ;  c'est  un  mur  cyclopéen.   Et  puis  de  ces  événements 
mêmes  ils  font  un  triage  :  ils  glissent  légèrement  sur  les  fails  po- 
litiques el  séculiers,  pour  s'arrêter  avec  amour  et  loisir  sur  les 
fails  religieux,   les  anecdotes  chrétiennes,  les  légendes  enfin. 
A  une  autre  période,  il  y  a  progrès.  On  n'abandonne  rien  de 
l'époque  antérieure,  mais  on  perfectionne  les  qualités  primitives 
et  on  ajoute  des  qualités  nouvelles.  L'historien  Nithard  est  le 
fils  de  Grégoire  eldu  moine,  mais  enrichi  de  qualités  inconnues  : 
il   ne  se  contente  plus  de  raconter  les  faits,  il  cherche  à  en  pé- 
nétrer les  raisons  ;  le  phénomène   tout  seul  lui  paraît  obscur, 
il  cherche  à  en  expliquer  la  cause. 


RKVl  F.  DE  PARIS.  207 

Puis,  quarante  ans  plus  tard,  un  élément  entièrement  nou- 
veau se  fait  jour,  et  c'est  la  glorieuse  ville  de  Reims  qui  le  pro- 
duit, par  son  grand  archevêque  Hincmar.  Dans  la  partie  des 
annales  de  Saint-Bertin  qu'il  a  rédigée,  Hincmar  invoque  con- 
stamment les  canons  (droit  écrit  d'alors)  contre  les  envahisse- 
ments deCharles-le-Chauve,  contre  les  empiétements  du  pape. 
11  réclame  en  vertu  du  droit  et  de  la  justice  ;  la  raison  légale 
est  la  règle  à  laquelle  il  mesure  les  événements  politiques.  Du 
reste,  dans  ces  annales  comme  dans  celles  de  ses  prédécesseurs, 
confusion  dans  les  faits,  sécheresse  de  narration.  Ici,  comme 
là,  il  est  question  de  famines,  de  pluies,  d'inondations,  de 
loups  féroces  et  d'hivers  rudes  ,  c'est  vrai]  mais  ces  phénomè- 
nes naturels  paraissent  moins  miraculeux  dans  Hincmar  qu'aux 
époques  antérieures  ;  ils  sont  moins  regardés  comme  des  cour- 
riers divins  pour  annoncer  quelque  événement  humain.  11  y  a 
moins  de  crédulité  qu'auparavant,  et  les  canons  préoccupent 
beaucoup  plus  l'archevêque  que  les  miracles. 

Un  autre  historien  ,  sorti  de  Reims  encore,  né  à  Épernay, 
curé  de  Cormicy,  élève  d'Hincmar,  devait,  comme  son  maître, 
faire  entrer  dans  l'histoire  un  élément  nouveau,  quoique  de  qua- 
lité inférieure.  Comme  Hincmar,  qui  est  un  légiste,  un  homme 
de  raison,  et  légèrement  sceptique,  Flodoard  parle  des  canons 
et  des  décrets  des  pontifes.  Mais  sa  gloire  à  lui,  c'est  une  grande 
instruction,  et  surtout  une  ordonnance  claire  d'après  laquelle 
il  enrégimente  une  multitude  de  faits.  Il  est  versé  dans  les  let- 
tres latines,  sacrées  et  profanes  :  c'est  un  bibliothécaire  qui  a 
beaucoup  lu  et  bien  lu,  qui  sait  la  substance  des  choses,  et  en 
donne  l'analyse;  il  a  même  de  l'imagination  lorsqu'il  s'agit  de 
miracles.  Il  y  a  de  l'ordre  dans  son  histoire  comme  dans  une  biblio- 
thèque bien  tenue  ,  chaque  fait  est  dans  sa  case  particulière.  Cet 
ordre  est  nouveau  dans  notre  histoire  ,  comme  dans  Hincmar  le 
droit  écrit,  les  canons,  la  discussion  des  questions  dogmatiques, 
disciplinaires,  hiérarchiques,  étaient  choses  nouvelles  tout  à 
l'heure.  L'archevêque  de  Reims  apporta  des  matériaux  tout 
neufs,  que  le  curé  de  Cormicy  mit  en  ordre;  il  les  lit  sortir  du 
magasin  où  ils  gisaient  pêle-mêle  ,  pour  les  disposer  en  galerie. 

Ce  bel  ordre  ne  pouvait  plus  périr,  et  l'un  de  nos  plus  curieux 
chroniqueurs  .  Raoul  Claber.  que  j'appellerais  volontiers  histo- 
rien, est    clair,  distribué  tm  livres  et  en  chapitres  comme  Flo- 


208  REVUE  DE  PARIS. 

floard.  Mais  à  cet  ordre  viennent  s'ajouter  les  explications,  au 
moins  celles  qui  étaient  possibles  alors,  des  phénomènes  natu- 
rels, et  les  fréquentes  étymologies,  les  configurations  géogra- 
phiques. L'histoire  s'enrichit  donc  de  faits  ,  sinon  entièrement 
nouveaux,  au  moins  assez  négligés  jusqu'à  lui. 

Puis  un  homme  qui  est  moins  un  historien,  il  est  vrai,  qu'un 
satirique,  mais  un  satirique  où  les  historiens  iront  prendre  une 
division  du  personnel  historique,  une  classification  de  l'homme 
social  qui  est  la  matière  de  l'histoire,  Adalbéron,  évêque  de 
Laon,  dans  le  premier  tiers  du  xie  siècle,  vous  dit  franchement  : 
a  La  famille  de  Dieu,  qui  paraît  une,  est  dans  le  fait  divisée  en 
trois  classes.  Les  uns  prient,  les  autres  combattent,  les  derniers 
travaillent  ;  il  y  a  des  clercs,  des  nobles  et  des  serfs.  »  —  Une  fois 
cette  classification  si  bien  tranchée,  et  sur  laquelle  tourne  la  so- 
ciété du  moyen  âge,  introduite  dans  la  philosophie  politique,  il 
restait  aux  narrateurs  à  faire  l'histoire  de  chacun  des  trois  or- 
dres dont  elle  parle,  et  à  écrire  leur  vie.  Le  moyen  âge  a  fait  la 
biographie  des  prêtres  et  des  nobles,  il  était  réservé  à  notre 
époque  de  faire  celle  des  serfs  :  MM.  Guizot  et  Augustin  Thierry 
y  ont  glorieusement  consacré  leur  vie  et  leur  génie.  Et  l'im- 
mense histoire  des  communes  dont  M.  Thierry  jette  en  ce  mo- 
ment les  fondements,  est  appelée  à  faire  la  gloire  de  notre  temps. 

Mais  déjà  même,  au  xne  siècle,  la  division  établie  au  xie  par 
Adalbéron  se  révèle  par  les  faits  historiques  ;  car  le  serf,  qui  ne 
vivait  pas  encore  et  surtout  ne  pensait  pas,  prend  un  grand  rôle 
dans  l'histoire.  Il  côtoie  les  prêtres  et  les  nobles  pour  les  com- 
battre, il  s'insurge  sous  le  nom  de  bourgeois  contre  la  tyrannie 
de  ses  maîtres  ;  et  Hugues  de  Poitiers,  dans  son  Histoire  de  L'ab- 
baye de  Fezelay,  nous  raconte  en  frémissant  les  événements 
dont  les  bourgeois  sont  les  auteurs.  C'est  là  pour  la  première 
fois  que  la  commune  et  l'orgueil  des  bourgeois  sont  nettement 
et  longuement  dessinés.  Là  aussi,  pour  la  première  fois,  un  mo- 
nastère est  considéré  comme  un  grand  bâtiment  d'exploitation 
industrielle  et  commerciale,  et  l'abbé  comme  un  négociant  en 
grand,  comme  le  chef  d'atelier  et  le  patron  de  la  maison  de  com- 
merce. 11  y  est  beaucoup  parlé  de  marchands,  de  foires,  de  péa- 
ges, de  droits  d'entrée  pour  les  diverses  marchandises  ;  avec  le 
bourgeois  se  font  jour,  dans  la  narration,  les  intérêts  bourgeois. 
Il  y  aurait  lieu  à  recueillir  dans  Hugues  de  Poitiers  des  textes 


REVUE  DE  PARIS.  209 

relatifs  à  l'économie  politique,  à  la  production,  à  la  distribution, 
à  la  consommation  des  richesses.  Mais  de  plus,  dans  celte  his- 
toire, le  cœur  humain  parle  au  nom  d'un  sentiment  social, 
quand  jusqu'alors  il  n'y  avait  guère  eu  que  des  sentiments  indi- 
viduels :  le  roi  de  France  y  dit  qu'on  a  fait  injure  moins  à  lui 
qu'à  tout  son  royaume  par  le  comte  de  Nevers,  qui  tourmentait 
l'église  de  Vezelay.  La  liberté  ecclésiastique  et  séculière  est  ré- 
clamée par  l'abbaye  avec  tant  d'énergie  et  de  constance,  elle 
est  narrée  avec  tant  d'abondance  et  de  chaleur  par  Hugues  de 
Poitiers,  qu'on  peut  la  regarder  comme  un  élément  nouveau  et 
bien  accentué  dans  les  faits  et  dans  le  style  de  l'histoire. 

Plus  tard,  le  cercle  s'élargit  encore  avec  les  événements  eux- 
mêmes,  et  Suger,  dans  sa  Vie  de  Louis-le-Gros,  et  Guillaume, 
moine  de  Saint-Denis,  dans  la  Vie  de  Suger  lui-même,  mon- 
trent que  les  nations  ont  une  tendance  mutuelle  à  se  rapprocher 
et  à  communiquer  entre  elles.  Tous  les  monarques  chrétiens 
écrivent  à  Suger,  dit  son  biographe,  ou  veulent  lui  parler,  ou 
sont  ses  amis,  ou  lui  envoient  des  présents. 

Je  n'irai  pas  plus  loin,  et  je  m'arrête  aux  croisades,  à  Guibert 
de  Nogent,  l'un  de  ses  historiens  qui  a  raconlé  non-seulement  la 
croisade,  mais  encore  sa  propre  vie  ;  il  est  à  la  fois  historien  et 
faiseur  de  mémoires.  Dans  ses  mémoires  il  est  prolixe,  bavard, 
parlant  toujours  de  lui  et  de  sa  mère  qu'il  aimait  tendrement. 
C'est  à  Guibert  que  commence,  à  proprement  dire,  cette  nouvelle 
branche  de  l'histoire  qui  se  couvrira  de  fruits  si  divers  et  si  sa- 
voureux en  France,  où  nous  avons  moins  d'historiens  que  de 
faiseurs  de  mémoires. 

Comme  avec  les  croisades  un  nouveau  champ  s'ouvre  aux 
faits,  et  que,  de  siècle  en  siècle,  l'histoire,  fleuve  au  point  où 
nous  sommes,  ruisseau  sous  Grégoire  de  Tours,  se  grossit  de 
nouveaux  faits,  roule  de  nouveaux  éléments,  charrie  des  idées 
nouvelles,  et  devient  une  mer;  comme  l'histoire  de  plus  en  plus 
complexe  vient  aboutir  à  cet  axiome  moderne  d'une  si  épou- 
vantable compréhension  :  Tout  fait  est  histoire,  axiome  que 
cherche  à  appliquer  un  grand  historien,  M.  Michelet,  on  me  per- 
mettra de  n'en  pas  dire  davantage  :  la  thèse  doit  paraître  in- 
suffisamment appuyée. 

Certes  ce  serait  un  livre  curieux  que  celui  qui  porterait  en  li- 
tre :  Histoire  de  rhistoire,  et  qui  irait  rechercher  par  ordre 

18. 


21»  REVUE  DE  PARIS. 

chronologique  la  manière  dont  les  Grecs,  les  Romains,  même 
les  peuples  antérieurs  et  les  nations  modernes,  à  leurs  diverses 
époques,  ont  écrit  l'histoire  ;  Tordre  de  faits  qu'ils  ont  compris 
sous  ce  nom,  et  le  costume  dont  ils  les  ont  revêtus.  On  verrait 
que  l'histoire  a  procédé  comme  la  nature,  que  l'homme  a  fait 
comme  le  globe;  qu'on  est  parti  d'un  point  très-simple,  très- 
grossier,  très-brut,  pour  arriver  par  degrés  et  de  couche  en  cou- 
che à  un  point  où  tout  se  complique,  fond  et  forme.  Ainsi  que 
dans  la  tragédie  classique  qui  n'a  que  peu  de  personnages  et  qui 
accomplit  un  fait  en  un  lieu  et  un  un  temps,  l'histoire  ancienne 
ne  met  en  jeu  qu'un  personnel  très-limité,  lequel  ne  produit 
qu'un  petit  nombre  d'actions.  Mais  petit  à  petit  on  arrive  à  notre 
époque,  où  la  foule,  le  peuple  varié,  infini  en  actions  et  en  pen- 
sées, fait  invasion  dans  l'histoire  ainsi  que  dans  le  drame  mo- 
derne. 

Ce  fait  ne  pouvait  échapper  à  un  historien  comme  M.  Guizot; 
ce  besoin  qu'a  l'histoire  moderne  de  regarder  comme  lui  appar- 
tenant tous  les  événements  de  quelque  nature  qu'ils  soient,  visi- 
bles ou  intérieurs,  palpables  ou  moraux,  devait  être  profondé- 
ment senti  par  celui  qui,  dans  la  première  leçon  de  son  cours 
d'histoire  moderne,  partagea  les  faits  en  matériels  et  visibles, 
tels  que  les  batailles,  les  expéditions  militaires,  les  actes  officiels 
des  gouvernements;  et  en  faits  moraux  et  cachés,  mais  qui  n'en 
sont  pas  moins  des  faits  réels  et  du  domaine  de  l'histoire  comme 
les  premiers. 

Or,  jusqu'à  nos  jours  on  s'est  beaucoup  enquis  des  faits  maté- 
riels et  très-peu  des  faits  moraux.  De  la  mappemonde  de  l'his- 
toire on  ne  connaît  guère  qu'un  hémisphère  ;  il  y  a  un  nouveau 
monde  à  découvrir,  et  M.  Guizot  fut  un  des  premiers  à  le  signa- 
ler. Et  puis  de  l'histoire  des  batailles,  des  victoires,  des  négocia- 
tions, on  ne  connaît  pas  la  totalité  :  dans  ce  monde  ancien  com- 
bien de  points  inexplorés,  ou  dont  on  ne  sait  quelque  chose  que 
par  tradition,  sans  avoir  vu  de  ses  yeux  ;  combien  peu  sont  re- 
montés à  l'origine,  à  la  source  des  faits  !  Et  dans  le  continent 
connu  combien  de  points  obscurs  et  vus  par  le  brouillard,  quand 
il  aurait  fallu  la  grande  lumière  du  soleil  ! 

Un  seul  homme  ne  pouvait  suffire  à  tout  voir  ou  revoir,  à  par- 
courir tant  de  terrain  à  peine  aperçu  ou  complètement  ignoré;  il 
fallait  donc  organiser  une  association  d'hommes  ayant  chacun 


REVVK  DE  PARIS.  211 

une  spécialité  dans  la  matière,  et  autant  que  possible  embras- 
sant à  eux  tous  la  totalité  du  champ  historique.  Ces  hommes,  ou 
par  leurs  propres  travaux  ou  par  des  travaux  tracés  ou  con- 
seillés à  d'autres,  devaient,  avec  le  temps  qui  ne  manqua  jamnis 
aux  sociétés,  —  car  les  sociétés  ne  meurent  pas,  si  les  individus 
finissent,  —  avec  de  l'argent  qui  ne  manque  pas  non  plus,  même 
dans  un  gouvernement  constitutionnel,  quand  cet  argent  e.sl 
employé  à  un  but  aussi  élevé,  devaient  fouiller  tout  le  passé, 
secouer  la  poussière  qui  engorge  dans  nos  bibliothèques  les 
nombreux  manuscrits  dans  lesquels  dorment  tant  de  faits  ou 
nouveaux  ou  peu  connus. 

AT.  Guizot,  alors  ministre  de  l'instruction  publique,  nomma 
donc,  en  juillet  1854,  une  commission  présidée  par  lui  et  com- 
posée d'hommes  éminents  par  leurs  talents,  leur  position  et  les 
hautes  espérances  que  les  plus  jeunes  donnaient  déjà,  et  qu'ils 
ont  en  partie  réalisées. 

Cette  commission  dut  faire  publier  tous  les  documents  inédits 
relatifs  à  l'histoire  de  France,  documents  si  nombreux  que  leur 
chiffre  en  rouleaux,  liasses,  volumes  et  pièces  détachées,  effraie 
l'imagination.  Mais,  il  faut  en  convenir,  les  différents  membres 
de  ce  comité  s'étaient  pour  la  plupart  enquis  des  faits  matériels 
de  l'histoire  plutôt  que  des  faits  moraux.  A  part  M.  Villemain, 
M.  Flauriel  et  M.  Vitet,  les  autres  n'avaient  effleuré  qu'en  pas- 
sant et  par  occasion  l'histoire  intellectuelle,  pour  s'absorber  dans 
l'histoire  politique. 

Puis  M.  Vitet  était  le  seul  qui  présentât  l'histoire  de  l'art  en 
France;  et  il  faut  le  dire  sans  crainte,  celte  histoire  est  bien 
autrement  curieuse,  instructive,  délicate  que  l'histoire  des 
guerres  et  des  batailles.  M.  Vitet  ne  pouvait  suffire  à  faire  ou 
diriger  tous  les  travaux  qui  s'y  rapportaient.  M.  Guizot  s'en 
aperçut  promptement,  et  à  celte  époque,  —  juillet  1834,  —  j'eus 
l'honneur  de  lui  présenter  un  mémoire  sur  les  études  que  j'avais 
entreprises  et  que  je  voulais  continuer  sur  l'histoire  de  l'archi- 
tecture, de  la  sculpture,  de  la  peinture,  de  la  poésie,  et  même  de 
la  musique  en  France  à  toutes  les  époques.  Je  disais  :  «  Les 
travaux  accomplis  sur  l'histoire  de  l'art  en  France  sont  peu 
nombreux,  nuls  et  comme  non  avenus  ;  on  n'a  presque  rien  fait 
encore,  et  cependant  le  matériel  à  exploiter  est  immense,  a  ne 
prendre  même  que  l'architecture,  la  sculpture  et  la  peinture  ;  à 


212  REVUE  DE  PARIS. 

elle  seule  la  poésie  est  presque  un  amas  sans  fin.  Avant  1793,  la 
France  s'enorgueillissait  de  un  million  sept  cent  mille  monu- 
ments religieux,  sans  compter  les  oratoires  et  les  chapelles  par- 
ticulières. Dans  chacun  de  ces  monuments  se  trouvaient  au  moins 
cinquante  figures  sculptées,  comme  dans  les  petites  églises  de 
village,  et  quelquefois  cinq  mille  en  pierre,  or,  argent,  cuivre, 
ivoire  ou  bois  dans  chaque  grande  cathédrale,  comme  à  Char- 
tres particulièrement,  où  toutes  sont  encore  debout  aujourd'hui. 
Le  terme  moyen  donne  quatre  milliards  deux  cent  quatre- 
vingt-douze  millions  cinq  cent  mille  statues,  depuis  quel- 
ques pouces  de  hauteur  seulement  jusqu'à  vingt  pieds  et  plus. 
Ajoutez  un  nombre  plus  grand  encore  de  figures  peintes  sur  verre 
ou  sur  mur,  en  tissus  de  soie  ou  de  laine,  d'or  ou  d'argent,  et 
vous  aurez  au  moins  huit  milliards  cinq  cent  quatre-vingt- 
cinq  millions  de  figures  humaines  exécutées  par  le  christia- 
nisme. Nombre  prodigieux,  et  peut-être  encore  au-dessous  du 
vrai  !  Puis  une  innombrable  quantité  d'ornements,  de  figures 
fantastiques,  —  il  y  en  a  douze  cents  à  la  seule  cathédrale  de 
Paris  ;  —  de  feuillages,  de  rinceaux,  d'arabesques.  De  tout  cela 
les  guerres  politiques  et  religieuses,  la  mode  même  et  une  pré- 
tendue pudeur  ont  beaucoup  détruit,  c'est  vrai;  et  presque  par- 
tout les  vitraux  ont  été  cassés  sous  Louis  XV  et  Louis  XVI,  tant 
on  avait  horreur  des  verres  colorés,  ou  tant  on  avait  besoin  de 
voir  clair  alors  pour  faire  la  police  contre  les  mœurs  infâmes 
qui  avaient  pénétré  jusque  dans  les  églises  !  Pourtant  on  a  laissé 
debout  toutes  les  cathédrales  les  plus  riches  en  ornements,  et  à 
quelques-unes  seulement  des  sculptures  ont  été  martelées. 

Nous  avons  donc  pour  longtemps  à  travailler  avant  que  d'avoir 
expliqué  et  publié  une  à  une,  ainsi  que  des  antiquaires  ont  fait 
pour  l'art  païen,  les  deux  cents  et  trois  cents  statues  qui  compo- 
sent les  Jugements  derniers  de  Paris,  de  Chartres,  de  Vezelay; 
la  création  du  monde  et  la  naissance  des  arts  et  métiers  en  cent 
cinquante  statues,  à  Chartres  ;  la  vie  de  la  Vierge,  et  la  vie  des 
saints,  en  douze  cents  statues,  à  Reims  ;  les  histoires  de  l'Ancien 
et  du  Nouveau  Testament,  en  quinze  ou  dix-huit  cents  figures 
de  bois,  au  chœur  d'Amiens  et  du  Bourg-en-Bresse  ;  apocalypses 
des  églises  romaines  j  les  travaux  de  chaque  mois  avec  les  sai- 
sons personnifiées,  de  Paris,  de  Saint-Denis,  de  Chartres,  d'A- 
miens, de  Reims,  de  Strasbourg,  d'Auxerre  ;  les  belles  allégories 


REVUE  DE  PARIS.  213 

des  vertus  terrassant  les  vices,  de  Laon  et  de  Brioude  ;  les  vierges 
folles  et  les  vierges  sages  qu'on  rencontre  partout  à  l'intérieur 
et  à  l'extérieur  des  églises,  en  sculpture  et  en  peinture  ;  les  roses 
où  Jésus-Christ  triomphant  juge  le  monde  entouré  de  douze  an- 
ges qui  l'encensent,  de  vingt-quatre  vieillards  qui  l'adorent,  des 
douze  apôtres  qui  écoulent  immobiles  et  muets,  de  douze  ar- 
changes qui  chantent  à  grande  voix,  de  martyrs,  vierges,  confes- 
seurs, docteurs,  prophètes,  rois,  élus  el  damnés,  qui  tournaient, 
glorieux  ou  maudits,  dans  la  roue  éclatante  et  divine  ;  avant  que 
d'avoir  décrit  la  Jérusalem  céleste  de  Troyes  et  de.  Strasbourg, 
avec  les  allégories  merveilleuses  de  la  religion  juive  et  de  la  re- 
ligion chrétienne  ;  les  lubricités  et  les  pédanteries  de  Notre- 
Dame-de-l'Épine  ;  le  symbolisme  profond  de  Rouen  et  du  Mans; 
les  légendes  naïves  el  érudites,  simples  et  bizarres,  réelles  et  fan- 
tastiques, historiques  el  idéales;  les  épopées  chevaleresques, 
comme  il  y  en  a  une  à  Chartres  ;  les  apothéoses  des  rois  et  des 
évêques;  les  miracles,  les  satires  bourgeoises,  les  malices  plé- 
béiennes, qui  resplendissent  en  hautes  couleurs  sur  plusieurs  ver- 
rières non  détruites,  ou  se  projettent  en  relief  et  ronde-bosse  sur 
les  murailles  de  nos  églises.  Et  tout  cela  à  profusion  dans  des 
monuments  byzantins,  latins,  romans,  ogivaux,  renaissants, 
divers  d'époque,  divers  de  lieu.  El  puis,  l'architecture  féodale, 
puis  l'architecture  du  peuple,  les  châteaux  et  les  maisons  ;  ella 
musique  si  profondément  ignorée,  el  les  autres  arts  de  l'histoire 
desquels  nous  ne  savons  pas  un  mot,  demandent  aussi  qu'on  pense 
à  eux.  Jamais  plus  vaste  terrain  n'a  été  plus  pauvre  en  ouvriers, 
et  cependant  il  y  a  urgence  pour  les  monuments  et  intérêt  pour 
l'histoire,  à  se  mettre  à  l'œuvre  et  à  s'y  mettre  en  foule.  » 

Il  y  avait  donc  lieu  à  nommer  un  comité  tout  entier  pour 
explorer  les  monuments  et  les  manuscrits  relatifs  à  la  philoso- 
phie, aux  sciences,  à  la  poésie,  à  l'architecture,  à  la  sculpture,  à 
la  peinture,  à  la  musique.  La  commission  se  bifurqua,  on  en  fil 
deux  comités.  Le  premier  s'occupa  exclusivement  des  recherches 
relatives  à  l'histoire  matérielle  ;  et  le  second,  établi  en  jan- 
vier 1835,  fut  chargé  de  concourir,  toujours  sous  la  présidence 
du  ministre,  à  la  recherche  et  à  la  publication  des  documents  qui 
se  rapportaient  à  l'histoire  morale  et  intellectuelle  du  pays. 

De  1855  à  l'avènement  du  ministère  actuel,  ces  deux,  comités 
firenl  ou  dirigèrent  des  recherches  ou  des  publications,  dont  j.' 


214  REVUE  DE  PARIS. 

dirai  un  mot  tout  à  l'heure,  et  se  mirent  en  rapport  avec  les  so- 
ciétés savantes  et  avec  des  correspondants  spéciaux,  que  M.  Gui- 
zot  choisit  dans  toute  la  France  parmi  les  nommes  les  plus  in- 
struits et  les  plus  zélés  qu'on  pût  rencontrer.  Il  se  trouva  d'abord 
quatre-vingt-sept  correspondant,  mais  le  nombre  s'en  est  beau- 
coup accru.  Quelques  départements  en  fournirent  plusieurs; 
dans  quelques  autres  il  n'y  eut  pas  même  un  seul  homme  en  état 
de  faire  une  recherche  un  peu  utile  sur  l'histoire  de  noire  pays. 
Mais  une  forte  impulsion  a  été  donnée  dans  toute  la  France  aux 
études  historiques  par  la  création  des  comités,  et  des  jeunes 
gens  qui  seront  bientôt  des  hommes  promettent  au  ministère  des 
correspondants  laborieux  et  intelligents.  Ces  jeunes  hommes 
fouillent  archives  et  bibliothèques  en  province  et  à  Paris,  les 
uns  par  pure  vocation  et  gratuitement,  les  autres  par  goût  aussi 
et  par  ordre  du  ministère. 

M.  Pelet  delà  Lozère  traversa  le  ministère  de  l'instruction  pu- 
blique ;  homme  de  chiffres  plutôt  que  d'idées,  il  se  décida  une  fois 
à  réunir  les  comités  sous  sa  présidence,  les  laissa  vivre,  mais  ne 
leurimprima  aucun  mouvement.  Un  membredu  deuxième  comité 
profita  du  calme  plat  où  étaient  tombés  les  travaux  pour  s'embar- 
quer sur  la  Méditerranée  et  alla  faire  un  voyage  à  Conslantino- 
ple  et  en  Grèce  ;  et  le  secrétaire  se  promena  dans  le  centre  et  le 
midi  de  la  France  pour  en  étudier  l'architecture,  la  sculpture  et 
la  peinture. 

M.  Guizot  revint  aux  affaires,-  mais  il  fut  absorbé  par  des 
préoccupations  politiques,  et  les  comités  languirent.  Les  tra- 
vaux commencés  se  continuèrent,  mais  on  eut  à  peine  le  temps 
d'en  provoquer  de  nouveaux. 

Il  était  réservé  au  ministre  actuel  de  perfectionner  et  de 
compléter  l'œuvre  commencée.  M.  de  Salvandy  accepta  l'héritage 
de  M.  Guizot,  et  voulut  l'augmenter  encore.  Son  premier  acte, 
pour  rappeler  la  circulation  interrompue,  fut  de  décider  qu  à  l'a- 
venir les  Comités  se  réuniraient  une  fois  par  mois,  à  époque  fixe. 
L'exercice  est  le  meilleur  régime  contre  une  menace  de  para- 
lysie. Peu  à  peu  la  vie  revint,  le  zèle  se  réchauffa,  les  demandes 
de  travaux  se  succédèrent,  la  correspondance  parut  se  ra- 
viver. 

Ce  n'était  pas  assez  que  de  donner  la  vie  aux  comités,  il  fallait 
encore  que  chacun  des  membres,  par  la  nature  spéciale  de  ses 


RENIE  DE  PAK1S.  21o 

études,  donnât  une  direction  particulière  à  telle  portion  des  re- 
cherches ;  il  fallait  que  les  comités  repésentassent  dans  leur 
ensemble  la  totalité  de  la  science  historique,  dont  chaque  mem- 
bre représenterait  une  partie. 

Le  premier  comité  parut  bien  doué  de  cette  condition  ;  mais 
dans  le  second,  M.  Sainte-Beuve  ne  pouvait  suffire  seul  à  toutes 
les  variétés  de  l'histoire  littéraire  ;  les  sciences  proprement  dites 
n'étaient  représentées  par  aucun  membre.  Il  parut  indispensable 
de  faire  des  adjonctions,  et  MM.  Fauriel,  Ch.  Nodier,  J.-J.  Am- 
père, vinrent  en  aide  à  M.  Sainte-Beuve  5  tandis  que  MM.  Arago 
et  Libri  promirent  leur  concours  pour  aider  à  la  recherche  des 
monuments  historiques  relatifs  aux  sciences  physiques  et  mathé- 
matiques. On  s'arrêta  dans  cette  voie,  et  les  sciences  naturelles, 
les  sciences  médicales,  la  science  du  droit,  la  musique, le  blason, 
qui  ont  laissé  tant  des  monuments  inédits,  inconnus  ou  seulement 
soupçonnés,  n'eurent  aucun  représentant  spécial  dans  le  comité. 
Mais  c'est  que  dès-lors  M.  de  Salvandy  méditait  un  projet,  réa- 
lisé à  cette  heure. 

Les  comités  existaient  par  arrêté  ministériel,  mais  ne  se  ratta- 
chaient à  aucun  corps  constitué.  II  pouvait  dépendre  d'un  minis- 
tre indifférent  aux  études  historiques,  ou  ennemi  politique  d'un 
devancier  créateur  de  l'institution,  de  rayer  d'un  trait  de  plume  ou 
d'abolir  par  l'inactivité,  ce  qui  aurait  équivalu  à  une  mort  lente, 
celte  institution  tout  entière.  M.  de  Salvandy,  voulant  asseoir 
les  comités,  chercha  à  les  rattacher  aux  corps  scientifiques,  et 
à  introduire  dans  les  travaux  le  principe  delà  division  si  fécond 
dans  l'ordre  industriel.  Au  lieu  des  deux  comités  d'autrefois,  il  y 
en  a  cinq  aujourd'hui. 

Chacun  d'eux  correspond  à  l'une  des  académies  analogues 
dont  se  compose  l'Institut,  et  lui  sert  d'avant-corps.  Chaque  co- 
mité se  compose  de  quinze  à  dix-huit  membres,  dont  un  quart 
ou  un  tiers  est  pris  dans  l'Institut,  et  le  reste  parmi  les  illustra- 
tions jeunes  encore  ,  mais  actives  et  zélées,  dont  la  place  est 
marquée  tôt  ou  tard  pour  l'Institut  ou  la  postérité.  Présidés  par 
le  ministre,  les  comités  le  sont  en  son  absence  par  un  membre 
choisi  dans  les  plus  illustres  noms  de  la  France  intellectuelle, 
pour  que  sa  renommée  rejaillisse  sur  tout,  et  que  son  influence 
soit  salutaire  aux  travaux. 

Chaque  comité  a  son  budget  spécial,  une  liste  civile  à  lui  dont 


216  REVUE  DE  PARIS. 

il  fait  deux  parts  ;  Tune  consacrée  aux  ouvrages  inédits  qu'il  pu- 
blie chaque  année,  l'autre  donnée  à  titre  d'encouragements  aux 
diverses  sociétés  savantes  de  la  France,  qui  demandent  assez 
souvent  des  secours.  Mais  ces  secours  ne  seront  accordés  que 
sous  la  condition  formelle  d'en  faire  un  usage  déterminé  par  les 
comités  eux-mêmes.  De  la  sorte,  ces  sociétés  qui  jusqu'alors  ont 
produit  des  travaux  isolés,  sans  valeur,  sans  vérité  et  sans  but, 
recevront  une  direction  profitable  à  la  science  et  se  rattacheront 
à  la  commission  entière  qui  se  relie  à  l'Institut,  comme  nous 
avons  dit.  Ainsi  d'abord  les  sociétés  de  province,  puis  la  commis- 
sion du  ministère,  puis  l'Institut,  sanctuaire  de  la  science,  le 
tout  faisant  un  seul  monument  relié  en  faisceau  comme  les  co- 
lonnes boltelées  des  cathédrales  du  xivc  siècle  ;  voilà  l'organi- 
sation nouvelle  et  l'union  désirée. 

Outre  les  publications  de  chaque  année,  un  journal  paraissant 
probablement  tous  les  trois  mois,  en  volume,  comprendra  ce 
que  la  correspondance  des  provinces  offrira  de  plus  neuf  et  de 
plus  saillant,  les  dissertations  les  plus  piquantes,  les  découvertes 
historiques  les  plus  curieuses.  Le  zèle  des  correspondants  s'avi- 
vera par  l'assurance  qu'un  bon  travail  venant  d'eux  sera  néces- 
sairement récompensé  par  une  publicité  officielle. 

Le  secrétaire  de  chaque  comité  devra  composer  ce  livre-jour- 
nal, rédiger  les  procès-verbaux  des  séances,  et  réviser  les  épreu- 
ves de  toutes  les  publications. 

Il  n'y  a  pas  d'objection  vraiment  sérieuse  à  celte  organisation 
qui  continue  en  l'amplifiant,  la  pensée  de  M.  Guizot,  qui  donnera 
de  la  vie  à  la  commission  entière,  en  faisant  une  répartition  lo- 
gique des  travaux  et  en  lui  mettant  en  main  de  puissants  moyens 
d'action,  qui  lui  assurera  une  existence  légale  et  Taltèlera  à  tout 
le  mouvement  scientifique  de  la  France.  Il  n'est  pas  à  craindre 
non  plus  que  les  membres  de  l'Institut  enrayent  les  autres  mem- 
bres :  les  plus  jeunes  emporteront  les  plus  âgés,  et  la  majorité 
se  composera  toujours  des  plus  ardents.  Une  seule  disposition 
de  l'arrêté  ministériel  pourrait  inspirer  de  véritables  craintes  sur 
l'avenir  de  la  commission,  c'est  celle  qui  donne  aux  académies 
le  droit  de  remplacer  directement  dans  cette  commission  les 
membres  qui  leur  appartiennent.  Comme  dans  six  ou  huit  ans 
d'ici  presque  tous  les  membres  des  comités  seront  membres  des 
diverses  sections  de  l'Institut,  où  ils  sont  appelés  parleurs  études 


REVUE  DE  PARIS.  217 

et  leurs  travaux,  à  cette  époque  les  comités  seraient  absorbés 
par  les  académies,  et  l'institution  de  M.  Guizot,  qui  doit  avoir 
pour  résultat  de  placer  les  idées  nouvelles  en  regard  des  idées 
anciennes  ;  d'opposer  l'histoire,  les  mœurs,  les  institutions  et  les 
arts  de  la  nation  française  aux  arts,  à  l'histoire  et  aux  mœurs 
des  Égyptiens,  des  Grecs,  des  Chinois  et  des  Algonquins;  cette 
institution  serait  complètement  détruite.  Du  moment,  en  effet, 
où  l'Institut  aura  la  majorité  dans  les  comités,  les  comités,  avec 
l'assentiment  empressé  de  quelque  ministre  académicien  lui- 
même,  iront  siéger  au  palais  Mazarin,  et  quitteront  l'instruction 
publique.  Il  faut  espérer  que  cette  disposition  sera  rapportée,  et 
que  le  ministre  se  réservera  le  droit  de  remplacer  les  membres 
qui  sont  de  l'Institut  comme  les  membres  qui  n'en  sont  pas.  Au 
surplus,  le  bruit  se  répand  que  les  académies  protestent  en  ce 
moment  contre  l'organisation  des  comités,  qu'elles  refusent  de 
se  faire  assister  par  eux  dans  leurs  travaux,  et  repoussent  dédai- 
gneusement toute  association  et  tout  point  de  contact  avec  la 
commission  historique.  Si  ce  bruit  est  fondé,  M.  deSalvandyse 
croira  très-suffisamment  autorisé  a  réviser  l'article  en  ques- 
tion. / 

Il  faut  dire  encore  que  le  nombre  de  cinq  comités  peut  pa- 
raître excessif.  En  effet  la  philosophie  et  les  sciences  auraient 
pu  être  réunies,  puisqu'il  s'agit  surtout  de  recherches  histori- 
ques aux  diverses  époques  du  moyen-àge,  et  que  les  scholasli- 
ques  qui  sont  les  philosophes  chrétiens,  sont  des  savants,  et  que 
les  savants  sont  des  philosophes;  le  même  homme  embrassait 
les  éludes  que  se  partageraient  au  moins  deux  savants  d'au- 
jourd'hui. Donc  pour  être  en  harmonie  avec  le  moyen-àge  et 
pour  faire  des  travaux  d'ensemble,  il  n'aurait  pas  fallu  dédou- 
bler le  comité  de  la  philosophie  et  des  sciences. 

Mais  certainement  il  y  aurait  eu  profit,  pour  ne  pas  dire  né- 
cessité, à  associer  les  lettres  et  les  arts.  L'Institut  a  eu  tort  de 
séparer  l'Académie  française  de  celle  des  Beaux- Arts.  C'est  un 
divorce  inexplicable,  car  la  littérature  est  un  art  comme  l'ar- 
chitecture, la  sculpture,  la  peinture  et  la  musique  ;  l'une  est 
l'expression  du  beau  par  la  parole,  comme  la  seconde  par  les 
dimensions,  la  troisième  par  les  formes,  la  quatrième  par  les 
couleurs,  et  la  dernière  par  les  sons.  La  matière  mise  en  œu- 
vre diffère  ;  mais  la  faculté  qui  travaille  est  la  même,  et  le  but 

1  19 


218  REVUE  DE  PARIS. 

cherché  est  le  même  aussi.  Et  puis,  c'est  qu'il  est  impossible 
d'étudier  surtout  la  sculpture  et  la  peinture  du  moyen-âge  sans 
le  secours  de  la  littérature  et  de  la  poésie.  C'est  à  Guillaume 
Durand,  liturgisle  du  xme  siècle,  qu'on  doit  l'explication  réelle 
des  calendriers  sculptés  aux  portails  de  nos  cathédrales  ;  c'est 
le  poète  Prudence  qui  fait  comprendre  les  vices  et  les  vertus 
peints  et  sculptés  dans  les  Notre-Dame  de  Paris,  de  Chartres, 
d'Amiens,  de  Reims  ;  c'est  dans  Capella  et  Cassiodore  qu'on 
trouve  l'interprétation  des  arts  libéraux  sculptés  à  Chartres,  à 
Rouen,  à  Auxerre,  à  Lyon,  à  Clermonl  en  Auvergne,  et  peints, 
sur  verre  à  Laon,  sur  mur  au  Campo-Santo  de  Pice  ;  c'est  la 
légende  dorée  qui  éclaire  les  bas-reliefs  et  les  verrières  de 
Troyes,  de  Sens,  de  Bourges,  du  Mans,  de  Dijon,  de  Bordeaux, 
où  sont  figurées  les  légendes  de  saint  Eustache,  de  l'invention 
de  la  croix,  de  saint  Thomas  de  Cantorbéry,  de  Théophile,  de 
la  vie  poétique,  cis  et  Êraws-évangélique  de  la  sainte  Vierge, 
et  de  cent  autres  sujets  encore;  c'est  dans  un  petit  manuscrit 
de  la  bibliothèque  de  l'Arsenal  qu'on  voit  l'explication  et  le  con- 
trôle des  belles  et  nombreuses  tapisseries  de  la  Chaise-Dieu,  et 
du  curieux  tableau  attribué  au  roi  René,  qui  est  dans  Saint- 
Sauveur  d'Aix  en  Provence,  et  qu'on  n'avait  pu  comprendre 
encore.  Je  ne  finirais  pas  si  je  racontais  toutes  les  obligations 
qu'on  a  déjà  et  qu'on  aura  plus  tard  à  la  poésie  du  moyen-âge 
pour  l'intelligence  de  la  statuaire  et  de  la  peinture.  Il  semblait 
donc  indispensable  de  faire  un  seul  comité  sous  le  nom  de  co- 
mité des  arts  qui  aurait  compris  la  poésie  et  les  arts  proprement 
dits.  M.  de  Salvandy  aurait  eu  le  mérite  d'avoir  le  premier 
réformé  la  fausse  et  surannée  classification  de  l'Institut.  Encore 
une  fois  la  littérature  est  un  art,  la  poésie  est  la  peinture  de 
l'oreille,  —  ut  ptctura  poesis,  —  et  il  est  fâcheux  qu'on  l'ait 
démembrée  en  l'arrachant  au  comité  des  arts.  Cependant  on  a 
atténué  le  mal  en  laissant,  dans  ce  comité,  M.  Ampère  qui,  par 
goût  et  aussi  par  l'obligation  que  lui  impose  son  cours  au  Col- 
lège de  France,  étudie  toutes  les  branches  de  la  littérature  fran- 
çaise à  toutes  les  époques. 

Comme  il  ne  m'appartient  pas  de  parler  de  tous  les  comités, 
je  me  renfermerai  dans  celui  des  monuments. 

L'art  y  est  représenté  dignement,  mais  pas  complètement  ; 
car  la  musique  qui  revient  à  ce  comité,  la  musique  qui  a  donné 


REVUE  DE  PARIS.  219 

des  produits  si  remarquables  et  si  variés  dans  le  moyen-âge,  qui 
nous  est  si  complètement  inconnue  dans  son  histoire,  n'a  aucun 
historien  qui  la  représente.  Puis  on  a  oublié  la  sculpture.  11 
est  vrai  que  M.  Barre  est  sculpteur  en  miniature,  puisqu'il  est 
graveur ,  mais  la  statuaire  de  nos  cathédrales  demandait  un 
antiquaire  ou  un  artiste  qui  en  eût  fait  une  étude  spéciale  et 
qui  en  eût  particulièrement  étudié  l'histoire.  Enfin,  il  faut  re- 
gretter que  M.  Auguste  Leprévost,  auquel,  depuis  deux  ans,  le 
comité  des  arts  a  tant  d'obligations,  qui  a  rédigé  des  instruc- 
tions si  nettes  et  si  détaillées  sur  l'art  chrétien  du  xue  au  xvie 
siècle,  ait  préféré  le  comité  des  inscriptions  au  comité  des  arts. 
M.  Leprévost  associé  à  un  architecte  qui  aurait  étudié,  sous  le 
rapport  architeclonique,  comme  lui  sous  le  rapport  archéologi- 
que, toute  la  période  qui  s'étend  de  Louis-le-Gros  à  Fran- 
çois 1er,  aurait  comblé  une  lacune  évidente. 

Pourtant  avec  les  autres  noms,  il  y  aura  moyen  de  faire  de 
beaux  travaux.  Avec  de  pareils  hommes,  jeunes  pour  la  plupart, 
ardents,  voulant  et  pouvant  faire,  le  comité  ne  sera  pas  le 
moins  actif. 

Quoique  la  commission  historique  attende  de  cette  réorgani- 
sation une  activité  nouvelle,  elle  n'en  a  pas  moins  pour  cela, 
depuis  qu'elle  existe,  accompli  et  ordonné  des  travaux  assez 
nombreux  et  assez  importants;  elle  s'est  enquis,  en  outre,  de 
ceux  qui  pourraient  se  faire  ultérieurement.  Je  ne  m'étendrai 
pas  sur  les  travaux  historiques  et  philosophiques  proprement 
dits,  parce  que  je  ne  pourrais  les  apprécier  suffisamment  ;  je 
me  contenterai  de  les  mentionner. 

On  doit  des  fragments  inédits  d'Abailard  à  M.  Cousin,  qui 
leur  a  donné  tout  le  poids  de  son  nom,  et  qu'il  a  illustrés  d'une 
admirable  préface.  M.  Fauriel  a  publié  la  chronique  des  Albi- 
geois, histoire  quant  au  fond,  épopée  quant  à  la  forme.  C'est 
un  beau  travail  paléographique  comme  en  fait  M.  Fauriel,  qui 
l'a  ouvert  par  des  pages  d'une  grande  intelligence  sur  ces  croi- 
sades intestines  qui  désolèrent  le  midi  de  la  France,  et  dont 
celte  contrée  ne  s'est  pas  encore  relevée. 

M.  Mignet  a  donné  deux  volumes  des  négociations  relatives 
à  la  succession  d'Espagne  sous  Louis  XIV,  et  M.  le  général  Pelel 
a  éclairé,  par  deux  volumes  aussi  de  mémoires  militaires  et 
un  grand  allas  de  cartes  et  de  plans,  le  travail  de  M.  Mignet. 


220  REVUE  DE  PARIS. 

M.  Bernier  a  traduit  le  journal  des  états-généraux  tenus  à 
Tours  en  1484  ;  M.  Géraud  a  donné  la  taille  de  Paris  en  1292  ; 
M.  Depping,  le  livre  des  métiers  d'Etienne  Boileau,  et  M.  Fran- 
cisque Michel  la  chronique  des  ducs  de  Normandie,  par  Be- 
noît. 

D'autres  travaux  paraîtront  prochainement.  M.  Michelet,  en- 
tre autres,  donnera  toutes  les  pièces  inédites  et  authentiques 
du  procès  des  templiers.  Nous  allons  donc  enfin  juger  en  der- 
nier ressort  ce  grand  procès,  qui  a  soulevé  tant  de  doutes  par 
ici,  tant  d'affirmations  par  là,  et  auquel  M.  Michelet  a  consacré 
des  pages  raisonnées  et  brûlantes  à  la  fois  dans  le  troisième 
volume  de  son  Histoire  de  France.  M.  Varin,  secrétaire  du 
comité  des  inscriptions,  fait  imprimer  toutes  les  pièces  rela- 
tives à  l'histoire  civile  de  l'importante  ville  de  Reims,  im- 
mense dépouillement  fait  avec  une  incroyable  patience  et  une 
infatigable  activité. 

Tous  ces  travaux,  toutes  ces  recherches,  seront  flanqués  à 
droite  et  à  gauche  par  deux  monuments  qu'élèvent  peu  à  peu, 
sans  relâche,  péniblement,  M.  Augustin  Thierry  et  M.  Guérard  : 
l'Histoire  des  Communes  et  les  Cartulaires  de  toute  la 
France. 

M.  Libri  met  en  ordre  une  foule  de  documents  inédits  rela- 
tifs à  l'histoire  des  sciences,  documents  qui  prouveront  aux 
plus  dédaigneux  et  aux  plus  incrédules  qne  le  moyen-âge  n'était 
pas  plus  déshérité  de  science  que  d'art.  La  tête  encyclopédique 
de  M.  Libri  pouvait  seule  suffire  à  ce  vaste  travail,  qui  sera  au  co- 
mité des  sciences  ce  que  VHistoire  des  commîmes  et  les  Car' 
tulaires  seront  à  celui  des  chartes  et  chroniques. 

M.  de  Sainte-Beuve  a  déjà  recueilli  tous  les  matériaux  d'une 
histoire  des  travaux  entrepris  sur  la  littérature  française  durant 
les  trois  derniers  siècles. 

Le  comité  archéologique  prépare  plutôt  des  travaux  qu'il 
n'en  a  accompli  encore.  MM.  Leprévost,  Yitet,  Mérimée,  Le- 
normant,  Lenoir,  et  l'auteur  de  cet  article,  ont  dirigé  une  série 
d'instructions  ,  adressées  aux  correspondants  du  ministère  spé- 
cialement, et  à  tous  les  antiquaires  en  général,  pour  les  guider 
dans  leurs  recherches,  pour  leur  servir  de  Manuel  archéologi- 
que. Ces  instructions  fixeront  la  science  et  sa  terminologie. 

L'archéologie,  science  toute  nouvelle  quand  il  ne  s'agit  pas 


REVUE  DE  PARIS.  221 

des  Égyptiens,  des  Grecs  et  des  Romains,  et  encore  celle  de  ces 
peuples-là  est-elle  assez  mal  faite  et  peu  avancée  ;  l'archéologie 
va  se  constituer  enfin  à  l'état  scientifique.  De  poétique  et  de  va- 
gue qu'elle  a  été  jusqu'alors  elle  commence  à  se  préciser  ;  ses 
fluctuations  s'arrêtent;  elle  abandonne  les  mots  sonores,  mais 
vides,  de  son  ancien  vocabulaire  pour  des  expressions  exactes, 
mathématiques.  MM  Vitet,  Mérimée  et  de  Caumont  sont  pour 
beaucoup  dans  ce  résultat,  et  il  faut  espérer  que  les  travaux 
ordonnés  par  le  comité  des  arts  et  préparés  par  MM.  Albert  Le- 
noir,  Lassus,  Hippolyte  Durand,  Amaury  Duval,  Debacq,  Grille 
de  Beuzelin,  Ramée,  et  par  le  secrétaire  du  comité,  ne  seront 
pas  sans  influence  sur  l'avenir  scientifique  de  l'archéologie 
nationale. 

M.  Lenoir  est  chargé  de  dresser  la  statistique  monumentale 
de  la  ville  de  Paris,  ouvrage  capital  qui  commence  aux  origines 
les  plus  reculées,  alors  que  Paris  n'était  peut-être  qu'un  village, 
et  vient  aboutir  à  notre  temps,  où  c'est  une  des  plus  grandes 
villes  du  monde. 

MM.  Lassus  et  Amaury  Duval  ont  été  associés  pour  calquer, 
en  quelque  sorte,  la  cathédrale  de  Chartres,  qui  est  aux  autres 
cathédrales  de  France  ce  que  Paris  est  à  une  ville  de  province. 
Cette  église  est  peuplée  de  cinq  mille- statues  sculptées  en  pierre 
et  de  six  mille  figures  peintes  sur  verre,  dont  il  faudra  donner 
des  échantillons  nombreux  pour  que  l'historien  et  l'artiste  sachent 
bien  à  quoi  s'en  tenir  sur  cette  cathédrale,  la  plus  intéressante 
de  la  France,  et  que  Notre-Dame  de  Reims  empêche  peut-être 
seule  d'en  être  la  plus  belle.  En  vérité  la  cathédrale  de  Cologne 
par  M.  Broisserée  ne  sera,  pour  l'importance,  qu'une  chapelle 
devant  la  cathédrale  de  Chartres  par  MM.  Lassus  et  Duval;  l'un 
va  la  rebâtir  en  entier  par  le  dessin,  l'autre  calquera,  avec  la 
sévérité  d'un  élève  de  M.  Ingres,  toute  son  ornementation  à  per- 
sonnages et  arabesques. 

M.  Durand,  architecte  de  la  ville  de  Reims,  et  correspondant 
historique  du  ministère  de  l'instruction  publique,  achève  les  des- 
sins des  édifices  les  plus  curieux  de  l'arrondissement  de  Reims. 
Cet  arrondissement  fournit  des  échantillons  des  églises  d'Italie, 
de  Grèce  et  d'Angleterre,  d'Auvergne,  de  Provence  et  de  Lan- 
guedoc ;  il  montre  une  église  bâtie  par  les  Romains,  si  les  anti- 
quaires romains  disent  vrai;  il  possède  la  plus  vieille  statue  en 

10. 


■222  REVUS  DE  PARIS. 

bois  et  le  plus  étonnant  vitrail  de  France.  Cette  statistique  de  l'ar- 
rondissement de  Reims  doit  servir  de  modèle  pour  les  statistiques 
à  dresser  dans  tous  les  départements  de  France,  car  il  s'agit  de 
faire  un  inventaire  éclairé  par  des  dessins  et  un  catalogue  des- 
criptif et  raisonné  des  monuments  de  toute  nature  qui  couvrent 
nos  quatre-vingt-six  départements.  Ce  travail  est  analogue  en 
grandeur  à  celui  de  MM.  Thierry,  Guérard  et  Libri.  Mais  comme 
un  seul  homme  ne  peut  être  à  la  fois  un  habile  dessinateur,  un 
savant  historien  et  un  antiquaire  exercé,  on  adjoint  à  M.  Durand 
M.  Varin,  qui  fera  l'histoire  des  monuments,  et  pour  les  décrire 
le  secrétaire  du  comité  des  arts.  La  division  du  travail  profitera 
à  la  science,  nous  l'espérons,  et  le  précédent  introduit  fera  loi 
pour  les  autres  départements. 

M.  Ramée  va  donner  la  cathédrale  de  Noyon,  dont  M.  Vitet 
s'est  réservé  le  texte.  Ce  travail  de  M.  Vitet  est  attendu  avec  im- 
patience, car  il  y  a  longtemps  que  nous  n'avons  entendu  parler 
cette  grave  autorité  en  archéologie  chrétienne. 

M.  Grille  de  Beuzelin  revient  du  Quercy  avec  une  foule  de 
dessins,  trop  nombreux  sans  doute  pour  être  tous  utiles,  mais 
qui  n'en  seront  pas  moins  pleins  d'intérêt. 

M.  Debacq  a  visité  la  Provence  :  Avignon,  Vaison,  Arles,  Ca- 
vaillon,Carpentras,  etc.  Avec  des  dessins  faits  en  conscience  et 
par  un  véritable  architecte,  nous  allons  sans  doute  pouvoir  as- 
signer,sinon  une  date,  au  moins  une  époque  à  ces  curieux  édi- 
fices provençaux  dont  l'âge  est  si  controversé. 

Enfin,  M.  Natalis  de  Wailly,  chef  de  la  section  administrative 
aux  archives  du  royaume,  va  faire  paraître,  dans  quelques  se- 
maines, un  Manuel  de  Paléographie,  dont  l'a  chargé  M.  Guizot, 
alors  ministre  de  l'instruction  publique.  Cet  ouvrage,  si  néces- 
saire, surtout  en  province,  abrégera  des  trois  quarts  la  route 
ennuyeuse  qu'il  faut  dévorer  pour  arriver  à  la  lecture  des  ma- 
nuscrits. 

Je  ne  m'attacherai  pas  à  faire  ressortir  les  résultats  sans  nom- 
bre qu'obtiendront  ces  travaux  si  variés  et  si  nombreux.  Une 
autre  fois,  prenant  l'archéologie  qui  est  de  mon  domaine,  je 
montrerai  le  chemin  qu'aura  fait  cette  science  avant  vingt  ans 
d'ici  et  les  lumières  qu'elle  aura  répandues  sur  l'histoire  reli- 
gieuse, politique  industrielle  de  toute  la  France  \  j'apporterai 
des  faits  nombreux  pour  prouver  qu'elle  viendra  en  aide  d'une 


&KVUE  I>E  PARIS.  2-2- 

raanière  inattendue  au  travail  de  M.  Thierry  sur  les  corpora- 
tions, et  à  celui  de  M.  Libri  sur  les  sciences.  J'indiquerai  les 
travaux  que  pourrait  commander  le  comité  des  arts,  et  la  mé- 
thode à  suivre  pour  les  accomplir.  Je  dirai  l'influence  directe 
que  l'archéologie  chrétienne  va  exercer  sur  les  architectes  et  sur 
toute  l'architecture;  et  l'influence  latérale  qu'elle  aura  sur  les 
propriétaires  de  monuments  historiques  qui  commencent  déjà  à 
trembler  devant  une  réclamation  publiée  dans  un  journal,  lors- 
qu'ils menacent  de  détruire  un  édifice  qui  leur  appartient. 

Didro*. 


LES 


TABLEAUX  PARLANTS. 


Parmi  mes  amis  de  collège,  il  en  est  un  qui  est  devenu  riche  ! 
—  événement  vulgaire,  direz-vous  !  —  Peut-être  ;  mais  ce  qui 
Test  moins,  c'est  que  cet  ami  n'est  ni  un  fripon  ni  un  imbécile  ; 
et  ce  qui  ne  l'est  plus  du  tout,  c'est  qu'il  continue  à  me  voir, 
moi  qui  n'ai  même  pas  les  lumières  à  deux  cents  francs,  indis- 
pensables pour  choisir  un  député. 

A  la  vérité,  Arthur  Lebel  n'est  point  un  homme  ordinaire.  Il 
n'a  jamais  eu  de  prix  de  thèmes  ;  il  aime  George  Sand  et  ne  lit 
point  Paul  de  Kock.  Aussi,  à  la  Bourse,  passe-t-il  pour  républi- 
cain, fouriérisle  et  saint-simonien,  désignations  évidemment 
identiques,  et  qui  s'appliquent  indifféremment  à  tous  ceux  qui  ne 
croient  pas  que  le  monde  a  bien  dîné  lorsqu'ils  sortent  de  chez 
Véfour.  —  Du  reste,  Arthur  Lebel  donne  des  bals,  et  gagne 
cent  mille  francs  par  an  ;  c'est  donc  au  fond  un  homme  estima- 
ble, auquel  il  ne  manque  qu'un  peu  d'égoïsme  pour  être  toul-à- 
fait  comme  il  faut. 

J'allai  le  voir  il  y  a  quelques  jours  ;  il  me  donna  à  lire  une 
lettre  reçue  la  veille,  et  dans  laquelle  on  lui  recommandait  un 
jeune  peintre  qui  désirait  une  place  dans  ses  bureaux;  la  demande 
eût  paru  extravagante  à  tout  autre. 

—  Tu  lui  as  donné  cette  place,  n'est-ce  pas,  lui  dis-je. 

—  Pardieu  !...  il  en  avait  besoin  ! 

—  Et  le  connais-tu? 

—  Je  l'ai  vu  ce  matin. 

—  Un  rapin  qui  joue  le  portrait  de  Van  Dyck,  n'est-ce  pas?... 
Longs  cheveux,  barbe  rousse,  et  l'habit  boutonné  jusqu'au  col? 


REVUE  DE  PARIS.  225 

■—Point  du  tout  ;  mais  un  bon  jeune  hommeaussi  facile  à  faire 
rougir  qu'une  pensionnaire,  frottantle  parquet  du  bout  du  pied, 
et  cherchant  sa  contenance  au  fond  de  son  chapeau;  avec  cela 
triste  et  un  peu  pâle,  car  il  relève  d'une  grande  maladie. 

—  J'y  suis;  un  de  ces  sublimes  niais  de  vingt  ans,  qui  font 
de  la  vie  un  poème  épique,  passent  dans  le  monde  pour  slupides 
parce  qu'ils  ne  peuvent  se  résoudre  à  n'avoir  que  de  l'esprit,  et 
qui  n'osent  manger  leur  soûl  à  la  table  des  heureux,  de  peur 
de  paraître  pauvres  ou  mal  élevés. 

—  Nous  vérifierons  ceci,  car  il  dîne  avec  nous  aujourd'hui. 

—  Alors  je  reste. 

Le  jeune  artiste  arriva  juste  à  l'heure  indiquée;  rien  n'égale 
l'exactitude  des  gens  qui  n'ont  point  de  montre.  Arthur  Lebel 
eut  l'esprit  de  ne  pas  nous  présenter  l'un  à  l'autre,  de  sorte  que 
nous  n'eûmes  ni  lieux  communs  ni  mensonges  à  nous  adresser  ; 
on  vint  nous  annoncer  que  nous  étions  servis,  et  nous  nous 
mîmes  a  table. 

Le  jeune  homme  semblait  d'abord  ne  vouloir  ni  regarder,  ni 
entendre,  ni  parler  ;  cependant,  après  le  premier  service,  il 
commença  à  voir  ;  au  second,  il  écoutait;  au  dessert,  il  retrouva 
tout-à-fait  la  paroie.  Nous  l'interrogeâmes  alors,  et  il  nous  fiten 
peu  de  mots  son  histoire. 

Tout  jeune,  il  avait  rêvé  à  ces  artistes  d'autrefois  qui,  après 
avoir  travaillé  soixante  ans  faméliques  ou  maltraités,  mouraient 
en  laissant  un  nom  qui  devenait  une  religion,  et  il  avait  voulu 
se  mettre  en  croix  comme  eux,  pour  être  aussi,  après  sa  mort, 
un  Christ  adoré.  Mais  les  forces  lui  avaient  manqué  dès  le 
début. 

—  Oui  sait  si  le  travail  ne  vous  en  eût  point  donné?  dit 
Lebel. 

—  Oh  !  non, monsieur,  car  ce  n'était  point  la  faiblesse,  mais 
l'ardeur,  qui  me  perdait.  Je  ne  pouvais  régler  l'étude  de  l'art  se- 
lon ma  puissance;  dès  que  j'y  avais  touché,  il  m'emportait.  C'é- 
tait quelque  chose  comme  la  passion  du  joueur,  comme  la  soif 
amoureuse  du  poitrinaire.  L'art  était  pour  moi  une  tunique  de 
Nessus  ;  à  peine  l'avais-je  serré  sur  mon  sein  qu'elle  m'embrasai!, 
et  je  ne  pouvais  l'arracher  de  moi  qu'avec  mon  sang  el  ma 
chair!...  Ma  raison  a  déjà  failli  succomber  dans  cette  lutte. 

—  Comment,  cette  maladie  dont  vous  sortez  !.. 


226  )ŒVUE  DE  PARIS. 

—  Je  la  dois  aux  fascinations  de  la  peinture. 

Nous  nous  accoudâmes  tous  les  deux  sur  la  table,  comme  pour 
prendre  acte  que  nous  nous  attendions  à  un  récit,  et  le  jeune 
homme  reprit  en  rougissant  un  peu  : 

—  On  a  souvent  parlé  des  hallucinations  de  la  musique,  mais 
on  ne  sait  point  assez  dans  quelles  extases  peut  jeter  la  peinture. 
Plus  d'un  voyageur  se  rappelle  qu'en  Italie,  après  avoir  admiré 
longtemps  la  composition,  le  dessin  et  le  coloris  de  quelque  grand 
maître,  la  toile  s'animait  tout  à  coup,  et  que  les  personnages  s'en 
détachaient  silencieusement  comme  des  fantômes  :  j'avais  éprouvé 
moi-même  plusieurs  fois  cette  fascination,  mais  elle  avait  tou- 
jours été  courte,  et,  pour  ainsi  dire,  volontaire.  Je  m  y  étais 
livré  comme  à  un  rêve  que  l'on  sent  ,  et  auquel  pourtant  on 
se  laisse  aller  ;  —  espèce  de  représentations  scéniques  que  l'i- 
magination donne  parfois  au  dedans  de  nous,  et  auxquelles  lame 
assiste  en  spectatrice. 

Un  soir,  après  avoir  longuement  étudié  un  squelette  et  l'a- 
voir dessiné  dans  toutes  les  postures,  je  m'étais  entouré  d'ouvra- 
ges de  physiognomonieetje  tâchais  de  pénétrer  le  secret  de  cette 
science  qui  met  le  cœur  sur  le  visage.  J'étais  absorbé  dans  la 
comparaison  des  observations  faites  et  des  résultats  obtenus  par 
les  différents  auteurs  ;  mon  application  était  aussi  entière  que 
peut  l'être  une  application  humaine.  Nul  souvenir  ne  venait  ia 
troubler  ;  car,  étranger  au  monde,  uniquement  occupé  de  mes 
études  depuis  plusieurs  mois,  mon  esprit  était  devenu  pareil  à 
ces  eaux  abritées  et  immobiles  qui  reflètent  tous  les  objets  jus- 
qu'au fond.  Deux  heures  du  malin  sonnèrent  tout  à  coupa  l'hor- 
loge éloignée  :  ce  bruit  sembla  briser  le  charme  qui  me  séparait 
de  la  vie  extérieure,  je  sortis  de  ma  longue  méditation  et  je  re- 
gardai autour  de  moi. 

Ma  lampe,  sans  que  je  l'eusse  remarqué,  avait  pâli  insensible- 
ment et  était  près  de  s'éteindre.  Entourée  d'un  cercle  bruni,  elle 
jetait  encore  pourtant  une  lumière  rougeâlre  qui  éclairait  ma 
mansarde  de  teintes  étranges.  Cela  rappelait  un  soleil  couchant, 
mais  de  loin  et  par  induction.  Mon  squelette,  une  calotte  grecque 
sur  l'oreille  et  une  pipe  turque  à  la  bouche,  grimaçait  clans  un 
coin  cet  horrible  sourire  que  les  peintres  du  moyen  âge  ont 
rendu  avec  tant  d'énergie  ;  des  membres  de  plâtre,  suspendus 
au  lambris,  vacillaient  au  vent  de  nuit,  et  Ton  entendait,  dans 


. 


REUE   DE  l'AKl>.  227 

le  lointain,  quelques  roulements  affaiblis,  quelques  rumeurs 
mourantes,  derniers  bruissements  de  la  grande  ville  qui  va  s'en- 
dormir. 

Tant  que  mon  attention  s'était  soutenue,  je  n'avais  point  re- 
marqué ma  fatigue  :  mais,  une  fois  sorti  de  ma  méditation,  je 
seutis  quelque  chose  de  semblable  à  ce  qu'éprouve  le  nageur 
qui.  en  quittant  une  eau  profonde  où  il  s'est  joué  longtemps  sans 
se  lasser,  sent  tout  à  coup  ses  membres  se  détendre  sous  le  poids 
du  jour  et  une  langueur  d'épuisement  s'emparer  de  tout  son 
être.  11  me  sembla  que  ma  mansarde  vacillait  autour  de  moi  ; 
ma  tète  était  vide  ;  j'ava's  froid  dans  les  cheveux  et  je  ne  sen- 
tais plus  mes  pieds.  Presque  aussitôt  je  fus  pris  d'un  vertige  qui 
m'entoura  de  mille  cercles  de  feu.  Je  vis  les  livres  danser  sur 
ma  table,  le  squelette  tendit  la  main  à  un  buste  de  Mobé  et  se  mit 
à  walser  avec  lui  ;  mes  petites  poches  de  couleur  s'élancèrent  sur 
ma  palette  en  formant  de  grotesques  quadrilles,  et  mes  pinceaux, 
rangés  en  rayons  symétriques,  commencèrent  à  tourner  comme 
un  soleil  d'artifice  autour  de  mon  chevalet. 

Étourdi,  je  fermai  les  yeux  et  me  laissai  aller  à  une  sorte  de 
demi-évanouissement,  pendant  lequel  tout  devint  confus  pour 
moi.  Je  ne  puis  dire  combien  de  temps  dura  cette  situation  sin- 
gulière, mais  après  une  longue  crise  pareille  à  celle  qu'éprouve- 
rait un  malade  pour  sortir  du  délire  et  de  la  fièvre,  tout  s'éclaircit 
à  mes  yeux,  et  je  me  trouvai  debout  au  milieu  de  ma  chambre. 

Il  faisait  grand  jour...  Le  soleil  jetait  de  longs  rayons  sur  les 
peintures  qui  encombraient  mon  étroit  appartement,  et  il  me 
sembla  que  chacune  d'elles  avait  pris  une  expression  de  vie  que 
je  n'avais  jamais  remarquée  auparavant.  La  toile  remuait;  les 
contours  étaient  saillants.  Je  me  trouvais  alors  vis-à-vis  le  por- 
trait de  ma  grande  tante,  qui.  les  yeux  baissés  et  l'éventail  à 
demi  relevé,  semblait  jouer  la  modestie  ;  sa  bouche  trembla  su- 
bitement, et  j'entendis  ces  mots  tomber  ds  ses  lèvres: 

—  Finissez  donc,  monsieur  !.. 

Je  demeurai  la  tète  en  avant,  immobile,  effaré,  ne  sachant 
encore  si  je  rêvais,  lorsqu'une  voix  dit  derrière  moi: 

—  Comment  me  trouvez-vous  ? 

Je  me  détournai;  c'était  le  portrait  de  mon  cousin  !  le  sous- 
lieutenant,  qui.  le  buste  en  avant,  les  moustaches  cirées  et  l'œil 
aussi  bleu  qu'une  porcelaine  de  Chine,  m'adressait  celle  question 


228  REVUE  DE  PARIS. 

en  grasseyant.  Je  n'étais  pas  encore  revenu  de  ma  surprise 
lorsque  mille  autres  demandes,  mille  autres  exclamations  re- 
tentirent à  mes  oreilles  ;tous  les  portraits  accrochés  aux  murs  de 
ma  mansarde  parlaient!... 

Je  m'assis  épouvanté,  et  je  jetai  autour  de  moi  un  regard 
éperdu.  J'étais  pourtant  bien  éveillé,  je  reconnaissais  bien  ma 
mansarde,  je  sentais  bien  le  vent  du  matin  et  l'odeur  de  mon  hé- 
liotrope ;  tout  cela  n'était  point  un  rêve.  Je  continuais  d'ailleurs 
à  entendre  la  voix  de  mes  portraits,  à  voir  les  toiles  s'agiter  et 
vivre.  Le  prodige  était  si  clair  et  si  incontestable,  que  je  m'y  ha- 
bituai peu  à  peu.  Le  fait  le  plus  étrange  vous  étonne  moins  une 
fois  constaté  ;  car  l'évidence  se  fait  accepter  de  force.  Je  me  le- 
vai de  nouveau,  et  je  fis  quelques  pas  dans  ma  chambre,  écou- 
tant ces  cinquante  voix  qui  se  mêlaient,  se  confondaient,  et 
recommençaient  sans  cesse  la  même  phrase  ou  le  même  mot. 
On  eût  dit  une  réunion  de  perroquets  aprivoisés  ou  un  cercle  du 
grand  monde. 

—  Maudits  soient,  m'écriai  je  enfin,  les  peintres  qui  n'ont  su 
conserver  qu'une  seule  pensée  à  leurs  portraits. 

Et  me  tournant  vers  deux  pastels  informes  que  le  temps  avait 
effacés  : 

—  0  mon  père,  et  ma  mère  bien-aimée,  pourquoi  le  pinceau 
n'a-tilpas  su  reproduire  votre  àme  tout  entière  dans  votre  sou- 
rire, au  lieu  de  clouer  sur  vos  lèvres  une  phrase  banale?  Et  toi, 
ma  jolie  Thérèse,  se  peut-il  que  ce  badigeonneur  allemand  n'ait 
su  mettre  sur  ta  bouche  que  l'éternel  ah  !  d'un  étonnement  de 
complaisance? 

En  ce  moment  mes  regards  tombèrent  sur  une  petite  minia- 
ture, chef-d'œuvre  d'un  grand  artiste  ;  c'était  le  portrait  du  plus 
cher  de  mes  amis  et  tout  ce  qui  me  restait  de  lui.  Une  teinte  ani- 
mée passa  sur  ses  lèvres,  il  les  entr'ouvrit  et  parla  vaguement 
des  profondes  mélancolies  de  la  terre,  d'un  monde  meilleur  où 
la  vie  était  parfumée  et  pétillante;  puis,  rappelant  d'émouvants 
souvenirs,  il  me  récita  tout  bas  quelques  vers  faits  pour  une 
femme  qu'il  avait  aimée  et  qu'un  autre  avait  obtenue.  Déjà  la 
voix  plus  tremblante  s'abaissait  attendrie,  et  je  sentais  deux  lar- 
mes giisser  sous  mes  paupières,  lorsque  les  exclamations  inva- 
riables de  mes  portraits  de  famille  redoublèrent  et  m'arrachè- 
rent malgré  moi  à  mon  émotion..,.  Je  montrai  le  poing  à  ma 


REVUE  DE  PAKIs.  tft 

grand'tante,  à  mon  oncle,  à  tons  mes  cousins,  en  leur  criant  de 
faire  silence,  mais  inutilement;  la  douce  voix  de  l'ami  s'était 
perdue  au  milieu  de  leurs  bruyantes  phrases. 

—  Oh!  qui  me  délivrera,  m'écriai-je,  de  ces  tuyaux  d'orgue 
qui  ne  rendent  qu'un  son  et  m'étourdissent?  que  n'ai-je  ici,  au 
lieu  de  ces  imitations  grossières,  les  poétiques  conceptions  de 
nos  divins  maîtres  ! 

Tout  à  coup  une  pensée  me  saisit  :1e  Musée,  royal,  le  Musée 
royal  !..  Je  ne  pus  prononcer  que  ces  deux  mots  et  je  me  sentis 
inondé  de  joie.  Oh  !  entendre  parler  les  vierges  de  Raphaël,  les 
Christ  du  Titien  et  de  Corrége.  les  saints  martyrs  du  Dominiquin  ! 
Tes  bergers,  Le  Poussin,  oh!  les  gais  refrains  de  tes  bergers 
dansant  sous  les  bocages  d'Arcadie  près  d'un  tombeau  rongé  de 
lierre  ! . .  Silence,  misérables  portraits  ;  silence,  échos  stupides  ! .. . 
Le  Musée  royal  ! 

Et  je  me  précipitai  dans  la  rue  pour  courir  au  Louvre.  Eu 
sortant  je  heurtai  un  commissionnaire  qui  portait  un  grand  ta- 
bleau la  tète  en  bas.  C'était  la  belle  marquise  que  j'avais  vue 
quelques  mois  auparavant  quêter  pour  les  prisonniers  et  les  or- 
phelins. Noble  dame!...  Sa  bouche  s'entrouvrit;  je  crus  qu'elle 
allait  gémir  sur  sa  position  indécente,  et  je  m'éloignais  déjà  les 
yeux  baissés,  lorsqu'elle  prononça  doucement  un  nom  qui  me  fit 
tressaillir...  Celui  de  son  peintre! 

Je  me  remis  à  courir,  toujours  dominé  par  la  même  halluci- 
nation. En  passant  près  d'un  étalage  de  brocanteur,  j'entendis  les 
cris  lamentables  des  tableaux  enfumés,  meurtris,  frottés  de  vi- 
triol, qui  remplissaient  l'étroite  boutique.  Une  Waïade,  de 
Boucher,  placée  à  la  porte,  pleurait  sa  coiffure  à  poudre  exposée 
aux  éclaboussures  d'une  gouttière,  et  un  bouvier  en  salin  rose, 
d'après  AValteau.  demandait  à  rentrer,  en  criant  qu'il  avait  peur 
des  chevaux. 

—  Pourvu  que  le  Musée  ne  soit  point  fermé,  répétais-je  eu 
redoublant  le  pas;  pourvu  que  l'on  n'apprête  point  déjà  les  salles 
pour  l'exposition,  et  qu'on  ne  soit  point  occupé  à  rouler  un  Sal- 
valor  Rosa  afin  de  faire  place  à  M.  Dubuffe  !  Pourvu  surtout 
qu'on  ne  répare  pas  les  irréparables  galeries  !  Car  il  y  a 
deux  choses  sur  lesquelles  il  ne  faut  jamais  compter  à  Paris  : 
les  rues  que  l'on  repave  sans  cesse,  et  les  édifices  publics 
qui  sont  toujours  fermés.  Mais.  non.  tout  le  monde  pénètre 

1  M 


250  RfcVIK  DE  PAIW>. 

librement  aujourd'hui;  c'est   un  jour   d'entrée    particulière. 

Je  m'élance  à  la  suite  d'un  de  mes  voisins  qui  venait  de  s'in- 
troduire avec  un  passeport  d'étranger  et  une  pièce  de  trente  sous  ; 
je  montre  ma  carte,  je  serre  les  deux  mains  du  suisse  ;  si  je  n'a- 
vais craint  le  retard,  je  l'eusse  embrassé.  Je  monte  l'escalier,  et 
les  tourbillons  de  sons  commencent  à  venir  jusqu'à  moi;  j'ap- 
proche encore...  et  la  porte  s'ouvre  !.. 

Non,  jamais  langue  humaine  ne  pourra  rendre  ce  que  j'éprou- 
vai !  C'était  une  tempête  de  voix  à  rendre  insensé.  Chants  dis- 
cordants, langues  étrangères,  idiomes  oubliés,  accents  de  tous  les 
âges,  menaces,  prières,  amours,  combats,  bruits  de  ciel,  bruits 
de  mer,  tout  cela  roulait  confondu  dans  les  vastes  salles  comme 
un  ouragan.  Je  m'arrêtai  pâle,  hagard,  et  tremblant  de  tous  mes 
membres;  j'avais  l'air  d'un  voyageur  par  la  nuit  sous  un  por- 
che abandonné  et  qui  se  trouverait  tout  à  coup  en  face  d'une 
ronde  du  sabbat. 

Cependant  le  désir  de  pénétrer  dans  les  galeries  l'emportait 
en  moi  sur  tout  le  reste  ;  de  même  que  sur  un  champ  de  bataille, 
le  feu,  le  bruit  des  armes,  les  hennissements  des  chevaux  et 
l'odeur  du  sang  vous  enflamment,  de  même  ce  tumulte,  ces  ru- 
gissements, ces  chansons  qui  se  croisaient,  sifflaient  et  rebon- 
dissaient dans  les  salles,  m'y  attiraient  malgré  moi. 

—  Oh  !  si  seulement  je  pouvais  arriver  jusqu'à  l'Italie  !  pen- 
sai-je...  Et  me  décidant  enfin  à  un  effort,  je  fermai  mes  oreilles 
de  toute  la  vigueur  de  mes  deux  mains,  et  je  me  mis  à  courir 
dans  la  galerie. 

II  ne  m'arriva  aucun  malheur  en  traversant  l'école  française. 
J'entendis  seulement  un  bourdonnement  sourd  et  monotone 
comme  celui  d'une  douzaine  de  moulins  à  eau;  c'étaient  les 
Romains  de  David  qui  récitaient  des  tirades  de  M.  Arnault  père, 
et  l'Endymion  de  Girodet  psalmodiant  en  sourdine  un  madrigal 
de  Dorât.  Mais  en  arrivant  à  l'école  hollandaise,  je  glissai;  une 
de  mes  mains  quitta  mes  oreilles,  et  cent  voix  glapissantes  me 
pénétrèrent  à  la  fois  dans  le  cerveau.  Toutes  chantaient  si  faux, 
que  je  me  crus  un  instant  à  l'Opéra-Comique.  A  droite,  à  gau- 
che, ce  n'étaient  qu'injures,  batteries  d'ivrognes,  chansons  de 
kermesses  ;  j'étais  au  milieu  des  buveurs  de  Téniers  !  Je  dé- 
tournai les  yeux  ;  mais  d'impudiques  nayades  de  Rubens  m'ap- 
pelaient du  doigt  avec  un  gros  rire.  Partout  autour  de  moi  je 


REVUE  DI.  PARIS.  231 

n'apercevais  que  beaux  militaires  fièrement  campés  sur  la  han- 
che gauche  et  le  feutre  sur  l'oreille,  grands  seigneurs  à  trognes 
échauffées,  courtisans  débraillés  ;  il  me  sembla  que  j'étais 
transporté  dans  une  de  ces  tabagies  d'Amsterdam  où  les  princes 
en  exil  et  les  gentilshommes  ruinés  du  siècle  de  Louis  HIV  ap- 
prenaient la  philosophie  pratique  entre  un  pot  de  bière  et  une 
fille  de  joie.  Mais  ce  qui  me  frappait  surtout  au  milieu  de  ce  tu- 
multe, c'était  de  voir  les  jeunes  peintres  tranquillement  assis  et 
s'escrimant  de  la  brosse  contre  leurs  chevalets,  tandis  que  le 
gardien,  les  mains  derrière  le  dos,  arpentait  lentement  la  galerie 
en  me  recommandant  de  ne  point  courir  si  fort. 

Je  n'avais  garde  de  l'écouter  ;  je  m'étais  de  nouveau  bouché 
les  oreilles,  et  je  m'élançai  vers  le  fond  de  la  salle  ;  enfin,  mes 
yeux  aperçurent  les  toiles  que  je  cherchais;  j'entrais  dans  l'é- 
cole italienne!...  je  baissai  tout  à  coup  les  deux  mains  pour 
jouir  en  plein  de  la  céleste  harmonie  que  j'espérais. 

Au  premier  instant  je  n'entendis  qu'une  rumeur  fraîche  et 
moqueuse.  Les  amours  de  l'Albane  montraient  au  doigt  les  an- 
ges de  Raphaël  qui  se  cachaient  tout  honteux  sous  leurs  ailes, 
et  la  maîtresse  du  Titien  parfumait  ses  belles  tresses,  riant  de 
se  voir  transformée  en  vierge.  Mais  à  mesure  que  j'avançai,  la 
rumeur  alla  grossissant.  Ce  fut  bientôt  un  bruit  de  mille  voix 
rieuses  ou  chuchottantes  ;  j'avais  beau  me  retourner  de  tous 
côtés,  je  n'apercevais  que  des  femmes  !  il  y  en  avait  à  droite,  à 
gauche,  en  haut,  en  bas  ;  ce  n'était  que  bouches  rosées  qui  par- 
laient ou  chantaient,  que  têtes  mutines  se  penchant  avec  coquet- 
terie, que  joues  veloutées  rougissant  pour  être  vues,  que  doux 
regards  qui  nous  appelaient  en  dessous.  Seulement  il  me  sembla 
que,  par  moment,  une  ravissante  mélodie  s'élevait  de  tous  les 
tableaux  comme  de  trois  mille  buffets  d'orgue,  et  qu'alors  un 
retentissement  harmonieux  courait  dans  la  longue  galerie  ;  mais 
cela  ne  durait  que  le  temps  d'un  éclair.  Presque  aussitôt  la  con- 
fusion bruyante  revenait,  et  alors  c'était  un  inexplicable  mé- 
lange de  religieuses  pensées  et  d'exclamations  profanes,  une 
lutte  bizarre  entre  la  terre  et  le  ciel,  un  éternel  débat  de  Dieu  et 
de  Satan  ! 

Ce  tumulte,  moins  retentissant  que  celui  de  l'école  flamande, 
avait  à  la  longue  quelque  chose  de  plus  pénible.  L'oreille  n'était 
point  blessée,  mais  on  éprouvait  une  sorte  de  malaise  intérieur  ; 


252  REVUE  DE  PARIS. 

c'était  comme  du  bruit  dans  l'âme.  Toutes  les  émotions,  tous 
les  instincts  réveillés  à  la  fois  s'entrechoquaient  douloureuse- 
ment ;  on  se  sentait  en  même  temps  païen  et_ catholique  ;  aussi 
le  combat  entre  la  matière  et  l'esprit  était-il  passé  des  tableaux 
en  moi-même.  J'étais  là,  incertain,  palpitant,  ne  sachant  qui 
écouter  de  toutes  ces  voix  contraires  qui  m'appelaient  avec  une 
égale  douceur;  j'aurais  payé  du  reste  de  ma  vie  un  peu  d'ordre 
et  de  paix  ;  je  criais  avec  fureur  : 

—  Silence,  amours;  silence,  misérables  olympiens!  Que  je 
t'entende,  ô  Christ!  Que  tu  me  parles!  ô  brune  Égyptienne, 
Marie,  mère.«des  anges,  étoile  du  paradis  ! 

Et  j'allais  d'un  tableau  à  l'autre  avec  désespoir;  je  me  jetais 
aux  pieds  de  la  belle  jardinière  ;  je  tendais  des  mains  suppliantes 
à  l'archange  Michel  ;  je  conjurais  Raphaël  lui-même,  qui  me 
contemplait  la  tête  penchée.  Il  allait  me  répondre  peut-être, 
lorsque  je  sentis  une  main  s'appuyer  sur  mon  épaule  :  je  me  dé- 
tournai; j'étais  entouré  de  soldats  auxquels  le  gardien  me  dési- 
gnait. Je  voulus  leur  échapper;  mais  presque  au  même  instant 
je  fus  pris  d'un  éblouissement  qui  fit  tout  disparaître  à  mes 
yeux,  et  je  me  sentis  défaillir. 

Lorsque  je  repris  connaissance,  j'étais  dans  un  hospice,  et 
l'on  me  dit  que  j'avais  été  fou  pendant  trois  mois.  Tout  s'expli- 
qua alors  pour  moi,  et  je  compris  qu'il  fallait  renoncer  à  la 
peinture. 

—  Et  ce  fut  sans  doute  une  grande  douleur,  dit  Arthur  Lebel  ; 
vous  passâtes  six  semaines  au  moins  à  maudire  le  sort  qui  vous 
forçait  à  quitter  votre  soleil  pour  descendre  dans  la  vie  pro- 
saïque ? 

—  Je  passai  six  semaines  à  apprendre  l'arithmétique,  mon- 
sieur, et  au  bout  de  ce  temps  je  me  fis  donner  une  lettre  de  re- 
commandation pour  vous. 

Je  pris  la  main  du  jeune  artiste  et  je  la  serrai  dans  la  mienne. 

—  Monsieur,  m'écriai-je,  nous  serons  amis.  Vous  n'avez  pas 
pris  la  folie  pour  le  génie,  et  vous  avez  mieux  aimé  avoir  le  sens 
commun  que  d'être  un  grand  homme  !  Dieu  vous  protège;  vous 
êtes  une  âme  rare.  Quant  au  bonheur,  n'en  ayez  souci,  vous  le 
trouverez  ;  car  vous  l'avez  cherché  comme  le  Christ  a  dit  de 
chercher  la  vérité  :  arec  un  cœur  simple  ! 

E.  Soivestre. 


POÉSIE. 


A  l'Auteur  du  Livre  du  Peuple. 


Si  ma  plume  inconnue  a  heurté  votre  gloire. 
Si,  quand  votre  parole  a  sur  nous  éclaté. 
Ma  faible  voix  a  dit  qu'au  prêtre  révolté, 
Au  tribun  en  colère,  il  ne  fallait  point  croire  ; 

Ce  n'est  pas  que  je  sois  un  homme  du  passé, 
Vn  champion  vieilli,  dont  l'œil  couvert  de  voiles 
Ne  voit  pas  resplendir  les  nouvelles  étoiles, 
Et  se  tourne  toujours  vers  un  astre  éclipsé. 

Je  ne  suis  pas  non  plus  soldat  dans  la  cohorte 
Qui  ne  croit  qu'au  présent  et  n'estime  que  l'or  ; 
Mon  cœur  est  jeune  et  fier,  mon  âme  ardente  et  forte  ; 
Au  bien,  à  l'avenir,  à  Dieu,  je  crois  encor  ! 

Et,  puisque  me  voilà  sous  ma  lampe  d'étude, 
Que  la  muse  me  parle  et  m'invite  à  chanter 
Ma  foi  dans  l'avenir,  je  vais  la  raconter 
A  l'écho  de  ma  solitude  : 

I. 

Le  jour,  où  l'homme  enfant  eut  l'instinct  de  semer 
Le  blé  dans  le  sillon,  pour  l'y  faire  germer; 
Le  jour,  où,  sur  le  tronc  de  quelque  arbre  sauvage. 
Il  essaya  les  mers,  en  longeant  le  rivage, 

80. 


234  REVUE  BE  F*  RI  S. 

Croyait-il  que  son  bras,  faible  comme  un  roseau, 
Parviendrait  à  dompter  le  feu,  la  terre  et  l'eau? 
Prévoyait-il  le  temps,  où  l'industrie  humaine 
Aurait  tout  l'univers  pour  son  vaste  domaine  ; 
Maîtresse  de  la  terre  et  des  flots  écuraants, 
Recevrait  le  tribut  de  tous  les  éléments, 
Et  ferait  un  trésor  de  la  moindre  parcelle 
Que  dans  ses  flancs  profonds  la  nature  recèle  ? 


II. 


Eh  bien  !  il  est  venu,  cet  âge  glorieux  ! 

L'homme,  faible  et  petit  en  présence  des  deux, 

Et  devant  l'immortelle  et  puissante  nature, 

Oui,  l'homme,  cette  frêle  et  pâle  créature 

Qui  toujours  souffre  et  pleure,  et  meurt  à  chaque  instant, 

L'homme  règne  ;  et,  du  haut  de  son  trône,  il  étend 

Sans  limite,  à  son  gré,  son  souverain  empire 

Sur  la  matière  inerte  et  sur  ce  qui  respire. 

Et,  Dieu  l'ayant  doué  du  souffle  inspirateur, 

Il  prolonge  ses  jours  en  de  fécondes  veilles  ; 

Sublime  audacieux,  il  s'est  fait  créateur,- 

Son  esprit  et  son  bras  enfantent  des  merveilles  ! 


m. 


Une  céleste  ardeur  fermente  dans  son  sein, 

Qui  le  force  sans  trêve  à  remplir  son  dessein, 

A  chercher  une  fin  aux  œuvres  commencées, 

Sans  regret  des  sueurs  qu'il  a  déjà  versées  ; 

Cependant  il  sait  bien  que  peut-être  il  mourra 

Courbé  sur  son  travail  qu'un  autre  achèvera  ! 

Car  est-il  jamais  sûr  de  terminer  un  rêve, 

Ou  de  voir  se  coucher  le  soleil  qui  se  lève  ? 

Hélas  !  l'homme  est  semblable  au  malheureux  rameur 

Qui  pousse  le  vaisseau  vers  la  rive  annoncée, 

Nuit  et  jour,  sans  repos,  et,  dans  la  traversée, 

Tendant  ses  bras  au  port,  l'œil  au  ciel,  tombe  et  meurt  ! 


REVUE  DE  P\KIS,  235 


IV. 


Tout  homme  n'est  qu'un  point  dans  le  temps  et  l'espace, 

Et  le  plus  grand  de  tous  est  une  ombre  qui  passe  j 

Mais  l'humanité  reste,  et  poursuit  le  chemin 

Que  lui  trace  d'en  haut  une  invisible  main. 

Ah  !  pourquoi  donc  vouloir  hâter  ses  destinées, 

Par  ces  moyens  sanglants  de  luttes  acharnées, 

De  glaives  altérés  et  de  canons  grondants, 

De  guerres  au  dehors,  d'échafauds  au  dedans  ? 

Elle  marche  son  pas  sous  la  main  qui  la  guide, 

Car  elle  ne  fut  point,  de  toute  éternité, 

Comme  un  globe  qui  roule  au  hasard  dans  le  vide  ; 

L'homme  est  libre,  mais  Dieu  mène  l'humanité  ! 


V. 


Ah  !  puisque  le  hasard  n'est  rien  qu'un  mot  sonore  ; 
Que,  de  l'aurore  au  soir,  et  du  soir  à  l'aurore, 
Rien,  non,  rien  ici-bas  ne  s'accomplit  en  vain  ; 
Et,  puisque  tout  se  meut  sous  le  souffle  divin, 
C'est  une  impiété  de  s'obstiner  à  croire 
Que  l'avenir  sera  toujours  comme  l'histoire, 
Et  que  cet  univers,  jouet  d'un  dieu  brutal, 
Tourne  éternellement  dans  un  cercle  fatal. 
Loin  de  nous  agiter  dans  le  fond  d'un  abîme, 
Nous  marchons  vers  un  but  immense  et  radieux  ; 
N'avons-nous  pas  reçu  la  mission  sublime 
De  rattacher  la  terre  à  la  voûte  des  cieux  ? 


VI. 


Or,  la  loi  du  Progrès  est  la  loi  souveraine 
Qui,  vers  le  but  divin,  sans  cesse  nous  entraîne; 
Sans  elle,  à  tout  jamais,  sous  un  ciel  irrité, 
Nous  tous,  pâles  Caïns,  maudits  dès  l'origine, 
Nous  n'aurions  pu  cueillir  que  la  ronce  et  l'épine  ; 
Mais  par  elle,  6  bonheur  !  l'homme  déshérilé 


236  REVUE  DE  PARIS. 

Doit,  rayon  par  rayon,  ressaisir  la  lumière, 

Et,  lambeau  par  lambeau,  cette  splendeur  première 

Dont,  au  jour  de  la  faute,  il  se  vit  dépouillé. 

Le  progrès  est  le  saint  et  l'unique  baptême 

Qui  doit  nous  relever  de  l'antique  anathème, 

Et  rendre  son  éclat  à  notre  front  souillé  ! 


VII. 


Oui,  j'en  porte  en  mon  cœur  la  croyance  profonde, 

Il  doit,  avec  le  temps,  éclore  un  nouveau  monde 

Où  régnera  la  loi  du  Dieu  crucifié  ! 

On  méprisera  l'or  comme  une  chose  vile, 

Et  l'on  écrasera  la  tête  du  reptile, 

De  l'égoïsme  impur  qu'on  a  déifié. 

Le  travail  deviendra  comme  une  source  pure 

Où  tous,  grands  et  petits,  laveront  leur  souillure  ; 

Tout  travail  sera  saint  et  civilisateur, 

Celui  de  l'ouvrier  comme  celui  du  prêtre  ; 

Et  l'art,  alors  aussi,  sera  ce  qu'il  doit  être  : 

Une  leçon  pour  l'homme,  un  hymne  au  créateur  ! 

Paulitî  Limayrac 


ŒUVRES  INÉDITES  D'ABÉLARD, 


AVEC  UNE   INTRODUCTION   PAR   M.    COUSIN. 


On  connaît  le  mépris  des  penseurs  du  siècle  dernier  pour  le 
passé,  et  spécialement  pour  le  moyen-âge  et  la  scholastique.  Le 
génie  historique,  qui  parait  être  le  génie  même  de  notre  époque, 
a  rendu  pleine  justice  à  tous  les  temps.  Il  y  a  de  l'or  dans  le 
fumier  de  la  scholastique,  avait  dit  Leibnitz.  Ce  mot  heureux  a 
trouvé  depuis  bien  des  échos,  mais  personne  jusqu'ici  n'avait  eu 
le  courage  de  fouiller  dans  ce  fumier  et  de  dégager  les  parcelles 
de  l'or  qu'il  cachait,  pour  les  faire  briller  à  tous  les  yeux. 
C'était  là  une  tâche  ingrate,  mais  tout-à-fait  neuve  à  remplir  : 
en  s'en  chargeant,  M.  Cousin  a  bien  mérité  de  la  philosophie  et 
aussi  de  la  France,  qui  fut  le  berceau  de  la  scholastique. 

Habitué  à  vivre  dans  le  commerce  des  plus  beaux  génies  de  la 
science  ancienne  et  moderne,  à  méditer  et  à  juger  les  hautes 
pensées  conçues  par  l'inspiration  d'un  Platon,  la  réflexion  d'un 
Aristote,  l'enthousiasme  d'un  Proclus,  l'audace  d'un  Descartes 
et  l'immense  intelligence  d'un  Leibnitz,  l'illustre  historien  ne 
dut  pas,  sans  quelque  dégoût,  s'enfoncer  dans  cet  aride  désert, 
où  l'oreille,  encore  toute  émue  des  voix  harmonieuses  de  l'anti- 
quité, n'entend  plus  que  les  rudes  accents  de  la  dialectique  du 
moyen  âge.  Mais  il  s'agissait  de  combler  une  grande  lacune  et 
de  retrouver  l'anneau  qui  rattache  la  scholastique  à  la  noble 
philosophie  de  l'antiquité;  pour  obtenir  ce  résultat, M.  Cousin 
a  surmonté  toutes  les  répugnances  et  toutes  les  difficultés  ;  il 
s'est  pénétré  de  l'esprit  du  moyen  âge  et  s'est  fait  scholastique, 
sans  cesser  d'être  ce  qu'il  fut  toujours,  élevé  dans  sa  pensée,  chi- 
quent dans  son  langage. 


2"8  REVUE  DE  P-VRIS. 

L'introduction  à  la  philosophie  scholastique  n'est  pas  un  frag- 
ment isolé  qui  aurait  échappé  comme  par  hasard  à  la  plume 
capricieuse  de  l'auteur  ;  elle  se  lie  intimement  à  ses  travaux,  et 
fait  partie  d'un  vaste  système  d'études  historiques.  Sa  grande, 
on  pourrait  dire  son  unique  pensée,  en  posant  le  pied  dans  la 
carrière  philosophique,  fut  de  ruiner  la  philosophie  de  la  sensa- 
tion déjà  ébranlée,  et,  en  réponse  aux  exigences  de  la  foi  nou- 
velle, d'élever  sur  les  débris  de  l'ancien  dogmatisme,  un  sys- 
tème vraiment  éclectique,  qui,  loin  de  détruire  les  systèmes 
précédents,  les  accepte  en  rejetant  leurs  tendances  exclusives  et  er- 
ronées, et  les  convertit  en  sa  propre  substance.  C'est  dans  ce 
but  qu'il  fit  un  premier  appel  aux  lumières  de  la  conscience  et 
alla  chercher  dans  les  profondeurs  de  la  psychologie  le  principe 
et  la  base  même  de  sa  doctrine;  c'est  aussi  dans  ce  but  qu'il 
scruta  toute  l'histoire  de  la  pensée  humaine,  depuis  le  mysti- 
cisme indien  jusqu'à  l'idéalisme  germanique.  Il  ne  se  contenta 
point  de  jeter  un  coup  d'oeil  sur  l'ensemble  des  systèmes  philo- 
sophiques et  d'en  résumer  les  généralités  dans  le  tableau  le  plus 
éloquent  que  l'improvisation  ait  jamais  retracé;  il  en  détacha 
de  nombreuses  parties  qu'il  travailla  spécialement  et  sur  les- 
quelles il  répandit  de  vives  lumières.  On  sait  avec  quel  art,  re- 
montant aux  origines  de  la  philosophie  grecque,  il  reconstruisit 
sur  la  base  d'une  érudition  ingénieuse,  toute  la  doctrine  del'école 
éléatique  ;  avec  quelle  pureté  et  quelle  éloquence  il  traduisit  et 
interpréta  Platon.  Aristote  vient  d'attirer  sa  curieuse  attention, 
et  nous  sommes  sûrs  qu'une  fois  entré  dans  le  sanctuaire  de  la 
pensée  péripatéticienne,  il  n'en  sortira  qu'en  emportant  son  se- 
cret. Il  a  payé  aussi  un  tribut  suffisant  à  l'école  d'Alexandrie  en 
publiant  les  manuscrits  inédits  de  Proclus  avec  une  introduction 
qui  résume  son  système.  Enfin  son  édition  de  Descartes,  son  édi- 
tion des  œuvres  posthumes  de  Maine  de  Biran,  ses  brillantes  et 
profondes  leçons  sur  Locke,  Condillac,  Reid  et  Kant,  ont  ac- 
quitté sa  dette  envers  la  philosophie  moderne.  La  scholastique 
seule  réclamait.  Comme  toute  époque  philosophique  complète, 
elle  est  le  développement  progessif  d'une  haute  pensée;  elle  a 
donc  un  point  de  départ,  un  milieu  et  un  terme.  L'histoire  des 
progrès  et  du  dénouement  du  drame  scholastique  est  facile  ;  il 
n'y  a  qu'à  l'extraire  des  monuments  que  nous  ont  laissés  les 
philosophes  des  xme  et  xiv*  siècles.  Mais  l'origine  de  ce  grand 


RLML  Dfc  TARIS.  239 

mouvement  est  restée  ensevelie  dans  la  nuit  des  temps  anté- 
rieurs. La  philosophie  française,  insouciante  du  passé,  ne  trouva 
pas  le  plus  petit  loisir  pour  déchirer  le  voile  qui  couvrait  son 
berceau.  Chose  singulière  !  l'érudition  allemande,  si  passionnée 
pour  le  moyen  âge,  passe  légèrement  sur  la  première  époque  de 
la  scholaslique,  et  c'est  à  peine  si  ses  historiens  les  plus  profonds 
balbutièrent  sur  ses  origines  quelques  mots  vagues  et  sans  por- 
tée. Ce  long  silence  a  été  enfin  interrompu  par  la  publication 
de  M.  Cousin. 

Tenneman,  le  plus  complet  des  historiens  de  la  philosophie, 
se  borne  à  dire  que  la  scholastique  est  née  d'une  phrase  de 
Porphyre  contenue  dans  un  commentaire  de  Boèce.  Maisd'abord 
quel  est  le  vrai  sens  de  cette  phrase  et  quelle  est  la  valeur  du 
problème  qu'elle  renferme?  Il  y  avait  à  montrer  que  la  question 
des  universaux  n'est  pas  une  question  de  mots,  et  que  la  lon- 
gue querelle  du  réalisme  et  du  nominalisme  ne  se  réduit  pas  à 
une  pure  logomachie.  On  avait  bien  soupçonné  quelque  chose 
de  cela,  mais  personne  avant  M.  Cousin  n'avait  démontré  que 
le  problème  des  universaux  est  le  problème  philosophique  par 
excellence,  et  que  le  réalisme  aussi  bien  que  le  nominalisme  re- 
posent sur  deux  ordres  de  vérités  toujours  anciennes  et  toujours 
nouvelles.  En  outre  comment  celte  phrase  de  Porphyre  engen- 
dra-t-elle  la  scholastique  ?  Par  quel  travail  sourd,  par  quel  pro- 
grès insensible,  la  question  des  universaux  mûrit-elle  avant  de 
se  produire  au  grand  jour  sous  les  auspices  de  Roscelin,  de 
Guillaume  de  Champeaux,  de  Pierre  Abélard  ?  Quels  furent  les 
précurseurs  de  ces  grands  noms  ?  On  sait  que  Roscelin  éleva  le 
drapeau  du  nominalisme  j  mais  comment  essaya-t-il  de  le  sou- 
tenir? On  sait  également  que  Guillaume  défendit  d'abord  le  réa- 
lisme à  outrance,  puis  qu'il  céda,  et  qu'il  modifia  ses  idées  sous  le 
feu  de  la  polémique  d'Abélard;  mais  par  quelles  armes  se  défendit- 
il  et  quelles  furent  ses  concessions?  L'histoire  n'avait  retenu  jus- 
qu'ici de  tous  ces  débats  qu'une  phrase,  et  encore  une  phrase 
qui  a  le  malheur  d'être  inintelligible.  On  sait  enfin  les  aventures 
d'Abélard,  ses  audacieuses  doctrines  en  théologie,  ses  triomphes 
dans  la  dialectique;  mais  quels  étaient  ses  arguments  dans  cette 
polémique  où  i!  brille  d'un  si  grand  éclat?  $ud  fui  ce  système 
mixte  qui  rallia  pour  longtemps  la  grande  majorité  des  esprits 
et  dont  il  n'est  resté  que  le  nom?  Quelle  fut  aussi  ta  méthode 


240  REVUE  DE  PARIS. 

dans  les  matières  théologiques,  cette  méthode  si  féconde  en  in- 
novations ?  Voilà  autant  de  problèmes  que  résout  pour  la  pre- 
mière fois  le  mémoire  de  M.  Cousin. 

Ce  n'est  pas  tout  encore.  Si  la  scholastique,  ainsi  que  le  mon- 
tre Tailleur,  ne  s'est  point  consumée  en  discussions  verbales,  si 
elle  a  au  contraire  agité  le  plus  grand  problème  qui  puisse  oc- 
cuper la  pensée  humaine,  elle  a  dû,  tour  à  tour  réaliste  etno- 
minaliste,  agir  sur  le  christianisme  dans  un  sens  ou  dans  l'au^ 
tre.  On  croit  généralement  que  les  luttes  scholastiques  ne 
dépassèrent  pas  l'humble  enceinte  des  écoles  ;  il  n'en  est  rien  ; 
l'auteur  de  ce  mémoire  montre  clairement  qu'elles  retentirent 
dans  l'église  et  jusque  dans  l'état.  C'est  là  le  dernier  résultat  de 
son  travail. 

Sur  tous  ces  problèmes  l'histoire  avait  gardé  le  silence,  et  à 
vrai  dire,  à  moins  de  s'engager  dans  de  vaines  hypothèses,  il 
lui  était  difficile  de  le  rompre,  en  l'absence  complète  de  don- 
nées posilives.  Aussi  le  premier  soin  de  l'auteur  fut  de  remon- 
ter aux  sources  originales  et  de  s'adresser  aux  manuscrits. 

A  force  de  recherches,  il  retrouva  à  la  Bibliothèque  d'Avran- 
ches  un  manuscrit  sur  lequel  l'érudition  ne  comptait  plus,  le 
aie  et  non,  qui  l'initia  à  lamélhode  théologique  d'Abélard;  puis, 
à  la  Bibliothèque  royale  de  Paris,  il  découvrit  trois  manuscrits 
inédits  qui  ont  trait  à  la  dialectique,  1°  un  manuscrit  du  fonds 
du  Roi.  2°  un  manuscrit  du  fonds  de  Saint-Germain,  5°  un  ma- 
nuscrit du  fonds  de  Saint-Victor. 

Certainement  il  aurait  fait  preuve  de  beaucoup  d'esprit,  si  sur 
quelques  documents  incomplets  ,  il  eût ,  à  force  d'art  et  de  sub- 
tilité, essayé  de  combler  les  lacunes  qu'avaient  laissées  avant 
lui  tant  d'historiens.  Mais  il  est  dans  ses  habitudes  de  subordon- 
ner l'esprit  à  la  science  ;  il  n'aime  pas  ces  tours  de  force  par 
lesquels  on  parvient  à  construire,  selon  l'expression  triviale  , 
tout  un  système  sur  la  pointe  d'une  aiguille.  Il  n'a  jamais  rien 
édifié  qu'il  ne  se  soit  assuré  d'avance  d'une  base  large  et  solide. 
En  philosophie,  comme  en  histoire,  c'est  sur  des  faits  qu'il  a 
fondé  toutes  ses  solutions,  interrogeant  sans  cesse  ici  l'observa- 
tion psychologique,  là  l'érudition.  C'est  là  son  premier  mérite; 
c'est  ce  qui  donne  à  tous  ses  travaux,  à  ses  livres  comme  à  ses 
leçons  ,  un  caractère  éminemment  positif.  Mais  si  l'auteur  s'ap- 
puie sur  les  faits,  s'il  s'y  attache  avec  complaisance,  c'est  pour 


REVUE  DE  PARIS.  24 1 

les  constater  et  non  pour  s'y  arrêter  définitivement  ;  les  faits  a 
ses  yeux  sont  la  rtiatière  de  toute  science  ,  mais  non  la  science 
elle-même;  aussi  a-t-il  coutume  de  demander  aux  faits  tout  ce 
qu'ils  contiennent,  et  employant  tour  à  tour,  selon  la  nature 
des  questions,  le  raisonnement,  l'induction,  l'analogie,  la  cri- 
tique, il  en  épuise  les  conséquences.  Voilà  un  second  mérite 
non  moins  précieux.  Positif  et  complet .  tel  est  le  double  carac- 
tère qui  marque  les  travaux  de  l'auteur  et  particulièrement  le 
mémoire  que  nous  allons  examiner. 

Quelle  fut  l'origine  de  la  scholastique  ?  Écoulons  M.  Cousin  : 
«  Boècepeut  être  considéré  au  moyen-âge  comme  le  lien  entre  le 
passé  et  les  temps  nouveaux.  Chrétien  et  latin,  il  traduisit  de  la 
philosophie  grecque  et  païenne  ce  qui  pouvait  servir  à  polir  cl 
à  façonner  un  peu  la  rude  enfance  du  christianisme  barbare,  re- 
marquez que  la  grammaire  et  la  logique  péripatéticienne  conve- 
naient admirablement  à  cette  éducation,  car  YOrganum  n'est  pas 
plus  païen  que  chrétien  :  il  formait  l'esprit  sans  compromettre  la 
foi.  Aussi  l'étude  de  Boèce  devint-elle  aisément  universelle,  et 
elle  futlongtemps  utile  pour  aiguiser,  assouplir,  fortifier  la  pen- 
sée, et  lui  imprimer  l'habitude  de  la  rigueur  et  delà  précision; 
mais  tombant  uniquement  sur  la  forme,  elle  eût  fini,  trop  pro- 
longée, par  épuiser  l'esprit  humain  en  le  retenant  dans  une 
dialectique  aride  ,  sans  fond  et  sans  but.  Heureusement,  dus  le 
début  de  VOrgatium,  dans  l'introduction  de  Porphyre,  se  ren- 
contrait une  phrase  d'un  tout  autre  caractère  ,  une  phrase  qui 
n'était  plus  seulement  logique  et  grammaticale  .  et  qui,  au  lieu 
d'imposer  une  théorie  .  présentait  un  problème  avec  l'alterna- 
tive de  deux  solutions  opposées,  entre  lesquelles  on  ne  pouvait 
choisir  sans  compromettre  sa  loyauté  envers  Porphyre  qui  po- 
sait le  problème  et  ne  le  résolvait  pas.  ni  envers  Arislote  qui  ne 
l'abordait  pas  directement,  ni  même  envers  Boèce  qui  n'a  pas 
Pair  d'y  attacher  une  grande  importance.  Plusieurs  siècles  de 
commentaires  et  de  gloses  passèrent  sur  ce  problème  sans  en  aper- 
cevoir la  portée;  on  ne  l'entrevit  guère  qu'au  milieu  du  xi«  siècle. 
Mais  à  peine  livré  à  l'examen,  les  deux  solutions  contraires  qu'il 
présentait  se  partagèrent  les  esprits-,  et  bientôt  agitéentous  sens 
et  fécondé  à  la  fois  par  la  témérité  et  par  la  sagesse,  il  en  sortit, 
à  la  fin  du  xic  siècle  et  surtout  au  commencementdu  xir.  la  phi- 
losophie seholastique  dans  toute  son  originalité  et  sa  grandeur.  » 
1  21 


242  REVUE  DE  PARIS. 

Voici  la  phrase  de  Porphyre  :  «  Je  ne  rechercherai  poinl  si  les 
genres  el  les  espèces  existent  par  eux-mêmes  ou  seulement  dans 
l'intelligence,  ni,  dans  le  cas  où  ils  existeraient  par  eux-mêmes  , 
s'ils  sont  corporels  ou  incorporels,  ni  s'ils  existent  séparés  ôvs 
objets  sensibles  ou  dans  ces  objets  mêmes  el  en  en  faisant 
partie.  » 

La  question  des  universaux,  que  Porphyre  pose  avec  tant  de 
précision,  avait  déjà  occupé  les  plus  beaux  génies  de  l'antiquité. 
Platon,  dans  sa  théorie  des  idées  ,  avait  affirmé  la  réalité  des 
genres,  mais  en  même  temps  il  en  avait  fait,  au  moins  en  appa- 
rence, des  êlres  à  part  et  absolument  en  dehors  des  choses  in- 
dividuelles; je  dis  en  apparence,  car  je  soupçonne  fort  avec,  le 
savant  traducteur  des  diaiogues.  que  Platon  n'avait  attribué 
aux  idées  une  nature  substantielle  qu'au  sein  de  l'intelligence 
divine.  Aristole  aussi  avait  reconnu  la  réalité  (fès  genres  et 
des  espèces,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  mais  seulement  dans  les 
individus.  11  n'en  fît  pas  moins  une  guerre  très-vive  à  son 
maître,  l'accusant  d'avoir  réalisé  des  abstractions.  Les  philoso- 
phes alexandrins  reproduisirent  dans  les  mêmes  termes  le  pro- 
blème el  la  solution  de  ces  deux  grands  hommes.  La  question  se 
couvrit  d'un  nuage  sous  le  souffle  grossier  de  la  scholastique. 
Sans  doute  les  plus  profonds  penseurs  du  moyen-âge  ne  discu- 
tèrent point  pendant  quatre  siècles  sur  des  mots;  la  question  qu'ils 
agitèrent  était  grave,  mais  ils  la  résolurent  sans  en  comprendre 
toute  la  portée. 

»  Ce  n'est  paslà,  dit  M.  Cousin,  une  querelle  de  détail,  c'est  le 
problème  même  de  la  philosophie.  Les  expressions  de  ce  pro- 
blème varient  suivant  les  diverses  époques  de  la  philosophie 
et  de  la  civilisation.  Les  données  en  sont  plus  ou  moins  nette- 
ment posées,  les  conséquences  plus  ou  moins  rigoureusement 
développées  ;  mais  le  problème  est  toujours  celui  qui,  à  toutes  les 
époques,  tourmente  et  féconde  l'esprit  humain,  et  par  les  diver- 
ses solutions  qu'il  soulève  engendre  toutes  les  écoles.  Il  se  teint 
en  quelquesorle  de  toutes  les  couleurs  du  temps  où  il  se  déve- 
loppe; mais  partout  il  est  le  fond  duquel  partent  ou  auquel  abou- 
tissent les  recherches  philosophiques.  11  a  Pair  de  n'être  guère 
qu'un  problème  de  psychologie  et  de  logique,  et,  en  réalité  ,  il 
domine  toutes  les  parties  de  la  philosophie;  car  il  n'y  a  pas  une 
seule  question  qui,  dans  son  sein,  ne  contienne  celle-ci  :  Tout 


REVIT.   DK  PARIS.  24:» 

cela  n'esl-il  qu'une  combinaison  de  noire  esprit,  faite  par  nous, 
à  notre  usage,  ou  tout  cela  a-t-il  en  effet  son  fondement  dans  la 
nature  ùas  choses?  » 

Comme  ce  problème  domine  la  scholaslique  et  la  philosophie 
entière  ,  nous  croyons  utile  d'y  insister,  et  de  reprendre  les  cho- 
ses d'un  peu  haut . 

Toute  idée  a  un  objet  :  mais  l'objet  de  l'idée  a-t-il  toujours 
une  réalité  indépendante  de  l'esprit,  et  pour  parler  en  termes 
de  l'école,  une  réalité? 

Nos  idées  sont  individuelles  ou  générales.  Le  problème  de  la 
réalité  objective  des  connaissances  humaines  se  résout  donc  en 
deux  questions,  à  savoir  :  question  de  la  réalité  objective  des 
idées  individuelles  ;  question  de  la  réalité  objective  ùca  idées  gé- 
nérales.Chacune  de  ces  questions  se  subdivise  encore  en  une  série 
de  questions  particulières.  La  solution  de  chacune  d'elles  fournit 
matière  à  un  système  particulier,  et  c'est  l'ensemble  de  ces  sys- 
tèmes qui  constitue  l'histoire  de  la  philosophie  ;  je  dirai  plus  , 
1  histoire  delà  pensée  humaine  tout  entière. Nous  nous  bornerons 
à  une  rapide  indication. 

Première  série  de  questions.—  Les  objets  des  idées  indivi- 
duelles existent-ils  indépendamment  de  l'acte  de  l'esprit  qui  les 
perçoit?  On  peut  l'affirmer  en  toute  sécurité  avec  le  sens  com- 
mun. Fort  bien  5  mais  sien  même  temps  on  veut  soutenir  que 
tous  les  objets  des  idées  générales  ne  sont  que  des  abstractions 
de  l'esprit,  ce  principe  une  fois  posé,  voici les  conséquences  que 
la  logique  et  l'histoire  ne  manquent  jamais  d'en  tirer.  Les  idées 
générales  n'ont  aucune  réalité  objective,  et  il  n'y  a  au  monde 
que  des  individus  ;  donc  il  faut  reléguer  parmi  les  chimères  de  la 
pensée,  d'abord  les  genres  et  les  espèces,  puis  les  lois  et  les  prin- 
cipes de  toute  sorte,  le  plan  de  l'univers,  l'ordre  qui  en  résulte  , 
Dieu  lui-même. En  effet  la  raison, quels  que  soient  ses  efforts  et  ses 
inspirations,  ne  voit  point  Dieu  face  a  face  j  elle  ne  l'aperçoit 
qu'à  travers  un  double  reflet,  la  conscience  et  le  monde.  La 
conscience  révèle  Dieu  à  l'homme  par  les  idées  ou  conceptions 
nécessaires  qui  font  précisément  partie  de  tout  cet  ordre  de 
connaissances  que  l'on  affirme  être  sans  objet,  et  que  l'on  ré- 
duit à  de  pures  fictions  de  l'esprit.  Qu'on  y  pense  :  arracher  de 
la  conscience  ces   idées  générales,   ou  leur  refuser  toute  vertu 


f>44  REVUE  DE  PARIS. 

objective,  ce  qui  revient  au  même,  c'est  enlever  à  la  pensée  les 
ailes  qui  la  portent  jusqu'au  pied  du  trône  de  l'Éternel.  Le 
monde  aussi  révèle  Dieu  à  l'homme  par  le  magnifique  symbole 
du  bien,  du  beau,  de  Tordre,  qui  éclate  dans  l'univers;  mais  le 
monde,  tel  qu'on  vient  de  nous  le  faire,  le  monde  réduit  à  un 
pêle-mêle  d'individus  sans  classes,  à  un  chaos  de  phénomènes 
sans  lois,  à  une  confusion  d'événements  sans  idées,  n'est  plus 
qu'une  variété  sans  unité,  une  œuvre  sans  plan,  un  monde  sans 
Dieu. 

Voici  encore  d'autres  conséquences  du  même  principe.  Si  les 
individus  seuls  existent,  le  bien  absolu, le  bien  général,  l'ordre, 
sont  dépures  abstractions.  L'égalité  et  la  fraternité  delà  grande 
famille  humaine  sont  aussi  des  mots.  Donc,  agir  en  vue  de  tout 
cela,  c'est  agir  dans  un  but  chimérique.  Le  dévouement  n'a  plus 
de  hase,  la  sympathie  plus  de  fondement;  l'un  et  l'autre  devien- 
nent absurdes  et  illusoires.  Sur  quoi,  en  effet,  essaie-t-on  d'éta- 
blir la  légitimité  du  sacrifice?  Sur  ce  que  le  tout  est  supérieur 
à  la  partie,  l'ensemble  aux  éléments,  le  genre  à  l'individu,  l'hu- 
manité à  l'homme,  et  que  dès  lors  les  éléments  individuels  de 
l'humanité  ont  leur  centre,  leur  but  et  leur  loi  dans  le  genre 
humain  tout  entier.  Mais  comment  la  réalité  aurait-elle  pour 
but.  pour  centre  et  pour  loi  l'abstraction,  c'est-à-dire  le  néant? 
L'homme  sage  cherchera  autre  part  que  dans  le  pays  des  ab- 
stractions la  règle  de  sa  conduite;  il  la  cherchera  dans  la  réalité 
même,  c'est-à-dire  dans  l'individualité;  et,  comme  toutes  les 
individualités  se  valent,  il  ne  dévouera  son  individualité  à  aucune 
autre,  et  ne  s'imposera  pas  d'autre  règle  de  conduite  que  le  soin 
de  sa  propre  conservation.  C'est  dire  assez  qu'il  professera  et 
pratiquera  l'égoïsme.  Transportez  le  même  principe  en  politi- 
que, s'il  n'existe  que  des  individus,  la  patrie  est  un  mot  aussi 
bien  que  l'humanité.  Il  n'y  a  de  réel  que  les  intérêts  des  indivi- 
dus; de  là  l'individualisme  le  plus  complet.  L'individualisme 
engendre  l'anarchie,  et  par  contre-coup,  le  despotisme. 

Ainsi  athéisme,  égoïsme,  individualisme,  telles  sont  les  con- 
séquences du  principe  qui  ne  reconnaît  que  la  réalité  des  indi- 
vidus ;  ce  principe  et  ces  conséquences  forment  un  système  très- 
célèbre  dans  l'histoire  de  la  philosophie,  sous  le  nom  d'empi- 
risme. L'empirisme  est-il  absolu  dans  son  principe  et  dans  ses 
conséquences  ?  Il  nie  la  réalité  des  genres  et  des  espèces,  et  ac- 


REVUE  DE  PAP.IS.  9|5 

cepte  franchement  fout  ce  que  la  logique  déduit  de  cette  néga- 
tion. Se  conlenle-l-il  de  poser  le  principe,  sans  en  tirer  toutes 
les  conséquences?  de  là  un  empirisme  timide,  connu,  au 
moyen-âge,  sous  le  nom  de  nominalisme.  A  cette  époque,  l'em- 
pirisme, comme  toute  doctrine  philosophique,  ne  pouvait  par- 
venir à  ses  conséquences  extrêmes,  enchaîné  qu'il  était  dans  sa 
marche  par  le  dogme  chrétien  ;  il  nia  donc  la  réalité  des  genres 
et  des  espèces,  et  n'en  proclama  pas  moins  l'ordre  de  l'univers 
et  le  gouvernement  de  la  Providence.  On  pourrait  ainsi,  sans  niel- 
la réalité  du  genre,  poser  l'individu  comme  existant  à  part,  et 
entièrement  indépendant  du  genre;  dans  celle  hypothèse',  le 
genre,  ne  servant  plus  en  rien  à  l'explication  des  choses,  ne  tait 
qu'emharrasser  la  science.  Quant  aux  conséquences,  cet  empi- 
risme bâtard  les  retient,  mais  les  atténue.  Enfin  on  pourrait, 
tout  en  reconnaissant  que  les  genres  existent,  et  même  que  les 
individus  n'existent  point  sans  eux,  se  préoccuper  plus  particu- 
lièrement de  la  réalité  individuelle,  faire  de  l'individu  l'élément 
substantiel  des  choses,  et  du  genre  seulement  l'élément  acciden- 
tel. Dans  ce  cas,  on  ne  tombe  pas  précisément  dans  l'empirisme, 
mais  on  y  incline.  C'est  à  cette  doctrine  que  le  bon  sens  ramène 
ordinairement  la  philosophie,  quand  elle  a  reculé  devant  l'ahime 
ou  la  poussait  l'esprit  de  système. 

Deuxième  série  de  questions.  —  Les  objets  des  idées  géné- 
rales, à  savoir,  les  genres,  les  espèces,  les  lois,  existent-ils  indé- 
pendamment de  Pacte  de  l'esprit  qui  les  conçoit  ?  On  peut  l'affir- 
mer avec  raison,  mais  nier  en  même  temps  la  réalité  des  indi- 
vidus et  l'expliquer  par  une  illusion  des  sens.  Le  principe  posé. 
les  conséquences  suivantes  sont  infaillibles.  Celte  collection  de 
formes  et  de  phénomènes  individuels,  qu'on  appelle  le  monde 
sensible,  n'est  rien, ou  tout  au  plus  une  ombre,  qui  simule  l'exis- 
tence sans  la  posséder.  Les  idées  seules,  pour  parler  le  langage 
de  Plalon,  existent;  elles  n'existent  pas  dans  les  individus  que 
nous  venons  de  réduire  au  néant;  elles  n'existent  que  dans  leur 
principe,  qui  est  Dieu  même.  Dieu  seul  existe  retiré  dans  les 
profondeurs  de  son  essence  infinie,  immuable,  immobile,  indé- 
pendant à  la  fois  du  temps  et  de  l'espace.  Ainsi  négation  du 
inonde,  du  mouvement,  de  la  vie,  de  tout  ce  qui  atteste  la  va- 
riété et  l'individualité,  telle  est  la  première  conséquence  du  prin- 
cipe posé.  Poursuivons.  Sj  les  individus  n'existent  pas  ou  ne 

il. 


246  BEVUE  DE  PARIS. 

sont  que  des  ombres  d'existence,  qu'est-ce  que  la  vie  de  l'homme0 
Moins  que  rien,  l'effort  du  néant  qui  aspire  à  l'être,  un  mouve- 
ment imperceptible  auseindel'exisLence,  une  parcelle,  une  goutte 
d'eau  qui  tombe  dans  l'Océan,  un  grain  de  sable  qui  se  perd  dans 
l'immensité  du  désert.  Comment  donc  l'homme  pourrait-il  pren- 
dre sa  vie  au  sérieux  ?  Que  vaut  l'action,  le  travail,  la  pensée, 
le  bonheur,  et  tous  ces  petits  accidents  dont  nous  remplissons 
notre  existence?  Au  fond,  le  mouvement  diffère-t-il  assez  de 
l'inertie,  la  pensée  de  la  matière,  le  plaisir  de  la  douleur,  la  vie 
de  la  mort,  pour  qu'on  proclame  avec  bruit  et  solennité  la  supé- 
riorité de  l'un  sur  l'autre,  et  qu'on  érige  cette  supériorité  en 
règle  de  conduite  ?  Qu'est-ce  que  tout  cela,  vu  des  hauteurs  de 
l'infini?  Le  néant,  le  néant  qui  n'admet  pas  de  degrés,  et  dans 
l'abîme  duquel  tout  se  confond.  Ainsi  mépris  de  la  vie  et  de  tout 
ce  qui  en  est  le  symbole,  de  l'action,  du  travail,  de  la  pensée  ; 
indifférence  et  immobilité,  et  par  suite,  destruction  de  toute 
moralité,  voilà  la  conséquence  morale  du  système  qui  nie  la 
réalité  de  l'individu  en  philosophie.  En  politique,  même  résultat. 
L'individu  n'est  rien,  l'étal  est  tout;  devant  ses  intérêts  et  ses  droits 
s'effacent  les  droits  et  les  intérêt  individuels.  L'état  atout  droit 
et  tout  pouvoir  sur  l'individu  ;  il  s'empare  de  sa  vie  et  s'en  sert 
comme  il  lui  plait  ;  il  touche  à  ce  qu'il  a  de  plus  cher  et  de  plus 
intime;  il  dispose  de  sa  propriété,  de  ses  enfants,  de  toute  sa 
famille  ;  il  brise  ses  affections,  enchaîne  sa  pensée  et  sa  volonté. 
En  un  mot,  il  n'y  a  pas  d'individus  dans  une  société  ainsi  con- 
stituée, il  n'y  a  que  des  citoyens;  la  vie  privée  s'absorbe  tout 
entière  dans  la  vie  publique. 

A  ces  traits,  il  est  facile  de  reconnaître  l'idéalisme. 

On  peut,  comme  nous  l'avons  vu  à  l'égard  de  l'empirisme, 
modifier  l'idéalisme,  en  posant  le  principe,  sans  en  déduire  toutes 
les  conséquences  ;  c'est  ce  qu'a  fait  le  réalisme  au  moyen-âge; 
il  n'aurait  pu  être  conséquent  sans  aboutir  au  mysticisme,  et 
sans  renier  le  christianisme  lui-même  ;  l'autorité  religieuse  le 
surveilla  donc  et  le  contint.  On  peut  encore  adoucir  l'idéalisme, 
en  se  bornant  à  soutenir,  la  réalité  des  individus  étant  admise, 
ou  que  les  genres  existent  dans  une  entière  indépendance  des 
individus,  ou  bien  qu'ils  eu  sont  la  substance  même  et  le  prin- 
cipe d'existence.  De  là  deux  nouveaux  systèmes,  ou  plutôt  deux 
nuances  d'un  même  système,  qui  reproduisent,  mais  en  les  at- 


REVUE  HE  PARIS.  247 

ténuant  plus  ou  moins,  les  conséquences  métaphysiques,  mo- 
rales, politiques,  dont  j'ai  retracé  le  tableau. 

En  résumé,  la  vérité  philosophique  par  excellence,  la  vérité 
de  tous  les  âges  et  de  tous  les  lieux,  est  engagée  dans  le  pro- 
blème de  la  réalité  objective  de  nos  connaissances;  et,  pour 
parler  le  langage  de  la  scholastique,  dans  la  question  des  uni- 
versaux.  Deu*  solutions  opposées  peuvent  en  sorîir  et  en  sont 
sorties  réellement,  l'empirisme  et  l'idéalisme.  Reste  maintenant 
à  savoir  laquelle  est  vraie,  laquelle  est  fausse.  Or,  il  nous  est 
facile  de  conclure  que  toutes  deux  sont  fausses,  puisque  les 
conséquences  qu'elles  portent,  et  qu'elles  portent  légitimement, 
sont  absurdes  en  métaphysique,  funestes  en  morale,  et  en  poli- 
tique subversives  de  l'ordre  social  bien  entendu.  Mais  ce  qui 
n'est  pas  moins  évident,  c'est  qu'elles  renferment  toutes  deux 
une  certaine  part  de  vérité,  sans  quoi  leur  apparition  et  leur 
durée  perpétuelle  sur  le  théâtre  de  l'histoire  seraient  un  mystère 
inexplicable;  c'est  cette  part  de  vérité  qu'il  serait  important 
de  discerner  et  de  dégager,  pour  en  faire  la  base  d'une  doctrine 
supérieure  et  adéquate  à  la  réalité  tout  entière.  Nous  ne  quitte- 
rons point  la  question  des  uni  versa  ux  sans  l'essayer. 

L'individu  exisle-t-il  réellement  et  indépendamment  de  l'es- 
prit qui  le  perçoit?  Cela  est  incontestable.  L'esprit  ne  crée  pas 
l'objet  individuel  en  le  percevant;  car  l'esprit  ne  crée  jamais 
rien  dans  l'acte  de  la  connaissance  ;  il  reçoit,  il  réfléchit  la  vé- 
rité, et  rien  de  plus.  Ce  n'est  donc  point  parce  que  l'esprit 
perçoit  l'objet,  que  cet  objet  existe;  mais  c'est  parce  que  l'objet 
existe  que  l'esprit  le  perçoit.  Voilà  ce  qu'affirme  la  raison  uni- 
verselle. 

D'un  autre  côté,  les  objets  de  nos  idées  générales  existent-ils 
également  à  part  de  l'esprit  qui  généralise?  Cela  parait  plus 
douteux  au  premier  abord,  et  pourtant  il  suffit  d'un  instant  de 
réflexion  pour  dissiper  toute  incertitude  à  cet  égard.  (Jif est-ce. 
en  effet,  que  généraliser?  C'est  1°  s'attacher,  dans  {observation 
des  phénomènes  et  des  êtres  individuels,  aux  ressemblances,  en 
négligeant  les  différences  ;  :2°  abstraire  ces  ressemblances,  c'est- 
à-dire  les  détacher  des  différences  auxquelles  elles  coexistent 
dans  la  réalité.  En  procédant  ainsi,  l'esprit  fait  sans  doute  vio- 
lence à  la  réalité,  eu  ce  sens  qu'il  sépare  ce  qu'elfe  tient  étroite- 
ment uni;  mais  l'artifice  de  l'abstraction  ne  va  pas  jusqu'à  la 


2iS  REVUE  DE  PARIS. 

fiction,  jusqu'à  la  création  d'objets  imaginaires.  L'esprit,  même 
quand  il  abstrait,  ne  crée  pas  ces  ressemblances  dont  il  va  faire 
les  genres,  les  espèces,  les  lois,  les  idées  ;  il  les  trouve  dans  la 
nature  et  s'en  empare.  Ainsi,  ce  n'est  pas  non  plus  parce  que 
l'esprit  conçoit  le  général  en  toutes  choses  que  les  genres  exis- 
tent, c'est  parce  qu'ils  existent  que  l'esprit  les  conçoit. 

Maintenant  les  genres  existent-ils  indépendamment  des  indi- 
vidus et  réciproquement  ?  L'abstraction  ne  crée  rien,  avons- 
nous  dit,  mais  elle  déplace,  elle  sépare,  elle  brise  la  réalité  en 
ses  deux  éléments,  l'individuel  et  le  général.  Or,  chaque  élé- 
ment n'a  d'existence  et  de  vie  que  dans  l'union  et  par  l'union  ; 
les  détacher  l'un  de  l'autre,  c'est  les  faire  évanouir  en  abstrac- 
tions. Oui,  l'individu  existe,  mais  comme  élément  partiel  de  la 
réalité,  et  par  conséquent,  dans  le  genre  ;  oui,  le  genre  existe, 
mais  aussi  comme  élément  partiel  de  la  réalité,  et,  par  consé- 
quent, dans  l'individu  ;  le  genre  n'a  de  réalité  que  par  l'indi- 
vidu, et  l'individu  que  par  le  genre.  Pose-t-on  le  genre  comme 
existant  à  part  de  l'individu,  on  réalise  une  abstraction  ;  pose- 
t-on  l'individu  comme  existant  à  part  du  genre,  on  réalise  une 
autre  abstraction.  11  y  a  plus,  on  peut  sans  doute  comprendre 
jusqu'à  un  certain  point  le  genre  à  part  de  l'individu,  et  l'indi- 
vidu à  part  du  genre,  pourvu  qu'on  ne  les  considère  que  comme 
les  éléments  d'une  seule  et  même  réalité  ;  car  alors  ils  se  déter- 
minent et  se  définissent  mutuellement  par  le  fait  même  de  leur 
union  et  de  leur  opposition.  Mais  sous  celte  forme  abstraite, 
essayez  de  comprendre  chacun  d'eux  comme  une  réalité  com- 
plète; vous  ne  le  pourrez.  Le  genre  séparé  de  l'individu  devient 
un  je  ne  sais  quoi  sans  matière  et  sans  substance,  une  forme 
vide,  comme  diraient  les  scholastiques.  Or,  toute  réalité  im- 
plique une  substance,  matérielle  ou  autre.  L'individu  séparé  du 
genre  n'est  pas  plus  intelligible.  Il  n'est  susceptible  ni  de  défini- 
lion,  ni  de  représentation,  car  toute  définition  suppose  un 
genre  ou  une  espèce,  et  toute  représentation  une  forme  ;  il  n'a 
donc  ni  essence  ni  caractère  propre.  Est-ce  là  une  véritable  réa- 
lité ?  On  admet  sans  examen  et  comme  chose  évidente,  dans 
l'école  empirique,  que  l'individu  pris  à  part  est  encore  une  réa- 
lité, une  réalité  complète  et  palpable,  tandis  que  le  genre  pris 
également  à  part  ne  serait  plus  qu'une  abstraction.  Maison  ne 
remarque  pas  qu'on  est  ici  dupe  d'une  confusion  grossière. 


RUVLE  DE  f'AUlS.  249 

Quand  vous  citez  l'individu,  dirai-je  aux  empiriques,  comme 
une  réalité  complète  et  qui  se  suffît  a  elle-même,  vous  croyez 
ne  parler-que  de  l'individuel  pur;  eh  bien  !  il  n'en  est  rien  ;  c'est 
l'élément  individuel  et  l'élément  général  que  vous  confondez 
dans  une  même  réalité,  à  laquelle  vous  donnez  le  nom  très- 
inexact  de  réalité  individuelle.  Cela  est  tellement  vrai,  que  si 
vous  supprimez  par  la  pensée  l'élément  général,  vous  ne  pour- 
rez plus  comprendre  votre  prétendue  réalité  individuelle  ;  car, 
encore  une  fois,  la  réalité,  en  tant  que  réalité  entière,  n'est  pas 
plus  individuelle  que  générale:  elle  est  l'un  et  l'autre  à  la  fois. 

Vient  une  dernière  question  :  en  quel  rapport  sont  entre  eux 
le  genre  et  l'individu  ?  Selon  nous,  il  y  a  également  erreur  a 
faire  de  l'individuel  l'élément  essentiel  de  la  réalité,  et  à  réduire 
le  genre  à  un  pur  accident,  ou  à  faire  du  genre  l'élément  essen- 
tiel de  la  réalité  et  à  n'en  considérer  l'individu  que  comme  un 
élément  accidentel.  Le  genre  et  l'individu,  sans  jouer  le  même 
rôle  au  sein  de  la  réalité,  en  sont  les  deux  éléments  également 
essentiels,  également  intégrants.  Que  l'on  pose  le  genre  comme 
la  substance,  et  l'individu  comme  le  mode  de  la  réalité,  rien  de 
mieux.  Nous  aimons,  par  exemple,  qu'on  envisage  l'humanité 
comme  la  substance  dont  tous  les  êtres  humains  ne  sont 
que  des  modes  j  cette  conception  est  merveilleusement  fa- 
vorable à  l'ordre,  au  dénouement,  à  la  sympathie,  au  déve- 
loppement de  tous  les  nobles  intérêts  de  la  nature  humaine. 
Mais  il  faut  reconnaître  alors  que  la  substance  à  part  de  ses 
modes  est  une  abstraction  aussi  bien  que  le  mode  à  part  de  la 
substance. 

Le  résultat  définitif  de  notre  analyse  est  que  l'idéalisme 
et  l'empirisme  sont  deux  systèmes  vrais  et  faux  en  même 
temps,  vrais  par  ce  qu'ils  affirment,  faux  parce  qu'ils  nient;  la 
vérité  complète  est  donc  dans  un  vaste  et  profond  éclectisme 
qui  embrasse  tous  les  éléments  de  la  réalité,  qui  croit  aux  gen- 
res, aux  espèces,  aux  lois,  aux  idées,  comme  aux  êtres  et  aux 
phénomènes  individuels,  mais  qui  pense  qu'il  n'y  a  pas  de  genre 
sans  individus  ni  d'individus  sans  genre,  pas  de  loi  sans  phéno- 
mènes, ni  de  phénomènes  sans  loi,  pas  d'idées  sans  événements 
ni  d'événements  sans  idées,  pas  d'unité  sans  variété  ni  de 
variété  sans  unité,  enfin  pas  de  Dieu  sous  monde  ni  de  monde 
sans  Dieu. 


250  fïKVl  F.  Dfc  PUA». 

Quant  aux  conséquences  morales  et  politiques  d'une  telle  doc- 
trine, elles  ne  sont  pas  moins  conformes  au  sens  commun.  Par 
cela  même  qu'elle  croit  à  la  réalité  de  l'individu,  elle  prend  au 
sérieux  la  vie  individuelle;  mais  comme  elle  croit  aussi  à  la 
réalité  du  genre,  de  la  loi,  de  l'ordre  universel,  elle  n'exagère 
pas  l'importance  de  l'individualité  humaine  au  point  d'y  puiser 
la  règle  de  sa  conduite  ;  elle  recommande  le  dévouement,  mais 
non  le  m  éprisde  soi-même  ;  elle  n'immobilise  pas  l'individu  au 
sein  du  mouvement  universel  de  la  vie  de  l'humanité;  elle  lui 
prescrit  l'action,  mais  l'action  en  harmonie  avec  un  mouvement 
général.  En  politique,  l'éclectisme  proclame  les  droits  et  les  in- 
térêts des  individus  à  côté  des  droits  et  des  intérêts  de  l'état.  A  une 
égale  distance  de  l'individualisme  qui  sacrifie  l'étal  a  l'individu, 
la  vie  publique  à  la  vie  privée,  et  du  socialisme  qui  absorbe 
l'individu  dans  l'état,  la  vie  privée  dans  la  vie  publique,  il 
consacre  les  besoins,  les  affections,  les  instincts  qui  récla- 
ment l'un  et  l'autre  genre  de  vie,  et  reconnaît  que  la  na- 
ture humaine  ne  se  développe  complètement  ni  dans  le  tumulte 
du  forum,  ni  dans  le  silence  du  foyerdomestique.il  est  donc  le 
seul  système  qui  embrasse  tous  les  éléments  de  l'existence,  et 
comprend  la  vraie  destinée  et  le  vrai  bonheur  de  l'homme. 

Revenons  à  notre  point  de  départ  et  à  la  phrase  de  Por- 
phyre. Boèce  n'en  comprit  pas  le  véritable  sens,  et  il  est  difficile 
de  savoir  s'il  se  prononce  définitivement  pour  ou  contre  la  réa- 
lité des  genres.  On  trouve  dans  ses  livres  de  quoi  satisfaire  les 
partisans  de  l'une  et  de  l'autre  opinion.  Dans  un  premier  com- 
mentaire il  affirme  la  réalité,  non  pas  seulement  des  genres, 
mais  du  genre,  du  propre  et  de  l'accident,  et  tombe  ainsi  dans 
un  réalisme  extravagant;  puis  dans  un  second  commentaire,  il 
la  nie  en  s'appuyant  sur  Arislote.  Tour  à  tour  il  pense  avec 
Platon  que  les  genres  et  les  espèces  n'existent  pas  seulement 
dans  les  individus,  mais  aussi  en  eux-mêmes,  et  avec  Arislote 
qu'ils  n'ont  d'existence  réelle  que  dans  les  individus  et  ne  sont 
hors  de  là  que  des  abstractions  de  l'esprit.  Mais  Boèce  n'ac- 
corde qu'une  ligne  à  l'opinion  platonicienne,  tandis  qu'il  déve- 
loppe la  théorie  péripatéticienne  avec  étendue  et  quelque  clarté. 
Or.  il  ne  faut  pas  oublier  que  les  commentaires  de  Boèce  sont 
l'unique  base  et  le  seul  point  de  départ  de  la  scholastique  ;  il  sem- 
ble donc  qu'elle  eût  dû  primitivement  adopter  la  seule  doctrine 


REVUE  DL  PARIS.  S5J 

qui  lui  était  un  peu  connue,  et  incliner  ainsi  au  nominalisme. 
D'un  autre  côté,  dit  M.  Cousin,  «  Aristote  et  Boèce  avaient  un 
puissant  rival,  et  ce  rival  était  le  christianisme.  En  effet,  la  re- 
ligion chrétienne  est  une  religion  essentiellement  idéaliste,  qui 
porte  lame  et  l'esprit  au  culte  et  à  la  foi  de  l'invisible,  com- 
mande le  sacrifice  des  sens,  et  adore  le  verbe  incréé  comme  le 
fils  de  Dieu  et  Dieu  même.  Le  christianisme  est  né  et  s'est  formé 
sous  le  régne  de  la  doctrine  platonicienne  ;  les  pères  grecs  sont, 
en  général,  platoniciens,  et  saint  Augustin,  le  représentant  et 
l'oracle  de  l'église  latine,  saint  Augustin  est  enthousiaste  de 
Platon  et  tous  ses  écrits  respirent  et  répandent  l'idéalisme. 
L'esprit  chrétien  était  donc  pour  Platon,  et  toutes  les  habi- 
tudes d'école,  toute  l'éducation  savante  pour  Aristote.  Ainsi 
dans  la  scholastique,  en  apparence  tout  est  péripatéticien,  et 
la  méthode  et  le  langage,  car  on  n'avait  pas  d'autres  ouvrages 
que  ceux  d'Aiistote  ;  mais  en  réalité,  tout  est  platonicien,  et  on 
pourrait,  avec  une  parfaite  vérité,  définir  la  philosophie  du 
moyen-âge,  la  lutte  du  fond  chrétien  avec  une  forme  étrangère, 
que  le  fond  décompose  quelquefois  et  refait  à  son  usage,  et  qui, 
à  sort  tour,  réagit  souvent  sur  le  fond,  règle  son  développement, 
et  quelquefois  aussi  l'entrave  ou  l'égaré.» 

Voilà  le  berceau  de  la  scholastique  fixé.  M.  Cousin,  à  l'aide 
de  découvertes  inespérées,  dignes  de  la  patience  et  de  la  saga- 
cité bénédictine,  nous  montre  quelle  fut  sa  première  enfance 
depuis  Boèce  jusqu'à  Roscelin  ;  il  fait  voir  le  nominalisme,  né 
d'un  souvenir  péripatéticien,  se  conservant,  se  fortifiant  et  se 
développant  sous  l'humble  forme  de  la  glose  et  du  commentaire 
dans  Boèce,  dans  Raban-Maur  et  dans  un  autre  auteur  ano- 
nyme du  xe  siècle.  En  même  temps  d'authentiques  témoignages, 
tirés  des  manuscrits  inédits  de  la  bibliothèque  royale,  prou- 
vent qu'il  y  avait  à  cette  époque  des  commentateurs  plus  pla- 
toniciens, qui  n'admettaient  point  la  solution  équivoque  de 
Boèce,  et  qui  se  prononçaient  pour  la  réalité  des  genres.  Le 
réalisme  et  le  nominalisme  existaient  dans  ce  germe,  et  déjà 
ils  étaient  en  présence  ;  mais  il  y  avait  bien  du  vague  et  de  l'in- 
cohérence au  fond  de  ces  deux  opinions.  Boèce  nie  d'un  côté  ce 
qu'il  affirme  de  l'autre  ;  Raban-Maur  et  l'anonyme  tombent  dans 
la  même  contradiction.  La  raison  en  est  qu'avant  Roscelin  et 
Guillaume  de  Champcaux  un  ne  comprenait  pas  clairement  les 


2S2  REVUE  DE  PARIS. 

principes  qui  servent  de  base  au  nominalisme  ;  on  ne  faisait  que 
les  pressentir. 

Aussi,  bien  que  depuis  longtemps  le  germe  de  ces  deux  systè- 
mes fermentât  sourdement,  on  peut  dire  que  le  premier  nomi- 
nalisme fut  Roscelin,  comme  le  premier  réaliste  fut  Guillaume 
de  Champeaux. 

Roscelin,  laissant  à  ses  timides  prédécesseurs  les  distinctions 
et  les  restrictions,  formula  le  principe  et  les  conséquences  du 
nominalisme  avec  une  rigueur  parfaite,  qui  prouve  qu'il  était 
maifrede  son  idée.  Avant  la  publication  de  M.  Cousin,  on  ne 
connaissait  guère  de  Roscelin  que  le  nom  de  son  système.  Othon 
de  Freisingen  et  Jean  de  Salisbury  nous  avaient  appris  que  Ros- 
celin réduisait  les  genres  et  les  espèces  à  des  mots  :  on  savait 
de  plus,  d'après  la  lettre  d'Abélard  à  l'évêque  de  Paris,  et  d'après 
la  réfutation  de  saint  Anselme  contenue  dans  le  de  Ft'de  Tri- 
m'tatiêj  qu'il  confondait  dans  une  commune  proscription  les 
genres,  les  espèces,  les  parties,  tous  les  objets  de  nos  idées 
abstraites  et  générales.  Mais  comment  soutenait-il  cette  thèse  ? 
c'est  ce  que  nous  apprend,  pour  la  première  fois,  un  passage  du 
manuscrit  de  Saint-Victor.  Nous  nous  bornerons  à  résumer  la 
pensée  qui  domine  toute  l'argumentation  de  Roscelin.  Son 
grand  principe  est  que  toute  réalité  est  dans  les  individus  5  d'où 
il  suit  que.  hors  de  là,  il  n'y  a  que  des  abstractions.  Les  genres 
et  les  espèces  ne  sont  que  des  abstractions,  aussi  bien  que  les 
qualités  abstraites  des  choses.  Or,  dans  le  langage  de  Roscelin, 
une  abstraction,  c'est-à-dire  une  idée  sans  objet  réel,  est  un 
mot.  De  là  cette  conclusion  définitive  que  les  universaux  sont 
de  purs  mots.  Le  principe  posé,  la  conséquence  était  inévitable; 
mais  personne,  avant  Roscelin,  ne  l'avait  tirée,  parce  que  per- 
sonne ne  comprenait  bien  le  principe.  «  Dans  toute  l'antiquité, 
dit  M.  Cousin,  le  péripalétisme,  développé  et  commenté  par  tant 
d'esprits  pénétrants  et  rigoureux,  et  dans  une  indépendance 
philosophique  illimitée,  ne  produisit  jamais  une  telle  consé- 
quence, ou  du  moins  celte  conséquence  n'y  eut  jamais  le 
rang  et  la  dignité  d'une  doctrine!  Si  donc  le  nominalisme  n'est 
qu'une  conséquence  du  péripatétismc,  si  par  là  il  se  rattache  à 
la  philosophie  ancienne,  il  faut  reconnaître  que  c'en  est  une 
conséquence  nouvelle,  inconnue,  inouïe  ;  c'est  un  fruit  tout  à 
fait  nouveau,  éclos  à  la  fin  du  xie  siècle,  et  donné  à  la  philoso- 


REVUE  DE  PARIS.  2o5 

plue  moderne  par  la  scholaslique  et  par  un  Français.  Or,  une 
époque  philosophique,  religieuse  ou  politique,  n'existe  qifà  une 
condition  .  qu'elle  possède  un  principe  nouveau,  qui  devienne 
le  fondement  d'un  grand  débat  et  produise  un  grand  mouve- 
ment. Ce  grand  mouvement,  ce  grand  débat  est  ici  la  lutte  du 
nominalisme  et  du  réalisme  5  et  cette  lutte  ne  pouvait  prendre 
de  l'importance  et  de  la  grandeur  qu'autant  que  s'élèverait  une 
opinion  nouvelle,  nette  et  précise,  qui,  allant  droit  à  toutes  ses 
conséquences,  éclairât  d'abord  l'horizon  nébuleux  du  péripalé- 
tisme  indécis  légué  par  Boèce  aux  écoles  carlovingiennes.  La 
scholaslique,  comme  époque  originale  de  l'histoire  de  la  philo- 
sophie, commence  avec  la  querelle  du  nominalisme  et  du  réa- 
lisme :  c'est  le  nominalisme  qui  a  engagé  cette  querelle,  c'est 
donc  lui  qui  l'a  produite,  et  avec  elle  la  philosophie  scholas- 
tique.  » 

Le  nominaiisme  de  Rosceiin  était  trop  prononcé  pour  ne  pas 
provoquer  immédiatement  un  nouveau  et  plus  énergique  déve- 
loppement du  réalisme.  Saint-Anselme  fut  le  premier  adversaire 
de  Rosceiin  ;  il  écrivit  contre  lui,  non  dans  l'intérêt  d'une  théo- 
rie philosophique,  mais  pour  défendre  le  dogme  sur  lequel  re- 
pose le  christianisme,  et  que  le  père  du  nominalisme  avait  atta- 
qué. Ce  ne  fut  qu'indirectement  qu'il  réfuta  son  opinion  sur  la 
nature  des  universaux.  Aussi  est-il  assez  difficile  de  tirer  une 
doctrine  des  quelques  paroles  qu'il  laisse  échapper  sur  ce  point. 
Il  reproche  au  nominalisme  de  réduire  à  des  mots  les  genres  et 
les  espèces,  les  parties  et  les  qualités  abstraites  des  objets  ;  il 
est  donc  certainement  réaliste.  Mais  l'est-il  au  point  de  croire 
que  les  universaux  existent  hors  des  individus  ?  ou  se  borne-t-il 
à  ne  leur  reconnaître  d'existence  réelle  qu'au  sein  des  individus 
et  des  substances  ?  Nous  ne  pouvons  rien  affirmer.  Seulement 
deux  choses,  dans  sa  réfutation,  indiqueraient  qu'il  penche  for- 
tement vers  un  réalisme  absolu  :  l'expression  de  substances 
universelles  employée  pour  qualifier  les  universaux,  et  le  re- 
proche fait  à  ses  adversaires  de  ne  comprendre  que  les  réalités 
sensibles  et  corporelles,  et  de  ne  savoir  s'élever  jusqu'aux  essen- 
ces immatérielles   et  suprasensib!es. 

Le  véritable  adversaire  du  nominalisme  de  Rosceiin  fut  Guil- 
laume de  Champeaux.  Jusqu'ici  on  ne  possédait  qu'un  seul  do- 
cument sur  le  système  de  cet  ardent  dialecticien,  le  passage 
1  22 


254  RLYLL  DE  PARIS. 

célèbre  de  Y  Histoire  des  malheurs  d'Jbèlard;  et  la  seule 
chose  qui  ressorte  clairement  de  ce  passage,  c'est  que  Guillaume 
avait  donné  d'abord  dans  un  réalisme  absolu,  mais  que  plus 
tard,  pressé  par  les  attaques  d'Abélard,  il  avait  modifié  son  an- 
cienne théorie.  Restait  à  savoir  en  quoi  consistait  cette  modifi- 
cation. Divers  passages  tirés  du  manuscrit  de  Saint-Victor  et 
du  manuscrit  de  Saint-Germain,  nous  rapprennent  pour  la  pre- 
mière fois.  Dans  son  ancienne  doctrine  (nous  nous  bornons  ici 
à  une  courte  analyse),  Guillaume  fait  du  genre  l'essence  même 
des  individus,  et  réduit  ceux-ci  à  de  simples  accidents;  dans  la 
nouvelle,  tout  en  maintenant  l'existence  réelle  des  genres  au 
sein  des  individus,  il  leur  retire  la  propriété  de  constituer  l'es- 
sence des  choses  pour  la  reporter  aux  individus.  Là  dessus, 
Abélard  triomphant  s'écrie  qu'il  a  forcé  son  adversaire  à  chanter 
palinodie.  M.  Cousin  reconnaît  la  gravité  de  la  concession,  mais 
il  pense  qu'elle  ne  va  pas  jusqu'à  l'abandon  du  réalisme.  Et  sans 
doute  Guillaume  ne  tombe  pas  dans  le  nomiualisme  pur,  puis- 
qu'il voit  dans  les  universaux  autre  chose  que  des  mots  ;  mais  il 
n'admet  plus  que  les  universaux  existent  hors  des  individus,  ce 
qui  est  le  propre  du  réalisme  absolu.  Au  reste,  la  première  doc- 
trine de  Guillaume  est  celle  qui  fit  sa  renommée,  et  l'adversaire 
de  Roscelin  ne  pouvait  être  qu'un  réaliste  décidé. 

Avant  de  passera  Abélard,  nous  devons  donner  une  idée  du 
système  de  Rernardde  Chartres  pour  montrer  quel  essor  le  réa- 
lisme avait  pris  au  commencement  du  xne  siècle.  Si  Guillaume 
fut  le  dialecticien  du  réalisme,  Bernard  peut  en  être  considéré 
comme  le  métaphysicien  ;  il  chercha  la  vérité  plutôt  dans  la 
méditation  que  dans  les  disputes  de  l'école.  Sa  doctrine  a  un 
caractère  tout  platonicien,  comme  on  peut  s'en  assurer  par  l'ex- 
trait suivant  :  «  Les  deux  éléments  primitifs  et  éternels  sont  la 
matière  et  l'idée.  La  Providence  applique  l'idée  à  la  matière,  et 
la  matière  s'anime  et  prend  une  forme.  .Dans  l'intelligence 
divine  étaient  d'avance  les  exemplaires  de  la  vie,  les  notions  éter- 
nelles, le  monde  intelligible  et  la  prescience  des  choses  qui 
doivent  arriver  un  jour.  Or,  ce  qui  est  dans  1  intelligence  siu- 
prême  lui  est  conforme,  et  l'idée  est  divine  de  sa  nature.  Dans 
la  formation  des  choses,  la  Providence  a  été  des  genres  aux 
espèces,  des  espèces  aux  individus,  et  des  individus  elle  revient 
à  leurs  principes  dans  un  cercle  perpétuel.  » 


KEVUK  Bfl   PARIS.  K8 

Ainsi.  quand  parut  Abélard,  deux  systèmes  se  disputaient  l'em- 
pire dans  récote,  mais  avec  des  fortunes  bien  différentes.  Le 
nominalisme.  foudroyé  par  la  puissance  ecclésiastique  dans  la 
personne  de  Roscelin,  ne  se  défendait  plus  que  faiblement  ;  le 
réalisme,  au  contraire,  fier  de  l'appui  que  lui  prêtait  l'église,  se 
développait  dans  toute  sa  force  et  dans  toute  sa  liberté. 

Quel  parti  prit  Abélard  dans  la  querelle?  et  s'il  est  vrai  qu'il 
attaqua  les  deux  écoles  et  se  créa  un  système  mixte  sous  le  nom 
de  concepiualisme,  en  quoi  consiste  ce  système?  L'bistoire 
n'avait  laissé  qu'un  mot  sur  la  philosophie  d'Abélard  ;  grâce  à 
la  publication  de  M.  Cousin,  ce  mot  est  devenu  le  signe  par- 
faitement clair  d'une  doctrine  entière.  Du  manuscrit  de  Saint- 
Germain  l'auteur  a  extrait  un  certain  nombre  de  fragments  qui 
résument  complètement  la  polémique  d'Abélard  et  sa  théorie. 
Ces  fragments,  remarquables  d'ailleurs  comme  reproduction 
d'une  pensée  qu'on  croyait  perdue,  sont  durs  à  lire,  et  il  a  fallu 
à  rauleur  celte  persévérance  et  cette  passion  du  vrai  que  nous  lui 
connaissons  pour  s'engager  dans  les  discussions  épineuses  du  xir- 
siècle.  Nous  n'osons  pas  y  conduire  le  lecteur;  il  devra  se  con- 
tenter dune  rapide  analyse. 

Le  réalisme  se  partageait  en  deux  écoles  ;  l'une,  à  la  tête  de 
laquelle  brillaient  Bernard  de  Chartres  et  Guillaume  de  Cham- 
peaux  (dans  sa  première  doctrine),  prétendait  que  les  genres  et 
les  espèces  existent  réellement  dans  les  individus,  et  que,  de 
plus,  ils  en  constituent  l'essence  :  c'était  professer  un  véritable 
réalisme;  l'autre  distinguait  dans  chaque  objet  deux  éléments, 
le  différent  et  le  non-différent,  et  faisait  du  non-différent  le  genre 
et  l'espèce.  Ainsi,  selon  elle,  le  genre  et  l'espèce  existent  intégra- 
lement dans  chaque  objet,  mais  ils  n'en  constituent  pas  l'élément 
essentiel  :  c'est  le  différent,  c'est-à-dire  l'individualité  seule,  qui 
en  fait  l'essence  et  la  nature  propre.  Cette  opinion  n'était  plus  qui 
l'ombre  du  réalisme.  Voici  les  arguments  par  lesquels  Abélard 
attaque  l'une  et  l'autre  école. 

S'a  dressant  d'abord  aux  réalistes  purs,  il  dit  à  Bernard  de 
Chartres  :  ■  Si  les  universaux  son  inengendrés  et  co-étermls  à 
Dieu,  comme  vous  le  prétendez,  l'âme  (qui.  dans  l'opinion  dis 
scliolastiques.  compte  parmi  les  universaux).  n'est  soumise  en 
rien  à  Dieu,  puisqu'elle  a  toujours  élé  avec  Dieu,  et  h*  tire  BOB 
oii;;inequp  d'elle-même.  l'A  Dieu  n'a  l'ait  aucun.'  chose,  car  S<>- 


256  REVUE  DE  PARIS. 

craie  est  composé  de  deux  choses  co-éternelles  à  Dieu.  Il  »'y  a 
donc  rien  eu  de  nouveau  qu'une  réunion  ;  il  n'y  a  pas  eu  de 
création,  car  la  forme  est  universelle  comme  la  matière,  et, 
comme  elle,  co-éternelle  à  Dieu.  »  A  cela,  Bernard  de  Chartres 
aurait  pu  répondre  :  «  11  ne  vous  est  pas  difficile  de  me  con- 
vaincre d'erreur,  car  vous  me  prêtez  des  principes  que  je  n'ai 
jamais  eus.  Quand  je  dis  que  les  idées  sont  inengendrées  et 
co-éternelles  à  Dieu,  je  ne  parle  pas  des  idées,  en  tant  qu'elles 
résident  dans  les  objets,  car  il  est  trop  clair  qu'alors  elles  sont, 
aussi  bien  que  toute  réalité  individuelle,  le  résultat  de  la  création 
divine  dans  le  temps  et  dans  l'espace,  et  par  conséquent  ne  peu- 
vent être  co-éternelles  à  Dieu  ;  je  parle  seulement  des  idées,  en 
tant  qu'elles  existent  en  dehors  des  objets,  et  résident  comme 
conceptions  immuables,  comme  exemplaires  de  toute  chose  au 
sein  même  de  la  nature  suprême.  Au  fond,  j'ai  donc  voulu  sou- 
tenir que  Vidée  ou  pensée  divine  est  co-éternelle  à  1  essence 
même  de  Dieu.  Où  est  l'absurdité?  où  est  même  l'erreur?  » 

Abélard  dit  ensuite  à  Guillaume  de  Champeaux  :  «  Vous  pré- 
tendez que  le  genre  et  l'espèce  sont  l'essence  même  des  indi- 
vidus :  mais  votre  principe  mène  tout  droit  à  l'absurde.  En  effet, 
l'essence  d'un  individu,  vous  devez  le  reconnaître  avec  moi,  est 
identique  à  l'individu,  c'est  l'individu  lui-même.  Or,  d'après 
vous,  le  genre  et  l'espèce  constituent  l'essence  des  individus  ; 
donc,  tous  les  individus  qui  appartiennent  à  un  même  genre  ou 
à  une  même  espèce  possèdent,  par  cela  seul,  la  même  essence, 
donc  ils  sont  absolument  identiques  ;  car,  encore  une  fois, 
l'essence  étant  ce  qui  constitue  l'individu,  l'identité  d'essence 
implique  l'identité  même  des  individus.  Aussi,  puisque  l'humanité 
est  l'essence  commune  de  Sociale  et  de  Platon,  Platon  et  Socrale 
sont  identiques,  Platon  est  Socrate  et  Socrale  est  Platon.  Cette 
conséquence  étant  évidemment  absurde,  il  en  résulte  l'absur- 
dité du  principe  sur  lequel  elle  repose.  » 

Malgré  les  concessions  de  Guillaume  de  Champeaux,  Abélard 
insiste  et  lui  dit  encore  :  «  Selon  vous,  il  y  a  dans  tous  les  indi- 
vidus d'une  même  classe  une  partie  commune  et  identique  que 
vous  appelez  la  non-différence,  et  de  cette  non-différence  vous 
faites  un  genre  et  unt^  espèce.  Mais  vous  ne  preuez  pas  garde 
que  vous  êtes  irrésistiblement  amené  à  reconnaître  un  genre  et 
unç  espèce  dans  chaque  objet,  et  à  supposer  autant  d'universaux 


BEVUE  DE  PARIS.  257 

qu'il  y  a  d'individus.  Ce  n'est  pas  tout  :  dans  votre  système* 
chaque  individu  humain,  en  Lan!  qu'homme,  est  une  espèce.  Or, 
Socrate  est  un  homme  ;  (ione,  Socrate  à  lui  seul  forme  une  es- 
pèce. Mais  si  Socrate  est  une  espèce,  il  (*sl  universel,  et  s'il  est 
universel,  il  n'est  pas  un  individu.  D'où  celte  conséquence,  il 
n'est  point  Socrate.  Essayez  d'échapper  à  ce  syllogisme.  » 

Le  réalisme  abattu  et  réduit  au  silence,  Abélard  tourne  ses 
armes  contre  le  nominalisme  ;  mais  il  esl  aisé  de  voir,  a  la  mol- 
lesse de  ses  coups,  qu'il  lui  est  beaucoup  moins  hostile.  Au  fond, 
il  différait  peu  de  Roscelin,  comme  nous  le  verrons  tout  à 
l'heure;  mais  la  forme  sous  laquelle  l'audacieux  nominalisle 
avait  exprimé  son  opinion  choquait  le  bon  sens  d' Abélard.  «  Le 
nominalisme,  dit-il,  soutient  que  les  genres  et  les  espèces  sont 
de  purs  mots;  mais  cela  est  faux,  car  les  mots  ne  sont  rien,  et 
les  genres  et  les  espèces  sont  quelque  chose.  Ensuite,  si  les 
genres  et  les  espèces  sont  des  mots,  comme  les  genres  sont  la 
matière  des  espèces,  il  s'ensuit  qu'il  y  a  des  mots  qui  sont  la 
matière  d'autres  mots.  » 

Sur  les  ruines  de  ces  deux  écoles  quel  système  élèvera  Abé- 
lard? u  Un  seul  est  possible,  dit  M.  Cousin;  si  les  universaux 
ne  sont  ni  des  choses  ni  des  mots,  il  reste  qu'ils  soient  des  con- 
ceptions de  l'esprit.  C'est  là  toute  leur  réalité  ;  mais  cette  réalité 
est  suffisante.  11  n'existe  que  des  individus,  et  nul  de  ces  indi- 
vidus n'est  en  soi  ni  genre  ni  espèce;  mais  ces  individus  ont  des 
ressemblances  que  l'esprit  peut  apercevoir,  et  ces  ressemblances, 
considérées  seules,  et  abstraction  faite  des  différences,  forment 
des  classes  plus  ou  moins  compréhensives  qu'on  appelle  des 
genres  et  des  espèces.  Les  genres  et  les  espèces  sont  donc  des 
produits  réels  de  l'esprit  :  ce  ne  sont  /ni  des  mots,  quoique  des 
mots  les  expriment  ;  ni  des  choses  en  dehors  ou  en  dedans  des 
individus  ;  ce  sont  des  conceptions.  De  là  ce  système  intermé- 
diaire qu'on  nomme  le  conceptualisme.  » 

Quelques  historiens  nous  l'ont  représenté  comme  un  système 
éclectique,  gardant  un  sage  milieu  entre  les  excès  opposés  du 
réalisme  et  du  nominalisme.  M.  Cousin  démontre  qu'il  n'en  est 
rien.  En  effet,  le  conceplualisme  incline  évidemment  au  nomi- 
n  ilisme.  et  non-seulement  il  y  incline,  mais,  pour  peu  qu'on  y 
regarde  le  près,  on  voit  qu'il  est  le  nominalisme  lui-même  mo- 
difié par  faiblesse,  par  inconséquence,  peut-être  nussi  par  une 

M 


l'.'iS  REVUE   VU  PARIS. 

réaction  du  sens  commun.  Roscelin.  en  réduisant  les  genres  et 

les  espèces  à  de  purs  mots,  ne  pouvait  nier  et  ne  niait  certaine- 
ment pas  que  les  mots  ont  un  sens,  et  s'ils  ont  un  sens,  ils  sup- 
posent donc  une  idée.  Roscelin  devait  le  reconnaître,  et  sous  ce 
rapport,  il  était  nécessairement  conceptualiste  ;  seulement,  dans 
son  langage,  les  mots  sont  les  opposés  des  choses,  et  n'admet- 
tant pas  que  les  universaux  soient  des  choses,  il  devait  en  faire 
des  mots.  «  Rejetant  le  réalisme,  dit  M.  Cousin,  il  avait  dû 
conclure  au  nominalisme,  en sous-entendanlle  conceptualisme.  » 
Le  système  d'Abélard  rentre  donc  dans  le  nominalisme.  11  y  avait 
bien  un  moyen  de  rompre  ouvertement  avec  le  nominalisme, 
sans  se  jeter  dans  les  bras  du  réalisme;  c'était,  tout  en  admettant 
que  nos  idées  générales  sont  sans  objet  réel,  de  les  rapporter  a 
des  lois  nécessaires  de  la  pensée,  indépendantes  à  la  (ois  du  lan- 
gage qui  les  formule  et  des  notions  individuelles  qui  leur  four- 
nissent seulement  une  occasion  de  développement;  mais  il  faut 
arriver  jusqu  à  Kant  pour  trouver  ce  conceptualisme  profond 
et  original.  Et  quand  même  Abélard  eût  compris  et  embrassé 
cette  nouvelle  solution  du  problème  des  universaux,  il  n'eût  pas 
été  pour  cela  plus  éclectique  ;  car  l'éclectisme,  nous  l'avons  vu, 
consiste  ici  à  reconnaître  avec  le  nominalisme  la  réalité  des  in- 
dividus, avec  le  réalisme  la  réalité  des  genres,  et  à  faire  des  uns 
et  des  autres  les  éléments  intégrants  des  choses,  en  les  distin- 
guant sans  les  séparer. 

Nous  ne  quitterons  pas  Abélard  sans  dire  un  mot  de  la  mé- 
thode qu'il  applique  aux  études  théologiques.  Pendant  plusieurs 
siècles,  la  société  profondément  chrétienne  du  moyen-àge  a\ait 
accepté  sans  examen  toute  proposition  qui  émanait  de  l'autorité 
religieuse  ;  elle  s'était  interdit  toute  interprétation  des  dogmes, 
et  n'avait  pas  même  cherché  à  comprendre  les  plus  ardents  ob- 
jets de  sa  foi.  Elle  aimait  à  se  reposer  dans  le  mystérieux  et 
dans  l'incompréhensible  ;  la  ferveur  de  sa  croyance  embrassait 
l'absurde,  le  contradictoire,  l'impossible  même,  quand  ils  lui 
venaient  d'une  source  sacrée.  Cela  fut  à  la  fois  une  nécessité  et 
un  bien  ;  car,  pour  une  société  jeune  et  ignorante,  le  premier  et 
unique  besoin,  c'est  le  besoin  de  croire.  La  pensée  éminemment 
sociale  que  le  christianisme  avait  inoculée  au  monde  nouveau, 
devait,  avant  tout,  se  conserver,  se  fortifier  et  grandir,  car  à 
celte  pensée  étaient  attachés  le  présent  et  l'avenir  de  l'humanité. 


REVUE  DE  PARIS.  259 

Or,  elle  ne  pouvait  le  faire  que  par  la  foi  et  l'autorité,  dans  un 
âge  où  la  philosophie  ne  balbutiait  même  pas  encore.  Mais,  à 
mesure  que  la  raison  des  siècles  s'éveilla,  un  besoin  nouveau  se 
fit  sentir;  on  ne  se  borna  plus  à  croire,  on  voulut  comprendre. 
De  là,  d'abord,  les  démonstrations  toutes  rationnelles  de  saint 
Anselme,  puis  les  hardies  explications  de  Rosceliu,  enfin  les 
essais  théologiques  d'Abélard. 

Esprit  ferme  et  souvent  profond,  mais  toujours  calme  et  cir- 
conspect, saint  Anselme  se  servit  de  la  philosophie,  sans  jamais 
oublier  qu'elle  devait  être,  entre  les  mains  du  théologien,  un  in- 
strument, et  non  pas  un  guide;  toujours  il  subordonna  la  rai- 
son à  la  foi.  se  bornant  à  expliquer  et  à  démontrer  par  la  raison 
les  objets  de  la  foi.  On  sait  les  tentatives  et  le  sort  de  Rosceliu. 
Abélard  aussi  se  dévoua  aune  mission  périlleuse;  il  voulut  intro- 
duire la  critique  dans  l'emploi  des  textes  sacrés  et  la  philosophie 
dans  l'explication  des  dogmes.  L'histoire  nous  a  dit  quels  orages 
l'inforiuné  attira  sur  sa  tête.  M.  Cousin  a  retrouvé,  à  la  bibliothè- 
que d'Avranches.  un  ouvrage  d'Abélard,  intitulé  :  Sic  et  y  on;  oui 
et  non .  Cet  ouvrage  ne  paraît,  au  premier  abord,  qu'une  compila- 
tion insignifiante  d'autorités  et  de  solutions  contraires,  sur  toute 
espèce  de  questions  théologiques;  maison  ne  tarde  pas  à  y  décou- 
vrir unbutetun  plan  plus  sérieux.  De  nombreuses  contradictions 
avaient  frappé  Abélard  dans  la  lecture  des  livres  saints;  il  pensa 
donc  que,  tout  en  conservant  la  parole  sacrée  dans  sa  pureté, 
un  chrétien  sensé  pouvait  soumettre  à  la  critique  les  commen- 
taires des  pères  et  docteurs  de  1  église.  Pour  cela,  il  conçut  l'idée 
d'établir,  *>uv  tous  les  points  de  quelque  importance,  le  pour  et 
le  contre,  à  l'aide  de  divers  passages  tirés  soit  des  saintes  écri- 
tures, soit  des  livres  de  saints  pères,  soit  même  des  ouvrages  des 
écrivains  profanes.  C'est  ainsi  qu'il  en  vint  à  mettre  en  question 
toute  la  métaphysique  du  christianisme.  Mais  ce  n'est  pas  dans 
le  Sic  et  X on  qu'il  faut  chercher  le  théologien  téméraire;  c'est 
dans  Y  Introduction  à  la  Théologie,  dans  la  Théologie  Chré- 
tienne, et  dans  la  Morale.  Là  seulement  éclate  en  hérésies  l'es- 
prit nominaliste  d'Abélard.  Lu  mérite  précieux  de  notre  mémoire 
est  d'avoir  signalé,  pour  la  première  fois,  l'influence  du  réa- 
lisme, du  nominalisme  et  du  eoneeplialisme.  sur  la  théologie 
chrétienne. 

Le  christianisme  agit  puissamment  sur  la  philosophie  du 


reo  revue  m  paris. 

moyen  âge.  soit  pour  la  comprimer,  soit  pour  la  diriger  dans  les 
voies  de  l'orthodoxie.  La  philosophie  réagit  de  son  côté  sur  le 
christianisme,  quelquefois  pour  l'éclairer,  quelquefois  aussi  pour 
l'altérer  dans  ses  dogmes  les  plus  graves.  Le  réalisme  est  l'idéa- 
lisme appliqué  a  la  question  des  universaux.  Or,  l'idéalisme, 
comme  on  sait,  en  niant  la  réalité  de  l'individuel  et  du  contin- 
gent, et  en  ne  reconnaissant  de  réalité  digne  de  ce  nom  que  les 
idées,  élève  l'esprit  à  l'invisible  et  au  verbe  éternel,  et  favorise 
la  religion  jusque  dans  sa  pente  au  mysticisme.  Au  contraire, 
l'empirisme  et  le  nominalisme,  en  niant  les  genres,  les  espèces 
et  les  lois,  l'ordre  entier  des  vérités  générales  et  nécessaires, 
tendent  à  détruire  la  foi  dans  l'invisible  et  l'infini,  c'est-à-dire  le 
le  principe  même  delà  religion.  L'influence  du  réalisme  fut  toute 
pacifique  ;  sorti  comme  le  christianisme  d'un  principe  idéaliste. 
il  n'oublia  point  cette  confraternité  d'origine  et  s'appliqua  con- 
stamment à  soutenir  et  à  défendre  le  dogme  chrétien  ;  s'il  tenta 
quelquefois  de  l'expliquer  et  de  l'interpréter,  ce  fut  pour  la  plus 
grande  gloire  de  l'église,  car  il  ne  fit  jamais  qu'en  relever  la 
beauté,  la  vérité  et  la  grandeur.  Et  même  le  mysticisme  qui  sor- 
tait du  réalisme,  en  dégoûtant  de  l'action  et  de  la  vie  du  siècle, 
servait  à  peupler  et  à  honorer  les  monastères,  et,  par  là,  n'était 
pas  inutile  à  l'église.  La  religion,  reconnaissante,  protégea,  à 
son  tour,  le  réalisme  naissant,  et  lui  permit,  pour  se  développer, 
rie  puiser  dans  les  trésors  de  sa  métaphysique  :  de  plus,  elle  le 
récompensa  dans  la  personne  de  ses  premiers  représentants, 
saint  Anselme,  Odon,  Bernard  de  Chartres,  Guillaume  deCham- 
peaux.  En  général  donc,  le  réalisme  s'allie  à  l'orthodoxie.  L'in- 
fluence du  nominalisme  fut  d'une  tout  autre  nature;  lui  aussi 
aborde  la  théologie  avec  des  intentions  pures  et  un  cœur  sincè- 
rement chrétien;  il  ne  veut  que  défendre  et  expliquer  le  chris- 
tianisme. Écoutez  Roscelin  :  «  Les  païens  défendent  leur  reli- 
gion, les  juifs  défendent  la  leur;  nous  aussi,  chrétiens,  il  faut 
que  nous  défendions  notre  foi.  »  Et  pourtant  le  nominalisme  ne 
fit  que  compromettre  le  christianisme  par  sa  défense  et  le  déna- 
turer par  ses  explications.  C'est  qu'en  dépit  de  son  bon  vouloir, 
il  portait  dans  son  sein  un  principe  hoslile  aux  idées  chrétiennes, 
à  savoir  le  mépris  de  l'abstrait  et  de  l'invisible. 

Roscelin  détruisit  le  dogme  par  excellence,  la  Trinité,  en  lui 
appliquant  s*a  doctrine.  S'il  n'y  a  que  des  individus  et  que  tout  ce 


REVUE  DE  PARIS.  201 

qui  est  général  ou  abstrait  soit  chimérique,  les  parties,  les  qua- 
lités et  les  rapports,  qui  sont  des  objets  abstraits,  n'existent  pas 
et  se  réduisent  à  de  puis  mots.  Transportez  ceci  en  théologie  : 
les  rapports  des  trois  personnes  divines  entre  elles  sévanouis- 
sjnt,  et  il  n'y  a  plus  qu'an  seul  Dieu  sans  trinilé  de  personnes, 
ou  trois  personnes,  ou  plutôt  trois  êtres,  trois  Dieux,  sans  unité; 
car  l'unité  qui  n'est  pas  celle  de  l'individu  est,  pour  le  nomina- 
Iistne,  un  pur  mot.  «  De  ià.  dit  M.  Cousin,  le  dilemme  de  Ros- 
celin  :  Ou  les  trois  personnes  de  Dieu  ne  sont  pas  seulement  trois 
choses  qui  existent  chacune  individuellement  et  séparément, 
comme  existent  trois  anges  ou  trois  âmes,  n'ayant  de  com- 
mun entre  elles  que  la  ressemblance  ou  l'identité  de  volonté  et 
de  puissance  ;  ou  bien  les  trois  personnes  ne  font  qu'un  seul 
Dieu,  et,  dans  ce  cas.  ce  Dieu  seul  existe  sans  distinction  de 
personnes;  il  agit  tout  entier,  quand  il  agit;  et  par  con- 
séquent, il  faudrait  dire  que  le  Père  et  le  Saint-Esprit  ont  dû 
s'incarner  quand  le  Fils  s'est  incarné.  Or,  cette  dernière  hypo- 
thèse est  absurde  :  donc  il  faut  adopter  la  première,  et  admettre 
que  les  trois  personnes  sont,  en  effet,  trois  êtres  distincts,  et  pour 
ainsi  dire  trois  Dieux.  »  Le  nominaliste  et  hérétique  Roscelin 
fut  condamné  au  premier  concile  de  Soissons. 

Le  conceptualiste  Abélard  ne  fut  guère  plus  heureux  dans  son 
explication  du  même  dogme.  Ici  encore  nous  laisserons  parler 
M.  Cousin  :  «  Partant  du  même  principe  et  imbu  du  même 
esprit,  il  rencontra  la  même  alternative,  et  y  succomba  égale- 
ment, mais  différemment.  Roscelin  avait  sacrifié  la  réalité  de 
l'unité  de  Dieu  à  la  réalité  des  trois  personnes;  Abélard  parait 
avoir  sacrifié  la  réalité  des  trois  personnes  à  l'unité  de  Dieu.  Il 
est  certain,  du*  moins,  que  les  interprétations  qu'il  a  données 
i\ea  trois  personnes  ont  bien  l'air  de  substituer  des  distinctions 
logiques  à  de  véritables  existences.  Tantôt  il  compare  les  trois 
personnes  de  la  Trinité  aux  divers  termes  d'un  syllogisme  :  tan- 
tôt à  l'empreinte  d'un  cachet  relativement  à  ce  cachet  lui-même, 
ou  bien  encore  à  la  forme  relativement  à  la  matière.  Plus  d'une 
fois  il  assimile  les  rapports  des  trois  personnes  entre  elles  au 
rapport  dialectique  de  l'espèce  et  du  genre,  analogie  dont  il  ré- 
sultait une  subordination  de  rangs,  une  hiérarchie  entre  les  trois 
personnes.  11  aime  à  comparer  la  Trinité  chrétienne  à  celle  de 
Platon,  et.  dans  cette  comparaison,  le  Saint-Esprit  est  l'âme  du 


232  REVUE  DE  PARIS. 

monde.  iMais,  dans  cet  abaissement  du  Sainl-Espiif,  le  dogme 
augustinien  de  la  grâce  devait  nécessairement  recevoir  quelque 
échec  ;  de  sorte  qu'à  parler  sincèrement,  saint  Bernard  était 
assez  fondé  à  lancer,  contre  Abélard,  ces  formidables  paroles  : 
Cum  de  Trinitate  loquitur  sapit  Arium,  cum  de  gratia 
sapit  Pelagium,  cum  de  persona  Chrisli  sapit  Nestorium.  » 

Abélard  fut  condamné  dans  deux  conciles. 

Depuis  ce  moment,  le  nominalisme,  rendu  plus  sage  par  le 
spectacle  de  ces  deux  grandes  infortunes,  se  contint  et  se  cacha 
sous  les  formes  d'un  conceptualisine  de  plus  en  plus  timide  ;  il 
ne  troubla  plus  l'église,  qui,  par  égard  pour  son  impuissance,  le 
laissa  en  repos.  Mais  après  un  long  sommeil,  il  reparut  ardent 
et  implacable  dans  la  personne  d'Occam  ;  il  reparut  fort  de  l'es- 
prit nouveau  qui  le  soutenait  alors,  fort  des  progrès  de  la  phi- 
losophie. La  guerre  recommença,  non  plus  une  guerre  d'escar- 
mouches et  d'attaques  indirectes,  non  plus  une  guerre  où  les 
principes  se  heurtaient  en  dépit  des  intentions;  mais  uneguerre 
franchement  déclarée,  franchement  acceptée,  où  les  combattants 
se  portèrent  des  coups  mortels.  Le  conceptualisine  lit  place  au 
nominalisme,  et  le  nominalisme  lui-même  périt  dans  le  fort  de 
la  mêlée  ;  mais  en  tombant,  il  légua  sa  mission  à  Jean  Uns,  à 
Luther,  au  xvnie  siècle.  Nous  ne  pouvons  résister  au  plaisir  de 
citer  une  dernière  fois  l'éloquent  morceau  qui  termine  le  mé- 
moire de  M.  Cousin  :  «  C'est  ici  qu'il  faut  se  donner  le  spectacle 
de  la  puissance  des  principes.  Un  problème,  digne  à  peine,  ce 
semble,  d'occuper  la  rêverie  des  philosophes,  donne  naissance  a 
divers  systèmes  de  métaphysique.  Ces  systèmes  troublent  les 
écoles;  mais  d'abord  ils  ne  troublent  que  les  écoles.  Bientôt  de 
la  métaphysique  ils  passent  dans  la  religion,  el  de  la  religion 
dans  l'état.  Les  voilà  sur  la  scène  de  l'histoire  ;  ils  interviennent 
dans  les  événements  de  ce  monde,  suscitent  des  conciles,  oc- 
cupent des  rois.  Un  roi  d'Angleterre  est  mis  en  mouvement  par 
le  clergé  contre  le  nominaliste  Roscelin,  et  Louis  Vil  préside 
l'assemblée  où  saint  Bernard,  le  héros  du  siècle,  porte  la  parole 
contre  le  conceptualisle  Abélard,  le  maître  d'Arnaud  de  Brescia. 
Encore  n'est-ce  là  qu'un  prélude.  Laissez  marcher  le  temps  :  le 
conceptualisine,  qui,  pendant  près  de  deux  siècles,  a  retenu 
dans  son  sein  le  nominalisme,  le  laisse  échapper  enfin,  et  celte 
nouvelle  conséquence,  ou  plutôt  celte  conséquence  renouvelée 


RfcML  DE  PARIS.  '265 

du  même  principe,  trouvant  des  temps  plus  favorables,  jette  un 
bien  autre  éclat,  soulève  de  bien  autres  tempêtes.  Un  autre  Ros- 
celin.  Occam,  en  appliquant  encore  une  fois  le  norninalisme  à 
la  théologie,  et  par  la  théologie  à  la  politique,  fait  échec  au 
pape,  met  dans  sa  querelle  un  roi  et  un  empereur,  et  s'abrilant 
contre  les  foudres  de  Rome  sous  les  ailes  de  l'aigle  impérial,  il 
peut  dire  avec  un  légitime  orgueil  au  chef  du  Saint-Empire  : 
;<  Défends-moi  avec  ton  épée.  moi.  je  te  défendrai  avec  ma  plume. 
Tu  me  défende  gladio,  e<jo,  te  defendam  calamo.  »  Aban- 
donné par  le  roi  de  France,  secouru  par  l'empereur  d'Allemagne, 
l'indompté  franciscain,  échappé  au  cachot  de  Roger  Racon. 
meurt  dans  l'exil  à  Munich  ;  mais  il  a  enseigné  à  Paris,  et  celte 
terre  n'a  jamais  laissé  périr  aucun  des  germes  qui  lui  ont  été 
confiés.  L'université  de  Paris  embrasse  la  doctrine  proscrite;  le 
norninalisme  victorieux  répand  l'esprit  d'indépendance;  cet  es- 
prit nouveau  produit  les  conciles  de  Constance  et  de  Râle,  où 
siègent  les  grands  nominalistes,  Pierre  d'Ailly,  Jean  Gerson,  ces 
pères  de  l'église  gallicane  ,  sages  réformateurs  ,  dont  la  voix 
n'est,  pas  écoutée,  et  que  remplace  bientôt  cet  autre  nominalisle. 
qui  s'appelle  Luther.  II  ne  faut  donc  pas  tant  plaisanter  avec  la 
métaphysique,  car  la  métaphysique,  ce  sont  les  principes  pre- 
miers et  derniers  de  toutes  choses.  » 

Le  lecteur  nous  pardonnera  d'avoir  semé  notre  analyse  de 
nombreuses  citations  ;  c'était,  il  a  pu  s'en  convaincre,  le  seul 
moyen  d'y  répandre  un  peu  d'intérêt  et  de  mouvement.  L'auteur 
du  mémoire  s'arrête  à  Abélard,  et  quoiqu'il  ait  fourni  une  lon- 
gue carrière  et  satisfait  pleinement  à  sa  tâche,  nous  trouvons 
qu'il  s'arrête  trop  tôt  ;  nous  voudrions  qu'il  nous  accompagnât 
jusqu'aux  dernières  limites  de  la  seholastique.  tant  son  œuvre 
brille  de  toutes  les  qualités  qui  font  l'historien  de  la  philosophie. 
Tout  savant  ne  réunit  pas  à  l'érudition  qui  recueille  les  faits, 
l'intelligence  qui  en  dégage  les  idées,  et  le  style  qui  exprime 
dignement  ce  double  résultat  ;  à  la  foule  des  historiens,  retendue 
et  la  variété  de  l'érudition  ;  au  petit  nombre,  la  force  et  l'éléva- 
tion de  la  pensée;  à  quelques-uns  le  charme  et  l'éclat  de  l'ex- 
pression. Je  ne  puis  mieux  juger  l'écrit  dont  je  viens  de  faire 
l'analyse,  qu'en  affirmant  qu'il  réunit  à  un  haut  degré  ces  mé- 
rites divers.  V.vcherot, 

Jgrégê  de  philosophie,  docteur  es-lettre*. 


Critique  iïittémvt. 


IiE    L.11JRE    DU    PEITLE, 

PAR  M.  F.  DE  LA  MENAIS. 


Ce  nouvel  ouvrage  de  M.  de  La  Mennais  n'a  dû  causer  de 
surprise  à  personne;  c'est  un  simple  développement  des  idées 
que  l'illustre  écrivain  défend  aujourd'hui  avec  cette  violence 
qu'il  employait  autrefois  à  les  combattre. 

Quand  un  de  ces  esprits,  doués  de  puissance,  mais  frappés 
d'exaltation,  qui  franchisent  toujours  les  milieux  et  se  précipi- 
tent vers  les  extrêmes,  qui  semblent  dédaigner  le  possible,  pour 
se  jeter  sans  repos  ni  trêve  à  la  poursuite  de  l'irréalisable,  est 
saisi  d'une  illumination  soudaine,  comme  dit  Bossuet,  bonne  ou 
fatale,  selon  le  cas,  et  déserte  sans  hésitation  son  ancien  dra- 
peau, pour  passer  avec  armes  et  bagages  sous  le  drapeau  en- 
nemi, on  peut  prévoir  toutes  les  phases  que  traversera,  dans  sa 
condition  nouvelle,  cette  intelligence  depuis  longtemps  connue 
de  nous,  et  éprouvée  par  de  longues  luttes  ;  car  pour  changer 
d'idées,  on  ne  change  pas  de  caractère,  et  il  serait  absurde  de 
penser  que  ces  grands  esprits,  parce  qu'ils  ont  une  ou  même 
plusieurs  fois  subi  une  complète  métamorphose,  parce  que 
d'absolutistes  ils  sont  devenus  révolutionnaires,  d'ultramontains 
schisma tiques,  ou  réciproquement,  ne  possèdent  pas  cette  logi- 
que vulgaire  qui  consiste  à  tirer  des  conséquences  et  à  pousser 
à  bout  un  principe.  Ils  ont,  au  contraire,  de  cette  logique  pins 
que  personne  :  et  si,  à  moins  d'être  prophète,  on  ne  peut  dire  à 
quelles  opinions  humaines,  dans  quelques  années,  ils  prêteront 
le  secours  de  leur  verve  toujours  jeune  et  de  leur  force  inépui- 
sable,  en  revanche  il  n'est  pas  de  critique  un  peu  exercé,  qui, 
les  voyant  engagés  dans  une  route  quelconque,  ne  puisse,  sans 


RE\  LE  DE  PARIS.  Mo 

crainte  de  se  tromper,  calculer  leur  marche  sur  cette,  roule. 
Ces  esprits  sont  doubles;  d'un  côté,  ils  sont  insaisissables  et 
vous  échappent  sans  cesse  ;  de  l'autre,  on  les  tient  et  on  les  suit 
aisément.  Ils  sont  artistes  et  logiciens  tout  ensemble,  et  on 
aura  d'aux  une  assez  exacte  image,  si  on  se  figure  une  puis- 
sante machine  locomotive,  lancée  sur  un  chemin  de  fer,  qui,  à 
certain  embranchement,  pourrait  prendre  indistinctement  à 
droite  ou  à  gauche,  et  se  diriger  ainsi  de  toute  sa  vitesse,  sans 
qu'on  pût  le  prévoir,  vers  le  nord  OU  vers  le  midi,  mais  qui.  une 
fois  entrée  dans  le  rail,  marcherait  d'un  train  irrésistible,  et 
dont  l'arrivée  au  but,  dès  lors  infaillible,  serait  calculable  mi- 
nute par  minute. 

M.  de  La  Mennais  doit  être  placé  au  nombre  de  ces  esprits; 
il  a  déjà  passé  d'un  pèle  à  l'autre,  et  qui  sait  ce  que  lui  ré- 
serve l'avenir  ?  Celui  qui,  il  y  a  cinq  ans.  prit  le  bâton  du  pèle- 
rin, comme  un  croyant  du  moyen-âge,  et  alla  chercher,  dans  la 
capitale  du  monde  catholique,  de  quoi  fortifier  sa  foi,  alors  si 
robuste,  et  revint  de  ce  triste  voyage,  la  foi  ébranlée  et  à  moi- 
tié détruite,  reprendra  peut-être  v,n  jour,  le  front  courbé  et  la 
tête  blanchie,  le  chemin  de  la  ville  éternelle,  pour  aller  s'atta- 
cher à  jamais  à  ce  rocher  de  Saint-Pierre,  qu'il  (branle  aujour- 
d'hui de  toutes  ses  forces;  peut-être  aussi  s'éloignera-t-il  de 
plus  en  plus  de  ses  anciennes  croyances;  peut-être  le  prêtre 
catholique,  ce  défenseur  de  '["autorité,  ce  flambeau  de  l'Eglise, 
aboutira-t-il.  il  n'en  est  pas  loin,  au  déisme  de  Diderot  et  à  la 
politique  de  Babceuf;  et  la  mort  viendra-t-elle  le  surprendre 
(  déplorable  conjecture  !  )  défaisant  avec  acharnement  l'œuvre 
de  trente  années  de  sa  vie?  Cet  avenir,  tout  le  monde  l'ignore 
comme  M.  de  La  Mennais  lui-même.  Ce  qu'on  peut  assurer  des 
aujourd'hui,  c'est  que  l'auteur  des  Paroles  d'un  Ci  ayant  et  du 
Livre  du  Peuple  poussera  jusqu'à  sa  dernière  limite  le  prin- 
cipe démocratique.  11  ne  s'arrêtera,  s'il  doit  s'arrêter,  qu'après 
avoir  épuisé  pour  la  cause  du  radicalisme  absolu,  comme  autre- 
fois pour  la  cause  contraire,  toutes  les  ressources  de  son  génie, 
toute  son  argumentation  el  toute  sa  colère.  Ses  ennemis  d'au- 
jourd'hui trouveront  en  lui  le  même  homme  que  ses  ennemis 
d'autrefois,  qui  essaiera  bien  moins  de  les  convaincre  qu'il  ne 
s'efforcera  de  les  foudroyer.  Cette  âme  passionnée  est  en  effet 
dévorée  d'une  foi  si  grande  dans  le  principe  qu'elle  embrasse. 

1  23 


Mf  KEVIL  DE  IWKiS. 

et  dont  cependant  elle  doit  se  dépouiller  plus  lard  ;  ce  qu'elle 
croit  la  vérité,  et  que  dans  peu  d'années  elle  rejettera  comme 
grossière,  lui  apparaît  comme  un  soleil  si  resplendissant,  que 
ses  adversaires  sont  nécessairement  ou  des  aveugles  ou  des 
gens  de  mauvaise  foi.  M.  de  La  Mennais  laisse  à  Dieu  le  soin 
d'éclairer  les  aveugles,  et  se  charge  d'avoir  raison  de  ceux  qui 
ne  veulent  pas  voir.  Aussi  sa  vie,  comme  celle  de  quelques 
hommes  illustres,  privilégiés  et  malheureux,  a  été  un  combat. 
Il  est  à  déplorer  que  ce  soit  un  comhat  pour  et  contre  ;  qu'une 
moitié  de  ses  ouvrages  soit  là  pour  réfuter  l'autre  moitié.  Re- 
marquons, pour  être  justes,  que  si  le  tout  présente  une  discor- 
dance éclatante,  chacune  des  deux  parties,  prise  séparément, 
offre  une  harmonieuse  unité. 

Dans  l'intérêt  de  cette  unité  partielle,  M.  de  La  Mennais  au- 
rait dû  se  dispenser  d'écrire,  en  terminant  les  affaires  de 
Borne  :  «  Je  regarde  et  je  désire  qu'on  regarde  ce  court  écrit 
comme  destiné  à  clore  la  série  de  ceux  que  j'ai  publiés  depuis 
vingt-cinq  ans.  J'ai  désormais  des  devoirs  plus  simples  et  plus 
clairs;  le  reste  de  ma  vie  sera,  je  l'espère,  consacré  à  les  rem- 
plir, selon  la  mesure  de  mes  forces.  »  Cette  déclaration  est  là  à 
contre-sens  ;  les  affaires  de  Rome  n'ouvrent  ni  ne  ferment 
une  série;  c'est  ainsi  qu'il  fallait  parler  avant  les  Paroles  d'un 
Croyant.  Dès  lors  la  série  nouvelle  était  commencée.  Or,  les 
anciens  et  les  nouveaux  livres  de  M.  de  La  Mennais  étant 
comme  deux  fleuves  qui  partent  de  la  même  source,  mais  qui 
se  séparent  violemment  dès  leur  naissance,  pour  aller  aboutir 
avec  fracas  à  deux  mers  opposées,  il  est  impossible  de  les  con- 
fondre, sinon  à  dessein.  M.  de  La  Mennais  n'y  pense  donc  pas? 
Qu'il  répare  au  plus  vite  son  erreur.  Ce  beau  monument  ca- 
tholique, qui  commence  à  YEssai  sur  l'Indifférence  et  se 
continue  à  travers  de  nombreux  travaux  de  polémique  élo- 
quente et  pleine  de  foi,  ne  doit  pas  et  ne  peut  pas  se  terminer 
par  cepamphet  sceptique  intitulé  :  affaires  de  Rome.  Il  fauten 
prendre  son  parti  ;  l'auteur  de  YEssai  est  mort  il  y  a  cinq  ans  ; 
c'est  un  autre  homme  héritier  de  son  génie,  mais  rempli  d'une 
autre  foi,  un  tribun  et  non  plus  un  prêtre,  qui  a  écrit  les  Pa- 
roles d'un  Croyant,  les  Affaires  de  Rome,  et  qui  vient  de 
publier  le  Livre  du  Peuple. 

Ce  livre  développe  les  théories  de  la  souveraineté  populaire, 


REYLK  IiK  PARIS.  207 

de  réalité  parfaite,  de  la  liberté  absolue  dechaeun,  et  du  gou- 
vernement de  tous  par  tous.  Ces  théories  chimériques  sont 
adoptées  sans  restriction  par  M.  de  La  Mennais  ;  et  si  on  dé- 
pouille du  beau  style  dont  il  les  a  revêtues,  toutes  ces  exagéra- 
tions anti-sociales,  que  trouve-t-on  le  plus  souvent  ?  Sinon  ce 
que  les  théoriciens  de  9-3  écrivaient  de  leur  ignoble  langue  sans 
nom,  pétrie  de  sang  et  de  boue.  Il  dit  au  peuple  :  «  Toute  au- 
torité est  en  vous;  n'obéissez  pas  aux  lois  que  vous  n'avez  pas 
faites  ;  votre  droit  est  que  nul  ne  vous  gouverne  et  ne  vous 
impose  des  lois  à  son  gré;  vous  ne  vous  êtes  donc  jamais  comp- 
tés? Vous  êtes  cent  contre  un!  »  Ainsi  il  fait  un  appel  pur  et 
simple  à  la  force  brutale,  et  ne  voit  d'autre  moyen  de  remédier 
aux  maux  de  la  société  que  de  la  bouleverser  de  fond  en  com- 
ble, et  de  la  jeter  dans  des  révolutions  sanglantes,  au  bout  des- 
quelles elle  retrouverait  les  mêmes  misères  et  les  mêmes  douleurs 
qu'auparavant.  Lorsque  parmi  tous  les  pouvoirs  qui  nous  gou- 
vernent il  n'en  est  pas  un  qui  relève  directement  du  peuple, 
lorsque  dans  nos  codes,  il  n'est  pas  une  loi  qui  émane  de  son 
bon  plaisir,  n'est-ce  pas  l'exciter  ouvertement  à  la  révolte,  que 
de  lui  dire  à  haute  voix  et  de  lui  répéter  sur  tous  les  tons  :  Tout 
pouvoir  que  tu  n'as  point  fondé  est  impie;  toute  loi  que  tu  n'as 
point  faite  est  immorale.  Si  on  adoptait  les  conclusions  de 
M.  de  La  Mennais,  il  faudrait  descendre  armé  sur  la  place 
publique,  abattre  sans  pitié  ni  merci  tous  le3  audacieux  usur- 
pateurs revêtus  d'un  signe  quelconque  d'autorité,  et,  la  vic- 
toire gagnée  (la  victoire  ne  se  ferait  pas  attendre,  puisqu'on  est 
cent  contre  un),  danser,  en  poussant  des  cris  sauvages  de  li- 
berté, autour  d'un  grand  feu  de  joie  qui  consumerait  nos 
lois  et  nos  institutions,  les  plus  anciennes  et  les  plus  récentes. 
car  elles  sont  toutes  immorales  et  impies  ;  aucune  n'est  l'œuvre 
de  tous  ! 

Est-ce  donc  que  la  justice  est  dans  le  nombre  et  dans  la  force  ? 
Est-ce  que  la  justice  n'est  plus  une  qualité  spirituelle,  indépen- 
dante des  lieux,  des  hommes  et  des  choses,  que  rien  ne  peut 
anéantir,  pas  plus  un  roi  que  toute  une  nation,  qui  est  parce 
qu'elle  est?  Est-ce  que  le  pouvoir,  pour  être  légitime,  doit  né- 
cessairement être  aux  mains  de  tous?  Quand  il  leur  est  échu 
par  hasard,  nous  avons  vu  ce  qu'en  ont  lait  les  masses  inin- 
telligentes et  violentes  :  sous  le  règne  de  ions,  la  responsabilité 


268  REVUE  DE  PARIS. 

disparaît;  personne  ne  porte  plus  le  poids  des  fautes;  chaque 
juge  se  lave  les  mains  comme  Pilate.  Cette  absence  de  respon- 
sabilité suffirait  à  prouver  que  le  gouvernement  de  tous  est 
impossible  ;  serait-il  d'ailleurs  bien  difficile  d'établir  historique- 
ment que  c'est  toujours  le  petit  nombre  qui  a  gouverné  le 
monde?  Lorsque,  comme  de  nos  jours,  ce  petit  nombre  n'est  point 
une  classe  privilégiée  et  immobile  qui  règne  à  l'exclusion  de 
toutes  les  autres  ;  mais  qui  se  renouvelle  sans  cesse,  qui  se  re- 
crute d'en  bas  et  d'en  haut,  des  descendants  des  familles  anti- 
ques et  des  fils  de  paysans,  peut-on  dire  qu'il  y  a  là  violation  de 
la  loi  de  l'égalité  ?  >"'est-ce  pas  au  contraire  une  consécration 
complète  de  celle  loi  ?  Tout  le  monde  n'est  pas  admis,  c'est  vrai, 
mais  personne  n'est  exclu.  Si  M.  de  La  Mennais  parvient  à  nous 
démontrer  qu'il  y  a  chez  tous  les  hommes,  en  égale  mesure, 
la  moralité,  l'intelligence  et  le  savoir,  nous  nous  rangerons  de 
son  avis.  Jusque-là,  nous  persisterons  à  croire  qu'il  s'insurge, 
non-seulement  contre  la  société  actuelle,  mais  contre  l'état  de  so- 
ciété en  généra}. 

Prêcber  la  liberté  absolue,  déclarer  formellement  le  sort 
des  animaux  non  assujettis  au  joug  préférable  à  celui  du  peu- 
ple, c'est  préconiser  l'état  sauvage.  Il  reste  à  dire  après  cela 
que  les  villes  sont  d'odieuses  prisons  et  qu'il  n'est  de  bonheur 
possible  pour  l'homme  qu'au  sein  des  forêts  ténébreuses  qui 
furent  son  premier  asile.  Ce  n'est,  en  effet,  que  dans  les 
forets,  en  vivant  seul,  qu'il  trouvera  l'entière  liberté  dont  on 
lui  vante  si  poétiquement  les  douceurs.  Dans  l'état  de  civi- 
lisation, tous  les  droits  sont  relatifs  ;  il  n'y  a  d'absolu  que 
les  devoirs.  La  civilisation  n'est  possible  qu'au  prix  de  la  res- 
triction, quelquefois  même  du  sacrifice  des  droits  individuels, 
et  dans  l'accomplissement  sans  réserve  des  devoirs  particuliers 
et  généraux. 

Ce  n'est  pas,  à  Dieu  ne  plaise  !  que  nous  voulions  nier  le 
progrès  dans  les  affaires  de  ce  monde,  et  enfermer  les  droits  de 
l'homme  dans  le  cercle  de  Popilius.  Les  droits  s'étendent,  et 
même  se  transforment.  Le  progrès  est  dans  la  nature  de  l'homme 
déchu  appelé  à  la  réhabilitation.  Le  progrès,  a  dit  un  philosophe 
chrétien,  est  la  reconstruction  del"èlre.Mais.  hélas  .'que  d'épreu- 
ves à  subir  afin  de  faire  un  pas  en  avant  !  tout  affranchissement 
est  le  fruit  de  longues  années:  et  connaît-on  un  plus  grand,  un 


REVUE  DE  PARIS.  269 

plus  beau  spectacle  que  celui  qu'offre  le  peuple,  marchant  d'é- 
mancipation  en  émancipation,  à  travers  des  douleurs  sans  nom- 
bre, et  dans  toutes  les  alternatives  d'unt  lutte  infinie,  aujour- 
d'hui vainqueur  et  demain  vaincu  .  mais  voyant  toujours 
tourner  à  son  profit  ses  défaites  comme  ses  victoires?  In  seul 
exemple  entre  bien  d'autres  prouvera  que  les  défaites  du  peuple, 
c'est-à-dire  ses  halles  forcées,  sont  dans  les  voies  providen- 
tielles :  —  Dans  les  anciennes  républi  [lies,  un  esclave  n'était 
point  un  homme;  le  christianisme  vint,  qui  émancipa  l'esclave 
et  le  revêtit  du  caractère  sacré  de  la  dignité  humaine;  ce  fut, 
certes,  pour  le  peuple,  la  plus  grande  de  toutes  les  victoires  ; 
mais  arriva  le  régime  féodal  qui  lui  imposa  de  nouveau  un 
joug;  après  la  victoire,  venait  la  défaite.  Cependant  oserait-on 
nier  que  le  régime  féodal  n'ait  été  une  institution  favorable  à 
l'humanité?  La  parole  chrétienne,  qui  avait  été  semée  dans  le 
monde,  n'avait  point  eu  le  temps  de  germer  encore;  car, 
comme  l'éducation  du  peuple  ne  se  fait  pas  d'après  les 
livres,  mais  d'après  les  événements,  elle  s'opère  avec  une  grande 
lenteur  ;  et  la  féodalité  eut  pour  mission  de  contenir  le  peuple 
jusqu'à  ce  qu'il  fût  préparé  à  jouir  des  bienfaits  à  lui  donnés 
par  le  christianisme,  et  dont  il  eut  infailliblement  abusé,  s'il 
était  entré  d'abord  en  pleine  jouissance.  Le  temps  est  donc 
l'élément  indispensable  du  progrès,  et  il  y  a  certainement  un 
peu  de  folie  à  croire  que,  dans  quelques  années,  comme  d'un 
coup  de  baguette  magique,  on  peut  accomplir  ce  qui  doit  être 
l'œuvre  des  siècles. 

Que  les  poètes,  dans  leur  enthousiasme,  saluent  l'aurore  d'un 
avenir  prochain  et  magnifique;  qu'échappant  aux  tristes  réali- 
tés qui  nous  entourent,  ils  se  réfugient  dans  tes  régions  infinies 
de  l'idéal,  et  chantent  la  réalisation  possible  d'un  paradis  sur 
cette  terre,  à  la  bonne  heure!  rien  de  mieux.  Nous  avons  assez 
longtemps  entendu  des  cris  de  désolation,  des  hymnes  funèbres, 
pour  que  nous  devions  savoir  gré  aux  poètes  qui  entreprennent 
de  relever  les  coeurs  en  défaillance;  applaudissons-les.  même 
quand  ils  nous  bercent  d'espérances  impossibles.  Si  M.  de  La 
Mennais  se  contentait  d'être  un  poète,  d'entonner  des  hymnes  à 
l'avenir,  et  de  prophétiser  des  merveilles  dans  l'ordre  matériel 
et  dans  l'ordre  moral,  on  écouterait  avec  admiration  les  dithy- 
rambes chaleureux  qu'il  sait  si  bien  écrire  en  prose;  on  ne  se 


270  REWK  i)K  PARIS. 

laisserai!  pns  convaincre  sans  doute,  mais  on  se  laisserait  char- 
mer et  entraîner  par  cette  parole  éloquente.  Malheureusement 
M.  de  La  Mennais  est  tribun  en  même  temps  que  poëte.  Ce  n'est 
pas  dans  un  but  d'artiste  qu'il  frappe  les  imaginations  ;  ce  n'est 
pas  dans  un  but  d'homme  religieux,  pour  nous  aider  à  suppor- 
ter le  poids  du  jour  présent,  qu'il  nous  dépeint  en  traits  en- 
flammés un  avenir  merveilleux;  c'est  dans  un  but  révolution- 
naire. —  Tiens,  dit-il  au  peuple,  tu  vois  d'ici  la  terre  promise, 
lève-toi,  secoue  le  joug,  sois  le  plus  fort,  et  tu  y  arriveras 
demain  !... 

Quand  on  a  raison  sur  le  fond  des  choses,  on  ne  cherche  pas 
d'ordinaire  à  défigurer  les  faits;  on  les  expose  naturellement  et 
sans  détour. Est-ce  ainsi  qu'agit  M.  de  La  Mennais?  Non  certes; 
cependant  n'accusons  pas  sa  bonne  foi,  rejetons  toutes  les  erreurs 
sur  le  compte  de  sa  passion  :  l'auteur  du  Livre  du  Peuple  est 
comme  un  homme  en  colère  qui  ne  voit  pas  ce  qui  se  passe 
autour  de  lui,  ou  qui  exagère  ce  qu'il  voit.  Citons  un  exemple 
entre  cent. 

«  Peuple,  tu  dis  :  J'ai  froid  ;  et  pour  réchauffer  les  membres 
amaigris,  on  les  étre'mt  de  triples  liens  de  fer.  Tu  dis  :  .l'ai  faim; 
et  on  te  répond  :  Mange  les  miettes  balayées  de  nos  tables  de 
festin.  Tu  dis  :  J'ai  soif;  et  on  te  répond  :  Bois  tes  larmes.  Tu 
le  plains  de  ne  pouvoir  cultiver  ton  esprit,  développer  ton 
intelligence;  tes  dominateurs  disent  :  C'est  bien;  il  faut  que  le 
peuplé  soit  abruti  pour  être  gouvernable.  » 

Vraiment,  ce  n'est  que  dans  un  monde  imaginaire  qu'a  pu  se 
tenir  un  pareil  dialogue.  On  nous  donne  pour  une  réalité  pal- 
pable un  rêve  fantastique.  On  se  crée  des  fantômes  d'ennemis 
pour  se  procurer  le  plaisir  facile  de  les  vaincre. 

Les  misères  du  peuple  sont  grandes  sans  doute,  et  ne  sont 
point  secourues  avec  cette  chaleur  de  zèle  qu'inspire  le  chris- 
tianisme; nous  savons  bien  que  si,  un  suir  d'hiver,  on  pénètre 
dans  une  de  ces  mansardes  délabrées  où  s'entassent  pêle-mêle 
de  pauvres  familles;  si,  après  le  long  travail  du  jour  (heureux 
quand  ils  ont  travaillé!),  on  trouve  le  père,  la  mère  et  les  enfants 
greloiant  de  froid  autour  d'un  morceau  de  pain  qui  doit  suffire 
à  tous,  nous  savons  bien  que  si  on  compare  alors  la  mansarde 
délabrée  et  froide  de  ces  gens  laborieux  aux  hôtels  splendides 
des  gens  oisifs,  e!  le  morceau  de  pain  gagné  a  la  sueur  (\u  Iront 


REVUE  HE  PARIS.  271 

aux  tables  somptueusement  servies  des  heureux  du  monde,  on 
est  tenté7  pour  peu  qu'on  soit  du  peuple,  comme  nous  en  som- 
mes tous,  de  crier  à  l'injustice,  à  la  violation  des  lois  de  Dieu, 
et  de  pousser  à  la  révolte,  pour  rétablir  l'équilibre,  ceux  qui 
n'ont  rien  contre  ceux  qui  ont  trop.  Mais  si  on  considère  philo- 
sophiquement celte  loi  des  inégalités  sociales,  on  obtient  celle 
triste  conviction  qu'elles  ont  de  tous  temps  existé,  et  ne  cesse- 
ront jamais,  comme  les  inégalités  de  la  nature,  et  aussi  celte 
conviction  consolante  qu'il  est  donné  à  la  civilisation  de  les 
adoucir,  de  les  rendre  supportables.  La  loi  religieuse  en  fournit 
les  moyens.  M.  de  La  Mennais  prend  le  contre-pied  de  cette  loi. 
Il  s'efforce  d'éveiller  au  cœur  du  pauvre  la  plus  mauvaise  de 
toutes  les  passions,  l'envie,  tandis  qu'il  s'agit  d'éveiller  au  cœur 
du  riche  la  plus  douce  de  toutes  les  vertus,  la  charité. 

Il  y  a  peu  d'époques  où  l'égoïsme  ait  été  plus  profond  que 
dans  la  nôtre,  et  chose  singulière,  el  qui  au  premier  abord 
paraît  contradictoire,  il  y  a  peu  d'époques  aussi  où  l'on  se  soit 
plus  activement  occupé  de  l'amélioration  des  classes  pauvres. 
De  tous  côtés  s'agitent  les  questions  de  leur  bien-être  et  de  leur 
instruction  ;  sur  tous  les  points,  s'ouvrent  des  asiles  de  paix 
aux  vieillards,  et  des  écoles  aux  enfa-.its  du  peuple.  C'est  qu'il 
est  certains  faits  moraux,  providentiels  selon  nous,  contre  les- 
quels les  passions  de  l'homme  ne  peuvent  rien.  Il  est  tout  aussi 
impossible  défaire  aujourd'hui  qu'un  prolétaire  soit  un  ilote, 
que  de  nous  transporter  à  Sparte,  sous  Lycurgue.  C'est  pourquoi 
Mi  de  La  Mennais  trompe  évidemment  le  peuple,  quand  il  lui  dit 
qu'on  cherche  à  l'abrutir  pour  le  rendre  gouvernable.  Il  n'aurait 
qu'à  ouvrir  les  yeux  pour  voir  le  contraire,  pour  voir  l'instruc- 
tion se  répandre  parmi  les  classes  populaires  dans  de  prudentes 
limites  qui  s'agrandiront  de  jour  en  jour.  IS'e  nous  évertuons 
pas  à  prouver  à  M.  de  La  Mennais  qu'il  a  tort.  N'allons  pas  cher- 
cher des  arguments  au  loin;  il  nous  en  offre  lui-même  de  bonne 
grâce;  car,  enfin,  puisqu'il  adresse  son  livre  au  peuple,  c'est 
qu'apparemment  une  partie  de  ce  peuple  sait  lire. 

Il  faut  être  juste,  même  envers  ceux  qui  ne  le  sont  pas; 
avouons  donc  (pie  dans  le  Livre  du  Peuple,  on  trouve  autre 
chose  que  des  paradoxes  insoutenable  et  des  cris  de  révolte. 
On  y  lit  quelques  pages  sur  les  devoirs  qui.  partout  ailleurs, 
seraient  admirable  de  simplicité  el  de  logique,  niais  que  là,  à 


272  REVUE  DE  PARIS. 

cette  place,  on  ne  comprend  guère,  puisque  railleur,  il  n'y  a 
qu'un  instant,  vient  de  détruire  la  sanction  de  ces  devoirs,  et  de 
renverser  d'un  coup  de  main  la  base  sacrée  sur  laquelle  ils 
reposent.  Dans  tout  autre  endroit,  on  admirerait  aussi  les  pages 
sur  l'amour,  remplies  d'une  onction  pénétrante,  et  écrites  sans 
doute  avec  cette  plume  dont  se  servait  autrefois  le  pieux  écrivain 
pour  traduire  et  commenter  l'Imitation.  C'est  la  plus  belle  morale 
qu'il  y  ait  au  monde,  ce  sont  des  préceptes  d'une  évangélique 
douceur;  mais,  comme  ils  sont  encadrés  entre  des  chapitres  qui 
respirent  la  colère  et  la  haine,  on  se  rappelle  involontairement, 
en  les  lisant,  l'ancienne  devise  :  la  fraternité  ou  la  mort. 

Le  Livre  du  Peuple,  comme  les  Paroles  d'un  Croyant,  est 
écrit  en  style  poétique.  Ce  ne  sont  qu'images,  comparaisons  et 
apologues.  Cette  forme  une  fois  adoptée,  on  ne  trouve  jamais 
l'écrivain  inférieur  à  lui-même.  C'est  toujours  le  même  grand 
style,  dédaigneux  des  petits  effets,  marchant  à  son  but  librement 
et  franchement.  La  plume  de  M.  La  Mennais  ne  vieillit  pas;  elle 
semble  même  gagner  en  vigueur,  comme  en  grâce  et  en  sou- 
plesse. D'où  vient  cependant  que  ce  dernier  ouvrage,  qui,  sous 
tous  les  rapports,  est  pour  le  moins  l'égal  des  Paroles  d'un 
Croyant,  n'a  point  obtenu  la  dixième  partie  de  leur  succès.  C'est 
que  ce  premier  succès  n'était  pas  fondé  sur  une  admiration  sin- 
cère, ni  sur  des  sympathies  profondes,  mais  sur  un  vif  sentiment 
de  curiosité.  Ce  siècle,  qui  a  été  témoin  de  révolutions  si  diverses, 
n'en  avait  point  vu  encore  une  semblable  à  celle  que  lui  offrait 
le  génie  ardent  de  M.  de  La  Mennais  ;  tout  le  monde  voulut  voir 
ce  spectacle  extraordinaire  ;  la  surprise  passée,  la  curiosité  satis- 
faite, tout  a  été  fini.  C'est  ce  qui  explique  pourquoi  les  Paroles 
d'un  Croyant  retentirent  d'un  bout  de  l'Europe  à  l'autre,  comme 
un  coup  de  tonnerre,  et  pourquoi  le  Livre  du  Peuple  a  paru 
presque  incognito. 

Quoique  M.  de  La  Mennais  ne  s'attache  qifa  détruire,  et  qu'il 
ne  s'occupe  pas  encore  de  formuler  un  système  social,  il  se  rap- 
proche cependant  de  plus  en  plus  des  deux  ou  trois  réformateurs 
sociaux  qui,  dans  ce  siècle,  se  sont  donnés  pour  des  Messies. 
Comme  ces  réformateurs  demi-dieux,  il  aspire  au  gouvernement 
de  la  société,  et  ne  tient  aucun  compte  i\a<,  nécessités  sociales  ;  il 
supprime  !e  temps  et  l'espace  ;  il  est  tout  à  fait  en  dehors  du  mi- 
lieu où  s'agitent  les  hommes  ;  il  vit  comme  sur  un  trépied  élec- 


REVUE  DE  PARIS.  273 

trique  qui  l'isole  du  reste  du  monde.  Comme  Saint-Simon  et  Fou- 
rier,  il  fait  de  quelques  abstractions  des  vérités  absolues,  hors 
desquelles  il  n'y  a  que  désordres  matériels,  ruines  morales  et 
intellectuelles.  Que  va  gagnera  ce  jeu  périlleux  l'illustre  écrivain? 

Déjà  il  avait  compromis  sa  gloire  pour  courir  après  la  popularité. 
Abandonné  de  tous  ses  anciens  disciples,  combattu  par  le  plus 
fervent  d'entre  eux,  M.  Gerbet,  qui  aurait  pu  et  n'a  point  voulu 
être  le  doux  et  inaltérable  Mélancliton  de  ce  fougueux  Luther; 
peu  compris  de  ses  nouveaux  amis,  comme  isolé  et  étranger  au 
milieu  d'eux,  il  ne  lui  restait  pour  consolation  dans  ses  amertu- 
mes que  le  bruit  immense  qui  se  faisait  autour  de  chacun  de  ses 
livres,  bruit  enivrant  qui  l'endormait  dans  son  orgueil,  et  lui 
faisait  oublier  les  réalités  de  la  vie.  Mais  voilà  que  ce  bruit  qu'il 
aimait  tant  diminue;  voilà  que  celte  popularité  si  chère  lui 
échappe;  il  n'est  qu'un  public  qui  ne  lui  manquera  jamais,  dont 
il  se  contentait  jadis,  ma/s  qui,  trop  restreint  et  peu  bruyant,  ne 
suffit  plus  à  son  ambition,  ce  sont  les  hommes  d'intelligence  et 
d'étude.  Ceux-là  ne  perdront  jamais  de  vue  ce  génie  emporté 
tour  à  tour  par  l'esprit  du  bien  et  par  celui  du  mal,  qui  monte 
aux  plus  grandes  hauteurs  et  tombe  dans  les  plus  profonds 
abîmes,  et,  dans  toutes  ses  agitations,  ils  le  suivront  avec  cet  in- 
térêt mêlé  de  terreur  qu'on  éprouve  à  contempler  un  bel  orage. 

Paulin  Ldiayrac 


I„ES  PÉRÉGISIXATfiOXS  DX:XE  PARIA. 

PAR    3Iln,>    FLORA   TRÏSTA>. 

Le  titre  de  ce  livre  ne  nous  parait  pas  heureusement  choisi.  Il 
a  premièrement  le  tort  de  ne  pas  faire  pressentir  assez  l'intérêt 
qui  se  rattache  à  la  relation  d'un  voyage;  il  a  encore  le  tort 
non  moins  grave  de  promettre  un  principal  personnage  partout 
rebuté,  partout  malheureux,  et  d'infinies  déclamations  contre 
la  société,  à  une  époque  où  celui  qui  a  un  habit  neuf  trouve  de 
si  mauvais  goût  qu'un  autre  se  plaigne  delre  en  haillons,  ou 
celui  qui  atteint  une  position,  se  flattant  qu'à  lui  seul  il  était 
donné  de  venir  à  bout  de  ce  qu'il  a  accompli,  écoule  avec  tant 


27  i  REVIT.  DE  PARIS. 

de  Mépris  les  doléances  de  celui  qui  lutte.  Aussi  nous  hâtons- 
nous  de  dire,  dans  l'intérêt  de  ce  livre,  qu'il  ne  tient  pas  tout  ce 
que  promet  le  titre;  les  déclamations  n'y  font  pas  faute,  à  la 
vérité,  mais  les  infortunes  de  la  paria  dont  il  est  ici  question 
ne  sont  pas  de  nature  à  effaroucher  notre  égoïste  sensibilité. 
Nous  le  prouverons  par  un  rapide  examen,  qui  nous  forcera 
toutefois  de  nous  immiscer  dans  la  vie  privée  de  l'auteur,  dont 
il  nous  a  fort  entretenus. 

Son  père,  Espagnol  né  au  Pérou,  s'est  marié  clandestinement, 
en  Espagne,  à  une  Française  émigrée,  et  ne  s'est  pas  occupé 
depuis  d'assurer  le  sort  de  ses  enfants,  soit  en  régularisant  son 
mariage,  soit  en  faisant  un  testament.  Il  meurt,  et.  comme  il 
arrive  dans  les  ménages  qui  ne  sont  pas  légalement  établis,  ses 
enfants  sont  réduits  à  sortir  de  la  maison  qu'ils  avaient  appris  à 
regarder  comme  leur  propriété.  M,nc  Tristan  avait  alors  quatre 
ans.  Plus  tard,  elle  est  mariée  à  un  homme  qu'elle  dit  ne  pouvoir 
aimer,  ni  estimer,  et  qu'elle  nomme.  A  vingt  ans,  elle  se  sépare 
de  ce  mari,  c'est  en  1827  ;  alors  elle  reprend  sou  nom  de  Tris- 
tan, se  donne  quelquefois  comme  non  mariée  et  plus  ordinai- 
rement comme  veuve,  car  elle  a  deux  enfants  dont  il  faut  jus- 
tifier la  présence.  Mais,  hahilant  la  même  ville  que  son  mari, 
exposée  chaque  jour  à  rencontrer  ses  anciennes  connaissances, 
ce  rôle,  qui,  dit-elle,  jetait  un  voile  d'ambiguïté  sur  sa  per- 
sonne, était  difficile  à  soutenir,  et  lui  attirait  une  foule  de  désa- 
gréments. Ceux  qui  l'avaient  d'abord  accueillie  comme  demoi- 
selle ou  comme  veuve,  la  repoussaient,  si  sa  véritable  position 
venait  à  se  découvrir,  et  ce  n'est  guère  au  voile  d'ambkjuité 
qui  la  couvre  qu'elle  s'en  prend  de  ce  qu'elle  avait  à  souffrir  en 
ces  occasions.  «  L'incompatibilité,  dit-elle  quelque  part,  et  mille 
motifs  que  la  loi  n'admet  pas,  rendent  nécessaire  la  séparation 
des  époux;  mais  la  perversité,  ne  supposant  pas  à  la  femme  des 
motifs  qu'elle  puisse  avouer,  la  poursuit  de  ses  infâmes  calom- 
nies. »  Cela  étant,  s'envelopper  inutilement  de  mystère,  n'est-ce 
pas  donner  trop  beau  jeu  à  la  malignité? 

En  18-29,  Mme  Tristan  écrit  au  Pérou  à  don  Pio,  son  oncle, 
pour  lui  apprendre  qu'elle  existe.  Ses  droits  comme  fille  natu- 
relle sont  d'abord  reconnus  de  ce  parent;  mais  elle  se  flatte  en 
outre  qu'il  négligera  l'intérêt  de  sa  propre  famille,  et  qu'en 
dépit  de  la  loi,  et  peut-être  contre  le  vœu  d  un  frère,  qui  paraît 


KfcAlt  DK  PAiUS.  276 

avoir  omis  à  dessein  d'établir  les  droits  de  ses  enfants,  il  voudra 
la  considérer  comme  légitime  et  lui  faire  compter,  à  la  mort  de 
sa  grand'mère.  m  million  à  titre  d'héritage.  Elle  a  donc  le  désir 
de  se  réfugier  au  sein  de  sa  famille  paternelle,  comptant  bien 
trouver  la  une  position  qui  la  fasse  rentrer  dans  la  société,  dont 
elle  se  dit  exclue.  Mais  les  soins  à  donner  à  sa  fille  la  retiennent 
en  France.  Voici  comment  la  société  en  agit  alors  envers  celle 
qui  se  plaint  d'être  un?  paria. 

lue  maîtresse  de  pension,  la  voyant  triste  et  préoccupée,  lui 
dit.  sans  la  questionner  aucunement  sur  les  causes  de  sa  tris- 
tesse :  a  Partez  sans  inquiétude  ;  pendant  votre  absence,  je  ser- 
virai de  mère  à  votre  enfant,  et.  si  le  malheur  voulait  qu'elle  ne 
vous  revit  jamais,  elle  resterait  avec  nous.  »  _Mme  Tristan  s'en 
va  à  Bordeaux,  se  faire  connaître  à  un  cousin  de  son  père,  qui 
reporte  aussitôt  sur  elle  l'affection  qu'il  avait  eue  pour  son  pa- 
rent. Ce  cousin  la  présente  partout  comme  sa  nièce,  et,  chez 
lui,  elle  trouve  un  homme  d'affaires  qui  lui  avance  53.000  francs 
pour  faciliter  son  passage  au  Pérou  et  l'aider  à  réclamer  la 
fortune  à  laquelle  elle  prétend.  A  tout  autre  égard,  il  est  encore 
pour  elle  un  ami  empressé,  qui  recherche  l'occasion  de  lui  être 
agréable,  et  dont  rattachement  se  montre  dans  les  moindres 
choses.  Elle  est  maintenant  en  mesure  de  traiter  de  son  passage 
sur  le  brick  le  Mexicain,  qu'elle  préfère  à  tout  autre  par  diffé- 
rentes raisons  ;  mais  elle  se  trouve  tout  à  coup  dans  un  grand 
embarras.  Elle  s'est  donnée,  à  Bordeaux,  pour  n'avoir  jamais 
été  mariée,  et  le  capitaine  du  brick  l'a  connue,  à  Paris,  comme 
veuve  et  mère  de  famille.  Il  peut,  en  la  revoyant,  la  trahir  de- 
vant ses  parents  et  ses  nouveaux  amis  :  elle  l'envoie  chercher 
et  le  prie,  sans  autre  explication,  d'oublier  qu'il  l'ait  connue 
autrefois.  Il  le  promet,  et.  avant  de  quitter  le  port,  il  s'engage 
aussi  à  protéger  la  jeune  enfant  de  Mine  Tristan,  s'il  arrive  que 
celle-ci  succombe  aux  fatigues  de  la  traversée.  Embarquée  en- 
fin, elle  hésite,  elle  est  prête  à  remettre  le  pied  sur  la  terre  de 
France  pour  ne  la  pas  quitter  :  mais  la  présence  ôçs,  curieux  on 
des  amis  des  passagers,  accourus  pour  assister  au  départ  du 
brick .  lui  rappelle,  comme  un  spectre  horrible,  la  société  qui 
l'a  rejetée  de  son  sein.  Elle  part,  implorant  la  mort,  la  mort, 
comme  le  seul  remède o  ses  maux.  Néanmoins,  elle  est  déjà, 
sur  le  raiMeau.  l'objet  des  plus  tendra  soin-  ;  capitaine,  ofri- 


276  RENEE  DE  PARIS. 

ciers,  passagers,  équipage,  tous  s'empressent  à  lui  plaire.  Elle- 
même  se  loue  de  l'affection  compatissante  que  sa  position  in- 
spirait généralement.  Pendant  la  navigation,  le  capitaine 
Chabrié ,  à  qui  elle  fait  eroire  qu'elle  est  mère  sans  être  ma- 
riée, offre  la  protection  de  son  nom  pour  l'aider  à  rentrer  dans 
la  société,  dont  elle  se  dit  bannie,  la  pressant  de  l'épouser  avant 
l'issue  de  la  réclamation  qu'elle  vient  faire,  et  se  soumettant  à 
rester  en  Amérique,  à  se  fixer  aux  Indes,  en  Chine,  partout  où 
elle  voudra.  M.  David,  sceptique  et  misantrope,  associé  du  ca- 
pitaine, se  réserve  aussi  très-sérieusement  l'emploi  de  berceuse 
dans  ce  futur  ménage.  En  causant  de  ces  projets,  on  louche  au 
Pérou.  La  paria  voyageuse  n'est  pas  plus  tôt  descendue  sur  la 
côte,  que  l'inspection  des  passeports  et  ses  aveux  la  faisant  re- 
connaître pour  la  parente  de  don  Pio  de  Tristan,  elle  est  traitée 
avec  la  déférence  et  la  distinction  dont  on  n'use  qu'à  l'égard  des 
personnages  éminents  de  la  république.  Chacun  des  notables  lui 
offre  sa  maison,  lui  rend  de  grands  honneurs,  et  lui  donne  des 
fêles.  Enfin,  à  Aréquipa.  plusieurs  habitants  manifestent  l'in- 
tention de  lui  adresser  leurs  vœux;  entre  autres,  le  colonel  San 
Pioman  exprime  hautement  son  admiration  pour  elle,  malgré  les 
grosses  fra?ichises  qu'elle  lui  dit  au  sujet  de  sa  politique.  De 
son  côté,  don  Pio,  militaire  distingué  et  homme  d'état,  qui,  nous 
dit-on,  possède  une  supériorité  de  savoir-faire  telle  que,  mise  en 
œuvre,  elle  eût  surpassé  celle  des  rsesselrode,  des  Melternich, 
vient  hu'.nblement  recevoir  de  sa  nièce  des  conseils  et  des  ren- 
seignements. Il  a  de  si  vastes  connaissances  en  toutes  choses 
que,  bien  plus  que  son  autorité  de  chef  de  famille,  elles  lui  ont 
acquis  sur  ses  proches  une  influence  dont  il  est  jaloux  jusqu'à 
redouter  que  l'éducation  lui  donne  un  rival  dans  son  fils  :  néan- 
moins, il  renonce  volontiers  à  user  de  ses  propres  lumières  pour 
juger  et  se  conduire  par  celles  de  sa  nièce.  Comme  on  voit,  le 
monda  n'a  guère,  pour  aucune  femme,  de  procédés  meilleurs, 
d'hommages  plus  réels,  que  ceux  qui  accueillent  et  suivent  par- 
tout celle  qui  se  dit  une  paria. 

Ees  Pérégrinations  comprennent,  sous  la  forme  de  mémoires, 
deux  années  de  la  vie  de  l'auteur,  durant  lesquelles,  toujours 
au  premier  plan,  il  est  le  centre  des  moindres  incidents.  Nous 
sommes  avertis  cependant  que  ce  n'est  pas  sur  lui  personnelle- 
ment qu'il  s'est  proposé  d'altirer  l'attention,  mais  sur  toutes  les 


REVUE  !>L  PARIS.  277 

femmes  qui  se  trouvent  dans  la  position  où  il  esl  placé,  c'esl-à- 
dire  «  sur  la  servitude  où  reste  le  sexe  faible  à  l'égard  du  fort; 
sur  la  contrainte  où  est  la  femme,  dans  les  affections  les  moins 
contrair/nables  delà  nature,  depuis  la  suppression  du  divorce, 
qui  l'affranchissait  et  la  mettait  au  niveau  de  l'homme  pour  les 
droits  civils.  «  A  ces  propositions,  que  le  saint-simotiisme  nous 
a  rendues  familières,  il  n'est  pas  bien  nécessaire  de  répondre  ce 
que  chacun  sait,  que  la  suppression  du  divorce  ne  pèse  pas 
moins  sur  un  sexe  que  sur  l'autre  ;  que  certaines  femmes  ne  se 
contraignent  guère  plus  que  certains  hommes  dans  les  affections 
les  moins  contiaignables  de  notre  nature  ;  que  tout  individu, 
forcé  par  l'autorité  d'une  famille,  ou  par  des  considérations 
auxquelles  il  a  dû  céder,  à  faire  un  mariage  contre  son  pen- 
chant, et  qui  se  sépare  de  sa  femme,  se  trouve  précisément  dans 
la  position  que  Mme  Tristan  nous  dit  être  la  sienne.  Comme 
elle,  il  reste  garotté  dans  ses  premiers  liens  ;  il  rencontre  la 
même  censure,  subit  les  mêmes  interprétations  de  sa  conduite, 
la  même  incrédulité  touchant  les  explications  qu'il  en  donne, 
tant  est  naturel  le  blâme  général  pour  tout  ce  qui  contrevient  à 
l'ordre  établi. 

Ailleurs,  gomme  moyen  de  réforme  en  ce  qui  s'oppose  à  l'in- 
dépendance de  la  femme,  et  de  répression  en  ce  qui  regarde  les 
mœurs  de  la  généralité,  l'auteur  propose  d'appliquer  la  liberté 
de  la  presse  à  la  vie  privée  des  individus  vivants,  d'arracher  le 
masque  du  vice,  d'écrire  le  nom  du  coupable  à  son  front,  et.  au 
front  de  la  vertu,  des  louanges  en  manière  d'hommages.  Don- 
nant lui-même  un  exemple  qu'il  ne  doute  pas  de  voir  suivi,  il 
appelle  aussitôt  le  blâme  sur  sa  propre  famille,  en  dénonçant  le 
père  de  ses  enfants  comme  un  homme  vil,  et  le  frère  de  son  père 
comme  un  spoliateur.  Nous  n'hésitons  pas  a  le  dire,  cet  exemple 
ne  sera  pas  suivi.  L'intérêt  public  pi-ut  exiger  que  les  actes  des 
fonctionnaires  de  Tétat  soient  livrés  à  la  publicité  ;  mais  la  vie 
privée  de  tout  individu  est  sa  propriété;  la  délicatesse,  la  reli- 
gion, la  charité,  s'opposent  également  à  ce  qu'on  y  porte  atteinte, 
la  moindre  pouvant  lui  causer  un  préjudice  dont  on  ne  saurait 
toujours  calculer  la   portée.  Nous  en  donnerons   celle  faible 
preuve:  qu'à  Bordeaux.  M""'  Tristan  se  trouva  heureuse  que  le 
•secret  de  ses  affaires  particulières  fut  gardé  parle  capitaine  du 
Mexicain.  Non.  la  publicité  ae  ferait  que  rendre  le  vice  plus 
1  2i 


278  REVUE  DE  PARIS. 

hypocrite,  conséquemment plus  dangereux.  Quanta  la  vertu, 
qu'a-t-elle  besoin  d'hommages  publics  ?  Ne  porte-l-elle  pas  en 
elle  les  plus  parfaites  récompenses?  et  une  admiration  aussi  di- 
recte et  aussi  bruyante  ne  blesserait-elle  pas  sa  modestie?  Won, 
tant  que  la  bonne  renommée  sera  un  bien  précieux,  ce  sera  de- 
voir de  la  conserver  à  sa  propre  famille el  aux  autres.  L'écrivain 
qui  propose  de  semblables  attaques  comme  moyen  de  progrès, 
s'expose  à  être  personnellement  éconduit  de  toute  réunion,  à  se 
faire  interdire  ce  champ  des  observations,  et  à  priver  ainsi  la 
morale  des  enseignements  qu'il  pouvait  donner  plus  efficace- 
ment, en  supposant  les  noms  de  ses  personnages.  Qu'est-ce 
d'ailleurs  pour  nous  que  la  plupart  de  ces  noms  inconnus  que 
M,ne  Tristan  nous  a  livrés?  Une  fiction.  Si  M.  Chabrié  nous  eût 
été  présenté  sous  loute  autre  dénomination,  en  serait-il  moins 
l'homme  qu'on  nous  a  peint  ?  L'amour,  personnifié  sous  un  nom 
d'emprunt,  n'en  est  pas  moins  l'amour;  ainsi  des  autres  passions, 
ainsi  des  vices  et  des  vertus;  et  l'écrivain  qui  se  renferme  dans 
la  discrétion  n'encourt  pas  le  reproche  d'avoir  publié  des  mé- 
moires intempestifs,  et  de  s'être  arrogé  le  droit  d'attirer  l'atten- 
tion sur  ceux  qui  n'y  prétendaient  pas. 

L'auteur  des  Pérégrinations,  en  nous  montrant,  selon  qu'il 
se  l'était  proposé,  les  hommes  sans  acception  de  rang  et  tels  que 
le  pays  où  ils  vivent  les  présente,  ne  nous  a  pas  toujours  exposé 
des  personnages  et  des  faits  qui  eussent  un  droit  incontestable  à 
nous  occuper.  «La  valeur  de  l'homme  aux  yeux  de  Dieu,  nous 
dit-il,  est  proportionnée  à  son  degré  d'utilité  dans  ses  rapports 
avec  l'espèce  entière.  »  Cela  est  vrai  el  stimulant.  Mais,  aux  yeux 
du  lecteur,  la  valeur  des  hommes,  à  quelque  classe  qu'ils  ap- 
partiennent, est  toute  dans  ce  qu'ils  ont  de  part  aux  événements. 
Rien  n'empêche  qu'en  les  montrant  agissant  au  dehors,  on  ne 
nous  introduise  aussi  dans  leur  intérieur  ;  mais  se  borner  à  nous 
les  montrer  isolés  des  faits  marquants,  c'est  les  exposer  à  notre 
indifférence.  D'un  autre  côté,  dire  d'un  homme  renfermé  dans 
son  habitation  qu'il  eût  pu  être  un  grand  homme  d'état,  dire  d'une 
femme  qui  ne  sort  jamais  des  plus  simples  occupations,  qu'elle  eût 
pu  gouverner  un  royaume,  ce  n'est  les  juger  que  par  présomption  ; 
car,  seulenu-nt  à  l'œuvre,  il  est  permis  de  qualifier  l'ouvrier. 
Cependant,  parmi  les  portraits  tracés  par  Mmo  Tristan,  il  en  est 
qui  témoignent  un  véritable   ia'enl  d'obsenation.  Sa  relation 


REVUE  DE  PARIS.  279 

ne  manque  pas  non  plus  d'une  sorte  d'intérêt,  indéprnd animent 
de  celui  que  présente  l'œuvre  d'une  femme  qui,  jeune  encore,  se 
voue  aux  études  sérieuses.  Pour  l'accompagner  dans  ses  Péwé 
grinations,  nous  la  rejoindrons  abord. 

Elle  nous  apprend  que,  nonobstant  le  désir  d'obtenir  une  part 
à  1'hérilage  de  sa  grand'mère,  elle  est  encore  entraînée  loin  de 
son  pays  par  la  raison  que  l'impossibilité  de  rompre  son  ma- 
riage l'y  fait  rester  esclave.  Essuie-t-elle  la  tempête  dans  le  golfe 
de  Gascogne,  a-t-elle  chaud  sous  la  ligne,  froid  au  cap  Horn, 
c'est  la  suppression  du  divorce  qu'elle  en  accuse.  Le  capitaine 
Chahrié  l'aime  avec  dévouement,  et,  quoiqu'elle  ne  réponde  à  cet 
amour  que  par  l'amitié,  une  voix  infernale  lui  crie,  avec  un 
ricanement  affreux  :  Tu  es  mariée,  et  pas  plus  ici  qu'en  Eu- 
rope la  chaîne  ne  peut  être  rompue.  Toutefois  elle  ne  rejette 
pas  les  offres  du  capitaine.  La  noblesse  de  ses  sentiments  la  dé- 
fend contre  lui  même,  et  son  intrépidité  contre  toute  autre  atta- 
que; s'il  arrivait  que  le  navire  se  brisât  contre  les  rochers,  elle 
est  sûre  que  le  capitaine  la  sauverait  et  la  ferait  respecter  aux 
lieux  où  ils  échoueraient.  S'il  arrivait  que  le  navire  sombrât,  elle 
est  sûre  que  le  capitaine  la  porterait  dans  la  chaloupe,  lui  donne- 
rait son  dernier  morceau  de  biscuit,  sa  dernière  goutte  d'eau 
pour  la  nourrir.  En  conséquence,  elle  continue  de  cacher  son 
mariage  pour  se  conserver  una  protection  si  puissante.  Les  plans 
de  félicité  (pie  tracent  le  capitaine  et  son  associé,  sont  si  sédui- 
sants, qu'elle  s'arrête  à  la  pensée  d'épouser  M.  Chahrié  et  de  s'é- 
tablir en  Californie,  rejetant  tout  l'odieux  de  ce  bigame  sur/'«6- 
surde  loi  qui  établit  l'indissolubilité  du  mariage.  C'est  bien  ainsi 
que  l'homme  s'applique  à  dénigrer  les  institutions  les  plus  nobles 
et  les  plus  bienfaisantes,  alors  qu'elles  le  gênent.  Dans  ces  dis- 
positions, on  arrive  à  Yalparaho,  et  elle  quitte  le  Mexicain 
pour  se  rendre  au  Pérou.  Le  capitaine  Chahrié  doit  l'y  rejoindre, 
car  elle  consent  à  se  marier  et  à  partager  avec  lui  la  bonne  et  la 
mauvaise  fortune,  en  Amérique.  (Juoique  l'amour  n'ait  pas  de 
part  àcette  promesse,  la  voyageuse  n'est  pas  plutlôt  seulesur  un 
autre  navire,  qu'elle  est  tentée  (Je  s'engloutir  dans  l'immen- 
sité de  la  mer.  C'est  la  seconde  tentation  de  ce  genre  à  enregis- 
trer au  compte  de  l'indissolubilité  du  mariage.  Cependant, 
.quand  plus  tard  te  Mexicuin  arrive  au  Pérou,  elle  se  trouve  si 
embarrassée  de  l'amour  du  capitaine  et  de  la  promesse  qu'elle 


280  REVUE  DE  PARIS. 

'  lui  a  faite,  qu'elle  désire  qu'une  mort  funeste  lui  permette  de 
verser  de  douces  larmes  sur  1  homme  qui  la  voulait  sans  une 
piastre  et  qui  embrassait  avec  joie  l'exil  avec  elle.  Le  connais- 
sant intègre,  elle  met  pour  condition  à  leur  mariage,  qu'il  fera 
fabriquer  un  titre  qui  la  rende  habile  à  hériter  de  sa  grand'mère 
Comme  elle  s'y  attendait,  le  capitaine  refuse  de  se  prêter  à  cette 
déloyauté,  et  il  repart  aussitôt.  Mais  nous  avons  anticipé- 
revenons  à  la  côte  sombre  et  désolée  du  Pérou  où  la  vovapeusc 
va  aborder. 

Après  avoir  pris  quelque  repos  à  Islay,  elle  entre  dans  le  désert 
pour  aller  à  Aréquipa,  lieu  ordinaire  de  la  résidence  de  don 
Pio.  C'est  a  cheval,  qu'au  sortir  du  port,  elle  traverse  âes  gor- 
ges arides.  La  chaleur  est  brûlante,  la  poussière  fine,  que  sou- 
levé le  pied  des  mules,  dessèche  le  gosier  et  provoque  une  soif 
incessante.  Nulle  part,  l'œil,  que  la  vue  du  sable  noir  attriste, 
ne  se  repose  sur  un  arbre,  un  arbuste,  un  brin  d'herbe.  Mais,  du 
haut  de  la  dernière  cime,  la  voyageuse,  soulagée  par  un  peu  de 
fraîcheur,  découvre  la  plaine,  l'immensité  du  désert,  la  chaîne 
couverte  de  neige  des  Cordillières  et  les  trois  volcans  gigantes- 
ques d'Aréquipa ,  qui  semblent  unis  à  leur  base  et  dont  les 
sommets  sont  couronnés  de  neige.  Dans  la  plaine,  où  le  sable 
amoncelé  par  les  vents  figure  des  vagues  bleues,  comme  le  ciel 
qui  s'y  réfléchit,  le  mirage  lui  montre  ces  vagues  ondulant  aux 
pieds  des  montures  qui  y  enfoncent  jusqu'aux  genoux.  Puis  la 
vision  change.  A  mesure  que  le  soleil  s'élève,  la  réverbération 
du  sable  est  si  ardente,  l'atmosphère  si  chaude,  la  poussière  de- 
vient une  brume  si  dévorante,  que  l'aspect  du  sable  liquide 
présente  maintenant  celui  d'une  merde  feu.  Vers  midi,  la  voya- 
geuse, vaincue  par  une  souffrance  générale,  tombe  comme 
morte,  et  quand  elle  continue  sa  route,  c'est  couchée  sur  son 
cheval.  A  l'approche  du  soir,  elle  est  ranimée  par  le  froid  que 
l'influence  des  neiges  sur  le  vent  rend  pénétrant.  Mais  la  clarté 
disparaît,  et  les  voyageurs,  hors  d'état  de  distinguer  le  chemin, 
sont  réduits  à  se  confier  à  l'instinct  de  leurs  mules,  pour  arriver 
à  la  halte  établie  dans  ce  désert. 

Le  lendemain,  la  perspective  se  renouvelle,  le  pays  redevient 
montagneux,  mais  ne  présente  toujours  aucune  trace  de  végé- 
tation. C'est  l'absence  de  tout  mouvement,  c'est  la  nature  morte 
Pas  un  oiseau  qui  vole,  pas  le  plus  petit  animal  qui  se  meuve  \ 


REVIT.  Dfi  PARIS.  281 

rion  que  le  sol  noir  et  pierreux.  Seulement,  cà  el  là,  des  sque- 
lettes de  chevaux,  de  mulets,  d'ânes,  morts  de  soif  ou  de  faim, 
marquent  le  passage  de  l'homme.  Au  matin,  le  froid  est  vif  en- 
core ;  mais  le  soleil  s'élève,  ramenant  l'ardente  chaleur  et  la 
poussière  dévorante.  La  pèlerine,  incapable  de  se  tenir  sur  sa 
mule,  essaie  de  marcher,  et  rencontre  un  mulet  et  un  âne,  qui, 
succombant  à  la  faim  et  à  la  soif,  expirent  dans  une  sorte  de 
rage.  Plus  loin,  c'est  une  tombe.  Un  jeune  homme  malade,  re- 
venant de  prendre  les  bains  à  Islay,  n'a  pu  supporter  la  marche 
à  travers  ce  désert,  où  la  mort,  avec  les  exécuteurs  de  ses 
arrêts,  l'isolement,  la  fatigue,  la  faim,  la  soif,  les  orages,  qui 
bouleversent  les  vagues  de  sable,  les  soulèvent  quelquefois  en 
montagnes  qu'ils  effacent  aussitôt,  semble  avoir  établi  son  em- 
pire. A  la  vue  de  si  tristes  objets,  la  voyageuse  épuisée  reste 
anéantie,  el  n'est  rappelée  à  la  vie  qu'à  grand'peine  ;  mais  c'est 
pour  revoir  la  verdure  dans  les  belles  vallées  d'Aréquipa  et  pour 
être  accueillie  par  des  parents  affectueux.  Ces  souffrances  aiguës 
et  réelles,  Mme  Tristan  les  fait  témoigner,  à  leur  tour,  contre 
l'indissolubilité  du  mariage;  toutefois,  pas  plus  que  celle  qui 
fuit  un  lien  qu'elle  ne  peut  rompre,  la  jeune  fille  qui  viendrait 
d'Aréquipa  chercher  parmi  nous  les  bienfaits  d'une  éducation 
européenne,  n'en  serait  dispensée. 

Cependant  la  grand'mère  de  la  voyageuse  est  morle,  et  don 
Pio  ne  veut  se  démettre  des  biens,  dont  chaque  membre  de  la 
famille  est  en  possession  légale,  qu'à  présentation  de  titres  lé- 
gaux, qu'il  n'est  pas  au  pouvoir  de  sa  nièce  de  se  procurer. 
Lorsqu'il  a  appris  l'existence  de  celle  parente,  en  1829,  il  lui  a 
fait  léguer,  par  sa  grand'mère,  15,000  fr.,  somme  à  laquelle  il  a 
mcore  ajouté,  et,  quoique  il  ne  jouisse  qu'en  partie  des  biens 
qui  devaient  être  l'héritage  de  son  frère,  il  paie  de  ses  seuls  de- 
niers une  rente  de  2,500  fr.  à  sa  nièce,  à  titre  de  pension  ali- 
mentaire. L'espérance  qu'elle  avait  mise  en  son  oncle  étant 
trompée,  elle  se  plaint  de  son  père,  de  sa  mère,  et  maudit  don 
Pio,  pour  qui  elle  a  pris  de  la  haine.  Néanmoins,  par  différentes 
raisons,  elle  renonce  à  plaider  pour  ses  droits  devant  les  tribu- 
naux. L'une  de  ces  raisons  est  la  révolution  qui  vient  d'éclater  à 
Lima.  Gamarra.  sortant  de  la  présidence,  y  a  porté  Bertnuder, 
pour  continuer  d'exercer  le  pouvoir  sous  son  nom.  Mais  un  parti 
opposé  aux  gamarristes  a  renversé  Bermude*  et  nommé  Orbegoso. 

24. 


8S8  REVUK  I»E  PARIS. 

L'un  et  l'autre  parti  se  préparent  à  soutenir  chacun  son  prési- 
dent, et  déjà  le  parti  d'Orbegoso  s'est  emparé  d'Aréquipa. 

Nous  n'entrerons  pas  avec  l'auteur  dans  les  détails  très-bien 
observés  de  cette  guerre,  ni  dans  une  suite  de  développements 
psychologiques,  dont  l'un  ne  parait  trop  souvent  qu'un  démenti 
donné  à  c  lui  qui  Ta  précédé.  On  a  pu  voir  ailleurs  que,  dans  ces 
déductions,  la  force  de  l'expression  se  déploie  avec  si  peu  de 
mesure,  que,  presque  toujours,  la  parole  excède  la  pensée  et 
exagère  le  sentiment.  Nous  nous  bornerons  à  dire  que  la  voya- 
geuse, recherchée  en  mariage  et  ne  pouvant  profiler  de  ce 
moyen  de  réparer  ses  souffrances,  et  de  se  procurer  les  commo- 
dités de  la  vie,  retombe  dans  le  désespoir.  Ne  sachant  où  se  réfu- 
gier contre  le  passé  et  contre  l'avenir,  elle  est  entraînée  au 
suicide  pour  la  troisième  fois.  Heureusement  elle  en  est  détourT 
née  par  le  désir  de  jouer  un  rôle  dans  la  révolution  du  Pérou. 
Elle  projette  maintenant  de  prendre  parti  pour  Orbegoso  contre 
Bermudez,  ou  pin  loi  contre  la  senora  Gainarra,  qui  a  exercé  la 
présidence  au  nom  de  son  mari,  qui  conduit  encore  toutes  les 
affaires  et  commande  aux  troupes.  En  un  mot,  la  voyageuse  as- 
pire à  devenir  général  d'armée  et  l'arbitre  de  la  république.  Il 
ne  faut  pour  cela  que  trouver  un  militaire  d'un  caractère  énergi- 
que, influent  sur  le  soldat,  inspirer  de  l'amour  à  eet  officier,  dé- 
velopper son  ambition,  s'appuyer  sur  la  puissance  de  son  sabre 
et  tout  entreprendre.  Mais  le  seul  homme  habile  parmi  l'armée 
d'Orbegoso  est  marié,  le  rôle  de  l'amazone  se  borne  à  quelques 
visites  au  camp.  Bientôt  les  gamarristes  se  présentent  devant  ce 
camp,  et  leur  colonel  est  vainqueur  à  la  bataille  de  Cangallo,  que 
l'incapacité  et  la  poltronnerie  des  chefs  rendent  parfois  très- 
plaisante.  Puis  les  troupes  d'Orbegoso  sont  remplacées  à  Aré- 
quipa  par  les  gamarristes.  Au  nombre  de  ces  vainqueurs  est  le 
colonel  Escudero,  secrétaire  de  la  senora  Gainarra.  Militaire, 
journaliste  ou  commerçant,  selon  l'occurrence,  c'est  l'homme 
capable  de  seconder  l'amazone  dans  ses  projets  d'ambition. 
Croyant  voir  qu'en  lui  inspirant  de  l'amour  elle  prendrait  sur  lui 
beaucoup  d'influence,  elle  va  se  mettre  à  l'œuvre.  Mais  déjà  elle 
tremble  de  participer  à  la  puissance,  dans  un  pays  où  vit  l'oncle 
qui  lui  a  fait  tant  de  mal.  et  elle  sacrifie  généreusement  une 
position,  tout  à  faire,  à  la  crainte  de  traiter  ce  parent  en  ennemi. 
Elle  fuit,  car  le  colonel  lui  plaît,  et  elle  passe  à  Lima.  Pendant 


RI  VI  K  l)F  PARIS.  SS5 

ce  temps  une  contre-révolution  ramène  Orbtgoso  triomphant  à 
Aréquipa.  et  la  senora  Gamarra  est  exilée  au  Chili,  où  elle  meurt, 
deux  mois  après,  de  regret  d'avoir  perdu  la  puissance. 

L'auieur,  dans  ses  différentes  stations,  étudie  les  localités, 
les  productions,  l'industrie  des  pays;  les  ressources,  l'impor- 
tance des  ports;  le  genre  du  commerce,  le  nombre  des  popula- 
tions. Sur  le  Medicai n.  nous  sommes  initiés  aux  habitude*, 
aux  causeries,  aux  souffrances  de  la  vie  de  bord.  A  Aréquipa  et 
à  Lima,  nous  prenons  une  idée  des  mœurs,  du  naturel  des  ha- 
bitants, de  la  forme  du  gouvernement,  des  révolutions  qui  dé- 
chirent l'état.  Cette  partie  de  la  relation  a  quelques-unes  des 
qualités  de  l'histoire.  Et.  nous  l'osons  dire,  si  l'auteur  eût  voulu 
réprimer  les  écarts  d'un  esprit  un  peu  fanatisé,  et  ceux  d'un 
style  qui  est  loin  d'être  pur,  son  œuvre  eût  été  remarquable. 
Nous  citerons  df-ux  morceaux  qui  méritent  particulièrement 
l'attention  :  les  Couvents  d  Aréquipa  et  les  Femmesde  Lima. 
Parmi  ces  femmes,  se  trouve  M*8  de  La  Riva-Aguero:  nous  en 
parlerons  pour  conclure. 

Elle  est  née  en  Hollande.  Son  mari  la  vit  à  Bruxelles;  elle 
était  belle  :  il  l'aima.  Abus  elle  avait  dix-huit  ans;  il  en  avait 
cinquante.  Pour  obtenir  celte  jeune  fille,  il  se  présenta  comme 
président  du  Pérou  et  possesseur  de  grandes  richesses.  Elle  ne 
lut  éblouie  ni  par  ce  rang,  ni  par  celte  opulence  ;  mais  son  père 
avait  sept  enfants  el  peu  de  fortune  :  il  accueillit  la  demande  de 
M.  de  La  Riva-Aguero,  el  la  pauvre  fiile  dut  consentir.  Bientôt 
encoreelle  dut  suivie  son  mari  au  Pérou  ;  elle  s'arracha  à  sa  fa- 
mille, à  son  pays.  Arrivée  dans  la  maison  de  son  mari,  elle  ne 
trouva  ni  palais,  ni  richesses,  ni  honneurs.  Son  père  avait  été 
trompé;  M.  de  La  Riva-Aguero  n'était  pas  riche,  n'était  paspré- 
sident.  E'ie  nelrouva.  à  plus  de  trois  mille  lieues  de  sou  pays, 
de  sa  fa  mi  le,  qu'une  masure  pour  habitation  el  l'obscurité  el  les 
privations  âne  côtés  d\\n  mari  infirme.  Elle  ne  se  plaignit  point, 
ne  lui  dit  point  qu'il  était  méprisable,  ne  chercha  pas  à  s'en  sé- 
parer; elle  se  soumit  à  son  devoir,  fit  le  sacrifice  dv*  honneurs 
et  du  bien-être,  comme  elle  avait  fait  le  sacrifice  de  l'amour,  de 
rattachement  à  sa  terri  nalale  et  à  ses  parents.  Elle  soigna  pieu- 
sement son  mari,  et  sut.  par  h-  travail  et  l'économie,  soutenir 
honorablement  sa  maison.  Elle  nourrit  et  éleva  elle-même  ses 
enfanta,  et  écrivit  à  son  père  qu'elle  était  heureuse.  L'eût-. ik 


284  REVUE  DE  PARIS. 

trompé,  le  mensonge  était  louable.  Mais  elle  ne  le  trompa  point. 
Elle  était  mère,  et  ses  enfants  lui  tenaient  lieu  d'amour,  de  ri- 
chesse, et  de  la  considération  qu'on  y  attache.  Car  elle  est  du 
nombre  de  ces  êtres  choisis  et  chastes,  moins  rares  qu'on  ne 
pense,  qui,  plaçant  les  joies  de  la  paternité  au-dessus  de  toutes 
les  joies,  renonceraient  à  former  de  nouveaux  nœuds,  s'il  arri- 
vait que  la  mort  rompît  les  premiers  qu'ils  ont  formés  ;  qui  d'ail- 
leurs considèrent  le  mariage  comme  un  frein  à  l'inconstance  de 
nos  vœux,  qui  comprennent  que  s'il  pouvait  être  annulé,  il 
cesserait  d'être  un  engagement  sérieux,  respectable,  et  ainsi 
manquerait  le  but  de  son  institution  ;  que  le  ménage  alors  ne 
serait  qu'un  caravansérail  où  homme  et  femme  camperaient 
pour  y  attendre  l'occasionde  saisir  les  choses  qu'ils  désireraient; 
où  le  mari,  tombé  dans  l'obscurité  et  le  dénuement,  serait  bien- 
tôt délaissé  d'une  femme  vaine  et  ambitieuse;  où  la  femme, 
qui  aurait  perdu  la  jeunesse  et  la  beauté  qu'elle  avait  apportées 
en  dot,  serait  remplacée  par  d'autres,  pourvues  de  plus  d'at- 
traits. Pour  certains,  les  raisons  de  changer  ne  manqueraient 
guère.  Après  s'être  marié  pour  être  riche,  l'homme  voudrait  se 
marier  par  inclination  ;  puis,  dégoûté  de  l'amour,  il  recherche- 
rait d'utiles  alliances  pour  se  frayer  un  chemin  au  pouvoir.  La 
femme,  après  avoir  choisi  tel  orateur  pour  son  éloquence,  choi- 
sirait tel  militaire  pour  son  intrépidité,  puis  tel  poète  pour  la 
douceur  de  ses  chants.  De  la  sorte,  après  avoir  gaspillé  tous  les 
principes  du  bonheur,  on  arriverait  à  la  lassitude,  au  mépris  de 
soi-même,  à  l'ennui.  Et  que  deviendraient  les  enfants?  Aban- 
donnés ou  partagés,  ils  passeraient  de  famille  en  famille,  se- 
raient partout  négligés,  privés  d'affection,  de  soins,  de  surveil- 
lance, d'éducation;  partout  étrangers  et  malheureux,  au  milieu 
de  cet  affreux  pêle-mêle  qui  serait  la  société.  Et  cette  société,  où 
le  mariage  serait  devenu  inutile,  reculerait  au  niveau  des  peuples 
les  plus  barbares.  Voici  pourtant  qu'un  écrivain  est  venu  nous 
proposer  le  divorce  comme  moyen  de  progrès. 

Mme  de  La  Riva-Aguero  l'entend  autrement.  Elle  a  vu  son  père 
craindre  de  ne  pas  pourvoir  chacun  de  ses  enfants,  de  les  laisser 
dans  l'isolement  et  la  pauvreté  ;  elle  a  dit  :  j'épouserai  l'homme 
riche,  et  le  cœur  démon  père  sera  consolé.  Si  jeune  et  si  belle, 
quand  elle  voit  son  mari  humilié,  désespéréré  de  ne  pouvoir 
cacher  toujours  le  mensonge  dont  il  a  usé,  elle  en  a  pilié  et  fait 


REVUE  DE  PARIS.  285 

de  cet  homme,  vieux  et  infirme,  le  mari  le  plus  fortune"  et  le 
plus  glorieux.  Ce  n'est  pas  avec  une  résignation  pleine  de  re- 
proche qu'elle  remplit  la  mission  de  la  femme  ici-bas;  plus  le 
devoir  se  montre  pénible,  plus  elle  se  passionne  pour  lui,  et  plus 
le  courage  qui  est  en  elle  grandit  pour  la  lutte.  En  même  temps 
que  ses  bras  sont  le  berceau  de  ses  enfants,  son  regard  cherche 
son  mari  avec  sollicitude.  Jamais  elle  ne  dérobe  ni  à  lui,  ni  à 
eux,  un  instant  de  la  vie  qui  leur  appartient,  et,  a  chacun  de 
ces  instants,  ils  peuvent  apprendre  d'elle  à  honorer,  à  consoler 
un  père,  à  aimer  un  mari,  et  ce  que  peut  une  mère  pour  le  bien 
de  ses  enfants.  Ils  étaient  pauvres,  elle  leur  a  procuré  l'aisance; 
dans  ce  ménage,  la  force  de  cette  femme  a  suffi  à  tout  ;  seule, 
plie  a  tout  entrepris,  tout  exécuté  ;  et,  sans  y  songer,  elle  a,  dans 
la  simplicité  et  la  droiture  de  son  cœur,  résolu  la  question  de 
l'égalité  des  sexes  plus  victorieusement  qu'elle  ne  l'eût  fait  par 
les  actes  d'une  virilité  extravagante.  Aussi,  chaque  jour,  ses 
filles  pieuses,  chastes  et  laborieuses  ;  ses  fils,  bons  et  courageux, 
dont  elle  est  l'orgueil  et  l'amour,  lui  rendent  le  bonheur  qu'elle 
leur  a  donné.  Telle  est  Mme  de  La  Riva-Aguero.  Que  les  femmes 
lui  ressemblent,  et,  forcément,  le  mariage  sera  saint  et  heureux, 
et  la  société  progressera. 

MmeM 


UN 


DRAME  EN  VENDÉE. 


—  La  nuit  est  bien  sombre  et  bien  froide  pour  la  passer  ainsi 
l'arme  au  bras,  dans  ce  bois,  où  la  pluie  nous  inonde,  où  la  bise 
gèle  nos  mains  et  nos  peids. 

—  Frère,  que  veux-tu?  c'est  la  consigne.  Si  notre  pauvre  roi 
Louis  XVI  n'eût  pas  été  assassiné  par  la  Convention,  nous  se- 
rions maintenant  à  son  service.  Les  souffrances  que  nous  éprou- 
vons ici,  nous  les  ressentirions  ailleurs,  au  château  du  roi  ou 
sur  quelque  champ  de  bataille.  Nous  faisons  par  dévouement  ce 
que  le  sort  nous  aurait  fait  faire  par  force.  11  ne  faut  donc  nous 
plaindre  que  juste  amant  que  la  nature  l'exige. 

—  Mais,  François,  je  ne  me  plains  pas  ,  seulement  je  voudrais 
savoir  pourquoi,  depuis  neuf  heures,  nous  sommes  là  plantés, 
immobiles,  à  celle  croisée  de  la  forêt,  comme  les  grands  chê- 
nes que  voilà  ? 

—  Notre  capitaine  m'a  dit  ce  matin  :  «  François,  il  y  a  un 
poste  dangereux  à  occuper  ce  soir.  Je  désire  deux  braves  pour 
s'y  rendre.  Tu  vas  y  aller.  »  Sans  plus  de  réflexion,  j'ai  saisi  mon 
meilleur  fusil,  et  j'ai  dit  au  capitaine  :  Je  prendrai  mon  frère 
André  sur  la  route,  puis  vous  pouvez  compter  sur  nous  deux.  Je 
l'ai  pris,  et  nous  voilà. 

—  C'est  bien,  mais  que  faisons-nous?  qu'attendons-nous? 

—  André  continue  François  en  s'avançant  de  quelques  pas 
vers  son  frère  qu'un  petit  taillis  séparait  de  lui,  nous  faisons 
sentinelle,  nous  veillons  sur  un  officier,  qui,  celle  nuit  même, 
doit  passer  par  ce  bois  pour  se  rendre  à  la  Chaponière,  où  il  y  a 


REVUE  Bfi  PAULS.  H» 

rendez-vous.  Maintenant  ta  en  sais  autant  que  moi.  Attention  et 
silence,  car  nous  sommes  aux  avant-postes,  et  le  moindre  bruit 
peut  donner  réveil  aux  patrouilles  républicaines  qui  battent  la 
forêt. 

Puis,  sur  cette  recommandation,  les  deux  frères  s'abritèrent 
du  mieux  qu'il  leur  fut  possible  sous  les  grands  arbres  qui  bor- 
daient l'étroit  sentier  ;  bientôt  Ton  n'entendit  plus  que  la  pluie  et 
le  vent,  s'engouffrant  dans  les  chênes  séculaires,  ou  chassant 
devant  eux  les  quelques  feuilles  jaunies  oubliées  par  l'automne. 

François  et  André  restèrent  ainsi  plus  d'une  heure  encore, 
exposés  à  toutes  les  intempéries  d'une  nuit  de  décembre.  Enfin 
des  pas  de  chrétiens  retentirent  dans  le  lointain.  Les  deux 
frères,  dont  l'oreille  était  aux  aguets,  arment  leurs  fusils,  comme 
si  l'ennemi  venait  de  les  surprendre.  François  s'avance  à  leur 
rencontre.  Qui  vive?  s'écrie-t-il. 

—  Dieu  et  le  roi?  fait  entendre  la  voix  retentissante  d'un  des 
voyageurs. 

—  Passez,  monsieur  Stofflel.  répond  le  factionnaire  qui  pré- 
senle  l'arme  au  général  en  chef.  Passez,  j'ai  reconnu  votre 
accent. 

—  Quand  je  vous  disais,  mon  cher  baron  de  Lichleningen, 
reprit  Stofflet  qui  s'approcha  de  son  aide  de  camp,  que,  dans  la 
Vendée,  l'allemand  est  bon  à  quelque  chose. 

—  Depuis  que  j'ai  l'honneur  de  servir  sous  vos  ordres,  je  n'en 
ai  jamais  douté,  général,  et  vous  m'avez  donné  tant  de  preuves 
de  cette  assertion  que  j'y  crois  comme  à  l'existence  de  Dieu. 

—  Vous  êtes  un  flatteur,  monsieur  le  baron,  mais  comme 
vous  ne  flattez  qu'un  pauvre  garde-chasse,  j'espère  que  le  eiel 
vous  pardonnera. 

Et.  faisant  un  signe  de  la  main  gauche  à  François,  qui. 
comme  un  vieux  soldat,  reste  toujours  l'arme  droit,  le  bras 
tendu  :  —  Ici,  conscrit.  Combien  de  lieues  encore  pour  arriver 
à  la  Chaponière? 

—  Une  petite;  pas  plus,  général. 

—  Kl  tu  n'as  rien  vu  ?  Les  bleus,  pendant  cette  effroyable 
nuit,  n'ont  lâché  aucune  patrouille  de  ce  côte? 

—  Rien,  monsieur  Sloitlet.  absolument  rien. 

—  C'est  bon.  ta  faction  est  finie.  Va  dormir,  mon  entant  ; 
mais  pour  le  réchauffer  un  peu  le  coeur,  Liens,  partage  avec  nous 


288  REVUE  DE  PARIS. 

ces  quelques  gouttes  d'eau-de-vie  que  l'abbé  conserve  dans  le 
même  havresac  que  son  bréviaire. 

Pendant  ce  colloque,  un  quatrième  personnage  arrivait, 
essoufflé,  courbé  sous  la  fatigue  et  sous  la  pluie.  —  Allons  donc, 
monsieur  Bernier,  s'écriait  le  général  en  riant  de  ce  gros  rire  si 
franc,  si  naïf,  que  tous  les  Vendéens  lui  ont  connu.  Allons  donc, 
monsieur  Dernier  !  Si  vous  mettiez  autant  de  temps  à  rédiger 
une  note  diplomatique  ou  une  proclamation  qu'à  gagner  le 
large,  lorsqu'il  faut  tromper  l'ennemi  par  des  marches  détour- 
nées, à  coup  sûr  vous  n'auriez  jamais  eu  l'honneur  d'être  choisi 
par  nous  tous  en  qualité  de  secrétaire  général  de  l'armée  catho- 
lique et  royale.  Vous  avancez  comme  une  véritable  tortue,  et, 
Dieu  me  damne,  si  déjà  deux  ou  trois  fois  votre  lenteur  n'a  pas 
failli  nous  faire  tomber  entre  les  mains  des  bleus. 

Sans  répondre,  un  mot,  l'abbé  Bernier  s'appuya  contre  un 
chêne.  Ses  forces  paraissaient  épuisées  ;  tout  son  corps  trem- 
blait comme  agité  par  la  fièvre.  Cependant  il  présenta  à  Stofflet 
la  gourde  d'eau-de-vie  qu'il  lui  avait  entendu  demander,  puis 
de  la  bouche  du  général,  elle  passe  dans  les  mains  de  François. 
Le  baron  de  Lichteningen  la  prend  à  son  tour. 

—  Eh  bien  !  à  vous,  l'abbé,  maintenant.  Il  me  semble  que 
vous  en  avez  plus  besoin  que  nous  trois  à  la  fois. 

—  Merci,  général,  répond  d'un  air  aussi  calme  que  digne 
l'ancien  curé  d'Angers  ;  merci,  il  est  plus  de  minuit  ;  dans  quel- 
ques heures,  je  veux  offrir  le  saint  sacrifice  de  la  messe  pour  le 
succès  de  notre  cause. 

Ces  mots  suspendent  aux  lèvres  de  Stofflet  une  plaisanterie 
qui  allait  s'en  échapper  :  pour  mieux  l'arrêter  au  passage,  il  se 
tourne  du  côté  de  François. 

—  Tu  m'as  l'air  d'un  brave,  lui  dit-il.  Te  sens-tu  la  force  de 
nous  accompagner  jusqu'à  la  métairie  où  nous  sommes  at- 
tendus? 

—  Si  je  ne  l'avais  pas,  monsieur  Stofflet,  je  la  retrouverais 
pour  vous  faire  plaisir. 

—Eh  bien  !  c'est  bon,  prends  sous  ton  bras  M.  l'abbé  Bernier, 
qui,  avec  ses  mauvais  yeux  de  théologien  ,  n'a  pas  autant 
qu'un  garde-chasse  du  comte  de  Colbert  parcouru  ces  diables 
de  chemins,  et  sers-nous  de  guide.  Je  te  récompenserai  peut- 
être  demain,  en  te  faisant  combattre  les  républicains  à  mes  côtés. 


RBVCE  DE  PARIS.  S*9 

—  Bien  obligé,  général,  je  ne  demande  pas  mieux;  mais  je 
n'étais  pas  seul  ici.  J'ai  un  frère  qui,  si  vous  l'ordonnez,  est  prêt 
à  vous  suivre  ainsi  que  moi.  André,  continue-t-il  à  voix  basse, 
André,  viens-tu  ? 

André  ne  répondit  pas. 

—  C'est  singulier,  murmura  le  factionnaire  ;  il  était  la  quand 
vous  êtes  arrivé  ! 

—  Et  ne  voulant  peut-être  pas  partager  avec  nous  la  petite 
ration  de  vieux  schnik,  il  sera  parti,  lorsque  je  t'ai  dit  qu'il 
n'était  plus  nécessaire  de  rester  là,  en  sentinelle  perdue  ;  ton 
frère  a  bien  fait  :  tu  le  reverras  demain. 

A  ces  mots-,  le  général  Stofflet,  son  aide  de  camp,  l'abbé 
Dernier,  se  laissant  porter  sur  François,  se  mettent  en  route  à 
travers  des  sentiers  impraticables,  coupés  presque  à  chaque  pas 
par  des  ravins  ou  des  mares  d'eau  que  les  quatre  voyageurs  ne 
prenaient  même  pas  la  peine  de  chercher  à  éviter.  Tout  cou- 
verts de  boue,  ruisselants  de  pluie,  transis  de  froid,  le  front 
chargé  d'une  mortelle  sueur,  ils  entrent  ainsi  à  la  Chapo- 
nière. 

Le  métayer  ne  dormait  pas.  L'âlre  pétillait  d'un  feu  ardent  de 
bruyère,  et  sur  un  coin  de  la  longue  table  de  chêne,  une  soupe 
au  lard  répandait  son  parfum  rance  dans  toute  la  salle  où  se 
trouvaient  déjà  quelques  officiers  vendéens  mandés  par  ordre 
supérieur. 

L'abbé  Bernier  s'approche  du  propriétaire  de  la  Chaponière. 
—  Dans  quatre  heures,  lui  dit-il,  il  se  présentera  ici  deux  géné- 
raux de  notre  armée  qui  viennent,  comme  ces  messieurs,  pour 
s'entendre  avec  Stofflet.  Personne  ne  connaît  leur  arrivée,  pas 
même  les  voyageurs  qui  nous  attendaient.  Votre  ferme  est  sûre, 
je  le  sais,  elle  est  retirée,  ensevelie  presque  au  milieu  des  bois. 
Veillez  cependant  pour  que  les  bleus  ne  puissent  pas  nous  trou- 
bler; de  l'entrevue  que  nous  allons  avoir  ce  matin,  dans  votre 
métairie,  dépend  peut-être  le  sort  de  l'armée  catholique  et 
royale. 

—Eh!  allons  donc,  l'abbé,  s'écrie  Stofflet, qui,  déjà  à  table  avec 
les  officiers  qui  l'avaient  précédé,  faisait  admirablement  honneur 
à  la  soupe  aux  choux  et  au  lard  de  son  hôte,  eh  !  allons  donc  ! 
parce  qu'il  vous  est  interdit  de  souper  avec  nous,  ce  n'est  pas 
une  raison  pour  ne  point  vous  approcher  de  ce  bon  feu  qui  rend 
1  85 


290  REVUE  DE  PARIS. 

la  vie,  et  pour  donner  à  cet  honnête  fermier  des  ordres  et  une 
consigne,  comme  si  vous  vous  apprêtiez  à  échanger  votre  bon- 
net carré  contre  un  casque. 

—  Général,  reprend  M.  Bernier,  Dieu  n"a  pas  défendu  d'être 
prudent.  Je  le  suis  pour  vous  et  pour  ces  messieurs.  J'arrange 
tout,  de  telle  façon  qu'il  sera  impossible  de  venir  nous  surpren- 
dre, à  moins  qu'un  traître  ne  se  glisse  parmi  nous. 

—  Vous  serez  donc  toujours  le  même,  mon  bon  curé,  soup- 
çonnant des  lâches  partout,  trouvant  partout  des  espions  !  Vous 
voyez  le  monde  aussi  noir  que  votre  soutane.  Je  suis  heureux 
sur  ce  chapitre  de  ne  pas  être  souvent  de  votre  avis. 

—  Et  vous  avez  tort,  "général.  Quand  sur  quelques  tè'es  seule- 
ment repose  l'avenir  de  la  religion  et  de  la  monarchie,  il  faut 
préserver  ces  tètes  de  toutes  les  embûches  qu'on  doit  leur  ten- 
dre. Vous  savez  combattre,  mon  cher  SlofHet,  mais  une  fois 
hors  du  champ  de  bataille,  vous  ne  savez  pas  protéger  la  vie 
que  vous  ne  devez  exposer  qu'en  connaissance  de  cause. 

—  Le  reproche  que  vous  m'adressez  là,  je  ne  le  mérite  guère, 
mon  ami,  car,  enfin,  il  ne  me  plairait  pas  beaucoup  plus  qu'à 
vous  de  tomber  dans  une  embuscade,  dépérir  sans  combat  sous 
quelques  balles  républicaines,  ou  par  la  main  d'un  de  leurs 
exécuteurs  des  hautes  œuvres.  Mais  ici  nous  n'avons  rien  à 
craindre  de  semblable.  Mon  secrétaire  Coulon  nous  a  recom- 
mandé cette  ferme  et  cet  honnête  homme.  Que  diable  voulez- 
vous  qui  vienne  nous  y  déterrer  par  l'affreux  temps  qui  fait? 

—  Je  ne  sais,  dit  Bernier  le  front  caché  dans  ses  deux  mains; 
je  ne  sais.  Puis,  après  quelques  minutes  de  silence,  le  prêtre  se 
lève  cofhme  frappé  d'une  illumination  soudaine.  Il  s'élance  vers 
François,  qui,  assis  à  la  table  commune,  satisfait  un  appétit  de 
vingt  ans,  aiguisé  par  douze  heures  d'abtinence  forcée.  Ses  yeux 
fauves  enfoncés  dans  leur  orbite,  et  presque  entièrement  voilés 
par  d'épais  sourcils,  dardent  une  sombre  lueur,  et  frappant  sur 
l'épaule  du  factionnaire  : 

—  Jeune  homme.  a'écrie-l-il,  n'avez-vous  pas  dit  que  vous 
étiez  deux  à  l'endroit  où  le  général  vous  a  rencontré? 

—  Oui,  monsieur  l'abbé,  nous  étions  deux  en  faction,  mon 
frère  André  et  moi.  C'était  notre  capitaine  de  paroisse  qui  nous 
avait  mis  là  et  qui  m'avait  confié  à  moi  seul  le  mot  d'ordre  et  le 
secret. 


REVUE  HE  PARIS.  291 

—  Pourquoi  pas  à  voire  frère  aussi  ?  interrompt  Beroier 
qui  ne  détachait  pas  ses  yeux  de  la  figure  candide  de  Fran- 
çois. 

—  Ah  !  je  vais  vous  dire  cela,  monsieur  l'abbé.  C'est  que  An- 
dré, brave  comme  un  César,  n'est  pas  toujours  aussi  discret  que 
moi. 

—  El  a  qui  votre  frère  fait-il  ses  confidences  ? 

—  Aux  camarades,  monsieur  Bernier.  aux  enfants  du  pays, 
qui,  comme  nous,  sont  sous  le  drapeau. 

—  Pas  à  d'autres? 

—  Mais,  l'abbé,  reprend  Slofflet,  où  voulez-vous  en  venir 
avec  l'interrogatoire  que  vous  faites  subir  à  ce  pauvre  garçon, 
qui  certainement  aimerait  mieux  continuer  son  repas  que  ré- 
pondre aux  inutiles  questions  dont  vous  l'accablez? 

—  Ce  que  je  demande  à  ce  jeune  homme  est  tout  dans  son 
intérêt  et  dans  le  vôtre;  ne  m'interrompez  donc  plus,  je 
vous  prie.  Quand  votre  frère  vous  a-t-il  laissé  là-bas,  dans  la 
forêt  ? 

—  André,  réplique  le  factionnaire  toujours  avec  la  même 
franchise,  a  dû  me  laisser  au  moment  où  vous  êtes  arrivé.  Le 
général  nous  a  dit  que  le  service  n'était  plus  nécessaire  la. 
Comme  mon  frère  était  de  l'autre  côlédu  chemin,  il  aura  peut- 
être  cru  que  je  le  suivais  et  il  sera  parti. 

M.  Bernier  murmura  entre  ses  dents  quelques  paroles  que 
personne  n'entendit ,  puis  ,  après  avoir  encore  donné  a  voix 
basse  de  nouveaux  ordres  au  fermier  de  la  Chaponière,  il  se 
plaça  sous  le  vaste  manteau  de  la  gothique  cheminée,  ouvrit 
son  bréviaire,  et,  avant  d'en  commencer  la  lecture  :  —  Je  vous 
conseille,  messieurs,  de  prendre  une  heure  ou  deux  de  re- 
pos ;  qui  sait  si  demain  vous  trouverez  un  moment  aussi  favo- 
rable ? 

—  Voilà,  dit  le  baron  Lichteningen,  se  penchant  à  l'oreille  de 
son  général,  la  première  parole  raisonnable  que  le  curé  ait  pro- 
noncée depuis  notre  départ. 

—  Camarades,  dit  Stofflet ,  suivons  le  conseil  de  l'abbé. 
et  pendant  qu'il  va  prier  pour  nous,  lâchons  de  dormir  pour 
lui. 

Quelques  minutes  après,  tous  ceux  qui  t'étaient  assis  à  la 
même  table  que  Slofflel  reposaient,  à  l'exception  de  François. 


292  REVUE  DE  PARIS. 

qui,  tourmenté  par  l'interrogatoire  du  curé  de  Saint-Laud,  le 
suppliait  de  lui  en  donner  l'explication. 

—  Mon  enfant,  lui  disait  l'abbé,  je  suis  bien  éloignéde  croire 
que  votre  frère  soit  un  traître,  Dieu  me  garde  d'accuser  sans 
preuves  mon  prochain  ;  mais  je  suis,  mais  nous  sommes  lotis 
ici,  vous  comme  les  autres,  chargés  d'une  terrible  responsabi- 
lité. Dans  trois  ou  quatre  heures  les  principaux  chefs  de  l'armée 
vendéenne  seront  réunis  sous  ce  toit,  ils  s'y  rendent  pour  com- 
biner un  mouvement  dont  dépendent  la  gloire  et  peut-être  la 
pacification  du  pays  ;  et  si  cette  réunion  n'a  pas  lieu,  si  Stofflet, 
ou  les  généraux  qui  arrivent  comme  lui  sans  escorte  à  travers 
les  bois,  tombaient  par  trahison  entre  les  mains  des  bleus,  jugez 
quel  compte  la  patrie  serait  en  droit  d'exiger  de  celui  qui  au- 
rait vendu  par  indiscrétion  ou  par  tout  autre  motif,  sans  doute 
plus  vil  encore,  un  secret  aussi  important  ! 

—  Mais,  monsieur  le  curé,  mon  frère  est  incapable  d'une 
pareille  bassesse  !  mon  frère  est  retourné  à  la  ferme;  et  si  je 
pouvais  m'en  assurer,  si  vous  vouliez  me  donner  l'ordre  d'y 
courir.... 

—  Mon  bon  François,  c'est  le  ciel,  s'écrie  M.  Bernier,  qui 
vous  inspire  cette  pensée.  Partez  vite,  revenez  plus  prompte- 
ment  encore;  plaise  à  Dieu  que  vous  trouviez  André  au  sein  de 
votre  famille! 

—  Je  vous  l'affirmerais  d'avance,  répond  François,  dont  le 
visage  couvert  d'une  sainte  pudeur  rougissait  à  l'idée  seule 
qu'on  pouvait  soupçonner  son  frère  d'un  crime  aussi  épouvan- 
table, dans  trois  heures  je  ramène  André  avec  moi. 

Il  partit.  Quoique  obsédé  par  de  vagues  inquiétudes,  l'abbé 
Bernier  commença  son  bréviaire. 

Afin  d'arriver  plus  vite  à  la  maison  de  son  père,  François 
coupe  à  travers  champs,  marche,  agité  lui  aussi  par  l'horrible 
soupçon  que  le  départ  inexplicable  d'André  a  fait  germer  dans 
son  âme.  Buissons,  fossés,  ravins,  rien  ne  l'arrête,  à  tout  prix 
il  faut  qu'il  éclaircisse  son  doute,  qu'il  rende  à  M.  Bernier  une 
prompte  réponse,  que  surtout  il  démontre  l'innocence  de  son 
frère.  11  allait  donc,  comme  emporté  par  une  puissance  sur- 
humaine, quand  tout  à  coup,  mais  à  une  distance  encore  bien 
éloignée,  il  aperçoit  quelques  lumières  vacillantes  ;  son  œil 
exercé  ne  le  trompe  point.  François  prend  de  suite  son  parti  ; 


REVUE  DE  PARIS.  293 

il  change  de  roule,  il  s'avance  dn  côté  de  ces  lumières,  nui 
semblent  tendre  vers  la  Chaponière  :  bientôt  il  est  près  de  ceux 
qu.  les  portent.  Ce  sont  des  soldats  républicains,  qui.  pour  mieux 
se  guider  au  milieu  des  landes  et  des  bois,  ont  attaché  à  la 
baïonnette  de  leurs  fusils  des  lanternes  dont  le  feu  les  a  tra- 
ins. Ils  marchent  en  silence  et  pins  nombreux  qu'une  patrouille 
ordinaire,  un  paysan  est  à  leur  tète.  Le  cœur  de  François  se 
serre  avec  une  indicible  terreur.  L'honnête  gars  tremble 
comme  si  déjà  tous  les  soupçons  du  curé  de  Saint-Laud  étaient 
réalises,  comme  si  déjà  il  venait  d'en  acquérir  la  triste  cerli- 

Les  bleus  cheminaient  toujours  sans  défiance.  Ils  passent  devant 
François  qui,  à  leur  rapproche,  s'est  blotti  derrière  un  bouquet 
de  genêts  bordant  la  route,  et  qn'on  juge  de  son  douloureux 
effroi  lorsque,  dans  le  paysan  qui  les  accompagne,  il  reconnaît 
André,  André  avec  son  fusil  vendéen,  avec  sa  cocarde  blanche 
avec  son  scapulaire  bénit,  André  les  mains  libres.  le  front  haut' 
qui  semble  servir  de  guide  à  ces  soldats. 

Il  ne  lui  en  fallait  pas  tant  pour  deviner  où  couraient  les  bleus 
pour  connaître  la  noble  victime  qui  leur  était  vendue,  qui  allait 
leur  être  livrée.  Il  bondit  décolère  et  de  désespoir  ;  puis  cher- 
chant dans  son  âme  de  nouvelles  forces,  il  part  comme  un  trait 
tourne  du  côté  de  la  Chaponière  ;  tout  haletant,  tout  baigné  de 
sueur,  il  tombe  aux  pieds  de  M.  Dernier. 

—  Sauvez-vous  ,  s'écrie-t-il ,  sauvez  le  général,  mon  frère  est 
un  traître  !  — 

-J'en  avais  le  pressentiment,  dit  le  curé  de  Saint-Laud  Gé- 
néral, messieurs,  alerte  !  reprend-il  d'une  voix  tonnante,  alerte  » 
nom  sommes  cernés. 

A  ces  mots  Slofflet,  Lichteningen  et  les  officiers  qui  dorment 
dans  la  ferme,  s'élancent  sur  leurs  pistolets-Où  est  l'ennemi  ' 
ou  est  l'ennemi?  répète  le  général. 

—  L'ennemi  n'est  pas  là  encore,  répond  François  tout  en  lar- 
mes, mais  il  ne  tardera  pas.  car  j'ai  à  peine  quelques  minutes 
d  avance  sur  lui.  Fuyez  donc. 

—  Et  où  fuir  ?  s'écrient  tous  ensemble  les  Vendéens. 

—  Mes  précaulions  sont  prises,  réplique  le  cure  avec  un  ad- 
mirable sang-froid,  prises  pendant  que  vous  vous  livriez  au 
sommeil.  Cet  honnèie  fermier,  notre  hôte  de  cette  nuit    nous  a 


29i  REVUE  f>K  PARIS. 

préparé  un  gîte  en  cas  de  besoin,  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  le 
suivre. 

Tous,  comme  dominés  par  cette  puissance  du  génie  qui  veille 
sur  Stofflet,  s'échappent  par  une  porte  donnant  dans  le  jardin 
de  la  ferme.  Presque  suspendu  au  bras  de  François  qui  tremble 
et  pleure,  l'abbé  Bernier  est  à  leur  tête.  Le  fermier  de  la  Lhapo- 
nière  les  précédant  leur  indique  le  chemin  :  ils  marchent  ainsi 
pendant  plus  d'une  heure  ;  le  jour  commençait  à  poindre  lors- 
qu'ils pénétrèrent  dans  une  chaumière  écartée. 

—  Messieurs,  dit  l'abbé  Bernier  en  se  jetant  au  cou  du  mé- 
tayer, ici  nous  n'avons  aucun  risque  à  courir.  Remercions  la 
Providence  de  ce  qu'elle  a  fait  pour  nous  cette  nuit. 

François,  pâle  et  abattu,  était  plongé  dans  une  morne  rêverie. 
Stofflet  s'approche  de  lui  :  —  Ta  main  ,  mon  brave  !  lui  dit-il. 
Ton  frère  est  un  lâche,  mais  toi,  tu  as  eu  du  courage  pour  deux  ; 
toi,  tu  as  sauvé  la  Vendée  et  ton  nom  du  plus  horrible  des  cri- 
mes. C'est  avec  bonheur  que  je  t'embrasse.  Allons,  du  courage  ! 
mais  si  André  tombe  jamais  en  ma  puissance,  dis-lui  de  faire  vile 
un  dernier  acte  de  contrition  ,  car  son  compte  est  réglé.  Sur  le 
sol  de  la  Vendée  il  ne  faut  pas  de  traîtres  ;  et  s'il  s'en  trouve  par 
hasard,  une  balle  à  quinze  pas  doit  les  séparer  du  nombre  des 
vivants.  J'aime  d'un  amour  de  fils  M.  le  comte  de  Colbert,  qui  a 
été  pour  moi  un  protecteur,  un  père  ;  eh  bien  !  si  par  impossible 
M.  de  Colbert  se  trouvait  dans  le  cas  où  vient  de  se  placer  André, 
je  ne  ferais  pas  grâce  même  à  M.  de  Colbert. 

—Je  dirai  cela  à  mon  frère,  général,  murmure  en  sanglotant 
le  pauvre  François.  Je  lui  dirai,  je  vous  le  jure,  après  le  ciel 
fera  le  reste.  Nous  sommes  maintenant  tous  deux  à  sa  garde. 

—  Messieurs,  reprend  Slofflet,  ce  n'est  pas  tout  :  nous  voilà  à 
l'abri  du  danger;  mais  M.  de  Cbarette,  mais  M.  de  Marigny, 'qui 
devaient  ce  matin  même  venir  me  joindre  à  la  Chaponière,  vont 
infailliblement  tomber,  tète  baissée,  dans  le  précipice  auquel 
nous  échappons  par  une  grâce  toute  spéciale  du  bon  Dfeu.  Il 
faut  à  tout  prix  les  empêcher  d'arriver,  il  faut... 

—  Tout  est  prévu,  général,  réplique  l'abbé  Bernier.  MM.  de 
Cbarette  et  de  Marigny  ne  sont  menacés  d'aucun  péril.  Les  deux 
fils  de  notre  bote  sont  à  leur  rencontre,  porteurs  d'une  lettre 
écrile  par  moi  et  en  votre  nom,  pendant  que  vous  dormiez  et 
«pie  François  courait  à  la  recherche  de  son  frère.  Mes  soupçons 


R  EVITE  DR  P\R1S.  IK 

ont   été  plus  forts  q"ue  ma. patience;  je  n'ai  pu  attendre  son  re- 
tour, je  m'en  félicite  maintenant. 

—  A  merveille,  mon  hon  abbé;  si  Lichteningen  n'était  pas  ici, 
je  vous  proclamerais  le  plus  habile  aide  de  camp  que  jamais  gé- 
néral ait  eu  dans  son  état  major. 

Ils  se  cachèrent  comme  ils  purent  dans  cette  cabane  couverte 
de  genêts  et  abritée  par  quelques  vieux  châtaigniers,  puis  Fran- 
çois et  le  métayer  de  la  Chaponière  prirent  chacun  la  route  qui 
conduisait  à  leur  domicile  :  François,  toujours  sombre,  toujoui i 
sous  le  coup  d'une  affreuse  pensée  ;  le  métayer  tremblant  des 
malheurs  qui,  pour  lui,  pouvaient  résulter  de  l'accomplissement 
d'un  devoir  sacré.  Quand  il  fut  en  face  de  la  Chaponière,  il  n'en 
restait  plus  pierre  sur  pierre.  Dans  l'espace  de  quelques  heures 
sa  maison  avait  été  rasée.  L'incendie  dévorait  encore  ses  récoltes 
de  l'année,  et  ses  bœufs  que  le  fer  avait  mutilés.  Frappé  de  ce 
spectacle  si  commun  à  cette  fatale  époque,  le  métayer  trouve 
dans  son  cœur  assez  de  force  pour  appeler  ses  enfants,  pour  les 
réunir  autour  de  lui  comme  une  consolation  et  une  espérance. 
Personne  ne  répond  à  cette  voix  pleine  de  deuil.  Seulement  d'é- 
pouvantables ricanements  se  font  entendre  du  côté  d'une  petite 
grange  que  la  destruction  a  épargnée.  Le  métayer  se  précipite 
vers  l'ouverture  :  une  décharge  presque  à  bout  portant  l'étend 
mort  sur  les  débris  de  sa  maison.  Les  bleus  sortent  alors  de  leur 
embuscade. 

—  Le  receleur  a  louché  son  salaire,  dit  leur  chef.  En  atten- 
dant mieux,  reprenons  la  route  du  cantonnement.  Toi,  citoyen 
André,  qui  n'as  point  trompé  la  nation,  fais  comme  nous,  re- 
tourne à  ta  demeure.  La  nation,  en  mettant  à  l'épreuve  ton  pa- 
triotisme, saura  te  témoigner  sa  reconnaissance.  Tu  as  voulu 
lui  rendre  aujourd'hui  un  important  service.  Le  diable  a  été  plus 
fort  que  nous,  mais  lu  as,  dans  tes  poches,  de  quoi  prendre  ta 
revanche,  nous  comptons  sur  ton  zèle  :  au  revoir. 

Sept  heures  viennent  de  sonner  à  l'horloge  du  village.  Fran- 
çois, agité  par  les  plus  terribles  pensées,  est  accroupi  auprès  du 
feu  qu'attise  a  chaque  minute  la  main  attentive  de  sa  vieille 
mère.  11  n'a  pas  encore  prononcé  une  parole,  pas  encore  porté 
un  regard  d'amour  sur  sa  famille,  pas  encore  répondu  aux 
questions  que  son  père,  que  sa  mère  lui  adressent  sur  l'absence 
d'André.  Enfin  vaincu  par  les  sollicitations  dont  il  est  l'objet,  il 


296  REVUE  DE  PARIS. 

se  lève,  il  marche  à  pas  précipités,  il  se  frappe  le  front,  il  s'ar- 
rache les  cheveux,  puis,  jetant  aux  deux  vieillards  un  regard  de 
désespoir,  il  s'avance  vers  eux  avec  des  mouvements  convul- 
sifs. 

—  Père,  dit-il,  celte  nuit,  un  homme  de  la  Vendée,  né  dans  ce 
village,  sous  ce  toit  (mais  cet  homme  n'est  plus  mon  frère,  mais 
cet  homme  n'a  jamais  été  votre  fils),  a  vendu  aux  hleus  la  tète 
de  Slofflet,  vendu  la  vie  de  M.  Bernier,  a  failli  faire  tomber 
entre  les  mains  des  républicains  MM.  Charette  et  Marigny  qui 
s'étaient  donné  rendez-vous  à  la  Chaponière.  Cette  maison  n'est 
plus  qu'un  amas  de  cendres  et  de  ruines  où  le  sang  du  métayer 
fume  seul,  demandant  justice.  J'ai  vu  tous  ces  crimes,  j'en  con- 
nais l'auteur. 

—  Et  tu  ne  l'as  pas  tué?  s'écrie  le  vieillard. 

—  Non,  père,  il  n'était  pas  encore  jugé;  mais  M.  Slofflet  m'a 
dit  que  si  le  comte  de  Maulevrier,  son  ancien  maître,  celui  qu'il 
aime  presque  autant  que  Dieu  et  le  roi,  se  rendait,  chose  impos- 
sible, coupable  d'une  semblable  bassesse,  le  comte  de  Maule- 
vrier ne  mourrait  que  de  sa  main.  Père,  en  proférant  ces  mots, 
le  général  a  condamné  André.  Pour  qu'il  ne  souille  plus  noire 
nom  jusqu'alors  obscur,  mais  sans  tache,  c'est  à  moi  qu'il  ap- 
partient d'exécuter  ce  jugement,  et,  avant  de  déserter  ce  logis, 
je  suis  venu  pour  la  dernière  fois  vous  donner  à  vous  et  à  ma 
pauvre  mère  le  baiser  d'éternel  adieu. 

Sous  le  coup  d'une  aussi  affreuse  révélation,  les  deux  vieil- 
lards tombent  anéantis  :  leurs  yeux  n'ont  pas  de  larmes,  leur 
bouche  n'a  pas  de  paroles.  Ils  restent  muets  d'effroi  en  présence 
de  ce  fils  qui  leur  annonce  un  crime,  et  qui,  aussi  pâle,  aussi 
épouvanté  qu'eux,  leur  demande  justice,  ustice  pour  un  autre 
fils  qu'ils  ont  aimé  comme  lui.  Un  lugubre  silence  répond  seul 
à  la  voix  de  François.  Il  n'est  interrompu  que  par  les  gémisse- 
ments de  la  pauvre  mère. 

—  Femme,  dit  le  fermier  vendéen,  ce  n'est  pas  le  jour  des 
pleurs  et  des  soupirs.  Dieu  nous  avait  donné  deux  fils  :  il  nous 
en  ôte  un  d'une  manière  bien  cruelle.  Que  son  saint  nom  soit 
béni  pourtant! 

—  Mais  malheureux,  qu'allez-vous  entreprendre!  s'écrie  la 
mère  dans  un  de  ces  transports  d'amour  que  la  nature  explique 
si  bien. 


REVUE  DE   PARIS.  207 

—  Ce  que  nous  allons  entreprendre,  femme?  ce  qu'Abraham, 
à  la  voix  de  Dieu,  voulait  faire  sur  la  montagne,  quand  il  ap- 
prêtait le  bûcher  pour  Isaac,  innocente  créature  qui  n'avait 
trahi  ni  sa  foi,  ni  son  roi  ;  ce  que  M.  Stofflet  ne  manquerait  pas 
de  faire,  si,  comme  il  l'a  dit,  le  comte  de  Colbert  avait  trahi. 
Femme,  priez  pour  le  traître,  si  vous  vous  sentez  encore  ce  cou- 
rage ;  moi,  je  supplie  le  ciel  de  m'accorder  la  force  qui  m'est 
nécessaire  pour  accomplir  le  sacrifice. 

Et  tous  trois,  dans  un  cruel  saisissement,  tombent  à  genoux. 

En  ce  moment  même  la  porte  s'ouvre,  André  paraît,  son  vi- 
sage est  riant,  ses  yeux  étincellent  de  joie  ;  mais  sa  démarche 
est  chancelante,  mal  assurée,  sa  voix  trahit  l'ivresse  et  la 
débauche.  Il  s'asseoit,  et  frappant  à  coups  redoublés  sur  la 
table  : 

—  Mère,  grommèle-t-il,  j'ai  soif,  donnez  du  vin;  vous  aurez 
bien  le  temps  après  de  marmotter  vos  patenôtres. 

—  Nous  prions  pour  les  morts,  répond  François,  et  plus  par- 
ticulièrement pour  ceux  qui,  ce  matin,  à  la  Chaponière,  ont  été 
assassinés  par  les  bleus. 

Ce  mot  rend  à  André  toute  sa  raison  ;  le  souvenir  du  rùle  qu'il 
joua  dans  ce  drame  de  quelques  heures  se  présente  à  son  ima- 
gination ;  il  frémit,  car  son  frère  est  là  qui  suit  tous  ses  mouve- 
ments, qui  peut  avoir  conçu  un  soupçon.  André  comprend  qu'il 
ne  faut  pas  se  livrer;  et  avec  un  instinct  que  sa  triste  vocation 
lui  avait  déjà  donné,  il  reprend  : 

—  Vous  n'avez  point,  n'est-ce  pas,  été  inqHiets  de  moi  quand 
vous  ne  m'avez  pas  vu  rentrer  celte  nuit  avec  mon  frère? 

—  Je  ne  suis  arrivé  que  depuis  une  heure,  réplique  François. 
J'ai  accompagné  le  général  à  la  Chaponière;  mais  toi,  où  donc 
as-tu  été?  pourquoi  n'es-tu  pas  resté  avec  moi  au  poste  qui  nous 
était  confié? 

Les  lèvres  d'André  pâlissent  en  essayant  de  balbutier  une  ré- 
ponse; puis  il  s'aperçut  bientôt  que  sa  frayeur  ou  son  embarras 
pouvaient  le  perdre,  et,  en  s'efforçant  de  donner  à  sa  voix  \uw 
assurance  qu'elle  était  loin  de  témoigner,  il  commença  une  his- 
toire préparée  par  lui  au  cas  de  besoin. 

—  C'est  bien,  dit  le  père  qui,  toujours  à  genoux  sur  la  pierre 
du  foyer,  avait  écouté,  immobile  et  désespéré,  le  récil  de  son 
fils,  c'est  bien,  la  nuit  et  la  journée  ont  été  pénibles  pour  Ions; 


298  REVUE  DE  PARIS. 

nous  avons  besoin  de  repos,  demain  nous  verrons  co  qu'il  reste 
à  faire. 

Heureux  d'avoir  esquivé  avec  tant  de  bonheur  les  investiga- 
tions de  sa  famille,  André  se  relire.  La  mère  alors  abandonne 
la  place  où,  pendant  toute  cette  conversation,  elle  avait  inondé 
de  ses  larmes  le  chapelet  aux  longs  grains  qu'elle  déroulait  sous 
ses  doigts  crispés  par  la  douleur;  puis  se  rapprochant  des  deux 
hommes  qui  se  contemplaient  dans  une  muette  terreur  : 

—  André,  dit-elle  d'une  voix  suppliante,  n'est  peut-être  pas 
aussi  coupable  que  vous  l'avez  jugé.  Si  ce  qu'il  nous  a  raconté 
était  vrai  pourtant,  que  feriez-vous? 

—  Mère,  reprend  François,  André  a  vendu  son  âme  à  la  nation 
et  le  général  Stofflet  aux  bleus.  Je  l'ai  vu  qui  guidait  leurs  pas, 
qui  élait  au  milieu  deux,  qui  les  conduisait  pour  nous  égorger. 
Il  a  dû  toucher  le  prix  du  sang,  car,  lorsqu'il  est  entré,  il  y 
avait  de  l'ivresse  dans  sa  tète  et  du  vin  dans  ses  yeux.  Ce  qu'il  a 
fait  une  fois,  il  peut  le  faire  encore. 

—  Mais  si  de  faux  soupçons  vous  aveuglaient?  si  le  malheu- 
reux n'était  coupable  que  d'une  indiscrétion?  Eh  bien!  vous, 
tueiïez-vous  votre  enfant?  toi,  massacrerais-tu  ton  frère? 

—  Pour  ne  pas  rester  plus  longtemps  sous  le  coup  d'un  pareil 
opprobre,  dit  le  père,  femme,  viens  avec  moi;  André  sommeille, 
nous  verrons  si  dans  ses  vêtements  ne  se  trouve  pas  quelque 
preuve  contre  lui. 

Tous  deux,  mornes  et  affligés,  gravissent  avec  effort  l'échelle 
qui  conduit  au  grenier  où  couchaient  leurs  enfants.  Le  coupable 
dormait;  du  moins  tout  portait  à  le  croire,  car  lorsque  son  père 
et  sa  mère  entr'ouvrirent  la  porte  et  que  la  lumière  frappa  sur 
ses  rideaux  de  serge  verte,  aucun  mouvement  ne  le  trahit  :  le 
vieillard  s'empare  en  reculant  de  ses  habits,  de  ses  armes  et  de 
sa  ceinture  rouge  ;  vingt  pièces  d'or  roulent  à  ses  pieds.  La  mère 
pâlit,  son  cœur  se  serre,  comme  si  cet  or  était,  même  pour  elle, 
un  indice  accusateur.  Sans  proférer  une  parole,  sans  exprimer 
par  un  geste  les  tortures  qui  tourmentent  son  âme,  le  père 
continue  ses  recherches;  il  porte  la  main  sur  le  gilel  d'André, 
il  en  fouille  la  poche,  tout  à  coup  un  cri  de  grâce  et  de  pardon 
s'échappe  du  lit.  André,  le  front  couvert  d'une  sueur  mortelle, 
est  aux  pieds  du  Vendéen  ;  il  embrasse  ses  genoux,  il  les  baigne 
de  larmes.  —  Mon  père,  disait-il  d'une  voix  déchirante,  mon 


REVUE  DE  PAH1S.  299 

père,  au  nom  du  ciel  !  ne  lisez  pas  cet  écrit,  c'est  un  arrêt  de 
mort  ! 

—  Prononcé  contre  qui?  s'écrie  François  faisant  retentir  sur 
le  plancher  la  crosse  du  fusil  dont  il  est  armée  ;  est-ce  contre  la 
Vendée  ou  contre  les  espions?  parle,  car  pour  toi  l'heure  du 
jugement  va  sonner. 

Et  interdit  sous  le  feu  des  regards  dont  l'indignation  l'écrase, 
l'espion  se  tait. 

—  André,  dit  François,  dont  les  lèvres  décolorées  accusaient 
une  vertueuse  colère,  ce  papier  ne  peut  rien  nous  apprendre,  il 
est  inutile;  nous  ne  savons  pas  lire;  mais  réponds-moi.  Qui  a 
livré  aux  hleus  le  secret  de  Stofflet?  qui  a  trafiqué  de  sa  tète? 
qui  a  conduit  les  soldats  pour  l'immoler  à  la  Chaponière?  dans 
leurs  rangs,  il  se  trouvait  un  des  fils  de  notre  père  ;  nous  voilà 
tous  deux  en  présence  :  lequel  faut-il  condamner? 

André  se  tait  encore. 

—  Quel  est  cet  or  que  nous  foulons  aux  pieds,  continue  Fran- 
çois, nous  qui,  dans  toute  une  année,  ne  pourrions  pas,  à  force 
de  travail,  en  gagner  honnêtement  la  moitié?  Qui  en  a  souillé 
celte  demeure?  de  quelle  infamie  est-il  la  récompense?  Mais 
réponds  donc,  malheureux,  mais  lave-toi  donc  du  sang  qui 
couvre  tes  mains,  du  sang  qui  te  monte  à  la  tète,  du  sang  qui 
étouffe  la  voix  ! 

André  se  taisait  toujours. 

Quelques  minutes  d'un  lugubre  silence  succèdent  à  cet  épou- 
vantable interrogatoire;  sur  un  geste  de  son  mari,  la  mère  dé- 
solée, cachant  son  visage  dans  le  tablier  qui  serre  ses  reins, 
quitte  à  pas  lents  ce  lieu  d'horreur,  puis  quand  elle  est  parvenue 
au  bas  de  l'escalier,  le  vieillard  s'avance  vers  le  jeune  homme 
dont  les  mains  jointes  tremblaient,  dont  les  yeux  hagards 
n'osaient  se  soulever  pour  contempler  son  père  et  son  frère. 

—  Il  n'y  a  jamais  eu.  dit  le  Vendéen,  de  traîtres  ou  d'espions 
dans  notre  famille,  il  n'y  en  aura  jamais  tant  que  je  vivrai. 
André,  réunis  toutes  tes  forces,  confesse  tes  péchés,  implore  de 
Dieu  un  pardon  qu'il  est  impossible  que  ton  père  t'accorde  sur 
la  terre  ;  prie,  comme  tous  trois  nous  avons  vus  prier  pour  le 
coupable,  quand  la  Providence  t'a  conduit  dans  celte  maison  ; 
prie,  car  lorsque  tu  auras  fait  ton  acte  de  contrition,  je  n'aurai 
plus  qu'un  fils. 


500  REVUE  DE  PARIS, 

Puis,  a\ec  la  triste  majesté  d'un  juge  dont  la  bouche  vient, 
au  nom  de  ia  société,  de  laisser  tomber  sur  un  criminel  des 
paroles  de  mort,  le  vieillard,  les  bras  croisés,  le  front  impas- 
sible, reste  debout,  ses  yeux,  sa  bouche  ne  laissant  soupçonner 
aucune  émotion.  François,  dont  le  bras  est  toujours  armé,  mais 
qui  jusqu'alors  a  su  contenir  dans  son  cœur  les  sentiments  op- 
posés qui  y  luttent  avec  violence,  s'approche  enfin  d'André  dont 
le  visage  livide  révèle  les  remords  et  la  frayeur. 

—  Frère,  lui  dit-il,  recommande  ton  âme  à  Dieu,  repens-toi 
ihi  plus  grand  des  crimes,  et,  puisque  tu  ne 'peux  vivre  en 
honnête  homme,  meurs  du  moins  en  chrétien. 

—Je  mourrai  ainsi,  mon  père,  si  le  ciel  m'en  fait  la  grâce  ré- 
pond André  dont  les  dents  s'entrechoquaient;  je  suis  coupable 
divers  vous  dont  j'ai  souillé  le  nom,  envers  la  Vendée  dont  j'ai 
trahi  la  confiance.  Je  suis  encore  plus  coupable  que  vous  ne 
croyez,  mais  ne  me  faites  pas  grâce  ;  car  je  sens  que  je  faibli- 
rais encore,  que  pour  de  l'or  ou  de  damnables  plaisirs  je  pour- 
rais encore  trafiquer  de  mon  âme. 

—  Arrière,  François,  s'écrie  le  père,  laisse-lui  les  quelques 
minutes  qui  lui  restent  à  vivre  pour  se  réconcilier  avec  Dieu. 

—  C'est  fait,  mon  père,  dit  le  condamné  se  levant  avec  un 
front   plein  de  sérénité,  je  mérite  la  mort,  donnez-la-moi. 

Au  même  instant  une  affreuse  détonation  retentit  dans  celle 
chambre. 

—  Il  est  mort  en  brave  et  en  chrétien  !  s'écria  le  vieillard. 
François,  descendons  consoler  ta  mère. 

Ils  n'en  eurent  pas  besoin.  Au  bas  de  l'échelle  ils  ne  trouvè- 
rent qu'un  cadavre  ;  la  douleur  les  avait  d'un  seul  coup  rendus 
veuf  et  orphelin. 

Quarante-huit  heures  ont  passé  sur  cette  effroyable  nuit. 
Stofflet  est  dans  sa  tente;  il  prépare,  avec  son  état-major,  le 
plan  de  bataille  qu'il  doit  livrer  le  jour  suivant,  lorsque  le  ba- 
ron de  Lichteningen  introduit  deux  paysans.  Le  plus  jeune  se 
jette  aux  pieds  du  général. 

—  Monsieur  Stofflet,  dit-il  d'une  voix  brève  et  fiévreuse,  mon 
père  et  moi  avons  donné  à  l'homme  qui  vous  avait  vendu  à  la 
(jhaponière  la  mort  que  vous  avez  déclaré  vous-même  être  prêt 
à  donner,  dans  le  même  cas,  à  votre  meilleur  ami  ;  pour  nous, 
ce  misérable  était  quelque  chose  de  plus  encore,  car  voici  son 


REVUE  DE  PARIS.  %  301 

père,  et  a\uà  genoux  est  son  frère.  Avec  quelques  pièces  d'or, 
fruit  de  sa  perfidie,  nous  avons  trouvé  ce  papier  ;  je  vous  le  re- 
mets, monsieur  Stofflet  ;  pour  toute  grâce,  il  ne  nous  reste, 
après  un  pareil  crime,  qu'à  demander  le  bonheur  de  mourir  au 
premier  rang,  dans  un  jour  de  bataille. 

—  A  demain  alors,  répond  le  général  qui  étendait  sa  large 
uain  sur  ses  yeux  pour  cacher  les  pleurs  qui  en  coulaient  ;  à 
demain!  Et  le  père  et  le  fils  sortirent  de  la  tente  moins  sombres 
qu'ils  n'y  étaient  entrés. 

—  Qu'on  appelle  à  l'instant  H.  l'abbé Bernier,  s'écrie  Stof- 
flet. Après  avoir  parcouru  le  billet  déposé  entre  ses  mains...  Mes- 
sieurs, les  deux  hommes  qui  étaient  là  tout  à  l'heure  viennent  de 
sauver  l'armée  dont  ce  papier,  s'il  eût  été  remis  à  son  adresse, 
pouvait  compromettre  la  sûreté.  Je  dois  donc  pardonner  4  celle 
sauvage  vertu,  comme  je  pense  que  Dieu  leur  pardonnera  : 
nous  les  retrouverons  du  reste  dans  la  mêlée,  ils  ne  sont  pas 
gens  à  survivre  au  premier  combat. 

Ainsi  qu'ils  l'avaient  espéré  et  que  le  général  l'avait  annoncé, 
tous  les  deux,  le  lendemain,  furent  trouvés  à  côté  l'un  de  l'au- 
tre, criblés  de  blessures  et  morts  sur  le  champ  de  bataille. 

J.  CKtTIMAl  JOLY. 

{fie vue  Française  ). 


36 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


SOCIÉTÉ  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

ADOLPHE   WAHLES    ET   C03ipi«. 


NOUVEAUX.  Ol Y RAGES  PUBLIÉS  PENDANT  LE  MOIS  DE  JANVIER  1858. 


ŒUVRER  COMPLÈTES 
DE    CASIMIR    DELAVIOE, 

DE    L'ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

SEULE  ÉDITION  AVOUEE  PAR  L'AUTEUR, 

1  col.  grand  m-8°  ,  pap.  vélin  satiné ,  orné  d'un  portrait 

gravé  sur  acier,  et  de  vignettes  gravées  sur  bois. 

Cet  ouvrage,  imprimé  avec  un  luxe  typographique  fort  re- 
marqua!) e,  est  sorti  des  presses  de  la  Société  Typographique 
Belge  quelques  jours  seulement  avant  le  1er  janvier,  et  c'est 
sans  contredit  le  livre  le  plus  important  qui  ait  paru  à  cette 
époque  à  Bruxelles.  Il  formait  le  plus  beau  volume  qui  pût 
être  offert  en  étrennes,  et  c'était  un  habile  calcul  que  de  l'avoir 
imprimé  au  moment  où  tous  les  chefs  de  famille  recherchent 
avec  empressement  ces  chefs-d'œuvres  delà  littérature  contem- 
poraine qui  doivent  être  remis  à  la  jeunesse  à  la  fois  comme 
sujets  d'études  et  comme  des  modèles  de  bon  goût  et  de  style. 
Les  OEuvres  complètes  de  Casimir  Delavigne  font  suite  à  la 
collection  in-8°  des  grands  écrivains  du  XIXe  siècle,  publiée 
par  la  Société  Typographique  Belge,  à  laquelle  nous  devons 
déjà  les  œuvres  complètes  de  Victor  Hugo,  Balzac,  Lamartine. 


REVUE  M  PARIS.  305 

V Histoire  de  la  Révolution  Française  de  M.  Thiers,  les  Le* 
çons  d'éloquence  judiciaire  et  parlementaire  de  M.  Berryer, 
etc.,  elc.  Les  OEuvres  de  Casimir  Delavigne,  composées  du 
théâtre  et  des  poésies,  présentent  l'ensemble  le  plus  parfait  de 
cette  riche  et  sage  organisation  dont  les  écrits  ont  pris  en  Eu- 
rope un  rang  si  élevé.  Casimir  Delavigne  a  toujours  su  se  pré- 
server de  la  contagion  des  nouvelles  écoles,  et  éviter  ces  écarts 
d'une  imagination  ardente  qui  parfois  rencontre  le  sublime, 
mais  pour  y  arriver  passe  souvent  à  travers  l'exagération  et  le 
ridicule.  On  ne  peut  pas  dire  de  l'honorable  auteur,  comme  de 
M.  de  Balzac,  qu'il  est  le  plus  fécond  écrivain  de  nos  jours  :  mais 
cette  lenteur  grave  et  prudente  est  mille  fois  préférable,  puis- 
qu'elle ne  produit  que  des  œuvres  mûries,  consciencieuses, 
recommandables,  et  qui  toutes  ont  obtenu  un  immense  succès 
d'estime  en  même  temps  que  d'enthousiasme.  On  peut  suivie 
toutes  les  phases  et  les  formes  successives  du  beau  talent  de 
Casimir  Delavigne  dans  ce  volume.  On  verra  le  jeune  et  cha- 
leureux écrivain,  encore  inexpérimenté  dans  les  / épres  Sici- 
liennes  et  le  Paria,  se  reposer  de  ses  éludes  théâtrales  par  les 
chants  énergiques  des  Messéniennes;  puis  essayer  de  réhabiliter 
la  comédie  moderne  dans  Y  École  des  Vieillards,  les  Comédiens, 
lapr  incesse  Au  relie;  enfin  marcher  d'un  pas  toujours  plus  ferme, 
et  arriver  à  la  maturité  d'un  grand  génie  dans  Louis  XI,  Don 
Juan  d'Autriche,  Une  famille  au  temps  de  huilier.  C'est  un 
beau  privilège  que  celui  de  représenter  presqu'exclusivement  la 
littérature  du  XIXe  siècle  dans  son  expression  la  plus  morale 
et  la  plus  pure.  Casimir  lielavigne  n'a  jamais  affiché  la  préten- 
tion de  créer  une  école;  il  D'à  point  eu  ses  adeptes  frénétiques; 
ses  représentations  n'étaient  point  .changées  en  sortes  de  pugi- 
lats où  le  succès  était  affermi  à  grands  renforts  de  luttes  et  de 
coups  de  poings;  mais  ses  ouvrages  resteront  au  théâtre,  et  de 
tous  les  écrivains  de  l'époque,  c'est  à  lui  sans  contredit  que 
l'avenir  nous  parait  le  mieux  assuré.  La  collection  des  œuvres 
des  grands  écrivains  du  XIXe  siècle,  dont  les  ufr'ui  res  de 
Casimir  Delavigne  font  partie,  formera  une  magnifique  biblio- 
thèque; c'est  le  plus  riche  monument  qui  ait  encore  été  élevé  à 
la  littérature  moderne. 


30 4  REVUE  DE  PARIS. 


MË  VIEUX  COMMODORE, 

PAR  LE  CAPITAINE  MARRYAT,  TRADUIT  IiE  L'ANGLAIS    PAR    DEFAVCONPRET, 

2  vol.  ?w-18. 

Chaque  fois  qu'un  nouveau  roman  du  capitaine  Marryat  a 
paru  à  Londres,  à  Paris  ou  à  Bruxelles,  nous  nous  sommes 
empressés  de  le  signaler  à  l'intérêt  de  nos  lecteurs.  On  connaît 
la  manière  et  la  touche  originale  de  cet  ingénieux  écrivain  :  on 
peut  sans  doute  lui  reprocher  quelque  négligence  de  style  ;  la 
rapidité  de  son  exécution  et  sa  prodigieuse  fécondité  expliquent 
suffisamment  la  désinvolture  de  ses  récits  piquants.  Mais  il  y  a 
tant  de  charmes,  de  naïveté,  dans  ses  créations;  elles  nous  re- 
posent avec  tant  de  grâces  des  peintures  exagérées  des  roman- 
ciers maritimes  français,  qu'en  conscience  nous  ne  nous  sentons 
pas  la  force  de  nous  montrer  bien  sévères  envers  lui.  Nous  l'a- 
vons déjà  dit,  le  capitaine  Marryat  est  l'élève  le  plus  habile  de 
l'école  de  Cooper;  mais  il  y  a  chez  lui  bien  plus  de  naturel  et  de 
gaieté.  Le  Vieux  Commodore  est  encore  un  tableau  de  la  vie 
maritime,  mêlé  à  une  fable  intéressante.  C'est  l'esquisse  de  ces 
marins  du  dernier  siècle,  avec  toute  la  rudesse  de  leur  caractère, 
mais  aussi  avec  tout  leur  courage,  toute  leur  énergie.  Le  Vieux 
Commodore,  publié  en  même  temps  en  Angleterre,  en  France  et 
en  Belgique,  y  a  obtenu  déjà  tout  le  succès  de  ses  aînés. 


MÉMOIRES  m:  PRINCE  Î*E  I,  A  PAIX , 

dox  manuel  godoï,  tome  4e,  grand-lS. 

Les  mémoires  historiques  n'ont  point  été  aussi  nombreux  en 
l'année  1857  qu'on  pouvait  s'y  attendre;  on  a  été  dupe  si  souvent 
d'annonces  pompeuses  agitant  un  nom  connu  comme  une  ban- 
derolle  éclatante,  et  la  plupart  du  temps  servant  tout  simplement 
d'introduction  à  un  livre  composé  à  grand  renfort  de  diction- 
naires biographiques  et  de  journaux  du  temps,  qu'une  sorte 


REVUE  DE  PARIS.  305 

de  méfiance  semble  s'attacher  à  certains  ouvrages  qui  appar- 
tiennent à  ce  genre  de  publications  ;  nous  n'en  sommes  sur- 
pris en  aucune  façon.  On  n'accueille  plus  avec  intérêt  que  les 
mémoires  officiellement  publiés  par  les  personnages  célèbres 
eux-mêmes,  ou  par  leur  famille,  et  c'est  le  seul  motif  <jui  ait 
heureusement  diminué  le  nombre  incroyable  des  écrits  confiden- 
tiels dont  nous  étions  naguère  quotidiennement  inondés. 

Parmi  les  mémoires  politiques  avoués  ainsi  par  leurs  ailleurs, 
nous  devons  placer  en  première  ligne  les  Mémoires  du  Prince 
de  la  Paix.  Vne  confiance  universelle  a  été  tout  d'abord  ac- 
cordée aux  trois  premiers  volumes  qui  ont  été  déjà  publiés,  et  le 
haut  intérêt  historique  qu'ils  comportent  a  consolidé  ce  succès 
vraiment  mérité.  Les  révélations  de  don  Manuel  Godoï  jettent  le 
plus  grand  jour  sur  les  circonstances  qui  ont  précédé  l'occupa- 
tion française  en  Espagne  et  toutes  ces  révolutions  successives 
qui  bouleversent  la  péninsule  depuis  tant  d'années.  A  ce  titre, 
c'est  comme  la  préface  obligée  des  événements  contemporains, 
c'est  un  sommaire  qui  donne  la  clef  de  bien  des  intrigues  qui  ont 
encore  de  l'écho,  et  de  nos  jours  nous  semblent  incompréhensi- 
bles. Dans  un  moment  où  l'attention  générale  se  porte  tout  en- 
tière sur  la  lutte  acharnée  dont  l'Espagne  est  le  théâtre,  on  lira 
avec  un  double  plaisir  le  récit  des  faits  politiques  qui  ont  amené 
les  troubles  déplorables  dont  nous  sommes  aujourd'hui  les  spec- 
tateurs désintéressés. 

Nous  terminerons  en  signalant  un  inconvénient,  qui  n'aura 
certainement  échappé  à  aucun  de  nos  lecteurs;  c'est  celui  des 
publications  faites  ainsi  volume  par  volume  par  la  presse  pari- 
sienne :  la  librairie  belge  est  forcée  naturellement  de  suivre 
cette  marche  défectueuse,  et  il  devient  presqu'impossible  de 
s'arrêter  à  une  opinion  fixe  sur  un  livre  ainsi  fractionné.  Les 
ouvrages  comme  les  Mémoires  du  Prince  de  la  Paix,  les  Mé- 
moires de  La fayette,  les  Mémoires  de  Lucien  Bonaparte,  sur 
lesquels  une  immense  curiosité  se  rattache,  tout  incomplets 
qu'ils  soient  encore,  sont  extrêmement  rares;  et  quels  désavan- 
tages ne  présentent  pas  ces  éditions  françaises  ainsi  inierroin- 
pues?Le  commencement  appelle  nécessairement  la  fin  qui  n'arri- 
vera que  trop  tard  peut-être  pour  que  les  premiers  détails  soient 
encore  bien  présents  à  la  mémoire  du  lecteur.  Et  malheureu- 
sement, dans  nos  jours  d'exécution  précipitée  et  d'existence  ra- 

26. 


308  ♦  RFA  LE  m  PARIS. 

pide.  c'est  la  méthode  qu'on  suit  le  plus  souvent  dans  l'impression 
des  ouvrages  pour  lesquels  on  veut  tàter  d'avance  le  goût  et  les 
sympathies  du  public.  C'est  un  soin  dont  on  pouvait  se  dispenser 
pour  la  publication  des  Mémoires  du  Prince  de  la  Paix. 


COURS  »E  ZHftOIT  MTIREB;, 

OC    PHILOSOPHIE   DU   DROIT, 

Fait  d'après  l'état  actuel  de  cette  science  en  Allemagne,  par 
L.  Abkens,  ancien  docteur  agrégé  à  l'Université  de  Goettingue, 
professeur  de  philosophie  et  de  droit  naturel  à  l'Université  de 
Bruxelles.  —  Ire  livraison. 

La  science  du  Droit  naturel,  qui  a  été  cultivée  à  toutes  les 
époques  et  dans  tous  les  pays  où  l'esprit  humain  commençait  à 
se  manifester  et  à  se  développer  librement,  doit  son  origine  au 
besoin  que  la  raison  éprouve  de  soumettre  à  l'examen  tout  ce 
qui  existe  dans  la  vie,  et  de  rechercher  comment  les  rapports 
entre  les  hommes  déviaient  être  établis,  pour  être  conformes  à  la 
vérité,  au  bien  et  a  la  justice.  L'origine  de  cette  science  est  donc 
contemporaine  de  la  naissance  de  l'esprit  philosophique,  qui  est 
celui  delà  recherche  libre  des  premiers  principes  et  des  raisons 
de  tout  ce  qui  existe  dans  la  nature  et  dans  la  vie  sociale.  Aussi, 
en  consultant  l'histoire,  remarque-t-on  que  les  premiers  systè- 
mes philosophiques  un  peu  étendus  ouvrent  également  les  re- 
cherches sur  la  justice  dans  les  conditions  de  la  vie  humaine, 
et  déduisent  même  de  la  science  qu'ils  établissent  sur  la  nature 
de  l'homme  des  principes  de  conduite  et  d'organisation  sociales 
qui  vont  au  delà  de  l'esprit  du  temps. 

M:  Ahrens,  en  poursuivant  le  développement  de  la  science  qu 
s'occupe  des  premiers  principes  du  Droit,  prouve  que  c'est  par 
le  progrès  constant  de  la  philosophie  que  les  principes  du  droit 
et  de  la  justice  ont  été  le  mieux  déterminés,  élargis  et  réunis  dans 
un  corps  de  science.  Celte  liaison  historique  qu'il  remarque 
entre  la  philosophie  et  la  culture  des  premiers  principes  du  Droit, 
indique  la  route  qu'il  y  n  à  suivre  pour  saisir  le  vrai  caractère 


REVUE  DE  PARIS.  gft 

de  la  science  du  Droit  naturel,  et  pour  connaître  la  source  où 
il  en  faut  puiser  les  principes. 

Ou  se  mettrait  en  opposition  avec  toutes  les  idées  qu'on  s'est 
faites  jusqu'ici  du  Droit,  soit  positif,  soit  naturel,  si  on  voulait 
charger  la  science  du  Droit  de  considérer  la  nature  de  tous  les 
êtres,  d'analyser  toutes  les  choses  avec  lesquelles  l'homme  peut 
se  trouver  en  rapport,  et  de  faire  connaître  toutes  les  lois 
morales  qu'il  doit  suivre  dans  sa  vie  individuelle  et  sociale.  Le 
Droit  louche  bien,  d'un  certain  côté,  à  toutes  les  relations  de 
l'homme  :  il  touche  aux  rapports  religieux,  mais  il  n'est  pas  la 
science  même  de  la  religion.  Il  concerne  l'activité  humaine  en 
tant  qu'elle  se  porte  sur  l'exploitation  de  la  nature  extérieure, 
mais  il  n'est  pas  pour  cela  une  science  de  la  nature.  Le  Droit  se 
rapporte  encore  plus  aux  rapports  sociaux  dans  lesquels  les 
hommes  vivent  entre  eux  ;  cependant  il  n'est  pas  non  plus  la 
science  de  tous  ces  rapports  ;  il  n'expose  pas,  par  exemple,  en 
quoi  Consistent  les  rapports  de  l'amitié,  de  l'amour,  etc.  Enfin 
il  n'est  pas  la  science  de  l'homme  moral  et  physique.  Cependant, 
comme  le  Droit  touche  à  toutes  ces  relations  d'un  Certain  côté, 
il  présuppose,  comme  base,  une  science  plus  vaste  qui  traite  des 
rapports  que  nous  venons  d'indiquer.  Or,  celle  science,  c'est  la 
Philosophie  ;  car  c'est  elle  qui  a  la  mission  de  rechercher  les 
principes  de  toutes  les  choses,  d'examiner  les  rapports  qui  exis- 
tent entre  tous  les  êtres  et  de  déterminer  particulièrement  la 
place  que  l'homme  occupe  dans  l'univers  et  la  destinai  ion  qui  lui 
est  assignée.  En  effet,  la  Philosophie  a  toujours  traité  les  ques- 
tions les  plus  élevées  et  les  plus  graves  qui  puissent  intéresser 
l'humanité.  Elle  cherche  à  connaître  les  rapports  qui  unissent 
l'homme  avec  l'Être  suprême,  avec  la  nature  et  avec  sessembla- 
hles  ;  elle  a  développé  des  idées  de  plus  en  plus  élevées  et  pro- 
fondes sur  l'homme  et  sur  son  but  individuel  et  social,  après 
avoir  acquis  une  connaissance  plus  claire  et  plus  étendue  de  sa 
nature.  La  Philosophie,  il  est  vrai,  ne  peut  pas  encore  présenter, 
sur  tous  ces  grands  problèmes,  unv  solution  complète  et  qui 
puisse  forcer  l'assentiment  de  tous;  néanmoins,  les  progrès 
qu'elle  a  faits  successivement  dans  la  solution  de  ces  problèmes 
sont  incontestables,  et  lui  assurent  le  titre  de  science  fonda- 
mentale, universelle,  qui  expose  en  même  temps  le  but  et  la 
destination  de  l'homme. 


SOS  REVUE  DE  PARIS. 

Ces  développements,  que  nous  avons  empruntés  en  partie  à 
l'auteur,  feront  comprendre  la  haute  portée  d'un  pareil  ouvrage  : 
ajoutons  qu'il  a  été  traité  avec  un  grand  talent  de  style,  de 
science  et  de  raisonnement.  C'est  le  livre  de  philosophie  le  plus 
remarquable  qui  ait  encore  été  publié  en  Belgique. 


REVUE  DE  PARIS  ;  N°  de  décembre. 

INSTITUATES  DE  DROIT  COMMERCIAL,  ou  examendes  prin- 
cipales questions  qui  peuvent  s'élever  sur  les  matières  commer- 
ciales ;  parDELViivcouRT,  ancien  professeur  et  doyen  de  la  Faculté 
de  droit  de  Paris,  membre  du  conseil  royal  de  l'instruction  pu- 
blique. Édition  augmentée  en  Belgique  de  la  conférence  de  l'ou- 
vrage avec  la  doctrine,  conforme  ou  contraire,  de  MM.  Par- 
dessus, Finccns,  Frèmery,  et  de  la  législation  et  de  la 
Jurisprudence  belges,  par  M.  V.  Godet,  professeur  de  droit 
commercial  à  l'Universilé  de  Liège  ;  1  vol.  gr.  in-8°. 

PASINOMIE,  ou  Collection  complète  des  lois  belges;  2e  série 
(1814-1830).  tome  2e,  lre  livr.,in-8°. 

DICTIONNAIRE  GÉNÉRAL  RAISONNÉ  DE  PROCÉDURE  CIVILE 
ET  COMMERCIALE,  contenant  1°  l'ensemble  des  règles  sur  la 
procédure;  2°  le  résumé  de  l'opinion  de  tous  les  auteurs;  ô°  la 
Jurisprudence  la  plus  récente  sur  toutes  les  questions;  4°  des 
modèles  d'actes  sur  chaque  article  des  Codes,  avec  l'indication 
du  coût  de  chacun  d'eux;  terminé  par  un  recueil  de  toutes  les 
lois  spéciales  qui  complètent  ou  modifient  le  Code  de  procédure, 
et  par  une  table  de  concordance  avec  les  articles  du  Code;  par 
MM.  Bioche  et  Goejet,  avocats  et  avoués  à  la  Cour  royale  de 
Paris.  Édition  augmentée  de  la  législation  et  de  la  Jurisprudence 
de  Belgique;  tome  4me,  grand  in-8°,  pap.  vél.  satiné. 

JURISPRUDENCE  DU  X1X«  SIÈCLE,  ou  Recueil  des  Arrêts  des 
Cours  de  Belgique  ;  année  1837,  llme  cahier. 

BIBLIOTHÈQUE  DU  MÉDECIN.  Répertoire  Médico-Chirur- 
gical, ou  Choix  de  Monographies,  Thèses,  Mémoires,  etc.,  sur 
la  Médecine,  la  Chirurgie  et  Part  des  Accouchements  ;  t.  4me, 
lre  partie,  gr.  in-8°. 


REVUE  DE  PARIS.  "00 

Par  suite  de  l'article  14  des  Statuts  de  la  Société  Typographi- 
que Belge,  les  propriétaires  de  vingt  actions  nominatives,  au 
moins,  reçoivent  un  exemplaire  gratis  de  tous  les  ouvrages  pu- 
bliés par  la  Société,  a  partir  du  moment  de  la  réunion  de  ces 
actions  dans  le  même  chef. 
Ils  ont  reçu  de  cette  manière  : 
Depuis  le  5  octobre  1836  jusqu'au  5  octobre  1837,  pour  une 

valeur  de fr.    1004    50 

Le  5  novembre  1837 63     00 

Le  5  décembre 55     00 

Le  5  janvier  1838 4C     25 

E>se:hdle.     .     .     fr.     1174     75 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Le  Bonheur  d'être  Fou,  par  Asaï's  Séualas.  {Chronique  de 

Paris) 5 

L'Espagne  en  1857.  par Rosseeuw  Saint-Hilaire.    .     .     .     25 
Une  Matinée  à  l'Hôtel  de  Rambouillet,  par  Paul  de  Musset.     55 

Comédies  sociales,  par  Eugène  Sue 75 

Les  Maisons  de  jeu  à  Paris,  par  le  Baron  Calvet.     .     .     .141 

Les  quatre  Talismans,  par  Ch.  IVodier 149 

L'oratorio  d'Holoferne.  —Manuscrit  du  Maestro  J.  F.  Hila- 

rius  Grundmaus 187 

Delà  Commission  des  Travaux  Historiques  établie  au  minis- 
tère de  l'Instruction  publique,  par  Didron 20G 

Les  Tableaux  Parlants  ,  par  E.  Souvestke 224 

Poésie.  —  A  l'auteur  du  livre  du  Peuple,  par  Paulin  Limay- 

rac 253 

Œuvres  Inédites  d'Abélard,  avec  une  Introduction  de  M  .Cou- 
sin, par  Vacuerot 257 

Critique  Littéraire.  —  Le  Livre  du  Peuple  de  M.  F.   de 

Lamennais,  par  Paulin  Limay&ac 2G4 

Les  Pérégrinations  d'une  Paria,  de  Mme  Flore  Tristan, 

par  Mn,c  M 275 

Un   Drame  en  Vendée,  par  J.  Crétine  au  Joly.  {Revue 

Française) 28G 

Publications  Nouvelles  de  la  Société  Typographique  Belge, 
pendant  le  mois  de  janvier  1858 502